L’université médiévale vue d’aujourd’hui

Séance du lundi 26 janvier 2009

par M. André Vauchez,
Membre de l’Institut

 

 

Les origines des universités médiévales

 

Dans les langues européennes modernes, le mot « université » désigne deux réalités pour lesquelles le Moyen Age utilisait deux termes distincts : l’institution qui organise et contrôle l’enseignement supérieur (universitas) et le contenu de l’activité didactique et de recherche, l’ensemble des disciplines, les méthodes (studium). L’université est née au cours du XIIe siècle. Sur un plan général, elle constitue une des grandes transformations qui caractérisèrent la société occidentale durant les siècles qui suivirent l’an mille. Le débat commence quand on cherche à en fixer l’origine de façon plus précise : pour les uns, l’université procéderait d’une évolution des écoles cathédrales des XIe et XIIe siècles ; pour d’autres au contraire, elles se situeraient dans le prolongement d’écoles laïques municipales de grammaire, de droit ou de notariat. Pour certains enfin, elle aurait des antécédents dans les écoles supérieures de droit de l’Antiquité ou présenterait des analogies avec les institutions d’enseignement du monde musulman. En réalité, l’université est une création originale des siècles centraux du Moyen Age, tant du point de vue de son organisation que de son rôle culturel, nonobstant ce qu’elle doit pour ce second aspect aux écoles cathédrales dans le domaine de la philosophie et de la théologie. Des intellectuels formés dans ces milieux ont un beau jour décidé d’abandonner les cadres institutionnels dans lesquels ils avaient jusque là développé leur activité de recherche et d’enseignement pour donner vie à des expériences autonomes et au début spontanées. Ils rassemblèrent autour d’eux des groupes d’élèves qui les choisissaient librement pour maîtres et leur offraient une gratification en échange de leurs cours. Ceux-ci consistaient en une lecture (lectio) de textes des auteurs choisis par le maître qui les illustrait de gloses et de commentaires. Ensuite se fixa, à côté de la leçon magistrale, une deuxième méthode didactique qui appelait une participation plus active des étudiants : le débat ou disputatio. Les nouvelles écoles se développèrent initialement en deux centres : Paris ou florissaient les études de philosophie et de théologie et Bologne qui attirait les étudiants en droit civil et canonique. Elaborer des contenus scientifiques et les transmettre de génération en génération est alors devenu un métier à part entière. Il ne pouvait rester longtemps privé d’une réglementation juridique qui seule pouvait lui donner stabilité et reconnaissance sociale. Ainsi naquirent les institutions universitaires qui apparaissent remarquablement mûres dès le cours du XIIIe siècle. Elle sont le fruit de l’action, tantôt paisible et tantôt conflictuelle, de deux forces : d’une part celle des maîtres et des étudiants, qui, selon une tendance répandue dans la société du temps, éprouvaient le besoin de s’associer en organisations professionnelles (appelées précisément universitates) pour définir leur propre physionomie de groupe et régler de façon autonome leur activité. L’autogouvernement du studium peut être entre les mains des maîtres (c’est le cas à Paris) ou dans les mains des étudiants, comme à Bologne. Disons un peu schématiquement que le modèle bolognais d’universitas fut adopté par les centres d’étude de la péninsule italienne, alors que le modèle parisien se diffusa dans le reste de l’Europe. Les corporations universitaires gèrent la vie de l’école sous tous ses aspects : les curricula des étudiants dans les divers domaines disciplinaires, les contenus et les modalités du déroulement des cours, les procédures des examens et la collation des titres, la rémunération des enseignants, la discipline à laquelle doivent se soumettre les maîtres, les étudiants et le personnel technique au service du studium (notaires, appariteurs, stationarii, c’est-à-dire préposés à la production et à la vente des livres). Comme les autres organisations corporatives, les universitates magistrorum ou scholarium fonctionnent grâce à une série de magistratures élues par leurs pairs (recteur, doyen, etc.). Mais ces structures d’autogouvernement ne pouvaient être mises en œuvre sans une reconnaissance officielle. De l’extérieur, les pouvoirs publics intervinrent pour leur donner forme juridique et soutien politique, évidemment avec l’idée de les contrôler et de les diriger vers leurs propres fins. Le pape et l’empereur en particulier regardaient depuis le début avec beaucoup d’attention le développement du phénomène, se rendant compte de l’appui que leur pouvoir pouvait recevoir de la part des intellectuels.

