Notice sur la vie et les travaux de Raymond Barre

Séance du lundi 12 avril 2010

par M. Georges-Henri Soutou,
Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

 

 

Madame,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mon Général,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur que de présenter une notice sur la vie et les travaux de Raymond Barre. C’est aussi un moment émouvant. Nous sommes nombreux dans cette salle à l’avoir connu, beaucoup d’entre vous, et en particulier beaucoup des membres de notre Académie, qu’il avait rejointe en 2001, ont été ses amis, ses collègues ou ses collaborateurs.

Rendre compte de toute la richesse de la vie et de l’œuvre de Raymond Barre est une tâche difficile. Mais passionnante pour l’historien : il est rare qu’un universitaire se soit autant engagé dans l’action, et aussi qu’un homme politique ait tant expliqué ses orientations, à tous les niveaux : devant le Parlement, dans les médias, dans ses ouvrages, y compris dans des traités savants. Cela permet, avant même l’ouverture complète des archives de cette période, d’analyser l’interaction de la pensée et de l’action comme rarement on parvient à le faire.

Homme pudique et réservé, exceptionnellement cultivé, stoïque dans la maladie : on pressent la richesse de sa vie intérieure, familiale, amicale. Mais je parlerai ici bien sûr de l’homme public. Tout ceux qui l’ont rencontré se souviennent de l’autorité naturelle qui émanait de lui, et également de son affabilité. Il était éminemment accessible, aux personnes comme aux idées. Ce qui ne nuisait nullement à la fermeté granitique de ses convictions. Ni, parfois, à leur rappel énergique quand ses interlocuteurs lui paraissaient insuffisamment informés de la question en débat. Ou quand il avait le sentiment que ses partenaires étaient inspirés davantage par la défense d’intérêts particuliers que par le souci de l’intérêt général.

Né le 12 avril 1924 à Saint-Denis de La Réunion (le 12 avril !), il est évidemment un excellent écolier, puis un excellent élève au Lycée Leconte de Lisle. Sauf quelques mois passés à Paris en 1934, il ne quitte pas son île avant 1945. Il lui conservera toujours son affection et son intérêt, malgré l’éloignement. Né loin de la métropole, passant au loin son enfance et son adolescence, cela contribue sans doute à expliquer, par réaction, la profondeur de son patriotisme. Pour lui, « il y a la France, qui transcende les Français [1] ».

Il a 16 ans en 1940. Après un moment d’hésitation, La Réunion reste dans la mouvance de Vichy, mais lui-même n’adhère pas aux mouvements de jeunesse maréchalistes, ni aux idées et mesures de la Révolution nationale, et il a expliqué par la suite à François Furet, dans un entretien important, qu’il avait entendu l’un des premiers discours du général de Gaulle dès la fin juin 1940, discours retransmis par la radio britannique en Inde [2]. D’une famille catholique, il sera toujours de tendance démocrate-chrétienne, mais aussi toujours fondamentalement gaulliste, ce qui n’est pas contradictoire, malgré une opinion fréquente.

Appelé sous les drapeaux en 1944, il est démobilisé fin 1945, après avoir été entraîné en vue du départ de son unité pour l’Indochine, qui finalement n’eut pas lieu. En février 1946 Raymond Barre arrive à Paris, où il entame des études d’économie.

Je vous propose, pour la clarté de l’exposé, de présenter dans un premier temps l’économiste et l’universitaire, puis le vice-président de la Commission européenne, puis le Premier ministre. À ce moment-là on dégagera la stature de l’homme politique, avant d’aborder la dernière phase de son activité politique, à Lyon et pour la région Rhône-Alpes, mais aussi lors des élections présidentielles de 1988. Vous n’empêcherez pas alors l’historien de tenter d’esquisser un bilan critique, avant de terminer en montrant à quel point Raymond Barre avait prévu bien des évolutions, crises et problèmes de notre monde actuel, dans toute une série d’écrits et d’interventions durant la dernière phase de son existence.

 

L’économiste et l’universitaire

 

Agrégé de droit et de sciences économiques en 1950, il est nommé à Caen, mais finalement se fait détacher à l’Institut des hautes études de Tunis. Il y fera la connaissance de collègues et d’étudiants dont certains joueront un grand rôle par la suite, jusque dans notre Compagnie, et seront ses amis, souvent ses collaborateurs. Il rejoignit finalement en 1954 la Faculté de Droit et sciences économiques de Caen. En 1964, il sera élu à la Faculté de Droit de Paris. On notera qu’il n’interrompit son enseignement, qu’il poursuivit jusqu’à la retraite, que durant les périodes pendant lesquelles ses fonctions extra universitaires rendaient celui-ci absolument impossible.

Enseignant aussi bien que chercheur, il publia en 1955 et 1956 les deux volumes de son manuel, Traité d’économie politique, familièrement appelé « Le Barre », qui dépassa les 100 000 exemplaires, et contribua à former des générations d’étudiants. (Soulignons ici qu’il était très attaché au nom même de sa discipline, « économie politique », ce qui évoque l’aspect synthétique et humaniste de cette science) [3].

Appuyé sur ses premiers cours, sur ses premiers écrits scientifiques (comme son livre de 1950, La période dans l’analyse économiqueune approche à l’étude du temps) le Traité puise également dans ses lectures, en particulier celles qu’il plaçait lui-même au premier rang : Keynes, Schumpeter et Tocqueville.

Il puisait également son inspiration dans ses contacts avec une série de grands universitaires ou intellectuels, pas uniquement, loin de là, des économistes. Lui-même citait en particulier François Perroux, penseur puissant, économiste romantique, qui exerça à l’époque une grande influence, Raymond Aron, Jean-Jacques Chevallier, Alexandre Kojève, esprit original et assez mystérieux, à ses heures perdues hégélien de renom, chargé de mission auprès du ministère de l’Economie nationale, et qui après la guerre fut longtemps l’un des architectes principaux de la politique économique extérieure de notre pays. Très tôt Raymond Barre rédigea des notes pour Kojève, ce qui fut le début de son activité d’expert, qui se poursuivit parallèlement à ses fonctions d’universitaire, et qui contribua très vite à le former au versant pratique de l’économie, en l’orientant même progressivement vers la sphère politique à partir de ses fonctions de directeur du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney, ministre de l’Industrie, de 1959 à 1962.

Raymond Barre participait ainsi dès le début des années 50 à un travail de réflexion très important, destiné entre autres à faire sortir la France de la tradition protectionniste héritée du mélinisme et à l’ouvrir sur l’extérieur, travail mené entre la direction des Affaires économiques du Quai d’Orsay (en particulier autour d’Olivier Wormser), le ministère de l’Économie nationale et le ministère des Finances. C’est dans ce triangle que l’on a commencé à préparer dès 1945 l’ouverture de l’économie française sur le monde.

Les lectures et les inspirateurs de Raymond Barre annoncent son orientation profondément libérale, mais dans un sens qu’il a tenu à définir lui-même :

« J’ai assez étudié les problèmes économiques pour ne pas risquer de sombrer dans un paléo-libéralisme. Vous ne m’entendrez jamais tenir de grands discours sur les méfaits de l’État et l’automaticité bienfaisante des forces du marché. Mais vous m’entendrez dénoncer les dangers de l’extension du secteur public et l’impuissance des contrôles étatiques. Mon libéralisme est d’abord un libéralisme politique d’inspiration tocquevillienne… Mon libéralisme est fortement marqué de personnalisme [4] ».

