Notice sur la vie et les travaux de Roger Arnaldez

Séance du lundi 8 décembre 2008

par Mme. Chantal Delsol,
Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mes chers confrères
Mesdames, messieurs, et chers amis,

Si l’on suppose que le XXe siècle commence avec la première guerre et finit en 2001, la longue vie de Roger Arnaldez coïncide avec le siècle. Une vie consacrée à la réflexion et à la recherche, et riche de rencontres, d’amitiés et de voyages.

Il n’est pas trop ardu de présenter ensemble la vie et les travaux de Roger Arnaldez. En effet, contrairement à ce qui se passe parfois, ici le travail de recherche et d’écriture, en dépit de son ampleur, n’a pas succombé à la tentation de dévorer la vie. Dans ses Contes Gothiques, Karen Blixen écrivait ceci, qui va peut-être vous surprendre ou même vous indigner : « Que les confiseurs et les domestiques des grandes maisons soient jugés sur ce qu’ils ont fait, ou même sur ce qu’ils ont eu l’intention de faire, soit ! Mais, quant aux grands de ce monde, ils sont jugés sur ce qu’ils sont ». Profondeur de ce qui peut paraître une raillerie sociale. Il est bien possible en effet, que la vraie noblesse s’exprime dans l’être davantage que dans les œuvres. Roger Arnaldez a d’ailleurs laissé un commentaire à ce sujet au détour d’une page de son livre Les religions face à l’œcuménisme, partant d’un texte de Maître Eckhart. Cela signifierait que la magnanimité du cœur importe plus que les travaux du talent. Et que l’œuvre perd en partie son sens si, par le sentiment de son importance, elle se nourrit en dépouillant la vie. Ce qui m’a plu, au tout premier chef, en découvrant le personnage de Roger Arnaldez, c’est de trouver là, tout autant qu’un chercheur et un écrivain, un homme profondément enraciné dans ses liens familiaux et amicaux. Il a certainement ressenti la difficulté de concilier l’exigence de la vie et la vocation intellectuelle, comme ce personnage de Tolkien, l’artiste Niggle, écartelé entre la toile inachevée et l’appel pathétique de son voisin. Mais, persuadé que l’homme supérieur n’existe pas, il ne se prenait pour rien de tel, ne survalorisait pas son travail, et conférait une importance primordiale à la vie, dont l’œuvre ne représentait qu’un aspect.

Roger Arnaldez est un philosophe des religions et un linguiste. On serait tenté de le dire comparatiste. Mais cela manquerait de justesse. Car il ne distingue que pour chercher les liens. Il compare des religions, et son objectivité de chercheur est mise au service d’un but pluriel : repérer les affinités ou les complicités entre les différentes croyances ; comprendre l’originalité et le génie de chacune ; soumettre à l’examen sa religion personnelle, catholique, en l’étudiant à la lumière de ce que les autres en disent et en pensent. Attitude de voyageur, regard distancié, risque encouru face à ses propres certitudes ; fascination pour l’Autre. Cet Autre, c’est essentiellement l’islam, dont Roger Arnaldez devient et demeure un spécialiste reconnu. L’islam n’est pas une chose antique et figée, mais une culture et une foi vivantes. Et les relations que notre ami entretient avec son objet d’étude, ne sont pas de tout repos. J’en parlerai.

Né en 1911, d’une famille paternelle pyrénéenne et d’une famille maternelle auvergnate, Roger Arnaldez perdit très tôt sa mère. Il voua une adoration à sa grand-mère, et disait volontiers qu’il avait été fait par deux femmes, sa grand-mère et son épouse. Avec gratitude il rappelait que son père avait l’esprit libéral : grâce à quoi il put s’adonner à des études originales, surtout pour l’époque. De famille modeste, il s’éleva à des études complexes par sa propre curiosité. Dans les récits d’enfance, on sent ici qu’aucune influence ne se perd, que tout apport est mis à profit. À la fin de sa vie, il n’avait pas oublié les noms de ses premiers instituteurs.

Jeune catholique, il participe à l’encadrement des lycéens dans sa paroisse de Saint-Pierre de Montrouge. Tôt, la foi le marque et la religion l’intéresse, il veut transmettre et persuader. Il ne dissociera pas son engagement de sa vocation de chercheur. C’est sans doute l’objectivité scientifique liée à la foi religieuse, qui engendrera la quête de l’œcuménisme. Quand il suivra les cours du célèbre René Le Senne, celui-ci ne pourra s’empêcher d’analyser son caractère : vous êtes un « sentimental », autrement dit, un émotif-inactif-secondaire. On retrouve chez lui les spécificités de ce caractère, notamment, le sens aigu de la mesure, et la capacité à écouter plutôt qu’à se mettre spontanément en avant. Il ne sera ni agressif ni polémique, et laissera peu de prise à la passion. Je placerais volontiers son parcours sous le double signe de la modération et de la ferveur intérieure.

