L’allongement de l’espérance de vie et ses conséquences multiples

Séance du lundi 8 janvier 2007

par M. Jacques Dupâquier,
Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Vice Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers confrères,

Quoi de plus banal que le vieillissement ? C’est un processus que nous éprouvons tous à titre individuel : un processus lent, insidieux, inéluctable et qui secrète son propre analgésique. Mais ce n’est pas du vieillissement individuel, du vieillissement physiologique, que je compte vous entretenir aujourd’hui, mais du vieillissement démographique, c’est-à-dire de l’augmentation du nombre et de la proportion des personnes âgées dans la société, et plus particulièrement en France, avec ses conséquences multiples.

Ce vieillissement ne résulte pas seulement de l’allongement de l’espérance de vie, mais — du moins dans les pays riches —, d’un renversement de la pyramide des âges, les jeunes générations étant maintenant inférieures en nombre au plus âgées. Il y a donc à la fois un vieillissement par le haut, dû à l’augmentation de la durée moyenne de la vie humaine — autrement dit de l’espérance de vie —, et un vieillissement par le bas, provoqué par la dénatalité. Le phénomène est d’autant plus complexe qu’il est le fruit d’une longue histoire qu’on peut résumer ainsi : une baisse séculaire de la natalité, coupée par un épisode majeur — le baby-boom (correspondant à peu près aux Trente Glorieuses) — ce qui a donné aux pyramides des âges, dans les pays développés, une forme très particulière, en meule de foin, et non plus de pyramide.

Vieillissement par le haut : il se poursuit dans presque tous les pays du monde (sauf en Afrique orientale), du fait du recul de maladies infectieuses. En effet, depuis les découvertes de Pasteur (vers les années 1880), Ia part des maladies infectieuses dans la mortalité est tombée de 90 % au moins à 1,9 % seulement dans la France d’aujourd’hui, alors que celle des maladies dégénératives est devenue prépondérante. Or les unes et les autres sont fonction de l’âge, mais en sens inverse : les maladies infectieuses fauchaient prioritairement les jeunes enfants, alors que les maladies dégénératives frappent presque exclusivement les personnes âgées. D’où un renversement de la répartition des âges au décès.

Il en résulte deux importantes conséquences :

  • la part des décès d’enfants s’est considérablement réduite : en Belgique par exemple, depuis 1880, elle est descendue de 26 % à 0,7 % ;

  • la part des décès d’adultes (10 à 65 ans), toujours dans l’exemple de la Belgique, s’est abaissée de 36 à 14 % ;

  • celle des décès du troisième âge est montée progressivement de 37 à 85 %.

Le recul de la mort aboutit donc, au moins dans les pays développés, à une « rectangularisation » de la courbe des décès — c’est-à-dire que le courbe est horizontale jusqu’à 80 ans pour ensuite tomber rapidement — et, par voie de conséquence de la pyramide des âges : même s’il n’y avait pas vieillissement par le bas, celle-ci n’aurait plus la forme d’un triangle, ni d’une pyramide, mais d’un édifice aux murs presque verticaux coiffé d’un toit pentu au dessus des derniers étages.

L’espérance de vie à la naissance — ou durée de vie moyenne — qui, en 1950, n’était que de 46 ans pour l’ensemble de la planète (66 dans les pays développés, 41 dans les autres), a atteint respectivement en un demi-siècle 75,6 et 64,1 ans. Bien que les progrès, en valeur relative, aient été plus marqués dans les pays riches, l’écart entre ceux-ci et les pays pauvres s’est réduit de 25 à 11 ans environ.

Dans l’hypothèse d’une population stationnaire — c’est-à-dire où natalité et mortalité s’équilibreraient exactement — la pyramide des âges coïnciderait avec celle des survivants de la table de mortalité, et la structure de la population serait invariable. Ceci nous mènerait, dans les conditions actuelles de la mortalité française, et abstraction faite des mouvements migratoires, à la répartition suivante des groupes d’âges :

  • de 0 à 19 ans : 25,2 % ;
  • de 20 à 59 ans : 48,8 % ;
  • de 60 ans et plus : 26,0 %.