Dans une première phase, qui se situe entre le milieu du XIIe et celui du XIIIe siècle, les pouvoirs semblent spécialement soucieux d’obtenir des universitaires un soutien de type idéologique. Au moment où il s’employait à restaurer l’autorité de l’empire sur le plan juridique et politique, Frédéric Barberousse rédigea en faveur des étudiants et des maîtres la constitution Habita (1155) : celle-ci s’adressait surtout aux écoles bolognaises de droit, mais elle entendait avoir une valeur universelle ; prise pour modèle par la suite, elle devint le fondement normatif qui contribua à faire des universitaires un corps non seulement juridiquement reconnu mais doté également d’innombrables privilèges judiciaires, économiques et personnels. A partir des premières décennies du XIIIe siècle, la papauté assuma une fonction de tutelle et de guide de l’université en lui transférant de quelque façon la mission déjà assignée sans beaucoup de succès aux écoles cathédrales par les conciles de Latran III (1179) et IV (1215) : soutenir l’Eglise du point de vue doctrinal, la protéger contre l’hérésie, améliorer la culture religieuse du clergé et du peuple chrétien. Dans cette perspective, les papes regardaient avec une attention particulière les nouveaux centres d’études et, en particulier, les écoles des « Arts » (Lettres et philosophie) et de théologie de Paris. Signe de ce lien très fort entre l’Eglise et le studium, c’était l’évêque ou son représentant, le chanoine chancelier, qui conférait le doctorat aux candidats promus au cours d’une cérémonie solennelle. La papauté intervint pour la première fois dans l’histoire du studium de Paris en 1215, quand le cardinal Robert de Courçon, légat pontifical, promulgua un statut permettant aux maîtres et aux étudiants de se donner des constitutions portant en particulier sur les agissements criminels contre les étudiants, la location des chambres, les habits, la sépulture les cours et les « disputations ». Obligation fut faite à chaque étudiant de se choisir un maître possédant sur son élève un pouvoir juridictionnel. L’octroi du droit de se donner des statuts fut ensuite constamment défendu par la papauté contre les attaques de l’évêque et du chancelier de Paris : lorsque maîtres et étudiants décidèrent de s’établir sur la rive gauche de la Seine, dans ce qui allait devenir le Quartier Latin, Honorius III donna tort au chancelier qui avait mis en doute la légitimité d’un tel transfert et les maîtres obtinrent pleine autonomie dans l’attribution de la licentia docendi en 1231, lorsque Grégoire IX déclara, dans la bulle Parens scientiarum, que le chancelier ne pouvait conférer la licence contre leur volonté, ce qui équivalait à conférer à l’université le monopole de la collation des grades. Ajoutons que, dès 1200, Philippe Auguste avait libéré les universitaires de la tutelle royale pour les placer sous celle de l’Eglise.