Son intérêt pour les langues apparaît dans l’adolescence, avant la vocation philosophique. Les alphabets le fascinent. Il va les collectionner, cherchant le rare et l’étrange, comme d’autres pour les timbres ou les constitutions. C’est en classe de troisième qu’un condisciple algérien lui prête la grammaire de Soualah : alors, raconte-t-il, « mon enthousiasme ne connut plus de bornes ». Même si son père tente de lui subtiliser cette grammaire, de crainte que cet émerveillement juvénile ne lui fasse négliger le latin et le grec.

Ainsi étudiera-t-il au fil des années et des occasions une vingtaine de langues : outre les langues anciennes classiques, latin et grec, et les langues vivantes proches comme l’anglais et l’allemand, d’autres assez courantes (l’italien, l’espagnol, le portugais), d’autres rares (le russe, le polonais, l’hébreu), voire étranges (le ghèze, langue ancienne de l’Éthiopie), ou régionales (le catalan). Curiosité intense, sens de la précision : le jour où son petit-fils manifeste le désir d’apprendre le chinois, il achète le dictionnaire russo-chinois, car, dit-il, c’est le meilleur, et ce sera l’occasion de revoir le russe… Un peu de japonais, un peu de turc. Je n’ai pas pu faire la recension complète. Pour lui, la reine-mère des langues est le grec, et il s’indigne qu’on le néglige. Mais sa fascination va à l’arabe. Il le comprendra si parfaitement que certains musulmans viendront lui demander des interprétations de texte en arabe classique. Pourtant, ce polyglotte ne parlait que le français, et s’il devait donner une conférence en langue étrangère, lisait un texte qu’il avait préparé.

Sa vocation philosophique s’annonce en classe terminale, dans le sillon d’un professeur enthousiasmant. Il suit donc un cursus universitaire en philosophie, et fréquente en même temps le courant qui convient à ses convictions : le courant personnaliste chrétien. Il se rend aux réunions des agrégatifs chaque lundi chez Gabriel Marcel, où l’on étudie notamment Kierkegaard, Scheler, Jaspers. Il connaît Jacques Maritain et chez lui, à Meudon, rencontre Maurice de Gandillac qui deviendra le directeur de sa thèse principale.

Jeune agrégé, Roger Arnaldez enseigne la philosophie à Mont de Marsan. De ce bref moment, il gardera surtout des anecdotes irrésistibles sur la vie de province. Puis, juste avant guerre, son avenir se dessine plus précisément. Sur les conseils de René Le Senne, il décide de se spécialiser dans la philosophie arabe. Il rencontre pour la première fois le célèbre Louis Massignon, personnage extraordinaire, qu’il allait tant fréquenter par la suite, et dont ses fils se rappellent l’extrême maigreur et le regard perçant. Il est nommé au lycée du Caire, et s’absorbe dans l’apprentissage de l’arabe, lorsque la guerre éclate. Mobilisé comme aspirant, il est envoyé en captivité en Prusse-Orientale. Il va y rester cinq ans, ce qui est très long pour un homme de moins de trente ans, dont la jeune épouse l’attendait en France avec une petite fille dont il ne connaîtra pas l’enfance.

L’Aspilag ressemble aux Oflags. Celui de Stablack, au départ camp de représailles, infligeait des brimades agressives et cruelles. Mais une certaine autonomie était laissée aux prisonniers. Ainsi s’instaurait une vie culturelle et amicale, qui rendait l’attente plus vivable. Le camp posséda bientôt une chorale, un orchestre, une bibliothèque, une préparation de Math Spé, des conférences, un journal parlé, et j’en passe. Affecté au début à la popote dite des philosophes, Roger Arnaldez poursuit son étude de l’arabe et apprend le portugais. Il ouvre un cours de russe en cachette des gardiens. L’ambiance du camp le marquera pour la fraternité qui régnait entre les détenus, la solidarité et une totale absence de violence. Libéré en juin 1945, il retourne au Caire comme sous-directeur du Lycée français, puis est nommé deux ans plus tard attaché culturel à l’Ambassade de France. Mais les tâches administratives l’ennuient et lui volent le temps de l’étude. Il préfère se consacrer à l’approfondissement de la langue arabe. Le Caire était alors une capitale intellectuelle brillante. Il y fréquente par exemple les chercheurs de l’École du Droit, et le directeur du Musée d’art arabe, Gaston Wiet. Enfin le grand écrivain arabe Taha Hussein, l’auteur du Livre des Jours, accompagne sa jeune ambition, lui conseille d’étudier Ibn Hazm de Cordoue, et en tant que ministre de l’Instruction Publique, le fait entrer à l’université d’Héliopolis. Dès lors Roger Arnaldez peut se consacrer à sa thèse et participer à la recherche, ce qu’il fait dans le Centre Al-Azhar et dans le Centre des Dominicains. Les conférences qu’il donne à cette époque marquent le début de sa spécialisation, par exemple :

« L’école d’Alexandrie et la pensée de l’islam », « Alexandrie et les aspirations de la pensée antique », « Transcendance et révélation », « Langage philosophique et foi chrétienne : aux temps d’Origène, de Saint Cyrille et de Jean Philopon » ou encore, parmi bien d’autres, « La conception musulmane de l’histoire ». En même temps qu’il travaille pour sa thèse, il étudie les périodes de Bagdad et de Cordoue, significatives de la rencontre des trois religions, et c’est là une annonce du livre À la croisée des trois monothéismes, qui paraîtra beaucoup plus tard ; il travaille aussi sur le soufi Hallâj, à la suite et sur les conseils de Louis Massignon.

