Le Collège de France

Séance du lundi 19 janvier 2009

par M. Michel Zink,
Membre de l’Institut, vice-président de l’assemblée des professeurs du Collège de France

 

 

Sur le blason du Collège de France, se lisent une devise, Docet omnia, « Il enseigne toute chose », et une date, 1530.

La date est celle de la fondation du Collège Royal par François Ier, grâce à l’initiative de l’humaniste Guillaume Budé, soutenue par la reine Marguerite de Navarre, sœur du roi. D’autres institutions sont plus anciennes, mais de nom seulement. Il n’y a rien de commun entre le collège fondé en 1253 par Robert de Sorbon et la Sorbonne, rien de commun même entre l’université de Paris rénovée par la jeune IIIe République et installée en 1900 dans le nouveau bâtiment de la Sorbonne, et les universités qui aujourd’hui se partagent et se disputent le nom de Sorbonne en même temps que quelque galetas dans l’illustre maison. Dans sa définition, dans sa vocation, dans son activité fondamentale, dans son esprit, le Collège de France, en revanche, a très peu changé. Ses vicissitudes ont été légères au regard de celles de l’histoire. En 1772, il a été rattaché à l’université ; mais la mesure a été rapportée en 1794. En avril 1848, on veut qu’il cède la place à une école d’administration ; mais cette décision du gouvernement provisoire est annulée dès le mois de novembre de la même année. Napoléon lui a imposé sa marque, comme à toutes les institutions françaises : c’est depuis 1800 que le président de l’assemblée des professeurs porte le titre d’administrateur. En 1970, il a échappé à la réforme Edgar Faure des universités comme à toutes les réformes ultérieures. Cela l’a sauvé. S’il a profondément évolué dans les dix dernières années, c’est de sa propre initiative.

Quant à la devise Docet omnia, elle est ambitieuse, mais non pas exactement dans le sens qu’on pourrait croire. Elle ne signifie pas que tous les savoirs du monde sont enseignés au Collège de France, mais que le Collège de France a vocation d’enseigner librement, sans contrainte ni restriction de quelque ordre que ce soit, tout ce à quoi il choisit de s’intéresser. Et aussi qu’il ne restreint pas son enseignement au savoir acquis et assuré, mais qu’il fait partager les découvertes d’une pensée et d’une science en gestation. C’est ce qu’expriment aujourd’hui la phrase de Merleau-Ponty gravée dans le foyer entre les amphithéâtres, « Non pas… », et la formule que nous utilisons volontiers, « Enseigner la recherche en train de se faire ».

Cet esprit était déjà celui du Collège Royal de François Ier. Le projet de Guillaume Budé et des érasmiens qui l’entouraient était de créer un lieu d’enseignement de très haut niveau et entièrement libre. Une liberté garantie par la protection royale et assurée par le fait que l’institution, ne délivrant aucun diplôme ni aucun grade, n’avait nul besoin de se soumettre aux règles de l’université, à des programmes, à un cursus. Cette situation n’a pas changé depuis cinq cents ans. Aujourd’hui encore, le Collège de France a pour protecteur le chef de l’Etat. Aujourd’hui encore, ses cours sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription et sans aucune restriction. Aujourd’hui encore, le Collège de France ne délivre aucun diplôme.

Les six premières chaires créées furent trois chaires d’hébreu, deux de grec et une de mathématiques. Ces disciplines n’étaient pas ou étaient peu enseignées à l’université. Mais surtout elles représentaient alors les plus grandes avancées, les plus grands espoirs du savoir et de la pensée. Pour les mathématiques, cela va de soi. Le grec, redécouvert par les humanistes, ouvrait les trésors littéraires, philosophiques et scientifiques de la Grèce antique, modèle d’une pensée rigoureuse et libre, d’une sensibilité ouverte et intelligente à la beauté du monde. Mais le grec était aussi la langue du Nouveau Testament, comme l’hébreu était celle de l’Ancien. De leur connaissance dépendait l’étude de l’Ecriture sainte, la rigueur de son interprétation philologique, historique et théologique. Dans ces années où le débat intellectuel né avec la Réforme n’avait pas encore abandonné la place à la violence des armes, l’enjeu était immense.

