La Théologie et l’Université française

Séance du lundi 9 février 2009

par Frère Jean-Miguel Garrigues

 

 

Convient-il que l’étude de la Théologie soit totalement extérieure à l’Université, comme elle l’est en France depuis 1885 ? A la Sorbonne et ailleurs en Europe, la Théologie avait été la matrice de l’Université naissante et elle resta la clé de voûte sapientielle de l’enseignement qu’on y dispensait, alors même que les différents savoirs y acquéraient leur autonomie. Cette place, elle la garda par la suite, mais de manière surtout formelle : nous voyons par exemple que, parmi les théologiens de la Sorbonne enlisés alors dans les querelles jansénistes, rares furent ceux qui participèrent au débat d’idées philosophiques du XVIII° siècle, contrairement à ce qui se passa en Italie avec le penseur catholique Giambattista Vico.

La Révolution elle-même ne changea pas durablement cet ordonnancement des études universitaires car, dès le Premier Empire, la faculté de théologie de la Sorbonne, fermée en 1793, renaquit en 1808 comme faculté de théologie catholique de Paris au sein de l’académie de Paris de l’Université de France. Qu’il me soit permis de renvoyer ici à l’étude remarquable que Bruno Neveu publia en 1998 sous le titre Les facultés de théologie catholique de l’Université de France. Dans la France modérée de la Restauration, de la Monarchie de Juillet et du Second Empire, où le catholicisme connaissait une nouvelle vitalité, ces facultés de théologie auraient dû jouer un rôle bien plus significatif dans la vie intellectuelle française du XIX° siècle. Malheureusement elles ne le purent pas, à cause de la faiblesse intellectuelle de leur corps enseignant d’une part et, de l’autre, du niveau général modeste qui était alors celui de l’Université française, avant les réformes de la fin du XIX° siècle. Le débat d’idées ne se déroula pas en France dans le cadre académique et la théologie catholique n’y eut pas des représentants de la taille d’un Newman en Angleterre, ou d’un Möhler en Allemagne.

Pourtant, pendant plus de trente ans, de 1853 à 1884, la faculté de théologie de la Sorbonne eut comme doyen un esprit ouvert et dynamique en la personne de l’abbé Henry Maret, qui y enseignait le dogme depuis 1841 (Cf. P. Claude BRESSOLETTE, L’abbé Maret : Le combat d’un théologien pour une démocratie chrétienne (1830-1851), Paris, 1977 ; Le pouvoir dans la société et dans l’Eglise : l’ecclésiologie politique de Mgr. Maret, doyen de la faculté de théologie de la Sorbonne au XIX° siècle, Paris 1984.). Ce catholique libéral, dont Rome finit par faire à contrecœur en 1861 un évêque titulaire sans siège, participa personnellement au débat d’idées et à la vie politique de son temps. Tout au long des années où il fut doyen, il se dépensa infatigablement pour obtenir que le Saint-Siège reconnût comme grades canoniques d’Eglise les diplômes de théologie délivrés par cette faculté de l’Université d’Etat. Ce fut en vain, tant l’état d’esprit prévalant sous le pontificat de Pie IX était porté, du côté de l’Etat, à un contrôle gallican assez tatillon et, du côté de l’Eglise, à la méfiance systématique et au repliement ultramontain. En effet, en 1875, l’Eglise, comme le permettait alors la loi, érigea des universités catholiques libres qui deviendront plus tard des instituts catholiques d’enseignement supérieur, et, en 1878, elle décida de créer dans ce cadre une école de théologie que Léon XIII éleva canoniquement en 1889 au rang de faculté pontificale de théologie.

Henry Maret mourut en 1884. Jules Ferry et lui, d’un commun accord, avaient pris acte d’une situation définitivement bloquée. En conséquence, l’année suivante, la loi de finances supprima définitivement la faculté de théologie de la Sorbonne. Celle-ci fut remplacée dès 1886 par la V° section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, où la religion ne fut désormais plus que l’objet d’études scientifiques. Sur la fresque programmatique peinte par Puvis de Chavanne dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, la Théologie ne figure plus parmi les savoirs de l’âge positif, elle qui avait enfanté cette université. Certes, la pensée positiviste dominante et le courant anticlérical triomphant ne pouvaient que souhaiter une telle substitution, mais il faut reconnaître que les facultés de théologie d’Etat avaient été sapées tout autant par le refus déterminé de la hiérarchie catholique de reconnaître canoniquement les diplômes de cette Faculté d’Etat. Une occasion historique avait été manquée et il est permis de penser que si la Théologie avait pu participer du sein de l’Université au débat d’idées du XIX° siècle les relations entre l’Eglise et l’Etat auraient été sans doute différentes de celles qui conduisirent à la séparation brutale et totale de 1905. Mais il aurait fallu pour cela une autre Théologie et une autre Université.