Ce dernier mot évoque bien sûr le versant démocrate-chrétien de sa personnalité, qui contribue à expliquer sa réticence face aux courants ultralibéraux apparus en Occident dans les années 1980. Il était en outre tout le contraire d’un dogmatique : « observer, évaluer les difficultés, chercher les bonnes solutions », telle était sa méthode [5]. D’autre part la réflexion de Raymond Barre n’était pas seulement économique mais aussi sociale, de façon intimement liée et pas seulement juxtaposée :

« … Ma conviction profonde est qu’une société progressive est une société d’émulation, une société qui repose sur la liberté donnée à chacun de saisir les chances qui lui sont données ».

Mais une telle société suppose aussi une solidarité de base étendue, mais pas étendue au point de faire disparaître « des vertus, que je tiens pour fondamentales, d’effort, d’initiative et de responsabilité [6] ».

On notera que Raymond Barre, ceci n’est pas si connu, avait étudié sur place le modèle économique rival à l’époque, le modèle soviétique. Sa vision du libéralisme était renforcée par la compréhension des défauts de ce modèle. En effet, en mai 1958, une délégation d’économistes français, comprenant Raymond Barre, séjourna en Union soviétique. Leur enquête aboutit à un long et passionnant rapport, avec une première partie consacrée à l’enseignement et à la recherche en économie, et une seconde consacrée aux mécanismes de planification, très riche d’informations fort peu connues.

Nous noterons seulement ici que les Français furent frappés par la pauvreté intellectuelle et scientifique de l’enseignement et de la recherche en URSS, et la place primordiale qui y tenait l’idéologie. Il n’y avait pas en fait de véritables économistes au sens occidental du terme. Au Gosplan, on trouvait des ingénieurs, dont les choix étaient guidés par des considérations industrielles techniques, pas réellement économiques. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la planification, avec un système de calcul des prix tout à fait primitif, fût très déficiente. Le seul domaine qui suscitait une certaine approbation était l’effort considérable fait pour élever le niveau d’éducation de la population, d’origine en très grande majorité paysanne, dont le manque de formation était un frein au développement économique.

Mais lisons la conclusion du rapport :

« … Ce n’est pas la perfection de la machine qui fait impression ni ses résultats économiques, ce sont les efforts réalisés pour élever le niveau général de l’instruction et former des cadres… Cette lacune (le manque de personnel qualifié) sera bientôt comblée. L’ « investissement intellectuel » doit porter ses fruits. Mais si les nouvelles générations restent prisonnières de cette conception sacrée de l’État-Parti dans laquelle elles ont été élevées on ne peut s’empêcher d’envisager l’avenir avec inquiétude [7] ».

De ses recherches et de ses premières expériences Raymond Barre tira un corps de doctrine économique, qu’il appliqua comme Premier ministre entre 1976 et 1981. Il a été admirablement décrit par notre Confrère Thierry de Montbrial dans un article de la revue Commentaire en 1979 : « Fondements de la politique économique de Raymond Barre ».

Je ne retiendrai ici que les points essentiels : l’objectif à atteindre était la stabilité des prix, la stabilité de la monnaie, l’équilibre budgétaire, l’équilibre du commerce extérieur (et pas seulement de la balance des comptes). Bien entendu, en dehors du fait que depuis 1914 la France vivait dans les déficits de toute nature, il ne s’agissait nullement pour Raymond Barre de Dieu sait quelles vaches sacrées de l’orthodoxie libérale, mais de conditions essentielles pour permettre les investissements ainsi que la meilleure allocation possible des ressources, donc le développement de l’économie, de l’emploi, et finalement du niveau de vie.

Je voudrais insister ici sur le fait que l’équilibre de la balance commerciale était considéré par Raymond Barre de façon dynamique : c’était le meilleur indicateur de la compétitivité de l’économie française. Un déficit commercial était le signe d’une perte de compétitivité au niveau international, à laquelle il fallait remédier, car là était la racine de tous les problèmes. Pour cela le gouvernement devait renoncer au vieux remède de la dévaluation, qui ne réglait rien sur le long terme car elle détournait les producteurs de tout effort de compétitivité, mais il pouvait utiliser différents instruments : outre le maintien de l’équilibre budgétaire, il devait libérer les prix, et en général l’économie, et il devait combattre les rentes de situation de toute sorte, afin de permettre l’allocation la plus souple et la plus judicieuse possible des ressources. En même temps une politique industrielle bien conduite devrait aider les industriels à rétablir la compétitivité par rapport à l’étranger dans les secteurs à la traîne. Stabilité du taux de change, équilibre du commerce extérieur, la poursuite de ces deux objectifs constituait la meilleure discipline possible pour assurer le maintien de la compétitivité de l’économie française et son progrès.

Ajoutons que pour Raymond Barre la suppression des rentes de situation n’était pas seulement un principe d’efficacité économique, mais aussi de justice sociale, en supprimant des avantages indus, ou peu justifiés, allant souvent aux plus aisés. La réforme de l’aide au logement, pour laquelle il présenta un rapport au Président de la République en décembre 1975, et qui fera passer d’un système d’aide à la pierre à un système d’aide à la personne, sera un très bon exemple : l’industrie du bâtiment sera débarrassée du maquis de normes imposées auparavant dans le système de l’aide à la construction, et les personnes qui avaient du mal à se loger seraient aidées désormais par l’État, et non plus celles qui avaient les moyens d’investir dans la construction, « les plus riches perdant automatiquement le bénéfice de concours qui peuvent être reportés plus massivement sur les plus pauvres [8] ».

Mais, et  on retrouve là sa notion du rôle fondamental du temps, les mesures immédiates et les politique conjoncturelles, même quand elles répondent à des nécessités, comme la lutte contre l’inflation, sont vaines, « si elles ne sont pas accompagnées de politiques à plus long terme tendant à réformer patiemment et fermement les structures de l’économie française[9] ». Quant aux objectifs budgétaires et monétaires, nécessaires à l’accomplissement du projet d’ensemble, ils doivent eux aussi être maintenus sur le long terme.

Au-delà de ses théories économiques, retenons ici, car elles sont importantes pour la suite de notre propos, deux caractéristiques essentielles du Professeur Raymond Barre : sa totale indépendance d’esprit, et, comme l’a fort bien dit son ancien étudiant Jean-Claude Casanova, « son aptitude à établir des liens entre l’économie, la politique et l’histoire [10] ».

 

L’Européen

 

Raymond Barre fut nommé par De Gaulle Commissaire européen à Bruxelles, succédant également comme vice-président de la Commission à Robert Marjolin, en 1967. Sa nomination n’était nullement l’effet du hasard : pendant plus de trois ans à la tête du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney à l’Industrie, Raymond Barre avait eu à suivre les questions industrielles liées aux Communautés, en particulier le charbon et l’acier, déjà en crise. Il constatait également que les candidats au poste ne se bousculaient pas. En effet la Communauté était en état de choc depuis la « crise de la Chaise vide » de 1965, quand Paris avait protesté contre les projets estimés trop fédéralistes du Président Hallstein en n’occupant plus son siège à Bruxelles. La crise avait été levée en janvier 1966 avec le « compromis de Luxembourg », qui mettait en fait entre parenthèses la procédure des votes à la majorité, pour ne conserver dans la pratique que des décisions par consensus, bloquant ainsi la voie vers le fédéralisme. Mais il en restait des traces, d’autant plus que les partenaires refusaient les grands objectifs du Général (une Europe « européenne », avec sa personnalité en matière internationale et de défense, sans la Grande-Bretagne et indépendante des États-Unis) et qu’ils estimaient avoir été humiliés à plusieurs reprises par Paris.