En 1955 il soutient donc sa thèse à la Sorbonne, sous le titre Grammaire et théologie chez Ibn Hazm de Cordoue. Essai sur la structure et les conditions de la pensée musulmane, qui sera publiée chez Vrin un an plus tard. La pensée d’Ibn Hazm de Cordoue révèle un aspect essentiel de la religion musulmane : le lien étroit entre la langue et la théologie. Le livre révélé a été écrit (soufflé) par Dieu « en arabe clair ». La parole n’est donc pas à interpréter, mais exclusivement à comprendre, lors même qu’elle contient la vérité pure. Grand mystère, pour un chrétien, que cette installation directe de la perfection dans le monde d’en bas, ce texte tombé de la main de Dieu, qui se trouve dès lors à la fois dans l’histoire et hors l’histoire, dans le temps et dans l’éternité.

Sa thèse complémentaire, qu’il a entamée sur les conseils du platonisant Monseigneur Auguste Diès, porte sur Philon d’Alexandrie. Signe manifeste de l’importance qu’il attache à l’hellénisme. Les deux thèses marquent le début de son engagement dans les comparaisons interreligieuses, et de ses études pleines d’espoir sur l’œcuménisme. Ce sera là l’essentiel de son travail lors de la brève période bordelaise, et surtout lors des longues années passées à Lyon.

Roger Arnaldez s’est expliqué sur ce qu’il entend par œcuménisme dans nombre de ses écrits. À la fin de l’ouvrage Les religions face à l’œcuménisme, il écrit : « J’avais dix huit ans quand j’ai commencé à m’intéresser à l’œcuménisme qui était alors un mouvement nouveau, né à la fin du XIXe siècle parmi des protestants ». Il raconte en même temps ses rencontres de jeunesse avec des protestants, et la limite qu’il décela aussitôt dans cette forme de disposition d’esprit : sa méfiance devant toute forme de syncrétisme. Syncrétisme que dans Trois messagers pour un seul Dieu il appelle « une dégénérescence de la pensée ». Il s’était rendu compte, dès le début, qu’il faut être soi-même enraciné dans une foi solide et argumentée, pour pouvoir aller sans se défaire à la rencontre des autres. C’est la résolution qu’il avait prise alors, et il s’y est toujours tenu.

Trois religions croient en un seul Dieu : il s’agit donc du même Dieu… Mais si toutes les trois le voient différemment ? L’œcuménisme consiste à chercher ce qui rassemble. Mais pas seulement, et surtout, pas seulement au niveau intellectuel, doctrinal, voire logique. La religion est traduite ici comme « une disposition à la prière ». C’est une disposition et une attitude du cœur et de l’esprit, davantage que des propositions affirmées. C’est un élan, une expérience de rencontre avec Dieu, expérience si frêle et si étrange à dire. Une démarche plus qu’une pensée. Une aventure plus que des dogmes. L’anthropologie de l’homme religieux double ici l’étude des théologies. Faut-il encore que d’une religion à l’autre cette disposition se reconnaisse. Ce qui s’appelle le dialogue. Dans la ligne de son travail sur l’œcuménisme, Roger Arnaldez a consacré bien des pages au dialogue, qui est, entre les religions, « une exigence de la charité ». Il faut alors que chaque partenaire veuille écouter l’autre dans une intention pure. Et c’est l’autre homme qu’il écoute, plus que sa doctrine. Le dialogue exige la tolérance, qui n’est certes pas entendue au sens d’un relativisme, mais au sens d’un respect de l’autre, même considéré comme fourvoyé. Une dogmatique peut être récusée, par des arguments. Mais on n’attaque pas une foi vivante, portée par des hommes en prière. Cette distinction représente la brèche par laquelle un dialogue serait possible, même s’il réclame des qualités humaines rares.

Pendant la période lyonnaise (1956-1968), prolongeant sa participation étudiante au groupe du Père Congar, Roger Arnaldez noue toutes sortes de relations dans l’esprit de cet œcuménisme qu’il veut d’action autant que de recherche. Il va présider les amitiés judéo-chrétiennes de Lyon. Il sera nommé consulteur au Secrétariat pour les non-chrétiens, en l’occurrence les musulmans, à Rome. Et il se rend chaque année en famille au pèlerinage des sept dormants d’Éphèse, près de Lagnon en Bretagne. Cette extraordinaire célébration, unique en son genre, réunit chrétiens et musulmans dans le culte des sept jeunes saints martyrisés par l’empereur Dèce au IIIe siècle, et que Louis Massignon a reconnus dans les « gens de la caverne » mentionnés par la Sourate 18 du Coran. Les sept martyrs, retrouvés en état de bonne conservation, attendent la résurrection, et le Coran parle de leur retournement par les anges qui ainsi les maintiennent vivants. C’est Louis Massignon qui, devenu prêtre maronite, célèbre la messe au milieu des chants bretons.