Ce qui avait échoué à Paris devait curieusement réussir à Strasbourg, quelques années plus tard, dans une Allemagne qui sortait pourtant tout juste du Kulturkampf. Dans l’Alsace devenue allemande depuis 1870, un véritable concordat particulier entre le Saint-Siège et l’empire allemand de Guillaume II, la Convention diplomatique du 5 décembre 1902, permit l’érection au sein de l’université de Strasbourg d’une faculté de théologie Catholique dont le pape Pie X reconnut aussitôt canoniquement les diplômes. Quand l’Alsace fit retour à la France à la suite de la Grande Guerre, les présidents Alexandre Millerand, puis Raymond Poincaré optèrent pour le maintien de cette faculté d’État. La pleine reconnaissance de la Convention de 1902 fut acquise en 1923 par un échange de lettres entre Poincaré et le nonce Ceretti, et sa traduction légale fut le décret de mai 1924 par lequel ce traité du Reich wilhelmien lie désormais la République française et le Saint-Siège. Encore aujourd’hui, la faculté de théologie catholique de Strasbourg est, en France, la seule faculté qui délivre des diplômes reconnus à la fois par l’Eglise et par la République. Cette reconnaissance d’Etat est tout particulièrement nécessaire aux étudiants qui aspirent à enseigner la religion catholique dans les écoles publiques d’Alsace et de Moselle, où cet enseignement est assuré selon les dispositions du concordat napoléonien de 1805, lequel est resté en vigueur pour ces deux départements après leur retour dans la République française.

Est-ce à dire que la Théologie n’est aujourd’hui présente dans l’Université française qu’à travers la faculté de Strasbourg, devenue en 1984 institut d’université jouissant d’une certaine autonomie ? Ce serait oublier le rapprochement croissant que l’on constate depuis une quarantaine d’années en France entre l’Université et les facultés de théologie des instituts catholiques. Le signe le plus notable en est sans doute la possibilité pour les étudiants de ces derniers de soutenir une thèse de doctorat à la fois en théologie et en lettres ou en histoire, quand le sujet le permet. Cette formule a permis d’accorder ces dernières décennies la double consécration, canonique et universitaire, à des travaux de valeur. A cela il faut ajouter l’accord tout récent sur la reconnaissance mutuelle des diplômes et des grades de l’enseignement supérieur, que le Saint-Siège et la France viennent de signer dans le cadre européen, le 18 décembre 2008. Une autre présence, plus indirecte mais néanmoins réelle, de la Théologie dans l’Université française est celle que permet, voire qu’exige, l’enseignement de certaines parties des lettres, de la philosophie ou de l’histoire. Comment ne pas mentionner ici, comme figure emblématique, Étienne Gilson, qui enseigna l’histoire de la philosophie médiévale à la Sorbonne de 1921 à 1932, avant d’occuper la chaire de philosophie médiévale au Collège de France ?

Malgré ces avancées anciennes ou nouvelles en direction d’une laïcité ouverte, la théologie chrétienne et le corpus biblique lui-même restent marginalisés dans l’université française et plus largement dans la culture de notre pays. N’est-il pas étonnant qu’en France une personne cultivée ne puisse pas ignorer les grands classiques grecs, alors qu’elle peut sans choquer personne ne pas avoir lu la Bible, qui est de loin, encore aujourd’hui, le livre le plus imprimé dans le monde et qui, de plus, représente l’expression de la tradition religieuse qui a le plus longuement marqué la culture de notre pays ? Cette « exception culturelle » peu glorieuse de la France la met à l’écart d’autres nations de haute culture européenne, telles que l’Allemagne ou l’Angleterre. Dans ces pays, tout comme aux Etats-Unis d’Amérique, la Bible fait partie de la culture commune des incroyants et des croyants, et les Universités comportent des chaires de théologie dont les cours peuvent être choisis comme unité de valeur par les étudiants dans leur cursus académique. Il est vrai que ce sont des pays à forte influence protestante et qu’en contraste, dans les pays catholiques, l’Eglise post-tridentine n’a pas favorisé la connaissance de la Bible chez ses fidèles jusqu’à une date récente. Toutefois l’Italie, pays catholique qui soigne l’étude des humanités d’une manière aujourd’hui exceptionnelle, n’hésite pas à faire une place importante à l’enseignement des Pères de l’Eglise parmi les auteurs classiques gréco-romains.