Et, d’après le témoignage de Raymond Barre lui-même, le Général comptait sur lui à Bruxelles pour continuer à bloquer l’adhésion britannique, et pour maintenir la Commission dans son rôle de conseil et de proposition, loin de toute dérive vers sa transformation en une sorte de gouvernement européen.

Arrivé en pleine crise donc, et devant surmonter de fortes préventions comme représentant de la France de De Gaulle, Raymond Barre réussit fort bien à gagner l’estime de ses collègues, y compris le nouveau président de la Commission, le Belge Jean Rey, pourtant très opposé aux conceptions gaullistes.

Nommé représentant permanent à Bruxelles en 1975, mon père y trouva encore très vivant le souvenir de Raymond Barre, qui était rentré à Paris début 1973. Ses collègues des autres pays le lui dirent, « Barre a laissé un très grand souvenir parmi nous ». L’un d’eux précisa : « ce qui nous a plu chez lui, c’est que, contrairement à tant de vos hommes politiques et de vos diplomates, il sait qu’à force de regarder en arrière, la France serait transformée en statue de sel ».

Son œuvre à Bruxelles fut importante. Il contribua à une étape capitale, en juillet 1967 : la fusion des trois exécutifs européens (CECA, CEE et Euratom) au profit de la Commission, et il géra les multiples conséquences de cette fusion, qui contribua à doter la Communauté de l’organisation qu’elle conserva jusqu’au traité de Maastricht de 1992. Mais on a surtout retenu la série de mémorandums par lesquels il proposa, à partir de février 1968, de créer une Union économique et monétaire. Dès ce moment-là en effet, le dollar, la livre, le franc, mais aussi d’autres monnaies de la CEE connaissaient des tensions, soit à la baisse, soit, comme le mark, à la hausse. Or la Politique Agricole Commune et le marché commun supposaient, pour fonctionner correctement, la stabilité des taux de change. Raymond Barre proposa donc d’interdire les modifications de parité entre les monnaies européennes sans un accord des partenaires ; d’adopter des dispositions pour éliminer les fluctuations des taux de change (c’est-à-dire de resserrer au sein de la CEE les marges de fluctuation admises au niveau du FMI) ; de mettre en place un dispositif d’aide monétaire ; de définir une unité de compte européenne.

En février 1969 Raymond Barre présenta un deuxième mémorandum, connu sous le nom de « premier Plan Barre », préconisant une coopération économique et monétaire étendue, et une concertation sur les grands objectifs économiques, y compris le taux d’inflation. Et en octobre de la même année ce fut le « second Plan Barre », proposant la création d’une « Union économique et monétaire », comprenant la création d’un véritable espace économique sans frontières, y compris pour les capitaux, les services et les personnes, et d’un système monétaire non pas unique mais commun, avec une unité de compte, l’Ecu. Raymond Barre insistait sur trois points fondamentaux : l’intérêt européen commun dépassait la simple juxtaposition des intérêts nationaux, il fallait traiter de façon parallèle les questions économiques et monétaires, il fallait procéder par étapes.

La philosophie du Plan Barre fut acceptée en principe lors du sommet européen de La Haye, en décembre 1969. Reprises ensuite par la Commission dans le cadre du plan Werner, ses propositions annonçaient à la fois l’Acte unique de 1986, et le Système Monétaire Européen de 1979, en passant, le 11 mars 1973, par le flottement conjoint de six monnaies européennes par rapport au dollar, et la création du « serpent monétaire [11]« . C’était, on le voit, le début de la route qui aboutirait au traité de Maastricht, à l’euro et à la Banque centrale européenne, même si, dès 1973-1974, le premier, puis le deuxième choc pétrolier devaient pour un temps bloquer ces initiatives.

On remarquera que le système monétaire européen prévu n’était pas une monnaie unique, et prévoyait la possibilité de modifications concertées des taux de change entre les Neuf, en cas de nécessité structurelle. Mais cette possibilité n’était pas pour Raymond Barre la porte ouverte à la facilité : il contribua à convaincre le général De Gaulle en novembre 1968 que Paris devait refuser la dévaluation, que la plupart des responsables conseillaient, après le choc du mois de mai et des accords de Grenelle, et il fut très critique de la dévaluation opérée par Georges Pompidou en mai 1969, estimant qu’elle ouvrait la voie au laxisme et conduisait à esquiver les réformes structurelles nécessaires. En 1972, devant les chefs d’État et de gouvernement européens, Raymond Barre souligna que « le danger qui menaçait la Communauté, c’était l’inflation ».

En fait le vrai débat était pour lui celui de la réforme du système monétaire international, en crise depuis le milieu des années 60 et le « choc Nixon » de 1971, qui avait mis fin à la convertibilité du dollar en or et au système de parités fixes entre les monnaies mis au point par les accords de Bretton Woods en 1944. Le rôle de Raymond Barre fut important sur deux points essentiels : il fut de ceux qui firent évoluer la position officielle française. En effet, celle-ci, partant d’une thèse maximaliste, celle du retour pur et simple à l’étalon-or classique, celui d’avant 1914, solution proposée par De Gaulle en 1965, aboutit pour finir à la thèse plus raisonnable d’une réforme du système monétaire international qui limiterait les privilèges exorbitants du dollar, seule monnaie de réserve mondiale, sans néanmoins revenir à l’étalon-or (en effet un tel retour aurait été trop brutalement déflationniste). Or ce fut en fait la thèse française dès 1968, même si on évita de trop le souligner en public [12]. Ce changement en profondeur permit à la France par la suite de sortir de l’isolement sur ces questions.

D’autre part Raymond Barre joua un rôle important dans le deuxième grand débat, celui qui marqua le septennat interrompu de Georges Pompidou. Rappelons que le Président voulait au départ revenir à un système de taux de change fixes entre les grandes monnaies, y compris le dollar, et donc obliger Washington à renoncer au flottement du dollar, décidé par le président Nixon en 1971. En effet Georges Pompidou avait compris que le « choc Nixon » revêtait une portée fondamentale, car les Américains se dégageaient ainsi des responsabilités monétaires mondiales qu’ils avaient assumées en 1945, et ils lançaient, dans leur seul intérêt, le mouvement de dérégulation généralisée qui a été l’une des bases de la mondialisation [13]. Comme le déclara le secrétaire au Trésor américain à l’époque à l’intention des Européens : « le dollar est notre monnaie, mais votre problème ».