Cette ouverture du Collège de France aux disciplines nouvelles, aux curiosités et aux audaces de l’esprit, aujourd’hui essentiellement sensible, bien entendu, dans les disciplines scientifiques, s’est particulièrement manifestée, dans les premiers siècles de son existence, par son intérêt pour l’orientalisme. A l’enseignement de l’hébreu s’ajoute dès 1646 celui de l’arabe, puis celui du persan, du turc. En 1814 sont créées une chaire de langues et littératures chinoise et tartare-mandchoue et une chaire de sanscrit. Champollion, qui avait percé le secret des hiéroglyphes, est nommé en 1831 dans une chaire d’archéologie. Dans la longue nouvelle, ou le court roman, de Théophile Gautier Fortunio, une jeune femme, ayant dérobé le portefeuille de son amant, y trouve une lettre écrite dans un alphabet indéchiffrable et apparemment oriental. Dévorée par la jalousie, elle cherche un savant pour la lui traduire. Une de ses amies lui apprend que seuls en sont capables les professeurs au Collège de France. Elles vont en trouver un, qui, informé que deux dames demandent à le voir, s’écrie : « Ce seront des duchesses qui auront lu mon traité sur la ponctuation du mandchou et seront devenues amoureuses de moi ! » La fatuité, la propension à surestimer l’importance de ses recherches et la renommée de ses travaux, sont des traits communs à tous les universitaires. Ils ne caractérisent pas les seuls professeurs au Collège de France. En revanche, il est significatif qu’aux yeux de Théophile Gautier, le Collège de France soit par excellence le lieu où l’on trouve des orientalistes.

Mais il n’est pas de domaine de la pensée et de la science qui n’ait eu au Collège de France d’illustres représentants, parfois ses plus illustres représentants. Il serait vain de se lancer dans une énumération nécessairement incomplète et qui prendrait l’apparence d’un palmarès ridicule. Il est tout aussi inutile de nous attarder davantage sur l’histoire du Collège de France, puisque c’est l’état actuel des institutions universitaires françaises qui fait l’objet cette année des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques. C’est donc du Collège de France actuel que je vais tracer un bref tableau.

Le Collège de France compte cinquante-deux chaires permanentes, auxquelles s’ajoutent désormais quatre chaires tournantes dont je parlerai tout à l’heure. Ces chaires sont réparties à peu près également entre les mathématiques et les sciences de la nature et de la vie d’une part, les lettres, sciences humaines et sciences sociales de l’autre. Cette répartition n’a rien de fixe, et pour une raison simple : le Collège de France n’a pas à enseigner les matières d’un cursus universitaire ; il fait de ses chaires ce qu’il veut. L’intitulé de chaque chaire est défini en fonction du professeur appelé à l’occuper, qui le choisit lui-même. Lorsqu’une chaire est vacante (l’âge de la retraite est 70 ans), l’assemblée des professeurs cherche un savant qui se recommande par la qualité de ses travaux, la nouveauté de ses recherches, l’intérêt de sa discipline. Elle décide alors par un vote de demander ou non la création d’une chaire correspondant à son domaine. Il n’y a donc pas de continuité des chaires. Par exemple, en 1979, au départ de Raymond Aron, sa chaire (Sociologie de la civilisation moderne) est devenue une chaire de Chimie des interactions moléculaires pour Jean-Marie Lehn (prix Nobel 1989). On ne se porte pas de sa propre initiative candidat au Collège de France. On est pressenti et sollicité. Il n’existe aucune condition de diplôme ni, depuis 1993, de nationalité (le privilège des ressortissants de l’union européenne a été étendu au monde entier). On compte ainsi, parmi les professeurs permanents, en activité ou honoraires, deux allemands, un américain, un anglais, un belge, un canadien, un grec, deux italiens, un luxembourgeois, un norvégien, un suisse. L’assemblée des professeurs coopte librement la personnalité de son choix, qui sera nommée par le président de la République après consultation de l’académie compétente de l’Institut de France. Il ne reste plus au nouveau professeur qu’à prononcer, devant ses collègues et un public nombreux, sa leçon inaugurale, qui sera publiée par les soins du Collège de France et des éditions Fayard.