L’objectif principal de la papauté était de trouver un support efficace pour l’étude de la théologie. La bulle Super speculam de 1219 joua à ce titre un rôle capital. Honorius III permit en effet aux étudiants en théologie de recevoir intégralement pendant cinq ans le produit de leurs bénéfices, malgré leur absence pour cause d’étude ; le pape confirma également le décret du concile de Tours (1163) qui avait interdit aux chanoines réguliers d’étudier le droit romain et la médecine et l’étendit à tous les membres du clergé séculier, de façon à détourner les clercs des disciplines lucratives, le maximum de forces devant être canalisées vers l’enseignement de la théologie à Paris. Dictée par des motivations doctrinales en liaison avec la lutte contre l’hérésie, cette mesure n’était pas le fruit d’une animosité intellectuelle envers le droit romain de la part de la papauté ou d’une demande de Philippe Auguste qui aurait voulu interdire l’enseignement des constitutions impériales car cela aurait porté atteinte à la dignité monarchique : en fait, le droit civil fut enseigné à Orléans et, après 1245, dans les écoles qui à Rome formaient le studium Curiae. Ces interventions pontificales furent suivies par d’autres en faveur de Toulouse, où Grégoire IX créa une université qui jouissait des mêmes droits et privilèges que celle de Paris mais qui ne connut guère de succès, et à Montpellier dont les écoles de médecine et de droit furent approuvées et dotées de statuts en 1220 par un cardinal légat. A la même époque, l’université d’Oxford fit son apparition dans la documentation pontificale : en 1214, un légat la plaça sous la tutelle de l’évêque de Lincoln, diocèse dont dépendait la petite ville et le prestige de Robert Grosseteste, professeur à Oxford dès 1225, puis évêque de Lincoln de 1235 à 1253, contribua fortement au succès de cette formule institutionnelle et de ce studium. A Bologne, les papes renforcèrent l’autorité et le prestige de l’université en adressant à ses maîtres les recueils de décrétales qu’ils venaient de promulguer, de façon à ce qu’ils puissent les commenter et les diffuser parmi leurs élèves et en assurant sa protection contre les ingérences de la commune. Les deux droits y étaient enseignés sur un pied d’égalité et Bologne devint bientôt célèbre pour ses docteurs utriusque iuris. De son côté, l’empereur et roi de Sicile Frédéric II institua en 1224 une université à Naples pour fournir un soutien idéologique et doctrinal à ses prétentions universalistes et former un personnel administratif capable de répercuter au niveau local la volonté du souverain.

 

Le fonctionnement de l’institution universitaire et son influence sur la société du XIIIe siècle

 

Un peu partout, la reconnaissance des universités par les pouvoirs et surtout par l’Eglise romaine s’est accompagnée d’un effort pour structurer et régulariser les institutions universitaires qui étaient demeurées jusque là coutumières et variées. Ainsi les maîtres virent leurs privilèges reconnus mais durent accepter en contrepartie une organisation et une discipline communes, allant de la tenue vestimentaire aux cursus et aux programmes. Les enseignements furent regroupés par facultés, même si les universités étaient loin de les posséder toutes. Les Arts (grammaire, rhétorique et philosophie qui constituaient la base du trivium) constituaient une sorte de propédeutique de six années, obligatoire pour accéder aux autres facultés qui étaient, dans un ordre hiérarchique décroissant, la théologie, le droit canon ou Décret, le droit civil et la médecine. Les étapes de la carrière universitaire furent également définies avec plus de précisions et jalonnées par toute une série de grades : on commençait par devenir bachelier au bout de six ou sept ans ; si l’on voulait aller au-delà, il fallait au moins six à huit années d’études (mais quinze en théologie !) pour obtenir la licence, tout en participant déjà à l’enseignement. Enfin seuls quelques-uns parvenaient à la maîtrise (maître régent ou docteur) . Pour accéder à ces niveaux, il fallait passer des examens et surtout faire la preuve de sa capacité à dominer une question et à défendre sa position lors d’une disputatio, en présence des autres membres de l’Université. En outre, comme toute corporation au Moyen Age, celle-ci connaissait de nombreuses cérémonies collectives. Ainsi, tous les maîtres devaient obligatoirement assister aux funérailles de leurs collègues et quelques-uns à celles des étudiants. Les recteurs, élus par leurs pairs, bénéficiaient de nombreux privilèges honorifiques et, à Paris, celui des Arts – de loin la faculté la plus nombreuse – était le véritable chef de l’université. Institution de chrétienté, celle-ci était organisée sur la base des nations, groupes ethno-linguisitiques qui ne coïncidaient pas avec des Etats, au sens moderne du terme, mais rassemblaient les maîtres et les étudiants nés dans une aire géographique qui se définissait comme un tout au contact des autres groupes. Ainsi à Oxford, les Boreales (Anglais du Nord et Ecossais) se distinguaient des gens du Sud ou Australes, tandis qu’à Paris on comptait quatre Nations. Les conflits ne manquèrent pas entre ces groupements dont la configuration varia parfois au fil des temps ; mais leur existence même, qui faisait obstacle à la prépondérance des ressortissants du pays hôte sur les étrangers, atteste le caractère réellement international de l’université à cette époque.