Des voix autorisées se sont élevées ces dernières années dans notre société pour réclamer, dans l’enseignement scolaire et universitaire, une instruction religieuse qui permette aux générations nouvelles d’avoir accès à des œuvres de l’art et de la culture qui leur restent le plus souvent indéchiffrables par manque de connaissances. Certaines initiatives heureuses ont vu le jour dans ce sens, par le biais entre autres de la littérature comparée ou de l’histoire de l’art. On peut néanmoins se demander si l’information purement factuelle suffit à éclairer de façon adéquate ces œuvres, qui ont été créées pour être reçues à l’intérieur d’une tradition religieuse vivante. Aussi je crois que l’approche de ces traditions par le biais positif de l’histoire et des sciences humaines, telle qu’elle se pratique avec compétence et rigueur à la V° Section des Hautes de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, par exemple, ne peut pas remplacer, dans le dialogue universitaire et plus largement dans le débat des idées, le témoignage de la Théologie, laquelle élabore son discours à partir d’une foi vivante. On peut se demander si le régime français de séparation académique entre la Théologie et l’Université, calqué depuis 1905 sur la séparation politique de l’Eglise et de l’Etat, est le régime le plus profitable à la culture commune. Le climat actuel de laïcité dépassionnée devrait permettre en France de chercher à évaluer ce que la Théologie et l’Université ont chacune à gagner et à perdre aussi bien de leur intégration que de leur séparation académique. Je voudrais signaler ici quelques points de repère pour cette appréciation.

Qu’en est-il pour la Théologie ? A Paris elle a présidé à partir de la seconde moitié du XII° siècle à la naissance de l’Université, qui allait devenir la Sorbonne. Au XIII° siècle elle connut son apogée avec ces géants de la pensée théologique que furent Albert le Grand, Thomas d’Aquin et Bonaventure. Il est toutefois frappant de voir que, très peu après et pour les siècles suivants, l’Université ne fut plus un lieu de pensée théologique créatrice, au point que certains n’ont pas hésité à parler d’une « captivité babylonienne » de la Théologie dans l’Université. Avec la sécularisation inévitable des autres disciplines académiques, la théologie universitaire s’est trouvée elle-même entraînée dans un processus de rationalisation toujours plus poussé, qui a fini par l’éloigner des sources vives de la foi : la liturgie, le magistère ecclésial, la vie spirituelle. C’est pour permettre à la Théologie catholique enseignée à Paris de retrouver sa dimension sapientielle en dehors du cadre universitaire de l’institut catholique que le cardinal Jean-Marie Lustiger a fondé en 1984 une « école cathédrale », devenue désormais la faculté de théologie Notre-Dame, dont le nom dit bien le programme : ramener la Théologie de son « exil » universitaire dans le cloître de la cathédrale.

De leur côté, la plupart des universitaires auraient sans doute des raisons d’être réticents face à un possible retour de la Théologie dans leur cadre académique. Depuis deux siècles, la pensée positive a permis de cerner la religion chrétienne et plus largement biblique, comme une tradition religieuse particulière parmi d’autres. Comme telle, celle-ci ne saurait à leurs yeux prétendre à aucune universalité et ne serait donc pas qualifiée pour entrer dans le dialogue universitaire, lequel exige justement cette universalité. De plus, le caractère magistériel et dogmatique de la Théologie catholique ne peut que la disqualifier aux yeux de beaucoup comme discipline universitaire.

L’intérêt respectif de la Théologie et de l’Université serait-il donc sauvegardé au mieux par l’actuel statu quo de séparation de corps à l’amiable ? Comme on vient de le voir, de part et d’autre on peut trouver de bons motifs pour le dire. Je voudrais néanmoins avancer maintenant d’autres raisons qui me font penser qu’un nouvel équilibre pourrait, et sans doute devrait, être recherché dans le cadre d’une laïcité plus ouverte.