Mais Raymond Barre, d’accord avec le ministre de l’économie Valéry Giscard d’Estaing et aussi les dirigeants allemands, défendit une conception différente : on ne reviendrait pas à des taux de change fixes, ce qui n’était sans doute plus possible et ce dont Washington ne voulait pas entendre parler, mais on organiserait un flottement conjoint des monnaies européennes par rapport au dollar [14]. Les parités des monnaies européennes entre elles resteraient donc stables, mais elles varieraient de la même manière par rapport au dollar. Le passage à ce que l’on a appelé le flexibilisme, véritable révolution culturelle pour la Ve République, ouvrait la voie à la coopération économique et monétaire franco-allemande à partir de 1974, qui rompait le cordon ombilical avec le dollar et rendait en fait possible la suite, jusqu’à la mise en place de l’euro. L’étude des archives, car les ressorts de ces évolutions étaient évidemment fort confidentiels, montre sur ce point un accord profond entre Raymond Barre, Valéry Giscard d’Estaing, et le chancelier Helmut Schmidt. C’est sans doute l’un des facteurs qui ont amené Raymond Barre à Matignon en 1976 [15].

Les conceptions européennes de Raymond Barre ne dévièrent jamais par la suite de ses convictions et orientations initiales. Il savait dépasser la vision des intérêts français à court terme, en particulier il ne partageait pas l’enthousiasme général en France pour la PAC, car il en voyait les lourdeurs et en prévoyait les impasses futures. Pour lui le projet d’Union économique et monétaire était bien plus important. Et il devrait être accompagné d’une Union politique, une Union d’États sur le modèle du Plan Fouchet de 1961, dont il regrettait l’échec. En effet pour lui la Communauté ne serait jamais une Fédération, mais évoluerait en direction d’une Confédération de plus en plus organisée. Il resta convaincu jusqu’au bout que le « Compromis de Luxembourg » de 1966 ne serait jamais remis en cause dans son principe, et que jamais un État membre ne serait contraint d’accepter une décision communautaire remettant en cause ses intérêts vitaux [16].

Raymond Barre avait été hostile à l’entrée de la Grande-Bretagne, il n’avait jamais oublié ce que lui avait dit le Général à ce sujet en 1967, et il resta par la suite convaincu des conséquences négatives à long terme de l’adhésion britannique. Pour lui en effet, l’Angleterre n’avait pas fait l’effort préalable nécessaire de remise en ordre de ses affaires [17]. En fait il conclut assez vite, il l’expliqua dans une conférence prononcée à Nancy en 1984, que les élargissements successifs de la Communauté conduiraient à une « Europe à géométrie variable », tous les membres ne participant pas à toutes les politiques et à toutes les organisations européennes. À ses yeux il serait en effet impossible de faire participer les nouveaux membres à tous les mécanismes de la Communauté, ou alors celle-ci serait tellement modifiée et diluée que le projet européen lui-même en serait compromis [18]. On le sait, ces discussions n’ont pas cessé, et de fait l’euro et l’espace Schengen, pour ne citer que deux domaines essentiels, ne concernent pas tous les pays membres.

Mais que les réserves ou les inquiétudes de Raymond Barre ne nous fassent pas perdre de vue l’essentiel : il était profondément européen. Il suffit pour cela de relire le discours qu’il prononça lors de la remise de son épée d’académicien à Robert Marjolin en juin 1985 [19], ou l’hommage qu’il rendit à la mémoire de Robert Schuman en juin 1986, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance [20]). Ou enfin l’article qu’il publia en 1999, au moment de la mise en place de l’euro et juste avant les élections européennes de cette année-là, article dans lequel il soulignait l’importance de l’œuvre accomplie et critiquait vertement les « défenseurs de l’intégrisme national [21] ».

 

Le Premier ministre

 

Le 25 août 1976, Raymond Barre devenait Premier ministre, après la démission de Jacques Chirac. Il était ministre du Commerce extérieur depuis janvier. Il occupa en même temps pendant deux ans le poste de ministre de l’Économie et des Finances, cumul tout à fait exceptionnel sous la Ve République. Les rapports entre Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing étaient anciens, ce qui explique que le Président de la République ait choisi cet économiste quasiment inconnu de l’opinion : la première urgence était en effet de redresser une économie en plein déséquilibre depuis le triplement du prix du baril de pétrole de 1973 à 1974 et la relance ratée de 1975, avec des conséquences politiques évidentes, comme l’avaient montré les élections cantonales du printemps 1976, désastreuses pour la majorité d’alors, sans parler des tensions au sein de cette même majorité, et entre MM. Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac.

Raymond Barre a expliqué lui-même sa politique économique à son arrivée à Matignon : le franc avait perdu 12 % par rapport au mark et avait dû sortir du serpent monétaire européen au mois de mars, les réserves de change avaient fondu, l’inflation se situait autour de 10 % par an, tandis que les salaires continuaient à augmenter nettement plus vite, conséquence fondamentalement de l’agitation sociale incessante depuis 1968. Il fallait rompre avec les à-coups de la politique précédente (austérité en 1974, relance en 1975, dérapage en 1976) et instaurer une politique stable dans la durée. Le « Plan Barre » de septembre 1976 redresse le budget par une hausse des impôts frappant les particuliers (en priorité sur les revenus les plus élevés) et les sociétés, par une hausse des tarifs publics et des prélèvement sociaux, par le freinage des rémunérations du secteur public, par l’objectif fermement proclamé de modération salariale dans le secteur privé. Rappelons que le déficit du budget de 1980 est compensé par l’excédent de la Sécurité sociale cette année-là : situation d’équilibre que nous n’avons jamais plus connue depuis… Du coup et jusqu’en 1981, l’Etat se désendette. Au prix, évidemment, d’une hausse considérable des prélèvements obligatoires (passés de 38,5 % du PIB en 1973 à 46,2 % en 1980).

Mais cette austérité (d’ailleurs relative, car le PNB et le niveau de vie continueront à augmenter) n’est pas un but en soi : la lutte contre l’inflation est avant tout nécessaire pour redresser le franc et le commerce extérieur. Or l’objectif est atteint : le commerce extérieur et le solde des paiements courants sont de nouveau positifs à partir de 1978, la part de marché des produits français dans le commerce mondial augmente et atteint son sommet historique en 1979, le franc est en mesure d’entrer dans le SME en 1979, il y rejoint même son cours plafond, et les taux d’intérêt français deviennent inférieurs aux taux allemands, historique exception !

Cela permet, car ce retour aux grands équilibres n’est lui aussi qu’un moyen en vue de l’objectif essentiel, d’amorcer après les législatives de 1978 la deuxième phase du Plan Barre, celle de la libération des prix (rappelons que la France vivait depuis 1939, voire pour certains secteurs depuis 1914, sous le régime des prix administrés), et ce malgré le maintien d’une inflation toujours forte. Cette libération par étapes sera poursuivie fermement jusqu’en 1981 ; elle annonçait la suppression progressive des « rigidités françaises », des carcans qui pesaient sur l’économie, y compris l’autorisation administrative de licenciement. Or cette libération de l’économie répondait, nous le savons, au cœur de l’objectif : permettre à l’économie française de se restructurer dans un contexte de compétition mondiale.