Le service d’enseignement d’un professeur au Collège de France est de dix-huit leçons par an pour les professeurs qui ont un laboratoire et de vingt-six leçons par an pour ceux qui n’en ont pas. Le professeur doit assurer lui-même la moitié de ces heures (façon de dire que l’autre moitié peut être un séminaire). Le professeur choisit librement son sujet sous le contrôle de ses collègues ; l’assemblée des professeurs doit approuver par un vote la liste des cours proposés pour l’année suivante. Chaque année, le professeur publie dans le volume de Cours et travaux du Collège de France un résumé assez substantiel de son cours (une vingtaine de pages). Ces obligations semblent légères. Il faut cependant tenir compte du fait que chaque cours doit être nouveau (il est interdit au professeur, dans toute sa carrière au Collège de France, de répéter un cours) et que chaque cours doit apporter du nouveau. Cette exigence est d’autant plus angoissante que les cours sont ouverts à tous. Certains auditeurs sont d’une fidélité redoutable et ne manquent pas un cours pendant dix ans ou davantage. Les collègues étrangers les plus illustres ont une fâcheuse tendance à venir à l’improviste écouter un cours au Collège de France. Enfin, quel que soit le sujet dont on parle, on est à peu près sûr qu’un spécialiste particulièrement pointu vous écoute. Cela a toujours été vrai. Ce l’est plus encore depuis les changements qui sont intervenus ces dernières années au Collège de France.

Avant d’en venir à eux, un mot sur la « gouvernance », comme on dit, du Collège de France. Le pouvoir est tout entier entre les mains de l’assemblée des professeurs, qui se réunit trois fois par an, en novembre, mars et juin, toujours un dimanche. Tous les professeurs sont conviés à l’assemblée, mais seuls votent les professeurs en activité, titulaires de chaires permanentes. L’assemblée des professeurs joue le rôle de conseil d’administration et de conseil scientifique. Elle élit en son sein, pour trois ans renouvelables, un administrateur, président de l’assemblée des professeurs, un vice-président et un secrétaire. L’usage veut que lorsque l’administrateur est scientifique, le vice-président soit littéraire, et vice-versa. Depuis le début des années 90, il existe un conseil d’établissement composé de représentants élus des différentes catégories de personnels ainsi que de personnalités extérieures, mais son rôle n’est que consultatif. Enfin, l’extrême liberté dans la définition des chaires oblige les professeurs à réfléchir et à se renseigner constamment sur les domaines où il se passe quelque chose et sur les personnalités qui émergent ; ils se réunissent donc régulièrement en « assemblées informelles », par disciplines ou tous ensemble pour faire le point sur ces questions. Car tout professeur peut librement et de sa propre initiative proposer la création d’une chaire dans le domaine qu’il veut et pour qui il veut, mais la tendance est de plus en plus de chercher un consensus préalable.

C’est ainsi que le Collège de France fonctionne et qu’il a toujours fonctionné. Quels sont donc ces changements, auxquels je faisais allusion ?