Il faut situer ces activités d’ouverture concrète, incarnant l’aventure intellectuelle, dans une ambiance familiale et chaleureuse qui marque ces années de maturité. Mariés jeunes, Roger Arnaldez et son épouse Colette forment un couple harmonieux et gai, « un couple merveilleux », me dit le Père Morelon. Ils ont à présent trois enfants. Lui, pince-sans-rire, malhabile et peu pratique, coutumier de colères feintes et tonitruantes qui font rire son entourage et révèlent sa fraîcheur d’esprit, gourmand et gourmet, fumeur de Royales, aussi peu sportif que possible – on le voit en montagne portant ses souliers noirs. Elle, veillant à tout, conduisant la haute Frégate familiale qu’il néglige, et tenant dans l’ordre tout un monde de choses qui lui paraissent à lui déroutantes et même hostiles. Dans leur appartement de la rue Garibaldi, elle prépare quotidiennement pour eux deux le thé de cinq heures et organise des dîners impeccables pour une foule d’amis : le groupe des littéraires, ou celui de la bibliothèque tournante, catholiques et protestants mêlés. Lui, savoureux conteur, déniche toujours une histoire désopilante sur les citoyens de Mont de Marsan ou les personnages de roman rencontrés au Caire. Ils se retrouvent avec Henri Maldiney chez les Zink pour traduire Heidegger, et c’est aussi avec les Zink qu’ils vont en famille au cinéma, pour dîner ensuite chez Martel, rue de la République, de saucisses et de crottin de Chavignol. Une vie simple, marquée par l’amitié, la culture et la transmission : Roger Arnaldez donne des cours particuliers de philosophie ou de langues aux enfants de ses amis, Michel Zink, Guillaume Badie, et bien d’autres. Son évasion : jouer de l’orgue chez les Franciscains ; « la musique, disait-il, est un grand secours dans la vie ».

L’approche de l’œcuménisme se fera par deux voies : la voie anthropologique, la voie historique.

Roger Arnaldez est convaincu que ce n’est pas sur le sol des théologies que peut se nouer le dialogue. Mais davantage, dans l’expérience des mystiques. Autrement dit, si les dogmes et les arguments plutôt séparent, le cheminement vers Dieu rapproche, comme aventure d’une révélation qui se donne au cœur. Sans vouloir opposer l’intelligence qui sépare et le cœur qui unit, il faudrait plutôt dire que la contemplation mystique, dans sa nudité, peut éclairer différemment ce qu’expriment les dogmes. Pour aller au Dieu unique, il y a un chemin commun. C’est d’ailleurs ce que rapportent les témoignages divers, qui se recoupent. Le Père Jean-Marie Ploux, de la Mission de France, a bien noté ces « invariants anthropologiques », ou Pierre Gire, cette démarche subjective toujours caractérisée par « la passivité radicale… la béance… l’invitation irrésistible à passer vers l’inconnu… ». C’est dans cet esprit que Roger Arnaldez étudie l’existence et la pensée du soufi sunnite Hallâj. Ce livre troublant et émouvant, suscite pour son personnage une espèce de fascination. Hallâj, qui confère une signification essentielle à la souffrance et à la mort, et ne cherche qu’à s’arracher à soi, devient l’ami intime de Dieu, et témoigne de cette expérience unique. Accusé de panthéisme (parce qu’il semble avoir ébréché en terre d’islam l’absolue altérité de Dieu), d’hérésie, même s’il demeure dans la pure orthodoxie musulmane, il sera objet de fatwa, emprisonné, puis mis à mort dans des supplices atroces, dont la mise en croix. Les évocations d’Hallâj sont récurrentes au long de l’œuvre de Roger Arnaldez. Hallâj pendant toute sa vie attend sa mort comme une promesse : sa mort est la réalisation de sa vie, puisqu’elle témoignera de la présence de Dieu, présence que la vie, cette prison, n’admet que dans la médiation. Seule la mort transformera la croyance en vérité. L’auteur s’est attaché à son personnage, il est vrai si bouleversant, et doté d’un cœur si pur ; il a admiré cette capacité à parcourir le tunnel jusqu’à l’extrême fond, à réaliser le don de la foi jusqu’à l’extrême limite. Roger Arnaldez, doté de cet équilibre qui n’est jamais plaqué, de cette modération paisible, si ennemi de l’excès, tomba captivé devant Hallâj, un fou selon les critères des hommes, qui, restant strictement fidèle à l’islam pourtant si soupçonneux devant les mystiques, accomplissait jusqu’à la déchirure ce que demande le Christ dans Luc (5, 4) « Conduis ta barque en haute mer ».

Dans À la croisée des trois monothéismes, Roger Arnaldez notera que si les trois mystiques se sont sans doute développées au départ indépendamment, elles déploient un humanisme unique, lié à cette rencontre avec un Dieu unique.