L’université répondit-elle aux attentes que la papauté avait placées en elle ? Il n’est pas douteux qu’au XIIIe siècle, la litteratura, c’est-à-dire le nouveau savoir théologique et juridique dispensé dans les studia, devint un élément indispensable pour une carrière ecclésiastique et conduisit souvent ceux qui l’avaient reçue aux plus hauts niveaux de la hiérarchie. Des juristes et théologiens de renom ayant obtenu des grades universitaires accédèrent en nombre à des postes clés de la Curie : presque tous les papes de cette époque sont passés par des établissements d’enseignement supérieur et l’entrée au collège des cardinaux était souvent lié à une solide renommée académique ; le fait que beaucoup de curialistes aient porté le titre de magister illustre parfaitement l’importance que la formation universitaire dans les sphères dirigeantes de l’Eglise. Au niveau de l’épiscopat, celle-ci demeura cependant moins nette, la situation variant sensiblement d’une région à l’autre. Le pays où l’évolution fut la plus rapide et la plus poussée fut sans aucun doute l’Angleterre. Beaucoup d’évêques anglais de cette époque se signalèrent en effet par le niveau élevé de leur formatrion intellectuelle et, pour certains d’entre eux, par un goût très vif de l’étude et de la recherche, comme suffisent à l’indiquer les noms de Robert Grosseteste, qui devint évêque de Lincoln après avoir été chancelier de l’université d’Oxford , ou de Robert Kilwardby, archevêque de Cantorbéry de 1272 à 1279.En France, le niveau culturel de l’épiscopat était un peu moins brillant mais, sous le règne de saint Louis, un certain nombre de maîtres de l’université accédèrent à la direction de diocèses importants, comme Eudes Rigaud à Rouen et Guiard de Laon à Cambrai, tandis que Philippe Berruyer, ancien étudiant parisien, occupait le siège primatial de Bourges. Mais on ne peut en dire autant de l’Italie, de la péninsule ibérique ou de l’Allemagne où les prélats issus des universités demeurèrent l’exception. Comme on peut l’imaginer, il est encore plus rare au XIIIe siècle de trouver des curés ou de simples prêtres qui étaient passés par le studium. On en connaît cepndant quelques-uns, comme le montre la carrière du prédicateur Ranulphe de la Houblonnière qui fut étudiant, puis maître en théologie avant de devenir curé de la paroisse Saint-Gervais, chanoine de Notre-Dame et finalement évêque de Paris. Mais il s’agit là d’un cursus exceptionnel , comme le fut celui de saint Yves (+1303) – Yves Hélori de Kermartin – prêtre breton qui fut official du diocèse de Tréguier et recteur de Louannec après avoir fait des études de droit à Paris et à Orléans entre 1261 et 1279. Au total, si on laisse de côté le cas des religieux Mendiants dont beaucoup étudièrent la théologie dans les studia pour se former à la prédication, il n’est pas exagéré de dire que l’influence bénéfique des études universitaires ne fut guère sensible qu’au sein de la hiérarchie ecclésiastique, les gradués étant tout naturellement promus à des postes de responsabilité et à des fonctions d’autorité. En fait, il faudra attendre le XIVe et surtout le XVe siècle pour qu’une évolution comparable commence à se faire sentir au niveau du bas clergé séculier. Mais le rôle principal de l’université et en particulier de celle de Paris était aux yeux de la papauté de contribuer à la défense de l’orthodoxie. Le prestige de ses maîtres en fit en effet une autorité dans l’Eglise, à laquelle fut reconnue – dans les faits, sinon dans le droit – une véritable fonction d’arbitrage et de contrôle sur le plan doctrinal, ce qui impliquait que ceux qui y enseignaient ne puissent être soupçonnés de déviation. Aussi la papauté veilla-t-elle de très près sur les opinions exprimées par les professeurs dans leurs cours et leurs écrits. Cette attention confirme qu’aux yeux de la hiérarchie ecclésiastique, le studium de Paris devait servir les intérêts de la chrétienté . Elle ne ménagea d’ailleurs par ses efforts pour envoyer le plus grand nombre de clercs pour y faire des études. Ainsi en 1245, Innocent IV incita les moines de Clairvaux à y envoyer des étudiants, ce qui fut à l’origine du collège des Bernardins, près de la place Maubert.