Cette répartition théorique s’écarte sensiblement de celles que nous observons aujourd’hui, car le baby-boom a fortement rajeuni la population française, et ses effets se feront sentir jusqu’au milieu du siècle au moins.

Actuellement, le pourcentage des jeunes est de 23,6 %, celui des adultes de 54,6 %, et celui du troisième âge de 21,8 %.

C’est une situation transitoire, qui va se modifier profondément au cours des 50 ans qui viennent. Les projections démographiques très fiables en ce qui concerne le nombre des personnes âgées, abstraction faite des mouvements migratoires, car les personnes en question sont déjà nées, la mortalité évolue avec une régularité étonnante. Actuellement l’espérance de vie augmente d’environ deux ou trois mois par an, et toutes les prévisions sont fondées sur l’hypothèse que cette évolution se poursuivra pendant longtemps (ce qui n’est d’ailleurs pas absolument certain).

On peut ainsi penser que la France comptera, au milieu du siècle, 20,2 millions de personnes de plus de 60 ans (à 3 ou 4 % près), et que leur proportion, dans la population métropolitaine, qui est actuellement de 20,5 avoisinera alors 32,7 % (dont la moitié de « vieux-vieux » âgés de 75 ans et plus) ; mais ici les projections comportent un peu de flou, car les effectifs attendus au dénominateur pourraient se modifier en cas de nouvelles fluctuations de la fécondité (N.B. pour un vieillissement nul, il faudrait que l’indice de fécondité, qui est actuellement de 190 enfants pour 100 femmes, se relève d’abord à 250 puits à 350).

Pour l’instant, le vieillissement par le bas l’emporte donc nettement sur le vieillissement par le haut, et c’est lui — bien plus que l’allongement de la durée moyenne de la vie humaine — qui bouleverse et, surtout, va bouleverser les structures démographiques, économiques, familiales et sociales des pays développés, de la France en particulier.

Dans l’ensemble des pays développés, nous n’avons encore assisté qu’aux prémisses du vieillissement, car les générations les plus âgées y correspondent à des classes creuses, nées avant la Seconde Guerre mondiale.

En cette année 2007, le processus ne fait que s’amorcer, car au baby-boom des années 1946-1975 va succéder inéluctablement un papy-boom dans la période 2006-2035.

Dans l’hypothèse où l’espérance de vie à la naissance progresserait encore de trois ans dans le quart de siècle à venir et de deux ans supplémentaires d’ici 2050, l’âge médian de la population française — l’âge au-dessous duquel se trouve la moitié de la population — passerait de 37,6 à 43,3, puis à 45,2 ans ; la proportion des personnes du troisième âge de 20,5 % à 28,7 %, puis à 32,7 %, et le nombre des centenaires de 8500 à 120 000, dont 15 000 hommes et 105 000 femmes environ.

L’évolution serait similaire dans tous les pays développés, particulièrement en Europe, où l’âge médian atteindrait alors 49,5 ans, les records mondiaux étant battus par l’Italie avec 54,1 ans et par le Japon avec 53,1 ans, ces deux Etats comptant alors 42,3 % de personnes du troisième âge.

En outre il y aura vieillissement du troisième âge lui-même, c’est-à-dire que progressivement la proportion des « vieux-vieux » (75 ans et plus) rattrapera et dépassera celle des « jeunes-vieux » (60 à 74 ans). En 2050, l’aspect de la société française sera radicalement modifié et elle ressemblera beaucoup plus à un hospice qu’à un gymnase-club. Dans les rues, on rencontrera plus de grands vieillards que d’enfants et d’adolescents, si, du moins, les grands vieillards ne restent pas confinés chez eux.

Par ailleurs, la population active commence à prendre de l’âge : entre 1995 et 2007, la part des jeunes actifs (20 à 39 ans) dans l’ensemble de la population d’âge actif (20 à 59 ans) s’est réduite de 55,2 % à 49,2 %, ce qui ne peut rester sans conséquence sur la mobilité de la main d’œuvre et ses capacités d’adaptation.