Quant à la voie historique, elle laisse apercevoir des rencontres presque miraculeuses où, lors d’un moment ténu, les liens se sont noués. Ces religions sont nées dans les mêmes creusets. Elles se sont influencées réciproquement, se sont imitées, ont vécu des cohabitations harmonieuses, ont vibré aux mêmes symboles. La rencontre est possible puisqu’elle a existé, en des temps privilégiés peut-être, mais que l’on pourrait donc réinstaurer. Pendant la période lyonnaise, Roger Arnaldez poursuit le travail de sa seconde thèse sur Philon d’Alexandrie, publiant avec le Père Mondésert et Jean Pouilloux cette somme impressionnante qui deviendra, à la fin des années 70, les 35 volumes du Philon de Lyon. Juif d’Alexandrie du Ier siècle, parlant donc le grec, Philon, grand exégète de la loi mosaïque, ne connaissait peut-être pas l’hébreu. Vivant, à la fois comme intellectuel et comme engagé dans l’action politique, entre deux mondes, entre la Torah et la Grèce, et pleinement membre des deux, Philon éclaire la culture grecque à la lumière de Moïse, rejoint la transcendance et l’immanence des deux mondes culturels enchevêtrés : « Si on trouve du syncrétisme chez lui, il faut reconnaître qu’il ne laisse place à aucune sorte de confusion », écrira Roger Arnaldez dans le Dictionnaire des Philosophes de Denis Huisman. Disciple de Moïse, pleinement grec, Philon sera le père des Pères de l’Église. Bel exemple d’une rencontre réussie entre des croyances diverses.

Une autre période historique l’attire pour les mêmes raisons : les premiers siècles de l’islam, à Bagdad et à Cordoue. Sa méditation sur ces siècles extraordinaires a commencé au Caire, pour donner lieu longtemps après (en 1993) à la publication de l’ouvrage À la croisée des trois monothéismes : une communauté de pensée au Moyen Âge. Moment de grâce, où les docteurs des trois traditions, dans une grande liberté d’esprit, et parlant tous l’arabe, dialoguaient véritablement autour des sujets essentiels, et parvenaient à se rencontrer sur les questions de la liberté humaine et de la justice divine. Ne sont-ce pas là les prémices d’une civilisation judéo-islamo-chrétienne ? Roger Arnaldez parle de la formation d’un humanisme commun, celui qui fut brisé plus tard lors du déclin culturel de l’islam. Un humanisme commun qu’il nous faudrait revivifier, et de la sorte, écrit-il avec espoir, « juifs, chrétiens et musulmans pourraient une fois encore se rencontrer, coopérer, et peut-être sauver l’humanité ».

Au cours de quelque soixante années de travail sur l’islam, Roger Arnaldez explore son sujet : une vingtaine de livres, sans compter les nombreux articles et contributions. Il s’intéresse à toutes les formes religieuses, occidentales ou non : on trouve dans ses ouvrages des réflexions et des comparaisons portant sur le calvinisme, l’hindouisme et le bouddhisme, ou encore les gnoses (ce qui l’engage dans une critique courtoise de certaines opinions d’Henry Corbin). Mais c’est naturellement vers l’islam que se porte son intérêt majuscule. Il publie un petit Mahomet pédagogique, un ouvrage sur Jésus comme « prophète de l’islam », un ouvrage sur l’anthropologie décelée dans le Coran (L’homme selon le Coran), un autre sur le rationalisme d’Averroès ; mais aussi deux ouvrages sur la science antique et la médecine arabe ; il traduit Le livre du pèlerinage. Sans doute le texte culminant est-il Trois messagers pour un seul Dieu, paru en 1983. Une réflexion sur l’importance de la chronologie et de l’antériorité des religions les unes par rapport aux autres. Sur la spécificité des révélations et la manière dont chaque fois Dieu parle à l’homme. Sur la manière dont Dieu est décrit hors l’histoire ou au contraire entrant paradoxalement dans l’histoire des hommes, s’y installant comme l’étrange étranger s’assoit au bout de la table. Sur ce qu’est un message et un messager, sur ce qu’ils peuvent apporter dans chaque religion. Chacune de ces révélations diffère. Le message coranique est dicté par Dieu lui-même. Il s’agit de le transmettre sans en écorner un angle, avec précaution, et de le délivrer à la lettre. Le message biblique, et évangélique, est à la fois incarné dans une situation, et indirect, c’est à dire qu’il appelle une interprétation, reste voué à être indéfiniment interprété. Il n’y a pas comme on dit « trois religions du Livre » ; l’islam est la véritable religion du livre, tandis que judaïsme et christianisme sont des religions du logos comme parole et raison. Mais il y a analogie des textes et des expériences, quand il s’agit toujours de défendre l’unicité de Dieu et sa transcendance, dans un monde polythéiste. Et la dialectique de l’absence-présence de Dieu, qui s’exprime au degré le plus pur dans le langage des mystiques, est partagée par les trois religions. Ce livre-clé se termine ainsi : « Il est grand temps d’étudier l’humanisme judéo-islamo-chrétien, de le connaître, de le propager et de le défendre ». Roger Arnaldez participe activement au comité de rédaction de la revue islamochristiana, fondée en 1975.