La présence croissante de l’islam, dans notre pays et dans toute l’Europe, va nous obliger dans un proche avenir à nous interroger sur la religion et sur sa place dans la société. En effet, à la différence du christianisme, l’islam est une confession pour ainsi dire adogmatique : il ne propose pas vraiment de mystères à croire. En revanche il exige des croyants une pratique religieuse et un comportement social beaucoup plus marqués que ceux des chrétiens. Cela pose une question morale, dont le caractère universel me semble constituer la base d’un dialogue entre la ou les Théologies et l’Université. Pour la Théologie chrétienne, à la différence de la foi, qui est une vertu théologale dont la mesure est divine et donc mystérieuse, la religion est une vertu morale dont la mesure est humaine et donc raisonnable. Si, pour le christianisme, la foi, adhésion confiante à Dieu qui se révèle, ne pourra jamais être excessive quand elle est authentique, la religion en revanche peut cesser d’être vertueuse quand elle quitte le juste milieu raisonnable. Or elle peut ne pas le garder aussi bien par excès que par défaut et tout un chacun peut le remarquer. La mesure humaine de la religion et la place adéquate de celle-ci dans la vie sociale me semblent devoir faire plus que jamais, dans notre société, l’objet d’un dialogue permanent et d’un discernement d’ordre à la fois intellectuel, moral et politique. La société civile ne peut pas laisser les religieux décider seuls de ce que doit être le comportement des croyants dans la cité. L’Université ne pourrait-elle pas fournir le cadre où seraient recherchées, en dialogue avec la Théologie morale des diverses religions, les exigences universelles et donc morales et sociales que doit honorer un comportement religieux pour être raisonnablement et vertueusement humain. Dans le cadre de l’Université et en vue de chercher à discerner ensemble ce bien commun éthique de notre société, la Théologie morale des religions ne pourrait-elle pas se voir confrontée aux approches du comportement humain qu’opèrent diverses disciplines de la faculté des lettres et des sciences ? Je pense que tout le monde comprendra quel enjeu d’importance capitale cela représente pour notre société française dans les années à venir, aussi bien par rapport à l’islam que par rapport aux sectes et aux dérives sectaires.

La Théologie chrétienne, de son côté, ne peut que tirer profit de toute interrogation raisonnable sur le comportement religieux des croyants. Ce dialogue exigeant la prémunit contre un fidéisme replié sur lui-même et plus généralement contre la paresse intellectuelle qui accompagne le plus souvent un fonctionnement en circuit fermé. En effet, si pour elle les mystères de la foi sont objet de Révélation et ne sont donc pas jugés par la raison, en revanche la mise en œuvre des préceptes de la religion, à cause de la dimension morale et sociale des comportements qu’ils commandent, doit rester raisonnable en fonction d’un bien commun humain. Les vertus théologales, pour être divines, ne dispensent pas le chrétien d’exercer les vertus morales, sous peine d’angélisme ou d’hypocrisie. Parce que ces vertus sont humaines, tout homme droit peut juger des excès non-vertueux de la religion, tels que le fanatisme ou la tartuferie ou, tout bonnement, le cléricalisme. Dans son discours du 12 septembre 2006 à l’Université de Ratisbonne, où le souci de l’islam est sans cesse présent, le pape Benoît XVI a invité l’Université et la Théologie à dépasser, pour le bien de notre humanité commune, une situation d’ignorance mutuelle pour s’aider réciproquement à corriger ce qu’il appelle « les pathologies de la religion et de la raison ». (« Cette situation est dangereuse pour l’humanité. Nous le constatons bien avec les pathologies de la religion et de la raison, qui nous menacent et qui doivent éclater nécessairement là où la raison est si réduite que les questions de la religion et de la morale ne la concernent plus. Ce qui nous reste de tentatives éthiques fondées sur les lois de l’évolution ou de la psychologie et de la sociologie est tout simplement insuffisant ».)

Enfin, la présence renouvelée, sous une forme ou sous une autre, de la Théologie au sein de l’Université pourrait représenter symétriquement pour la pensée séculière un défi stimulant l’incitant à ne pas abdiquer la capacité sapientielle de l’esprit humain. Si la religion, dans son exercice non vertueux, subit les « pathologies » que nous venons de signaler, la raison, dans son exercice non-sapientiel, peut connaître à son tour les « pathologies » de l’autolimitation hypercritique ou celle du dogmatisme scientiste et elle est menacée plus gravement encore par la perversion idéologique. Qu’il me soit permis, et j’achèverai sur cela, de citer encore Benoît XVI dans son discours à l’Université de Ratisbonne : « Tout en nous réjouissant beaucoup des possibilités de l’homme, nous voyons aussi les menaces qui surgissent de ces possibilités et nous devons nous demander comment les maîtriser. Nous ne le pouvons que si foi et raison se retrouvent d’une manière nouvelle, si nous surmontons la limitation autodécrétée de la raison à ce qui est susceptible de falsification dans l’expérience et si nous ouvrons de nouveau à la raison tout son espace. Dans ce sens, la Théologie, non seulement comme discipline d’histoire et de science humaine, mais spécifiquement comme Théologie, comme questionnement sur la raison de la foi, doit avoir sa place dans l’Université et dans son large dialogue des sciences ».