Il s’est d’abord agi de travaux, mais dont les conséquences devaient aller bien au-delà des modifications matérielles. En 1992, l’administrateur André Miquel a lancé une importante rénovation du Collège de France, entrant dans le cadre des grands travaux de la présidence de la République, sur le site principal du Collège de France, le bâtiment construit en 1775 par Chalgrin (l’architecte de l’Arc de Triomphe). On a commencé par la construction – ou le creusement – de grands amphithéâtres en sous-sol, puis est venu le moment de la rénovation des bureaux, puis des laboratoires. Bref, ces travaux, qui ont réellement commencé en 1994, quand je suis arrivé au Collège de France, se termineront, si tout va bien, vers 2012. Je passe sur les difficultés de tous ordres, sur les problèmes financiers, sur la ponction énorme que le Collège a dû opérer sur ses ressources propres pour éviter que les travaux s’arrêtent quand l’Etat était défaillant. Je me contente de souligner le rôle décisif joué par Jacques Glowinski, vice-président d’André Miquel et de Gilbert Dagron, puis administrateur de 2000 à 2006, et je m’arrête sur les conséquences et les développements simultanés dans l’ordre de l’enseignement et dans celui de la recherche.

L’ancienne salle 8, la salle Bergson, la plus grande du Collège de France, et de très loin, comptait 200 places. L’actuel amphithéâtre Marguerite de Navarre en a près de 500, l’amphithéâtre Guillaume Budé 150, l’amphithéâtre Maurice Halbwachs 180, deux autres salles une centaine. Nous pensions que le nouvel amphithéâtre Marguerite de Navarre ne servirait que pour les leçons inaugurales ou dans des circonstances exceptionnelles. Or beaucoup de cours désormais ne peuvent se tenir que là, certains le remplissent entièrement, quelques uns exigent la mobilisation d’une autre salle dotée d’un écran. Pour une raison mystérieuse, les nouvelles salles ont entraîné un accroissement considérable du nombre des auditeurs (actuellement environ 150 000 par an) – bien entendu inégalement répartis, et non pas nécessairement selon le mérite du professeur, car un cours de littérature peut être compris de tous, mais non un cours de mathématiques.

Mais dans le même temps, le nombre des auditeurs croissait par des voies différentes. En 2001, en tant que vice-président, j’ai négocié un accord avec France Culture, qui diffuse désormais chaque année l’intégralité d’une quinzaine au moins de cours du Collège de France dans l’émission Eloge du savoir, le matin de 6h à 7h, ainsi que des conférences, des colloques, soit sur les ondes, soit la radio web de France Culture. Malgré l’heure matinale, les cours du Collège attirent chacun entre 70 000 et 150 000 auditeurs. Certes, on ne peut diffuser par ce canal des cours scientifiques, trop ardus, ni des cours exigeant des illustrations (archéologie, histoire de l’art). Mais en 2007, l’administrateur, Pierre Corvol, a eu l’idée de mettre sur le site du Collège les cours des collègues qui en seraient d’accord sous forme de podcast téléchargeable gratuitement. Le téléchargement étant une démarche volontaire à laquelle nul n’est contraint, les cours les plus difficiles et les plus spécialisés peuvent être diffusés sous cette forme. Actuellement, quinze cours sont disponibles en podcast. Sur les six derniers mois, il y a eu 2,5 millions de téléchargements.

Enfin, depuis le début des années 90, les professeurs du Collège de France sont autorisés – et même invités – à « délocaliser » chaque année une partie de leur enseignement (au maximum un tiers) à l’étranger ou dans des universités de province.

Ces divers modes de diffusion interfèrent les uns avec les autres. Des auditeurs de France Culture ont l’idée de venir au Collège de France. Des étudiants américains ou japonais devant qui nous avons délocalisé nos cours téléchargent ensuite les podcasts, etc. Et beaucoup d’auditeurs du Collège écoutent à nouveau les bons maîtres chez eux.

Tout cela a deux effets. D’une part, notre angoisse augmente avec le nombre des auditeurs et l’interdiction de se répéter n’est pas une vaine consigne quand il y a toujours dans le public du cours que nous délocalisons à Stanford ou à Tokyo une personne au moins qui nous a écoutés la veille, ou une heure avant, grâce au podcast. D’autre part, l’audience du Collège de France n’a plus rien à voir avec l’époque où l’on prétendait que les professeurs faisaient leur cours pour le seul bénéfice de l’appariteur.