Pourtant, creusant son sujet inlassablement, notre ami détaille, et semble-t-il avec une inquiétude de plus en plus grande, les différences profondes entre l’islam et le christianisme, et l’espoir d’œcuménisme se voit devancé par la vision de cet écart. Citons aussitôt le cœur de la divergence : dans la toute dernière page de sa thèse sur Ibn Hazm, et comme pour marquer là l’essentiel, Roger Arnaldez avait décrit le fossé entre le Dieu de l’islam, « transcendance pure, qui ne se manifeste que par la transcendance du commandement », et le Dieu des chrétiens « transcendance d’amour ». Soumission muette de l’homme devant l’autorité arbitraire de Dieu : nous sommes loin du Dieu du contrat qui, dans l’attente de réciprocité, ressemble à l’éternel fiancé. Il le redit dans son texte sur Hallâj : le Dieu de l’islam n’a pas besoin de l’amour des hommes, il n’attend d’eux que l’obéissance et l’observation de la loi. C’est bien cela qui a frappé le théologien Gustave Martelet quand il suivit les cours de Roger Arnaldez sur l’islam au scolasticat de Fourvière : ce Dieu à l’amour absent. Cette divergence engendre deux théologies qui s’opposent sur bien des points. En islam, l’homme ne fut pas créé « à l’image et à la ressemblance » d’un Dieu qui n’avait besoin de personne, écrit-il dans L’homme selon le Coran. L’homme fut créé responsable, mais si faible que tout juste a-t-il les capacités d’obéir à la loi divine. Il naît entre les mains de ce Dieu et ne saurait lui échapper, il n’y a pas de « nature » pour l’islam, tout homme est musulman pour ainsi dire par nature, ce qui explique que « la laïcité, si ouverte qu’on la veuille, ne trouve aucun fondement dans le Coran ». Toute la culture musulmane s’organise autour de ces attendus : par exemple l’éducation en islam (sujet d’une conférence qu’il donne en juin 1991 pour le premier colloque de l’association des philosophes chrétiens) est une éducation d’initiation, dans laquelle l’élève, soumis au maître, doit surtout se garder de poser d’indiscrètes questions : car en islam « tout est un ; la science et la vie sont pour Dieu ». Quelques esprits en terre d’islam réclament une éducation d’initiative à l’occidentale, un apprentissage de la critique, ils sont pour l’instant peu écoutés.

Il semble bien qu’au cours de la vie de Roger Arnaldez, l’admiration vis à vis de l’islam s’efface avec le temps ; et elle laisse place à des critiques déçues et parfois virulentes. Il refuse de tomber dans le piège de l’auto-censure et de la mauvaise conscience ; il écrit dans Les religions face à l’œcuménisme : « Le désir de dialoguer avec les musulmans a conduit, au nom du respect et de la charité, à stigmatiser toute réaction critique à l’égard de l’islam ». Le correctement-dit, ici comme ailleurs, lui paraît intolérable. Un chercheur doit payer tribut à ce qu’il reconnaît pour vérité, non à l’opinion dominante.

Il ne se prive donc pas de l’exprimer : la question de l’amour divin ouvre une brèche entre les dites « religions du Livre ». Et à sa suite la question de l’autorité de Dieu : l’islam croit que cela est juste parce que Dieu le veut, et nous, que Dieu veut ce qui est juste. L’amour et la liberté ne vont-ils pas de conserve ? Le Dieu de l’islam « ne crée que des hommes croyants », si bien que ne pas croire est désertion ou ignorance. D’autres divergences graves s’affichent dans la clarté des textes. Dans Réflexions chrétiennes sur les mystiques musulmans (1993), il décrit tout ce que le Coran trouva dans la Bible, ce socle commun, et la ressemblance étroite entre le Dieu des chrétiens et le Dieu du Coran : Dieu unique, créateur et parole révélatrice. Pourtant, le Coran « critique ouvertement les dogmes essentiels du christianisme, la Trinité et l’Incarnation ». Mais une simple critique ne serait rien que légitime. Il y insiste plus tard dans Les religions face à l’œcuménisme : le Coran, livre directement révélé, contient deux erreurs de compréhension grossières quand il parle des dogmes chrétiens, à propos de la Trinité et de la Vierge Marie : « Il est évidemment grave, écrit-il, qu’une telle formulation soit mise au compte de Dieu ». Ou encore : « L’islam, une religion conquérante ? » interroge-t-il lors d’une conférence dans notre Académie (séance du lundi 31 janvier 1994). Ici, « au début c’est Dieu en effet qui veut la conquête », même si des moyens pacifiques sont aussi utilisés. L’islam, écrit-il la même année dans un texte privé, est la religion la plus inquiétante : « Il reste que le Coran est en soi un engin explosif, et le mieux qu’on puisse en dire, c’est qu’il n’explose que si quelqu’un y met le feu ».

Roger Arnaldez fut critiqué pour ces prises de position, notamment dans certaines recensions de la revue islamochristiana. Je ne citerai qu’un article, celui d’Abdelmajid Charfi qui lui reproche de présenter dans son livre « Jésus fils de Marie, prophète de l’islam », un islam déjà dépassé.