En outre, comme l’espérance de vie des femmes est et restera largement supérieure à celle des hommes en dépit d’une petite réduction de l’écart, le taux de masculinité (nombre d’hommes pour 100 femmes) devrait s’établir à 90 % pour les septuagénaires, à 75 % pour les octogénaires et à 37 % pour les nonagénaires. A condition, bien entendu, que la mortalité continue à évoluer comme dans le dernier quart de siècle, ce que personne ne peut vraiment certifier.

Autres conséquences : les âges au décès sont de plus en plus élevés. Sur 100 décès masculins, 70 se situent maintenant après le 70e anniversaire (au lieu du 36e anniversaire vers 1930) ; sur 100 décès féminins, 87, au lieu de 54 vers 1930). De toute façon, quels que soient les progrès de la médecine, le nombre annuel des décès sur le territoire métropolitain, qui est de l’ordre de 530 000 depuis une vingtaine d’années, augmentera irrésistiblement pour atteindre environ 610 000 vers 2025, et 750 000 en 2050, par un simple effet de masse, malgré les progrès de l’espérance de vie.

Cet allongement de l’espérance de vie va bouleverser aussi le paysage familial. Contrairement à une idée reçue, il ne semble pas que l’augmentation de la durée moyenne de la vie nous fasse passer d’une société à deux générations à une société à quatre générations. Ici, en effet, intervient une autre variable : l’écart entre générations successives. Si cet Écart était resté fixe, la chance de voir naître et grandir des arrières-petits-enfants serait fonction de l’espérance de vie et donc augmenterait ; mais comme cet écart a augmenté de trois ou quatre ans depuis la crise du mariage (1975), on devient maintenant grand-père ou grand-mère à 60 ans plutôt qu’à 50 ; et compte-tenu de la dispersion des comportements familiaux, il est douteux que la proportion des familles à quatre générations puisse dépasser durablement 30 %, après une poussée provisoire explicable par les changements de comportement d’une génération à l’autre.

En revanche, avec l’augmentation de l’espérance de vie, les familles deviennent plus complètes, plus homogènes, comme le montrent les simulations publiées par Alain Monnier et Sophie Pennec. Ils montrent que le nombre et la proportion des orphelins se sont beaucoup amenuisés depuis le XIXe siècle. La proportion d’enfants orphelins au 10e anniversaire serait ainsi descendue de 10 % environ à 3 %. L’âge moyen au décès des parents a au contraire augmenté de 30 à 46 ans (41 ans pour la mort du père, 51 ans pour la mort de la mère). Jean-Paul Sardon aboutit, par des calculs différents à des conclusions analogues. Selon lui, la proportion de femmes ayant encore leur mère à l’âge de 55 ans est passé depuis 1950 de 38 à 72 %.

Quant à la probabilité de vivre assez longtemps pour voir mourir un grand-parent, elle s’est élevée, chez les hommes de 68 à 86 % et, chez les femmes, de 71 à 89 %.

Le risque de veuvage, lui, a évolué différemment entre les deux sexes : il est descendu, pour le sexe masculin, de 45 à 27 % ; alors qu’il a augmenté, très logiquement, pour le sexe féminin, de 63 à 77 %. Mais les âges au veuvage se sont élevés pour tout le monde : chez les hommes de 50,5 à 74,4 ans ; chez les femmes de 48,2 à 70,6 ans. Désormais, le veuvage ne concerne plus guère que les personnes du troisième âge.

Selon les mêmes auteurs, les dimensions de la parenté proche n’auraient guère varié d’un siècle à l’autre, abstraction faite des décès de frères et sœurs en bas âge. Ils soutiennent que le nombre moyen de parents proches vivants aurait même un peu augmenté, du moins si on limite le calcul aux survivants. Aujourd’hui, c’est seulement dans 10 % des cas qu’on meurt avant ses grands-parents. En effet, l’ordre dans lequel se produisent les décès dans une famille est de plus en plus directement fonction de l’âge. Ainsi, au cours d’une vie, l’expérience de la mort est devenue plus tardive.Cette réorganisation des structures familiales a aussi des effets économiques : elle contribue à bouleverser les phénomènes de transmission du patrimoine et surtout à les retarder : au XIXe siècle, 44 % des femmes n’avaient pas connu leurs grands-parents ; actuellement cette proportion n’est plus que de 31 %, et elle va diminuer encore.