Du côté de la recherche, les travaux n’ont pas eu moins de conséquences Ils nous ont, en particulier, contraints à un choix décisif pour la politique du Collège de France. Un professeur scientifique nommé au Collège de France a évidemment déjà un laboratoire, à l’Institut Pasteur, dans une université, à l’Ecole normale supérieure, à l’Ecole Polytechnique ou ailleurs. Ce laboratoire, il le garde. Est-il donc bien nécessaire que certaines chaires, comme c’est le cas, aient leur laboratoire sur le site même du Collège de France, dans les bâtiments situés entre le bâtiment Chalgrin et le Lycée Louis-le-Grand ? La présence de ces laboratoires ne complique-t-elle pas singulièrement la vie d’une institution où il n’y a pas de continuité des chaires ni des disciplines et où, à la retraite d’un professeur, il faut remplacer son laboratoire par un autre ? Est-il bien raisonnable, enfin, de conserver 16 000m2 de laboratoires au cœur du Quartier Latin ?

La question s’est posée lorsque nous avons dû prendre la décision de rénover ou non les bâtiments qui abritent ces laboratoires. Nous avons décidé de conserver nos laboratoires et même de faciliter leur mis à la disposition des nouveaux professeurs. Nous l’avons fait pour deux raisons principales. D’abord, pour éviter que le Collège de France devienne, si vous me pardonnez, une académie, un lieu honorifique où le professeur viendrait prendre la parole, mais qui serait systématiquement déconnecté de sa véritable activité scientifique. « Enseigner la recherche en train de se faire » n’a de sens que si la recherche est effectivement et comme physiquement liée à l’enseignement. Le Collège de France ne se définit pas comme une institution d’enseignement, mais comme une institution de recherche, avec cette particularité que les professeurs doivent y enseigner leur recherche (ce qui le distingue d’institutions comme All Souls College à Oxford ou le Institute for Advanced Studies de Princeton). La deuxième raison était que, si nous voulions faire venir des professeurs étrangers ou revenir des professeurs français en poste à l’étranger, il fallait pouvoir leur offrir des laboratoires comparables à ceux dont ils disposaient dans les grandes universités américaines. Cela n’était possible que si nous étions maîtres de nos laboratoires (maîtres au moins des locaux, puisque les grands laboratoires eux-mêmes sont toujours des laboratoires Collège de France – CNRS ou Collège de France – INSERM). Une expérience malheureuse avec notre collègue biologiste Spyros Artavanis Tsakonas, venu de Harvard et auquel les autorités françaises ont été pendant dix ans incapable de fournir le laboratoire promis, nous avait convaincus de cette nécessité. A l’inverse, nous allons cette année même installer dans nos nouveaux laboratoires le physicien Michel Devoret, que nous avons pu ainsi décider à revenir de Yale, où il disposait de moyens considérables et, cela va sans dire, d’un traitement sans commune mesure avec celui que nous pouvons lui offrir. Car le 4 février, nous inaugurons nos premiers 8 000m2 de laboratoires rénovés, correspondant à la deuxième tranche de nos travaux, la troisième et dernière commençant cette année.

Reste la question de la rotation des équipes de recherche, liée à celle des chaires. Nous l’avons en principe résolue à partir de deux principes. Le premier est que le Collège de France peut accueillir une équipe de recherche alors même qu’il n’y a pas à ce moment-là de chaire correspondante (ce n’est pas seulement vrai dans le domaine scientifique : nous avons une équipe de japonais et une d’études byzantines, alors qu’il n’y a pas actuellement de chaire dans ces disciplines). Le second est que les équipes accueillies ne le sont que temporairement (quatre ans renouvelables une fois).