La lettre qu’il écrit au Père Borrmans le 7 septembre 1994, est révélatrice. Elle se donne pour une sorte de testament d’un islamologue accompli penché sur les conclusions : « Au terme d’une longue vie consacrée à l’étude de l’islam, le « recyclage » actuel dont je vous parlais, a eu pour résultat de me persuader qu’à part quelques exceptions (offertes en général par les mystiques), la pensée musulmane n’apporte pas grand chose à la pensée universelle ». Pour ma part, je ne vois pas ici un quelconque regret devant le sujet d’étude de toute une vie, mais plutôt, la confirmation qu’il porte son intérêt à une culture et aux hommes vivants qu’elle habite, quelles que soient ses propres opinions au sujet des doctrines. Le « recyclage » dont il parle évoque un vaste travail d’investigation qu’il a mis en œuvre pour la direction du 4e volume de l’Encyclopédie philosophique universelle. Et après plusieurs affirmations dont certaines plus dures encore, il conclut « Voilà donc, mon cher Père, où j’en suis », ce qui indique qu’il y a là le résultat d’une évolution. Il s’élève alors contre ceux qui distinguent un « bon » et un « mauvais » islam, ou bien ceux qui veulent « sauver » l’islam en l’idéalisant, sans même lire le Coran. La même année (1994) il écrit à un ami proche : « Je suis déçu par l’islam ».

Pour toutes ces raisons, nombreux sont à cette époque les textes où il conclut que le dialogue islamo-chrétien ne peut aboutir « au mieux, qu’à une cohabitation pacifique inspirée par un respect réciproque » (Les religions face à l’œcuménisme). « Ce dialogue s’effondre à la première réplique », disait-il à Francis Jacques qui lui répondait : « On peut toujours dialoguer sur le dialogue » (In Memoriam).

Les chrétiens voudraient le dialogue jusqu’à accepter sottement de se défaire de soi. Tandis qu’en islam, la tolérance n’existe que pour les musulmans. Déjà, dans le texte des débuts sur Ibn Hazm, il comparait Socrate pour lequel « le dialogue prend l’aspect d’une recherche en commun », et Ibn Hazm chez lequel « la discussion aboutit à une extermination ». Ce scepticisme face à la possibilité du rapprochement espéré, s’inscrivait dans les origines.

Certes, rien de plus imbécile que les rêves d’entente, dans l’ignorance et la réinvention de l’autre (par exemple, le soi-disant sens du jihad, décrit par les médias, le fait bondir d’indignation). Mais l’effort à la fois de compréhension et de charité demeure une nécessité dans un monde chrétien de plus en plus confronté au monde musulman.

Et c’est pourquoi la déception dont je parle, confirmée par tous ses proches, ne s’affiche pas vraiment en public. Roger Arnaldez sait à quel point il serait facile d’attiser ainsi la haine de l’islam. Il craint l’instrumentalisation de son point de vue, trop complexe pour être bien compris : d’une part, la conviction de la fausseté et de l’incohérence de la doctrine musulmane ; et en même temps, la volonté sincère de comprendre les musulmans dans leur foi vivante.

Ainsi, voilà un esprit engagé sur une ligne de crête qui ressemble fort au fil du funambule. Les deux précipices : d’un côté le conflit, et de l’autre, l’œcuménisme rose. Roger Arnaldez a perçu dans ses profondeurs la psychologie musulmane. Plus il avance, plus il se pose cette question troublante ainsi formulée par le père Borrmans : « L’homme musulman a-t-il l’esprit de contradiction ? Sa religion ne le prive-t-elle pas de la possibilité d’auto-critique ? ». Et cependant, par la cohabitation des deux mondes et l’exigence de fraternité humaine, il faut vivre ensemble en dépassant non seulement la tentation de la querelle, mais la tentation de l’indifférence. Ainsi Roger Arnaldez fera-t-il comme Louis Gardet qui, bien conscient de ce problème, se taisait devant chaque risque de friction. On peut bien tout dire à un chrétien à propos du Christ : il sera peiné peut-être, mais ne va pas s’exaspérer jusqu’à la violence. On ne peut pas dire ce que l’on veut sur Mahomet à un musulman, nous le savons bien. Le vivre-ensemble se nourrit alors de silences éloquents. Au-dessus des deux abîmes, la corde du funambule relie, en oscillant de vertige, la liberté critique du chrétien occidental et l’esprit de respect visant à comprendre l’autre de l’intérieur. Le dialogue islamo-chrétien demeure une espérance au sens où Héraclite disait que celui qui n’espère pas, n’atteindra pas l’inespérable… La quête de Roger Arnaldez n’est pas intellectuelle seulement, mais éthique, et cette éthique, par son objet même, est tragique.