Quant à la proportion des mères mourant avant leurs enfants, elle est montée de 61 % à 87 % ; celle des pères de 57 % à 81 %.

Il en résulte une considérable augmentation de l’âge à l’héritage. Au XIXe siècle, on héritait de son père à 28 ou 29 ans en moyenne ; au XXe siècle, à 41 ans environ (et de sa mère à 51 ans). Ainsi le patrimoine familial, au lieu de passer directement des adultes aux jeunes, est désormais transmis soit par de « jeunes-vieux » à des adultes âgés, soit de plus en plus souvent par des « vieux-vieux » à de « jeunes-vieux ». Ceci contribue bien évidemment aux difficultés d’établissement de la jeune génération et à la crise actuelle de la société. À de multiples points de vue, le troisième âge apparaît comme le principal bénéficiaire des transferts sociaux.

Corollaire de l’évolution des paysages familiaux : nous assistons aujourd’hui à une formidable poussée de la solitude. En 40 ans, la proportion de personnes vivant seules a plus que doublé, passant de 6,1 % de la population en 1962 à 10,3 % en 1990, à 12,6 % en 1999 et sans doute près de 14 % en 2004. Voici comment a évolué le nombre des ménages d’une seule personne depuis 1962 :

  • en 1962, 2 863 000 sur un total de 14 589 000, soit 19,6 %

  • en 1975, 3 935 000 sur un total de 17 745 000, soit 22,2 %

  • en 1999, 7 380 000 sur un total de 23 810 000, soit 31 %

  • en 2004, 8 300 000 environ, soit près de 34 %

La croissance du nombre des ménages d’une seule personne entre 1962 et 1999 explique la moitié environ de la croissance totale. Elle est en grande partie responsable de la crise du logement, créant une demande supplémentaire moyenne de 125 000 logements par an. Le nombre moyen d’habitants par logement est ainsi descendu de 3,1 à 2,4 et il devrait tendre vers 2,1.

Bien entendu, la montée de la solitude ne s’explique pas seulement par l’augmentation de l’espérance de vie : la crise du mariage (273 000 seulement en 2005), la fréquence des divorces (116 000 en 2005), les sorties du foyer parental et la décohabitation juvénile l’expliquent à peu près pour moitié, mais le fait majeur est la montée du veuvage féminin. À partir de 50 ans, la proportion de femmes seules progresse très sensiblement et dépasse nettement celle des hommes. À 85 ans, une femme sur deux vit seule, contre à peine un homme sur quatre. Au-delà de cet âge, les personnes âgées vivent de plus en plus en institution. L’an passé le nombre de personnes âgées dépendantes vivant en institution atteignait 473 000, dont trois quarts de femmes.

Ces changements sont confortés par le vieillissement du corps électoral. Ce phénomène a fait l’objet d’un remarquable article de Philippe Bourcier de Carbon dans la revue Administration (mars-juin 1995), sous le titre « L’irrésistible essor du pouvoir gris » ; il l’a mis à jour cinq ans plus tard dans la revue Liberté politique sous un titre voisin : « le vieillissement de la démocratie ».

L’auteur montre d’abord l’important écart qui existe entre les notions de population majeure (c’est-à-dire en âge de voter), de corps électoral (c’est-à-dire de citoyens inscrits sur les listes), et de votants, parmi lesquels on pourrait distinguer les suffrages exprimés.

Au 1er janvier 1995, on pouvait estimer la population majeure de la métropole à 44,4 millions de personnes ; le corps électoral potentiel (ensemble des citoyens résidents pouvant exercer leur droit de vote) à 43,4 millions ; le corps électoral réel à 39 millions ; et l’âge médian des inscrits à 46,7 ans (48 pour les femmes). Cependant, comme le taux de participation augmente avec l’âge, on peut estimer que l’âge médian des votants était en fait proche de 50 ans ; que 8 % seulement d’entre eux avaient moins de 25 ans, mais 31 % plus de 60 ans. Actuellement, l’âge médian des votants augmente d’un an environ tous les trois ou quatre ans.