 

De l’Eglise à l’Etat : les universités à la fin du Moyen Age

 

A partir du XIVe siècle, le rôle des universités connut une certaine inflexion, dans la mesure où elles devinrent des institutions importantes dans la vie des Etats. On commence en effet à voir se développer des appareils bureaucratiques qui nécessitent un personnel correctement préparé à ses tâches. Par ailleurs, la société, plus complexe, demande l’intervention de professionnels intellectuels (avocats, notaires, médecins, etc.) en nombre accru.Même pour les carrières politiques, une formation intellectuelle de niveau supérieur commence à être requise. Après 1350, se multiplièrent les fondations d’universités par des princes ou des villes libres et, au XVe siècle, les vides se comblèrent dans la géographie universitaire de l’Europe, en particulier en Allemagne mais également en Bohême avec Prague et en Pologne avec Cracovie, ce qui freina la mobilité des populations estudiantines et accentua le caractère local du recrutement. A la faveur de ce processus qui fut encouragé par l’Eglise, l’autorité publique en vint à assumer des responsabilités sans cesse croissantes par rapport à l’université, en premier lieu par la prise en charge de son financement. Cela entraîna infailliblement une grave perte d’autonomie pour les corporations universitaires, qui continuèrent à fonctionner surtout comme garantes des privilèges personnels de leurs membres, alors que le studium était de plus en plus géré de l’extérieur. Le tournant du XIVe siècle s’observe également au niveau des disciplines enseignées ; de nouveaux domaines disciplinaires apparaissent et si la médecine, le droit et la théologie continuent à prospérer, les enseignements littéraires et philosophiques régressent au rang d’une simple propédeutique, ne retrouvant du prestige que là où l’humanisme pénétra l’université, et l’enseignement tend à valoriser les applications pratiques plutôt que la spéculation intellectuelle.