Cet objectif est en partie atteint : en 1979 l’industrie française voit sa productivité augmenter de 6 %, l’investissement reprend (après une baisse en 1976, il gagne près de 3 % en volume en 1979, près de 5 % en 1980). Certes, le succès n’est pas total, l’inflation reste autour de 10 % par an, atteindra même plus de 13 % en 1980, année du deuxième choc pétrolier, avec encore un doublement du prix du baril. Mais le PNB, en termes réels, continue à augmenter de plus de 3 % par an, ainsi que le pouvoir d’achat des salaires, malgré l’austérité (ce n’était certes pas ce que Raymond Barre souhaitait : il aurait de beaucoup préféré que l’on s’en tînt au strict maintien du pouvoir d’achat). La France continuait à créer plus d’emplois qu’elle n’en supprimait, certes le taux de chômage augmentait, mais en 1980, nouvelle année de crise, le nombre de demandeurs d’emploi augmentait trois fois moins en France qu’en Allemagne, et six fois moins qu’en Grande-Bretagne. D’autre part, contrairement à une idée reçue, la période Barre, qui voit un blocage des hautes rémunérations, une augmentation de 30 % du pouvoir d’achat du SMIC, qui voit également une hausse considérable des impôts et des transferts sociaux (ceux-ci représentent 30 % des revenus des ménages en 1980 contre 25 % en 1974), la période Barre donc est une période de très considérable réduction des inégalités dans notre pays, réduction voulue par le gouvernement, en particulier pour mieux faire accepter la désinflation.

En outre le gouvernement Barre mit en place toute une série de mesures (pactes pour l’emploi des jeunes, développement de la formation professionnelle, aides aux créateurs d’emploi) qui ont constitué jusqu’à maintenant la matrice de la lutte contre le chômage en France : fondamentalement, les successeurs n’ont pas trouvé mieux [22].

Certes, ces performances paraissaient médiocres à une opinion encore habituée à la croissance des « Trente glorieuses », certes, 1980 apporta un coup de frein considérable à l’œuvre d’assainissement, mais, si on tient compte des circonstances, le bilan était tout à fait présentable, malgré certaines réserves sur lesquelles je reviendrai [23]. La défaite en 1981 de Valéry Giscard d’Estaing, qui avait constamment soutenu et porté la politique de son Premier ministre, ne s’explique pas par des raisons économiques et sociales objectives, mais par un climat, par des perceptions, par les aléas de la politique politicienne, et en profondeur par les retombées de 1968 : la Ve République « première manière » était déphasée désormais par rapport aux courants dominants [24]. Comme nous le verrons par la suite, les vrais problèmes, vus avec le recul que nous avons aujourd’hui, concernaient le plus long terme, mais essentiellement parce que la politique de Raymond Barre avait été contrainte par les échéances électorales (législatives en 1978, présidentielles en 1981), par l’état d’une opinion de plus en plus divisée idéologiquement et la très forte combativité des syndicats, comme le montre le fait que le sommet historique des journées perdues à cause des conflits du travail fut atteint en 1976. Et bien sûr, parce que sa politique de libération de l’économie fut interrompue ensuite pendant des années.

Mais Raymond Barre ne s’est pas du tout limité à l’économie. Il a exercé les fonctions de Premier ministre de la Ve République dans leur plénitude. Il a conçu son rôle comme Michel Debré, qui avait inauguré la fonction [25], et comme Georges Pompidou : le Président de la République fixe les grandes orientations du pays, le Premier ministre, aidé par le gouvernement et l’ensemble de la machine administrative, les met en œuvre, c’est-à-dire surtout qu’il réunit les moyens et réalise les conditions de toute nature nécessaires à leur exécution. Mais le Premier ministre n’est pas un simple exécutant, même au plus haut niveau, c’est le collaborateur privilégié du Président, son chef d’état-major pourrait-on dire. Les grandes orientations, que ce soit en tête-à-tête (deux fois par semaine du temps de Raymond Barre) ou en conseil restreint, font en effet l’objet d’une concertation approfondie entre le Président et le Premier ministre. Raymond Barre lui-même a défini leurs rapports :

Il faut « une très grande confiance entre le Président de la République et le Premier ministre. Il ne peut y avoir de dyarchie, les deux hommes ont une action qui à la fois se chevauche et se spécialise [26] ». Dans son intervention au Colloque consacré à Raymond Barre en juin 2009, M. Valéry Giscard d’Estaing a souligné qu’il en avait bien été ainsi, et que son Premier ministre avait été étroitement associé à toutes les grandes décisions, dans ce qui reste sans doute comme un modèle de fonctionnement de la Ve République dans sa période « classique ».

Raymond Barre, outre une capacité de travail exceptionnelle qui a frappé tout le monde, a été aidé dans sa tâche écrasante par la parfaite organisation qu’il avait mise sur pied à Matignon. L’amiral Lacoste, dans ses mémoires, souligne ce point, ainsi que la nature confiante et l’atmosphère amicale des rapports entre le Premier ministre et ses collaborateurs. Le fonctionnement du cabinet de Matignon évoque pour lui, de façon significative, « les meilleurs états-majors » qu’il avait connus [27]. Et beaucoup d’innovations furent lancées à ce moment-là, comme les réunions hebdomadaires autour du Premier ministre des principaux responsables de la politique budgétaire et économique [28]. Ou encore la création du Comité interministériel du renseignement, qui réunissait les responsables des différents services secrets ainsi que les représentants de l’Elysée, de Matignon, de la Défense, du Quai d’Orsay et de l’Intérieur. Encore timide, cette innovation rompait pourtant avec le manque à peu près total de coordination dans ce domaine qui était la règle depuis toujours, et qui a fortement contribué à beaucoup de nos désastres.

Il n’est pas possible de rappeler ici toutes les facettes de l’action gouvernementale à l’époque. Soulignons néanmoins que beaucoup de dispositifs en matière de politique de l’emploi ou de politique sociale (y compris le doublement du minimum vieillesse) ou encore de politique du logement ont évolué par la suite, mais n’ont jamais été remis en cause et forment encore aujourd’hui le cadre d’ensemble de l’action des pouvoirs publics dans ce pays. Soulignons la réforme des hôpitaux, lancée par Mme Simone Veil mais qu’il a fallu accompagner, organiser, financer. Soulignons la politique industrielle qui a soutenu le programme électro-nucléaire alors en pleine montée en puissance, la poursuite des programmes de télécommunications, de développement de l’aéronautique et du spatial, le lancement du TGV, que Raymond Barre sauva d’ailleurs très personnellement en 1977 (la première ligne Paris-Lyon fut inaugurée juste après la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing). Ces efforts avaient certes commencé avant, mais ils furent accélérés et financés désormais de façon non inflationniste. D’autre part Raymond Barre était tout à fait conscient du fait, et c’était nouveau dans un pays de tradition colbertiste et interventionniste, qu’il ne suffisait pas de s’occuper de certains secteurs considérés comme stratégiques : c’était aux conditions générales de modernisation et de développement de l’ensemble de l’économie qu’il fallait s’attacher [29]. C’était tout le sens de sa politique à long terme.

En matière universitaire, pour la première fois depuis le début des années 60, on ne se contentait plus de s’efforcer d’encadrer vaille que vaille un nombre toujours croissant d’étudiants, et le Premier ministre appuyait les efforts du ministre des Universités, notre regrettée Consoeur Alice Saunier-Séïté, pour améliorer la qualité du système et pour remettre la recherche au premier rang des préoccupations des Universités. D’autre part le rapport Fréville, suscité en 1980 par Raymond Barre, indiquait les conditions qui permettraient (ou plutôt qui permettront…) un jour aux Universités d’accomplir vraiment l’autonomie annoncée par la Loi Faure de 1968, en leur conférant une réelle autonomie financière.