Les changements de ces dernières années ne sont cependant pas tous liés aux travaux ni conséquence des travaux. D’autres doivent être signalés.

Le Collège de France s’est, de sa propre initiative, doté il y a environ sept ans d’une instance d’évaluation (Comité d’Orientation Scientifique et Stratégique) formée de douze savants étrangers de réputation mondiale, renouvelables par moitié au bout de quatre ans. Ce COSS, qui travaille avec un zèle remarquable et presque inattendu, produit des rapports extraordinairement précis et attentifs, qui nous sont extrêmement utile. L’AERES, qui a produit cet été un rapport sur le Collège de France, a pu utilement s’en inspirer.

Le Collège de France invite chaque année de nombreux savants étrangers pour des cycles de conférences grâce aux crédits laissés disponibles par les chaires à ce moment-là. Depuis une vingtaine d’années, il dispose de deux chaires annuelles, une chaire européenne et une chaire internationale, créées aors qu’il s’ouvrait vers l’étranger, mais n’avait pas encore la possibilité de recruter des professeurs ordinaires non français. A ces deux chaires tournantes, s’en sont depuis ajoutées d’autres. Il y a quatre ans a été créée, sur ma proposition, une chaire de création artistique. Le Collège de France a créé à plusieurs reprises des chaires pour des créateurs (Paul Valéry, Pierre Boulez, Yves Bonnefoy, Jerzy Grotowski). Mais tout créateur ne peut pas ou ne veut pas consacrer tous les ans une part importante de son temps à l’élaboration d’un cours toujours renouvelé. En revanche, il peut plus aisément pendant un an réfléchir sur son art et en parler. D’où l’idée d’une chaire tournante. D’autre part, il y a trois ans, a été créée, à l’initiative de l’administrateur actuel, Pierre Corvol, une chaire tournante d’innovation technologique. Cette chaire est particulièrement importante, en elle-même, mais aussi parce qu’elle est entièrement financée par la Fondation Bettencourt-Schueller. Le professeur est élu dans les mêmes conditions que ses collègues, nommé comme eux par décret du président de la République, mais son salaire et les frais annexes de la chaire sont pris en charge par ce financement privé. C’est la première fois depuis la Libération qu’un tel système est mis en place dans un établissement d’enseignement public. Enfin, les deux chaires européenne et internationale, qui, dans leur définition primitive, avaient moins de raison d’être depuis que le Collège de France peut nommer des professeurs permanents étrangers, sont devenues respectivement pour cinq ans une chaire de développement durable et une chaire « Savoir contre pauvreté », avec là aussi des aides privées.

Cela m’amène à un dernier point, celui du mécénat. La générosité de Madame Liliane Bettencourt ne s’est pas limitée au financement de la chaire d’innovation technologique. Elle a donné 8 millions d’Euros pour l’aménagement des nouveaux laboratoires. De son côté, M. Michel David-Weill a donné 3 millions d’Euros pour nos magnifiques bibliothèques orientalistes. Ces libéralités peuvent maintenant s’exercer dans un cadre plus formel. Dans un premier temps, le Collège de France a créé une sorte de petit club de grands patrons, le comité Budé, que Bertrand Collomb a eu la générosité de bien vouloir présider au départ. De petits déjeuners et maintenant des séminaires (un sur la Chine au printemps dernier, un sur l’Inde au printemps qui vient) permettent des échanges et mettent à la disposition des membres de ce comité ce qui, dans les compétences des professeurs du Collège de France, peut les intéresser. Après cette première étape, le Collège de France a créé récemment une Fondation, présidée par M. François Roussely. Des libéralités antérieures ont été formalisées dans ce cadre, qui en a déjà accueilli de nouvelles. Indépendamment même du profit qu’en tire le Collège de France, particulièrement important en des temps où l’on a scrupule à solliciter sans cesse les finances publiques, il faut, je crois, souligner l’effort de réflexion et de collaboration intellectuelle avec les entreprises qui se manifeste à travers le comité Budé, mais aussi à travers la chaire d’innovation technologique, dont les premiers titulaires ont été des chercheurs créateurs d’entreprises.