Dans les derniers siècles du Moyen Age, l’université est une institution reconnue et appréciée à divers niveaux de la société. En témoignent les donations que des papes, des cardinaux mais aussi des souverains, des aristocrates et de riches marchands affectèrent à des fondations de collèges où les jeunes pouvaient être logés pendant leurs études. Invention médiévale au même titre que les universités, les collèges se trouvent à l’articulation entre l’éducation et la culture en ceci qu’ils constituent des structures d’accueil destinées à favoriser matériellement l’étude, puis des centres d’enseignement et de réflexion. Leur nom n’apparaît que vers le milieu du XIIIe siècle, avec la fondation du collège de Sorbonne par Robert de Sorbon en 1257, qui avait vocation à abriter et à entretenir des étudiants dépourvus de moyens suffisants ou de parents sur place. Ses statuts furent largement imités : vers 1300, il y avait déjà dix-neuf collèges à Paris, tandis que de semblables institutions étaient apparues à Montpellier (v.1263), à Oxford (Merton College,1264) et à Cambridge (v.1278). Ces collèges permettaient aussi d’encadrer rigoureusement les « pauvres écoliers » selon un modèle conventuel et de les préserver ainsi de l’errance dans une grande ville qui pouvait se révéler dangereuse sur le plan moral et intellectuel pour ces jeunes esprits. A l’issue de leur journée de cours, les membres (socii) de ces collèges pouvaient s’y adonner à l’étude, grâce par exemple à des bibliothèques fondées en même temps, puis enrichies par la suite. Ainsi le collège de Sorbonne devint-il rapidement un centre du savoir grâce aux centaines de livres qu’il possédait. Ils pouvaient aussi se faire aider dans leurs recherches par des tutors, comme on le voit à Merton College à partir de 1270. Aux XIVe et XVe siècle, les collèges se multiplièrent partout en Europe, y compris en Italie et dans le monde germanique. L’origine des fondateurs se diversifie : si les papes et certains cardinaux continuent à en créer, comme le fameux Collège des Espagnols fondé à Bologne en 1367 par le cardinal Albornoz, la part des laïques et des princes s’accrut partout . A Paris, le collège de Navarre est fondé en 1305 par la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, pour soixante-dix boursiers ; la grande majorité des collèges de Cambridge sont des fondations royales (King’s Hall en 1337) , tandis qu’Edouard II et son fils en créèrent deux à Oxford. Dans le cadre de sa politique culturelle, Charles V prit sous sa responsabilité le Collège de Navarre, peut-être dans l’intention d’en faire une pépinière de serviteurs de l’Etat. A l’exception du Corpus Christi College de Cambridge créé par des notables de la ville, on ne connaît pas de fondateurs bourgeois. Avec le temps, la mission sociale de ces établissements s’évanouit peu à peu. Même si quelques pauvres clercs, comme Gerson à Navarre, bénéficièrent encore du système des bourses, l’institution initialement charitable profita en fait de plus en plus à des étudiants recommandés ou protégés pour leur permettre de bénéficier des ressources de ces établissements qui étaient devenus des pôles d’excellence complémentaires tendant à supplanter le cadre universitaire proprement dit. Au XVe siècle, on voit s’exprimer chez leurs fondateurs la volonté explicite de promouvoir des unités d’enseignement spécifiques et l’acte de fondation du collège de Navarre, appliqué après 1360, stipule même que sa fréquentation excluait celle de l’université car ses boursiers y bénéficiaient d’un enseignement assuré sur place par des régents grassement payés en arts et en théologie. Aussi les principaux collèges ne tardèrent-ils pas à devenir des centres de culture où le savoir se construisait et se diffusait dans un cadre communautaire. Le Collège de Navarre regroupait les meilleurs esprits : Jean Buridan, Nicolas Oresme y enseignèrent, tout comme, un peu plus tard, Jean Gerson, Pierre d’Ailly, Nicolas de Clamanges ou Jean de Montreuil. C’est là que naquit l’humanisme français et que Gerson put lire Pétrarque. Mais il n’y avait pas encore d’enseignement humaniste vraiment structuré et, derrière l’indéniable innovation pédagogique, persiste un conservatisme intellectuel et social. La proportion des étudiants bénéficiaires du système était en effet très réduite et ces établissements prirent un caractère élitiste très marqué.