On le sait moins, Raymond Barre fut également pleinement impliqué dans l’action extérieure de la France. Répétons-le, la théorie du « domaine réservé » du chef de l’État pour les affaires extérieures et la défense est trop simpliste pour rendre compte de la complexité des rapports entre l’Élysée et Matignon dans ce domaine, même s’il est vrai que depuis les débuts de la Ve République un glissement continu accroît le rôle de la Rive droite au détriment de la Rive gauche. Mais Raymond Barre siégeait au conseil de Défense, organe essentiel depuis 1958 ; il siégeait dans les nombreux conseils restreints réunis à l’Elysée ; certains organismes, comme le SGDN, relevaient du Premier ministre. Raymond Barre s’est lui-même longuement et avec beaucoup de précision expliqué sur ses rapports dans ce domaine avec le Président. On notera sa formule : « Le président, qui est le chef des armées, a ce que j’appelle le « pouvoir éminent » en matière de Défense ; l’action de concrétiser son pouvoir revient au Premier ministre et aux ministres concernés [30] ».

Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre collaborèrent dans l’ensemble facilement, tout simplement parce qu’ils se situaient tous les deux, pour les grandes options de politique étrangère, dans la ligne tracée par le Général. Cela pourra en étonner certains concernant le Président de la République de l’époque, mais l’ouverture progressive des archives le démontre de plus en plus.

En matière européenne, la grande affaire à ce moment-là était le nouveau « Conseil des chefs d’État et de gouvernement », nouvelle institution, indépendante de la structure communautaire du Traité de Rome, créée fin 1974 à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing. Le Conseil européen reprenait au fond le programme de De Gaulle en 1961 avec le plan Fouchet, qui devant l’opposition des partenaires devait échouer, comme on sait, en 1962 : lancer une Union de nature politique, prenant en main les affaires européennes de haut niveau, mais reposant sur la coopération entre les États, pas sur l’intégration communautaire. Valéry Giscard d’Estaing, fidèle à l’inspiration du Général, parlait de « confédération », et de fait le Conseil européen était d’une certaine façon un avatar du Plan Fouchet. Raymond Barre, associé à ces réflexions comme ministre du Commerce extérieur avant même de devenir Premier ministre, était tout à fait d’accord. En même temps il plaida, avec succès, pour que la Commission de Bruxelles ne fût pas mise à l’écart et ne subît pas une réduction de ses prérogatives, ce qui était incontestablement l’arrière-pensée de certains à Paris [31]. D’une part il était bien placé pour comprendre l’efficacité et la nécessité de la Commission comme organe impartial, d’autre part il fallait éviter de trop heurter les partenaires, alors que le « rapport Tindemans » de décembre 1975 préconisait une nouvelle phase de développement de la Communauté, beaucoup plus fédéraliste, comprenant une politique extérieure commune décidée à la majorité. Comme le rapport Tindemans allait trop loin pour certains partenaires, on en arriva, au Conseil européen de Londres de juin 1977, à un compromis qui sauvegardait pleinement les prérogatives de la Commission et qui assurait une coopération raisonnable et viable entre celle-ci et le Conseil européen. Ce système, entériné juridiquement par la suite par les traités de Maastricht et de Lisbonne, est celui sur lequel nous vivons encore aujourd’hui. Il correspondait pleinement, on l’a vu, aux conceptions de Raymond Barre [32].

Un autre élément des compromis passés à l’époque fut l’acceptation par Paris de l’élection du Parlement européen au suffrage universel, qui déchaîna au sein même de la majorité présidentielle une bataille politique majeure, aboutissant jusqu’au Conseil constitutionnel, bataille dont Raymond Barre eut toute sa part, engageant la responsabilité du gouvernement lors de la ratification au Parlement le 16 juin 1977 pour forcer la décision, malgré la division de la majorité [33].

Mais la question à laquelle Raymond Barre fut le plus étroitement mêlé fut bien sûr celle du SME, créé en mars 1979, l’ancêtre de l’euro, qui prolongeait ses propres propositions quand il était vice-président de la Commission. Il ne peut être question d’entrer ici dans les détails, fort techniques. Les mémoires de l’ambassadeur Henri Froment-Meurice, qui fut l’un des négociateurs français comme directeur des Affaires économiques au Quai d’Orsay, décrivent très bien le rôle personnel du Premier ministre. Il adhérait totalement au projet, poussé avec la plus grande énergie par le Président de la République, mais il était pleinement conscient des difficultés pour l’économie française ; il aurait préféré disposer de quatre ou cinq ans supplémentaires, « pour redresser, ajuster, sans récession, tout en libérant les prix industriels ». Il s’ingénia à rendre le système viable, en préconisant non pas des parités fixées de façon définitive entre les différentes monnaies, mais des parités certes stables, mais ajustables en cas de besoin, et en inventant « l’indicateur de divergence », qui devait permettre de trancher rationnellement l’éternel et très sensible débat : sont-ce en cas de tension les monnaies fortes qui doivent être réévaluées, ou les monnaies faibles qui doivent être dévaluées ?

Et enfin il fit tout son possible pour que la Grande-Bretagne entrât dans le système, à ses yeux condition de succès indispensable, avant de renoncer devant les atermoiements de Londres et de donner la priorité à l’accord avec l’Allemagne. Il se déclara alors « saturé par le Royaume-Uni », formule qui dénotait chez lui sans doute le comble de l’exaspération. Et quand le SME fut lancé en mars 1979, il était parfaitement conscient du fait qu’il nécessitait en France la poursuite des réformes sur le long terme, et la mise en place d’une convergence économique, et pas seulement monétaire, avec la RFA [34].

On notera, et ce depuis ses premières propositions de 1968, la démarche novatrice mais aussi prudente, voulant se donner du temps, de Raymond Barre, et aussi son souci de faire progresser pari passu rapprochement monétaire et convergence économique au sein de la Communauté.

Il fut également étroitement mêlé aux autres grandes initiatives économique internationales de Valéry Giscard d’Estaing, en particulier la mise en place des premiers sommets des pays industrialisés (G 7) à partir de la rencontre de Rambouillet en novembre 1975, pour laquelle Raymond Barre, pas encore Premier ministre, prépara les dossiers du côté français. Pour le Président de la République comme pour Raymond Barre, ces sommets avaient pour but de rappeler aux Américains que l’on ne pourrait pas se contenter à la longue du flottement généralisé des monnaies et qu’il faudrait d’une façon ou d’une autre revenir à des rapports monétaires plus stables. D’une façon générale, Raymond Barre se battit pour réintroduire plus d’ordre dans un système économique mondial bouleversé par « le choc Nixon » de 1971 et les deux chocs pétroliers : diminution du « prélèvement pétrolier » qu’imposaient les pays de l’OPEP grâce à la diversification des ressources et en particulier le développement du nucléaire ; poursuite, mais de manière « ordonnée », de la libéralisation du commerce mondial ; concertation entre les pays du G 7 pour lutter contre les facteurs de déséquilibres, en particulier les balances des paiements exagérément positives de pays comme le Japon… et l’Allemagne. Toutes ces politiques, outre leur intérêt intrinsèque, avaient pour but, aux yeux de Raymond Barre, de gagner le temps nécessaire pour restructurer l’économie française en maîtrisant les chocs extérieurs auxquels elle était soumise [35].