Le phénomène ne peut donc que s’accentuer dans les années qui viennent. Il est bien difficile de faire des prévisions sur le pourcentage des inscrits et sur celui des votants, car beaucoup de facteurs entrent en ligne ; mais on peut, d’après les projections les plus détaillées de lINSEE, calculer la répartition par groupes d’âges de la population majeure métropolitaine en 2025 et en 2050 :

Groupes d’âges
1-1-2007
1-1-2025
1-1-2050
18-24
11,5 %
10,2 %
9,4 %
25-39
25,9 %
22,9 %
20,8 %
40-54
26,5 %
23,2 %
21,3 %
55-64
14,9 %
15,6 %
14,2 %
65-74
10,3 %
14,2 %
13,2 %
75 et +
10,9 %
13,8 %
21,1 %

Ainsi, la proportion des Français de 65 ans et plus dans la population majeure devrait passer progressivement de 21,2 % (2007) à 28,0 % (2025) et enfin à 34,3 % au milieu du siècle. Je me garde d’en tirer des conclusions politiques mécanistes, mais on ne peut douter du fait que le corps électoral deviendra de plus en plus conservateur.

Venons-en enfin au point central : les conséquences économiques du vieillissement.

La plus spectaculaire évidemment est la crise des retraites. Elle a fait l’objet de remarquables analyses (en particulier par Jacques Bichot et Jean-Michel Charpin) . Je n’ai pas la prétention de les compléter ni de les contredire ; je vais donc me contenter de rappeler les contraintes démographiques du système des retraites, en me limitant aux plus simples : celles des régimes français par répartition.

En principe il devrait y avoir équilibre entre les recettes, alimentées par les cotisations des personnes actives, et les dépenses, constituées par les pensions des retraités.

En fait, le fonctionnement est perturbé par divers facteurs : le chômage, la faible activité des femmes avant les Trente Glorieuses, les privilèges des régimes spéciaux, les droits accordés aux professions sinistrées, et le nombre d’années de cotisation à prendre en compte pour le calcul des retraites.

Je vais donc me limiter au seul aspect démographique : le calcul des effectifs cotisants et celui des bénéficiaires.

Si nous prenons comme limites d’activité le 20e et le 65e anniversaire, la population des cotisants potentiels était, au premier janvier 2006, selon les données de l’INSEE, de 35 860 000 personnes et celle des bénéficiaires de 10 035 000, ce qui correspond à 100 retraités pour 357 cotisants. Avec l’abaissement à 60 ans de l’âge du départ en retraite, ces nombres sont passés à 33 120 000 cotisants et 12 770 000 bénéficiaires, soit 100 retraités pour 259 personnes : ce fut un changement radical, dont, sur le moment, on n’a pas bien mesuré les conséquences lointaines.

Il le serait plus encore si l’on considérait que I’âge d’entrée en activité est maintenant plus proche de 25 ans que de 20. Dans ce nouveau calcul, le nombre des cotisants descend à 29 200 000 et il ne reste, pour 100 retraités, que 228 cotisants.

Or ces chiffres théoriques sont bien loin de la réalité : selon les statistiques du Ministère du Travail, la population active de la France n’atteignait en 2005 que 27 600 000 personnes, dont 24 900 000 avaient effectivement un emploi, ce qui ne donne plus, pour 100 retraités, que 195 cotisants. Selon les projections déjà citées, la population potentiellement active (25-60 ans) devrait s’élever à 27 772 000 en 2025, et celui des retraités (dans l’hypothèse d’un âge au départ maintenu à 60 ans) à 18 357 002. Cela laisserait présager, en gros, 2 retraités pour 3 actifs dans les 25 années à venir.