De façon générale, l’enseignement supérieur tendit à prendre une tonalité de plus en plus aristocratique aux derniers siècles du Moyen Age. A l’origine, les étudiants pauvres, qui travaillaient comme serviteurs ou copistes pour subvenir à leurs besoins, semblent avoir été assez nombreux, même si nous connaissons mal ce milieu. Au XIIe et XIIIe siècle, il était encore fréquent de croiser dans les rues ou sur les chemins des étudiants errants, « clercs ribauds » ou goliards, figures inquiétantes pour les responsables de l’ordre social, souvent violents mais protégés par leur statut de clercs, qui étaient des fauteurs de troubles potentiels. A partir du XIVe siècle, avec la multiplication des collèges pour les étudiants pauvres et surtout celle des universités qui rendit plus rare ce type d’errance, ces personnages tendirent à disparaître. L’inégalité qui existait entre les étudiants se retrouvait parmi les maîtres : les régents de la faculté des Arts étaient généralement sous-payés, tandis qu’une minorité de médecins célèbres ou de juristes réputés menaient grand train. Même si des hommes d’extraction modeste, comme Robert de Sorbon ou Gerson, ont pu parvenir au sommet de la hiérarchie universitaire, il s’agit là de cas extrêmes et il serait facile de leur opposer le cas de Thomas d’Aquin ou de Gilles de Rome, issus de la plus haute noblesse. A Paris, on comptait en 1283/4 trois mille étudiants en théologie mais on ne formait qu’une dizaine de docteurs par an dans cette discipline. En droit, environ un étudiant sur trois ou quatre obtenait le baccalauréat, un sur quinze ou vingt la licence. Les moins fortunés de ces étudiants faisaient rarement partie de ces privilégiés. La majeure partie des fils de bourgeois engagés dans la voie des études s’arrêtaient en fait à la maîtrise ès arts, qui leur garantissait déjà des débouchés et des revenus appréciables. Seuls les plus doués ou les plus chanceux s’orientaient vers des carrières longues, plus lucratives mais aux débouchés incertains. Seul faisait exception l’enseignement du droit qui était en pleine expansion : l’Eglise, devenue de plus en plus administrative et juridique, avait besoin de spécialistes du droit en nombre croissant, tandis que les Etats connaissaient une évolution comparable, marquée par le développement d’une véritable bureaucratie spécialisée. D’où l’apparition de nouvelles universités « nationales » destinées à fournir aux princes et aux grandes cités des cadres administratifs dévoués et compétents. Parallèlement, les universitaires et tout particulièrement les enseignants développèrent une mentalité aristocratique qui se modelait sur celle de la noblesse, suivant en cela une tendance générale chez les gens de robe. Les cérémonies sont plus luxueuses, les installations précaires du XIIIe siècle laissent place à des bâtiments majestueux, tandis que les collèges deviennent progressivement des lieux de travail réservés à une élite. Les universités tendent à se fermer, multipliant les obstacles à l’admission des pauvres par l’accroissement considérable des frais liés à l’obtention des diplômes, tandis que l’on commence à voir se constituer de véritables dynasties universitaires qui, au bout de quelques générations, parviendront aux plus hauts degrés de la hiérarchie des gens de robe.

Aux derniers siècles du Moyen Age, les rapports entre l’université et la société se sont considérablement modifiés. Il convient dans ce domaine de distinguer la situation de l’Université en tant que corps constitué, voire en tant que corporation, et celle des individus qui en sont membres. Ceux-ci bénéficient du statut ambigu des clercs, qui leur accorde les privilèges liés à la condition ecclésiastique, sans pour autant les contraindre à garder cet état toute leur vie : nombreux sont ceux qui ne recevaient, au cours de leurs études, que les ordres mineurs et pouvaient se marier et mener une carrière laïque lorsqu’ils avaient mené leur cursus, tout en conservent leurs privilèges de juridiction. Dans les universités de l’Europe méridionale, on trouve aussi de plus en plus des étudiants et même des professeurs véritablement laïques. Seuls les maîtres de la faculté de théologie de Paris semblent s’être véritablement considérés comme des gens d’Eglise et avoir respecté les vœux liés à cet état.