J’ai l’impression de lire un bulletin de victoire de la Grande Armée. Tout au contraire, je voudrais pour finir attirer l’attention sur les difficultés que rencontre le Collège de France et sur les menaces qui pèsent sur lui.

Le Collège de France redoute plus que tout d’être intégré au système universitaire et il a parfois du mal à faire comprendre sa singularité aux autorités de tutelle. Chacun proclame bien haut cette singularité et s’en félicite, mais c’est pour lui demander immédiatement après d’assurer des tâches de vulgarisation, pour lui demander de créer une école doctorale, pour lui reprocher à demi-mot de ne pas rendre plus de services aux universités qui en auraient tant besoin, etc. Or, nous avons le sentiment que si nous mettons le doigt dans la moulinette universitaire, elle fera de nous le même hachis et le même gâchis que partout ailleurs. Mais d’un autre côté, il est vrai que nous souffrons de ne pas avoir un public plus jeune et où la proportion des chercheurs et des spécialistes serait plus importante. Nous aimerions qu’étudiants, doctorants et post-doctorants fussent aussi nombreux à nos cours et dans nos séminaires que dans nos équipes de recherche et nos laboratoires. Nous cherchons actuellement une solution en signant avec des écoles doctorales ou avec de grandes écoles (en particulier l’ENS) des accords aux termes desquels l’assiduité à un cours du Collège de France peut être validée. D’autre part, les thèses que nous dirigeons sont validées sous le sceau d’une université, puisque nous ne délivrons pas de diplôme et que nous y tenons. Mais nous aimerions que la mention d’une préparation au Collège de France pût être apposée sur la thèse.

Une parenthèse : la différence entre le Collège de France et les universités était faible au XIXe siècle, quand, même dans les universités, une bonne partie des étudiants, au demeurant très peu nombreux, étaient des auditeurs libres. Elle était encore faible avant la réforme Savary de 1983, quand le service des professeurs d’université était limité à 75 heures par an. Elle ne cesse de s’accroître avec la dégradation de la condition des professeurs d’université. Peut-être le Collège de France ne mérite-t-il pas d’être dans une situation désormais si particulière. Mais il ne tient guère à y renoncer. Au reste, il ressemble si peu à une université qu’il ne peut entrer dans le fameux classement de Shanghaï : ses responsables nous ont écrit que trop de critères nous étaient inapplicables (pas d’étudiants, pas de diplôme, etc.) et qu’ils renonçaient à nous classer.

Je viens de dire que le Collège de France devait résister aux sirènes de la vulgarisation. Quoi, s’indignera-t-on ! La vulgarisation n’est-elle pas une chose admirable ? Certes. Les conférences du Collège de France à Aubervilliers, qui font la joie des médias, montrent que nous ne nous dérobons pas quand il le faut. Mais nous enseignons, encore une fois, la recherche en train de se faire. Nous n’avons pas à nous mettre à la portée de notre auditoire. C’est à notre auditoire de se mettre à notre portée. Nul n’est obligé de suivre un cours qu’il ne comprend pas. Mais l’accroissement du public et la diffusion des cours sur les ondes et sur la toile suscitent la tentation de toucher le plus grand nombre, une tentation dont il faut avoir conscience pour ne pas y céder. Une tentation d’autant plus grande que notre tutelle, nos protecteurs, nos mécènes jugent volontiers en termes quantitatifs.