Il est évident que notre magnifique système de retraite ne pourra survivre au choc démographique provoqué par l’arrivée à l’âge de la retraite des enfants du baby-boom et les réformes déjà faites apparaissent comme dérisoire face à l’ampleur du problème. En principe, il n’y aurait que quatre solutions pour le sauver :

  • augmenter les cotisations des actifs de 51 % ;

  • réduire les prestations de 34 % ;

  • relever l’âge de départ en retraite à 67ans ;

  • prier le ciel pour que le taux de croissance de l’économie française remonte durablement à 3 % par an, et que les cotisants acceptent d’en laisser le bénéfice aux retraités.

Nous en arrivons maintenant au facteur décisif : le coût de la santé, de la dépendance, qui augmente beaucoup plus vite encore que celui des retraites.

En 2005, le total des dépenses médicales de la nation a atteint 190,5 milliards d’euros, soit un peu plus de 11 % du PIB. Il a augmenté de 5,4 % en moyenne annuelle entre 1990 et 1995, puis de 3,5 % entre 1995 et 2000. De cette croissance, la démographie n’a été jusqu’ici que peu.

Pourtant, l’état de santé de la population a tendance à s’améliorer en France comme dans toute l’Europe occidentale, les écarts d’un Etat à l’autre s’expliquant sans doute par les différences de définition des incapacités. Un colloque que j’avais organisé à Paris en 1995 a abouti à la conclusion que l’espérance de vie sans incapacité augmente à peu près au même rythme que l’espérance de vie tout court, c’est-à-dire d’environ deux ou trois mois par an, avec une exception notable : les incapacités mentales. Le cas le plus préoccupant est celui de la maladie d’Alzheimer et des démences séniles en général. On aurait dénombré 435 000 malades en l’an 2000, et le nombre de cas augmenterait d’environ 100 000 par an, dont les deux tiers concerneraient des personnes âgées de plus de 80 ans. Sur ces bases, et compte tenu de l’accroissement du nombre des « vieux-vieux », les spécialistes annoncent 1 100 000 cas de démences séniles vers l’an 2020.

En règle générale, la santé se détériore avec l’âge, plus ou moins vite selon les individus. Le processus a été très bien analysé au cours d’un colloque organisé en octobre 2001 par l’Académie des sciences, et publié dans la revue Biologies (fascicule 6). Je n’ai pas l’intention d’y revenir, ni même d’en résumer les actes, mais seulement de rappeler les chiffres les plus récents concernant la mortalité provoquée en France par les maladies liées au vieillissement.

Sur un total de 535 000 décès survenus en France en 2002 :

  • 158 000 ont été provoqués par des maladies de l’appareil circulatoire ;

  • 153 000 par des cancers, en hausse constante ;

  • 33 600 par des maladies de l’appareil respiratoire ;

  • 24 000 par des maladies de l’appareil digestif ;

  • 22 600 par des maladies du système nerveux et des organes des sens.

Il eût été très utile de préciser l’incidence de ces causes de décès en fonction de l’âge, mais cela m’aurait entraîné trop loin. Une chose est claire : la mortalité provoquée par toutes ces maladies augmente à partir d’un certain âge. Donc le vieillissement de la population provoquera inéluctablement l’augmentation de la consommation de soins et des dépenses de santé, même en cas de stabilisation de la dépense médicale par âge. On estime généralement, avec l’arrivée des classes nombreuses du baby-boom arrivant à l’âge de la retraite, qu’il devrait bientôt alourdir de 1 % par an le budget de la santé.

Selon les statistiques du CREDES (cf Mathias Sabourdin, Rapport sur l’évolution des dépenses médicales) le coût moyen annuel par tête en 1977 s’établissait ainsi en fonction de l’âge :

  • 820 F environ jusqu’à 5 ans ;
  • 600 F de 5 à 19 ans ;
  • 840 F de 20 à 39 ans ;
  • 1300 F de 40 à 59 ans ;
  • 2700 F de 60 à 79 ans ;
  • 4200 F de 80 à 89 ans.

On dispose maintenant de statistiques plus récentes, datant de 1991. Je ne vous en infligerai pas le détail, mais il figurera dans le texte écrit de ma communication.