Professeur de philosophie musulmane et d’islamologie à la Sorbonne Paris IV en 1969, Roger Arnaldez multiplie les publications et donne des conférences dans de nombreux pays. Il enseigne au Pontifico Istituto di Studi Arabi e d’islamistica de Rome comme professeur invité. Il devient membre associé de l’Académie royale de Belgique et membre correspondant de l’Académie arabe du Caire. Il attire des élèves et des thésards bien au-delà de l’hexagone, notamment en Turquie. Il atteint en 1978 l’âge de la retraite, ce qui, on s’en doute, ne lui permettra que d’écrire davantage. Il poursuit ses travaux sur les trois religions. Et finalement, on a l’impression que l’étude comparative aboutit à une apologie. Toujours le christianisme en sort grandi : grandi non pas au regard de la foi personnelle du chercheur, mais au regard de ce qu’il cherche à l’origine : l’œcuménisme. C’est du côté du christianisme que l’on trouve la liberté, la tolérance, la volonté de dialogue. Le livre Révolte contre Jéhovah, datant de 1998, est significatif à cet égard. Avec pour sous-titre : Essai sur l’originalité de la religion chrétienne. Non pas la « vérité », mais bien l’ « originalité ». Un Génie du christianisme. Qu’est-ce que le génie du christianisme ? L’omniprésence de l’amour. Le « jéhovisme » traduit d’après lui une fausse idée de Dieu, présente dans l’islam et aussi dans le judaïsme. Parce que le Dieu des chrétiens est amour, il exige le respect absolu de celui même qui s’égare. Spécificité qui soulève l’admiration. Plus le temps passe, plus notre ami s’investit dans l’approfondissement et l’éloge du christianisme, dont il lit des textes encore inconnus de lui, passant ses journées à la bibliothèque du Saulchoir, à côté de son domicile. Auteurs anciens, romans et ouvrages de fictions, écrivains russes…. Il en sort toujours émerveillé. Aux dires de ses proches, les dernières années de cet esprit déjà encyclopédique furent éclairées par les nouvelles découvertes des richesses de sa propre culture.

Comme je l’ai dit il s’occupe, dans les années 90, de coordonner les travaux du 4e volume de l’Encyclopédie philosophique universelle. Ses derniers écrits ne seront pas publiés. Pour le texte Les origines scripturaires de la foi catholique, il a curieusement demandé un imprimatur, qu’on lui a d’ailleurs aussi curieusement refusé. Ce qui indique son respect pour l’institution, quoiqu’il ne fût jamais ce qu’on appelle un traditionaliste. L’un de ses derniers ouvrages est celui sur Chesterton (Chesterton, un penseur pour notre temps), publié l’année du décès de son épouse, en 2001, et qui lui est dédié. Le conservatisme de Chesterton est bien connu, mais je crois comprendre que Roger Arnaldez s’amuse plutôt de voir son auteur critiquer le parlementarisme (c’est bien l’époque, Chesterton est mort en 1938) ou ridiculiser l’idée du vote des femmes. Mais il admire une idée de l’histoire héritée de Vico plutôt que de Hegel, une conscience intense de la finitude humaine associée à une vaste espérance d’amélioration et de progrès. Il aime chez Chesterton la puissance de l’humour jointe à la profondeur de la pensée, l’humilité du cœur et une tolérance vraie, le respect pour la culture populaire que les élites occidentales ont appris à tellement mépriser, et enfin, peut-être surtout, ce panache, qui disposait Chesterton à toujours voir la vie comme une aventure, et la foi comme un défi d’honneur.

Il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques le 10 février 1986, au fauteuil de Pierre-Maxime Schuhl. Sur la demande de Jeanne Parain-Vial, il préside le premier l’association naissante des Philosophes chrétiens, association qui existe encore aujourd’hui. Il devient tertiaire dominicain et s’engage profondément dans la fraternité spirituelle dominicaine. Le décès de son épouse le frappe terriblement. Néanmoins, en dépit de son âge avancé, il poursuit ses lectures et ses travaux. À la fin, les réunions des philosophes chrétiens se faisaient chez lui, pour qu’il n’eût pas d’étages à gravir.

Roger Arnaldez est décédé le 7 avril 2006, dans sa 94e année. Ses funérailles eurent lieu en deux temps : un office œcuménique au couvent dominicain de Saint-Jacques, et une messe le lendemain en famille dans le Jura, là où il devait être inhumé. Cette double cérémonie traduisait concrètement la vie et la pensée de notre ami : l’espérance du lien interreligieux, et l’intime de la foi catholique. Il léguait son énorme bibliothèque, dans toutes les langues, à l’Institut dominicain d’Études Orientales du Caire.

Je n’ai jamais rencontré Roger Arnaldez, même si je connaissais depuis longtemps son rayonnement et certains de ses écrits. Une œuvre, qui tient dans les textes, se donne à lire et à comprendre. Mais la vie d’une personne décédée depuis si peu d’années, qui n’a écrit ni mémoires ni autobiographie, demeure secrète ; il faut enquêter pour en extraire des bribes qu’on craint toujours de mal interpréter. Comment faire sans l’aide de témoins généreux. C’est pourquoi je remercie ceux qui ont bien voulu me parler de lui : d’abord Pierre et Jean-Jacques Arnaldez, ses fils, qui m’ont fait confiance (quoi de plus précieux que la biographie d’un père) ; puis plusieurs de ses amis et proches, Michel Zink, le Père Régis Morelon, Francis Jacques, Philippe Sentis, Isabelle Mourral, le Père Borrmans, André Devaux, Gustave Martelet. C’est à eux, en espérant avoir été ici fidèle à sa mémoire, que je dédie ce texte, avec ma reconnaissance.