Mais Raymond Barre est impliqué dans tous les aspects de la politique extérieure. Il rencontre personnellement les chefs d’État et de gouvernement étrangers, comme le président Carter et Léonid Brejnev. Ses entretiens avec le chancelier Schmidt ont été publiés dans la collection des documents diplomatiques allemands : ils montrent que les deux hommes abordent tous les sujets, ils prouvent à eux seuls que le champ d’action du Premier ministre n’est pas limité aux questions économiques [36]. Ils prouvent également qu’à partir de 1978, devant les incertitudes croissantes dans tous les domaines de la présidence Carter, y compris dans les questions économiques et les rapports Est-Ouest, Paris et Bonn, et Raymond Barre appuie pleinement cette nouvelle orientation, commencent de plus en plus à se concerter pour prendre les grandes affaires en main au niveau européen, indépendamment de Washington [37].

En ce qui concerne les grands dossiers du moment, on voit que Raymond Barre suit la politique soviétique de façon particulièrement attentive. Il est vrai que l’expansion soviétique en Afrique et au Moyen Orient, à partir de 1975, c’est-à-dire à cause de la paralysie américaine consécutive à l’échec au Vietnam, et aussi en profitant de l’indépendance des colonies portugaise, paraît irrésistible, jusqu’à l’occupation de l’Afghanistan fin 1979. Que cette expansion ait dépassé les forces de l’URSS et ait probablement accéléré son déclin dans les années 80, est évident aujourd’hui, mais ne l’était nullement à l’époque. C’est dans ce contexte que Raymond Barre sera amené à prôner la prudence, tout à fait d’accord en cela avec le Président de la République [38].

Il ne pensait pas du tout en effet que l’URSS avait abandonné son idéologie et son programme révolutionnaires, et que la détente débouchait sur une quelconque convergence réelle entre l’Est et l’Ouest. Sa soviétologie était nuancée : l’URSS était à la fois une grande puissance avec des intérêts de type traditionnel, et « une puissance porteuse d’un projet messianique qui veut conquérir le monde [39] ». Il fallait se méfier de la seconde, mais ne pas hésiter à tenter de négocier prudemment avec la première, pour que la tension Est-Ouest de ces années-là ne dégénère pas. On sait qu’il approuva l’idée du Président de la République de rencontrer Brejnev à Varsovie en mai 1980 [40]. On sait aujourd’hui, même si l’opportunité de ce voyage reste très contestée, qu’au cours de cette rencontre Valéry Giscard d’Estaing se montra en fait, contrairement aux soupçons répandus à l’époque, ferme face à Brejnev et qu’il avertit clairement son interlocuteur soviétique des conséquences qu’allait avoir l’occupation de l’Afghanistan s’il n’y était pas mis fin, ainsi que des risques que présenterait une intervention soviétique en Pologne, dont on évoquait déjà la possibilité à cause de la crise dans laquelle s’enfonçait ce pays [41]. On sait que Raymond Barre plaidait pour la prudence dans l’appréciation portée sur les agissements soviétiques en Afrique, qu’il ne voyait pas comme des étapes dans un plan d’ensemble concerté mais comme des opportunités saisies par Moscou au coup par coup [42]. On sait qu’il préconisait le développement des relations économiques Est-Ouest, afin de développer des interdépendances (et un endettement des pays de l’Est) qui contribueraient à la longue à forcer Moscou à se montrer plus modéré [43].

Certes, la politique américaine à partir de 1981 et en fait dès 1980, beaucoup plus offensive envers l’URSS, allait imprimer à la Guerre froide dans sa dernière phase une dynamique tout à fait nouvelle, qui allait contribuer à l’écroulement du système soviétique en 1989-1990, et avec le recul la prudence française de ces années-là paraît excessive. Mais cette prudence n’était pas abandon. Les échanges entre les deux Europe permettraient de maintenir les liens avec l’Europe orientale, « nos frères de l’Est » disait Raymond Barre, et de mettre les peuples de la partie orientale du continent en mesure un jour « de faire refluer, de l’intérieur, le communisme [44] ». On sait qu’il s’intéressait très personnellement au cas de la Hongrie, victime en outre du « dépeçage » de l’empire austro-hongrois en 1919-1920 (il fut un des très rares hommes politiques français à soutenir ainsi la cause historique de la Hongrie – avec Robert Schuman…). Il contribua après 1981 à faire beaucoup pour mieux faire connaître la Hongrie dans notre pays.

Il était d’autre part partisan d’accompagner la Détente d’un effort occidental de défense, face à la progression quantitative et qualitative des forces soviétiques. Dans le cas français d’ailleurs, cet effort fut considérable à l’époque, et, outre la revalorisation de la condition militaire, les équipements des Armées furent très largement renouvelés. Rappelons d’autre part les nombreuses opérations françaises en Afrique à l’époque (celle de Kolwezi en 1978 est restée dans les mémoires) destinées à s’opposer aux tentatives de déstabilisation lancées par les alliés de l’URSS sur ce continent, sans guère de réaction américaine. Souvent les forces françaises se heurtèrent à des troupes équipées et conseillées par les Soviétiques. Le Premier ministre n’avait pas à s’en occuper directement, mais il veillait à la disponibilité des forces et le cas échéant il les expliquait et les défendait au Parlement, comme ce fut le cas pour Kolwezi, face à une attaque du parti socialiste, reprochant au gouvernement d’avoir déclenché l’opération sans consulter le Parlement [45].

On notera que ce rôle d’explication officielle, de clarification, en accord avec le Président mais pour bien préciser un message contesté ou mal compris, Raymond Barre le joua pour ce qui se trouve au cœur des responsabilités présidentielles, la dissuasion nucléaire. Je fais allusion à son discours du camp de Mailly, le 18 juin 1977 (date sans doute non laissée au hasard) qui replaçait la dissuasion dans le cadre la défense de l’intégrité du territoire national et de la participation à la sécurité des « voisins immédiats ». On en revenait ainsi au Livre blanc de 1972, après un certain flottement dans le discours au début du septennat, qui pouvait laisser penser que la France se rapprochait des doctrines nucléaires de l’OTAN, fort différentes, et se préparait à participer à la défense de l’ensemble de l’Europe occidentale. On remarquera, et là le Premier ministre était tout à fait dans son rôle, que les forces françaises telles qu’elles étaient à l’époque ne pouvaient pas appliquer une autre doctrine que celle que rappelait Raymond Barre : elles n’avaient tout simplement pas l’allonge ni les moyens nécessaires pour envisager d’adopter la stratégie plus complexe de l’Alliance atlantique, avec une longue phase conventionnelle et loin en avant vers le rideau de fer[46].

On pourrait citer également l’article doctrinal, « La politique de défense de la France », paru dans la revue Défense Nationale en novembre 1980. Raymond Barre y indiquait une inflexion de la stratégie de dissuasion nucléaire, qui ne viserait plus uniquement les villes de l’adversaire mais également son économie. Cette addition, considérable dans le discours ritualisé de la dissuasion, correspondait au fait que l’accroissement des forces nucléaires françaises permettait d’envisager des options de frappe plus nombreuses et plus adaptées aux différents cas de figure possibles [47]. Comme on le voit, le Premier ministre était pleinement associé à l’élaboration constante de la politique de défense, y compris le concept stratégique nucléaire et la politique déclaratoire qui l’accompagnait.