L’Université en tant que corporation s’inscrit dans le monde social de son époque et affirme sa vocation à y jouer un rôle actif à la fin du Moyen Age. Mais cette prétention sera rarement suivie d’effet et l’action de l’Université en matière politique ou religieuse semble avoir été secondaire et décevante, en raison des contradictions inhérentes à cette institution : prétention à une réelle indépendance alors qu’elle se plaçait sous la protection de la papauté, puis des souverains, incapacité à reconnaître la valeur économique du travail intellectuel dont elle vivait, divisions internes du corps enseignant, etc. Lors de la crise qui frappa la chrétienté à la suite du Grand Schisme d’Occident, l’université conciliariste ne parvint pas à imposer aux deux camps en présence et, si le concile de Constance fut dominé par quelques grands universitaires, parisiens pour la plupart, ceux de Bâle ne semèrent que la confusion et durent s’incliner devant la papauté. Loin de se placer au-dessus des conflits, l’université de Paris au XVe siècle prit nettement parti pour les Bourguignons et les Anglais contre le Dauphin auquel elle ne se rallia que tardivement et de mauvais gré. Cette attitude que son rôle dans le procès de Jeanne d’Arc illustre de façon éclatante, affaiblit grandement son prestige. Attachée à ses privilèges qu’elle défendait jalousement, respectueuse des pouvoirs établis, l’Université n’apparaît plus dès lors que comme une institution de second ordre dont l’activité n’avait rien de déterminant, malgré les prétentions qu’elle affichait.

 

Conclusion

 

L’Université médiévale ne fut certes pas une institution exemplaire ni une réussite parfaite. Mais il s’agit d’une innovation absolue et opportune, appelée à avoir des prolongements qui ont duré jusqu’à nos jours. Elle eut son heure de gloire au XIIIe siècle où elle joua de fait le rôle d’un troisième pouvoir au sein de la chrétienté entre le sacerdotium et l’imperium, à une époque où le triomphe de la culture juridique et scolastique vint modifier les règles du jeu intellectuel ainsi que celles de la vie sociale et politique. Institution d’Eglise progressivement laïcisée, l’Université des derniers siècles du Moyen Age vaut mieux que la réputation que lui ont faite les humanistes du XVIe siècle, même si elle n’était déjà plus alors que l’ombre d’elle-même. Elle a été supprimée en tant que corporation par la Révolution française qui lui a préféré les Ecoles (Normale Supérieure, Polytechnique, Centrale , etc.). Elle fut rétablie par Napoléon dans le but de fournir au pouvoir impérial les cadres administratifs et judiciaires dont il avait besoin, mais fut cantonnée dans des enseignements purement professionnels (droit, médecine). Elle perdit toute autonomie dans la mesure où elle fut placée, comme l’Enseignement primaire et secondaire, sous l’autorité des recteurs nommés par le pouvoir politique. Encore aujourd’hui en France, le recteur est chancelier de l’université, alors que dans tous les pays développés il est élu par ses pairs et s’occupe seulement de l’université. Dans la seconde moitié du XIXe siècle pour tenter de rivaliser avec la science allemande que l’on commençait à redouter, le Second Empire et surtout la IIIe République créèrent des institutions d’enseignement et de recherche parallèles à l’université, comme l’Ecole pratique des Hautes Etudes ou l’Ecole – d’abord libre , puis publique – des Sciences Politiques, et autonomes par rapport à elle. Faut-il en conclure que la France n’aime pas son Université ? La réponse à cette question ne saurait être que nuancée et complexe. Disons plus simplement qu’elle ne lui a jamais fait totalement confiance et que, malgré la création en 1982 d’un statut nouveau d’enseignant-chercheur, l’Université peine à trouver un équilibre satisfaisant entre l’enseignement et la recherche, qui, dans notre pays, à la différence du reste de l’Europe occidentale, s’est dans une large mesure développée en dehors d’elle.