Groupes d’âges
Hommes
Femmes
0-1
1044
802
2-4
619
872
5-9
695
455
10-14
630
546
15-19
533
741
20-29
453
984
30-39
799
1091
40-49
894
1319
50-59
1433
1635
60-69
2795
2468
70-79
3474
3301
80-89
5047
3783

Résumons-nous : sur la base de 100 pour les dépenses de santé des jeunes adultes des deux sexes, on atteint l’indice 159 pour les adultes âgés (40 à 59 ans), 316 pour les sexagénaires, 407 pour les septuagénaires et 530 pour les octogénaires.

Dans l’hypothèse d’une stabilisation des dépenses par tête et par âge, et en prenant pour base les projections démographiques de l’INSEE, voici comment devrait évoluer le budget de la santé jusqu’au milieu du siècle (en francs constants 1991)

  • 2010 : 884 milliards de francs
  • 2020 : 959
  • 2030 : 1041
  • 2040 : 1100
  • 2050 : 1120

soit une croissance de 40 % entre 2000 et 2050 due exclusivement au vieillissement.

La part du troisième âge dans l’ensemble des dépenses médicales passerait, dans ces conditions, de 45,4 % (2010) à 61,9 % (2040). Alors, le budget de la santé finirait par représenter le tiers du PIB. Dès lors, l’Etat-providence serait en faillite.

J’ai insisté sur le fait que ce sont des prévisions chiffrées, calculées sur des données solides : la répartition par âge de la population française et les tables de mortalité. Il faudrait une révolution biologique pour s’en écarter sensiblement.

Les progrès médicaux attendus pourraient atténuer ces menaces, mais d’un autre côté ils vont prolonger encore l’espérance de vie. Il est donc douteux qu’ils permettent de grosses économies dans le domaine des soins, sauf peut-être la médecine préventive, qui ne constitue actuellement qu’une fraction minime du budget (environ 3 %).

Existe-t-il des remèdes au vieillissement ? Sur le plan individuel, on connaît des remèdes efficaces (existence régulière, alimentation équilibrée, pratique d’un sport, suivi médical) ; mais elles ne peuvent que retarder les échéances.

Sur le plan collectif, on ne peut imaginer que l’euthanasie, une fois tolérée, finisse par devenir obligatoire, comme dans le film Le Soleil vert. Ce serait un remède barbare, digne de l’idéologie du Troisième Reich. Il ne reste donc que deux solutions envisageables : une immigration massive ou une reprise de la natalité. La première a été proposée, d’une manière volontairement provocante, par la Division de la Population des Nations-Unies au début de l’année 2000. Elle aboutit à la conclusion que, pour conserver le rapport entre nombre des actifs et nombre des retraités (actuellement quatre contre un) et ainsi empêcher l’effondrement de ses systèmes de retraites, l’Europe devrait accueillir 700 millions d’immigrés d’ici 2050, c’est-à-dire à peu près deux fois l’équivalent de sa population actuelle. Selon le démographe belge Michel Loriaux, cette hypothèse suppose que l’Europe pourrait accueillir et digérer en un demi-siècle à peu près deux fois l’équivalent de sa population actuelle. Alors, les immigrants et leurs descendants représenteraient à l’horizon 2050 les trois quarts de la population européenne.

En dernière analyse, le seul antidote au vieillissement démographique serait une vigoureuse reprise de la natalité mais elle ne pourrait avoir d’effet qu’au bout de 20 ou 30 ans.
Il faudra donc se contenter de modestes politiques de la vieillesse :

  • Sur le plan économique, il faudra chercher à favoriser l’allongement de la vie active, à assurer une transition entre celle-ci et la retraite et aussi à réduire le coût de la prise en charge des personnes âgées.

  • Sur le plan social, le problème le plus urgent est d’assurer l’insertion des personnes âgées dans l’ensemble de la population, au besoin de les y réintégrer, et d’éviter le renforcement des inégalités après la retraite.

  • Du point de vue médical, apparaît clairement la nécessité de développer les services de gériatrie et les recherches correspondantes, afin de prévenir (ou de retarder) l’apparition des grandes et coûteuses incapacités liées au vieillissement.