Il y a quelques années encore, rares étaient les chaires du Collège de France consacrées au monde contemporain. Elles sont aujourd’hui nombreuses, surtout si l’on considère que les chaires tournantes d’innovation technologique, de développement durable et Savoir contre pauvreté sont des chaires du contemporain, et toutes les chaires scientifiques, par définition, aussi. Voilà qui plaît à la tutelle et aux mécènes, voilà ce qu’ils encouragent. Ils saisissent plus facilement l’intérêt d’une chaire de développement durable, d’économie, de droit international, que celui d’une chaire d’histoire des syncrétismes à la fin de l’Antiquité ou de littérature ancienne. Comment leur donner tort ? Mais il y a là, pour le Collège de France, une tentation symétrique de celle de la vulgarisation, celle de renoncer au Omnia docet.

Une tentation d’autant plus grande que les disciplines historiques, littéraires, philosophiques sur le versant de l’histoire des idées, sont en crise et que notre civilisation ne sait plus quelle place leur donner dans la formation et la vie de l’esprit. C’est une question qui dépasse largement le Collège de France, mais à laquelle il est particulièrement sensible à cause de la liberté qui est la sienne dans la définition des chaires et le recrutement des professeurs, puisque cette liberté l’oblige à un examen sans cesse recommencé des champs du savoir et de leur justification. Faut-il accueillir telle discipline parce que, si elle n’est pas enseignée au Collège de France, elle ne le sera plus nulle part ? Faut-il la rejeter parce que la fonction du Collège de France est d’être à la pointe de la nouveauté ? Ces questions entraînent en ce moment une véritable difficulté autour des chaires littéraires.

Enfin, il me paraîtrait personnellement naturel et souhaitable que le Collège de France entretînt des relations plus systématiques avec l’Institut de France, dont beaucoup de ses professeurs (et en particulier presque tous les scientifiques) sont membres. Il me semble que les deux institutions y trouveraient leur compte. Mais beaucoup de mes collègues ne seraient peut-être pas de cette avis. Je soupçonne même que sur une proposition de ce genre, je serais mis en minorité. Peut-être l’idée que je me fais du Collège de France n’est-elle pas représentative de l’institution et, dans ce cas, l’autorité de l’exposé que je viens de présenter s’en trouve ruinée.

 

Bibliographie

 

CHARLE, Christophe, et TELKES, Eva, Les Professeurs du Collège de France : dictionnaire biographique, 1901-1939, Paris, Editions du CNRS, 1988.

Cours et travaux du Collège de France. Résumés. Annuaire, Paris, Collège de France, publication annuelle. (En tête de chaque volume, figure un historique du Collège de France ainsi que la liste des chaires et de leurs titulaires depuis 1800).

FRANCK, Martine, Collège de France. Figures et travaux. Photographies, Paris, Imprimerie nationale, 1995.

FUMAROLI, Marc (dir.), Les origines du Collège de France (1500-1560). Actes du colloque international (Paris, décembre 1995), Paris, Klincksieck, 1998.

La Lettre du Collège de France (publication trimestrielle, depuis 2001).

LEFRANC, Abel, Histoire du Collège de France depuis ses origines jusqu’à la fin du premier empire, Paris, 1893 (Slatkine Reprint 1970).

LEFRANC, Abel, Les quatre siècles du Collège de France. Exposition commémorative du quatrième centenaire de la fondation du Collège de France par François Ier, Paris, Bibliothèque nationale, Galerie Mazarine, 16 juin – 4 juillet 1931. Préface de Joseph Bédier, Paris, Bibliothèque nationale, 1931.

TUILIER, André (dir.), Histoire du Collège de France. I La création, 1530-1560. Préface de Marc Fumaroli, Paris, Fayard, 2006.

Les leçons inaugurales, publiées depuis une soixantaine d’années par les soins du Collège de France, le sont désormais en coédition avec les éditions Fayard.

Les leçons inaugurales les plus récentes, certaines un peu plus anciennes, ainsi que d’autres documents (entretiens avec des professeurs honoraires etc.) sont disponibles en DVD ou en cassettes vidéo.

Site du Collège de France : www.college-de-france.fr. Un certain nombre de cours peuvent être téléchargés gratuitement à partir de ce site.