Mais bien entendu cette action extérieure était menée dans le cadre de la politique d’indépendance nationale de la Ve République, comme le rappela régulièrement Raymond Barre :

« La France a besoin d’une politique qui lui soit propre, c’est-à-dire d’une politique allemande et d’une politique russe. Elle ne peut s’accommoder à cet égard de la politique des autres, de la politique anglaise avant 1939, de la politique des États-Unis depuis 1945 [48] ».

La même maxime s’appliquait pour l’autre grand dossier du moment, le Moyen-Orient. La politique française de l’époque a été très critiquée, et accusée d’être déséquilibrée en faveur des pays arabes et des Palestiniens et au détriment d’Israël. Elle a été déterminée par trois considérations, d’ailleurs dans le prolongement de la politique du général De Gaulle et de Georges Pompidou : la conviction qu’une solution pour le Moyen-Orient devrait être « globale », et tenir compte des « droits des Palestiniens » ; le souci de se rapprocher des pays arabes producteurs de pétrole pour assurer l’approvisionnement de la France [49] ; et, ceci est moins connu, la volonté de ne pas laisser les Etats-Unis établir une influence dominante au Moyen-Orient [50].

C’est ainsi que s’explique le fameux communiqué critique du gouvernement français après la signature des accords de Camp David entre Israël et l’Égypte, en septembre 1978, reprochant à ceux-ci de ne pas représenter une « solution globale ». Certes, la suite a montré que cette critique n’était pas sans fondement, mais force est de constater que les responsables des pays arabes les plus représentatifs ne cachèrent pas au gouvernement français qu’ils n’en demandaient pas tant, et que ce communiqué grinçant ne leur facilitait pas les choses.

Ces tensions se traduisirent également en politique intérieure française. C’est dans cette atmosphère qu’eut lieu le 3 octobre 1980 l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, que l’on attribua d’ailleurs dans un premier temps à l’extrême-droite, avant de comprendre qu’il était le fait de terroristes du Moyen-Orient. Le très maladroit communiqué du Premier ministre à cette occasion suscita, tout le monde s’en souvient, de vives réactions et même des accusations d’antisémitisme. Raymond Aron fit justice de ces accusations dont seuls, écrit-il, « l’excès des passions et le désordre des esprits pouvaient excuser la bassesse [51] ». Raymond Barre lui-même a toujours été convaincu par la suite que cette affaire avait été exploitée contre la politique du gouvernement au Moyen-Orient, et aussi à des fins de politique intérieure. Plus profondément, avec le recul, force est de constater (Georges Pompidou avait rencontré exactement le même problème) que le discours républicain classique, ne voulant voir que des citoyens sans distinction d’origine et ne prenant pas en compte la spécificité juive, ainsi que le poids tragique de l’histoire récente, était de moins en moins bien compris [52]. C’était le début d’un changement de génération.

 

L’homme politique

 

Au-delà de son adhésion profonde, on l’a vu, au gaullisme, Raymond Barre n’arriva à la politique, dans le sens habituel du terme, qu’une fois Premier ministre. Il ne fut jamais d’ailleurs membre d’un parti politique. Il pensait probablement au départ son rôle comme celui d’un grand commis chargé de redresser le pays, alors que les affaires proprement politiques seraient conduites par l’Élysée. Mais il fut plongé dans la politique dès 1977, avec l’affaire de l’élection du maire de Paris, qui comme on le sait opposa Jacques Chirac à l’Élysée, et de l’avis général il prit une grande part dans la victoire de la majorité lors des élections législatives de 1978. Visiblement il prenait goût à l’action politique de terrain, sans d’ailleurs faire la moindre concession à la démagogie. Et son débat télévisé avec François Mitterrand en mai 1977, au cours duquel il donna l’impression de franchement s’amuser, révéla aux Français un redoutable debater [53].

N’oublions pas qu’il dut affronter la Gauche unie de l’époque, contre laquelle certaines batailles, comme celle autour de la loi « Sécurité et Liberté », présentée en 1980 par le garde des Sceaux Alain Peyrefitte, son prédécesseur dans cette Académie, furent très rudes [54]. Raymond Barre soutint à fond « Sécurité et Liberté », car il était convaincu que depuis 1945 l’évolution de la législation et du système judiciaire, à cause d’une approche trop exclusivement sociologique de la délinquance, marquait une dérive dangereuse. Mais les combats entre les différentes composantes de la majorité présidentielle de l’époque furent tout aussi rudes. Raymond Barre dut utiliser 14 fois l’article 49-3, en fait pas contre l’opposition mais contre la partie gaulliste de la majorité [55]. Raymond Barre garda par la suite un vif souvenir de ces affrontements [56].

Il fut par la suite candidat à l’élection présidentielle de 1988. Avec 16 % des voix, il ne put participer au second tour. Les raisons de son échec ont fait l’objet de nombreuses analyses, mais des observateurs pénétrants se sont demandé si, au fond de lui-même, il avait vraiment voulu se battre à fond pour l’emporter. Lui-même a reconnu par la suite que non [57].

En revanche il entama, pourrait-on dire, une nouvelle carrière politique comme député de Lyon de 1981 à 2002, et maire de cette ville de 1995 à 2001. On pourrait parler à cette occasion, comme Goethe, d’« affinité élective » entre Raymond Barre et les Lyonnais, et ce furent les amicales sollicitations de ses électeurs qui l’amenèrent à accepter de se porter candidat à la mairie, ce à quoi il n’avait pas songé d’emblée. On sait l’œuvre considérable qu’il accomplit ensuite pour cette ville et pour la région Rhône-Alpes dans son ensemble [58]. Il était d’ailleurs partisan de poursuivre très loin la décentralisation, jusqu’à « conférer aux institutions régionales un pouvoir normatif leur permettant d’adapter les textes réglementaires à leurs problèmes spécifiques ». Il était sûr que « reconnaître et encourager la diversité de l’État ne remettrait nullement en cause l’unité nationale [59] ».

La carrière d’homme public de Raymond Barre pose un problème politico-psychologique particulier : certes, ses sondages n’ont souvent pas été bons, dans l’ensemble, pendant son temps à Matignon, surtout d’ailleurs en 1980, sous l’effet du deuxième choc pétrolier. Mais malgré cette période difficile pour l’économie française, un homme inconnu du grand public au départ a construit un socle de 30 à 40 % d’opinions favorables, qui n’a jamais été remis en cause par la suite. Et surtout sa cote de confiance a toujours été supérieure, souvent de près de dix points, à sa cote de satisfaction : en d’autres termes beaucoup de Français qui n’aimaient pas sa politique, faisaient confiance à l’homme [60]. D’où peut-être le succès, qui l’étonnait lui-même, du slogan de la campagne législative de 1978 : « Barre confiance ». N’est-ce pas ce qu’exprimait le titre que lui décernait la vox populi à l’époque, « Monsieur Barre », que reprit d’ailleurs Henri Amouroux pour son excellente biographie, et qu’un seul autre homme politique, son lointain prédécesseur au même fauteuil n° 1 de la section Histoire et géographie de notre Académie, Adolphe Thiers, se vit conférer ?

En tout cas, inspirer plus de confiance que de satisfaction, dans une démocratie, en temps de crise, alors que l’on se refuse à toute démagogie, n’est-ce pas là la marque d’un homme d’État ?

 

Vers l’avenir

 

Bien entendu, le bilan a été et sera discuté. Parfois des positions peut-être justifiées en théorie n’étaient probablement pas tenables politiquement. La France pouvait-elle faire l’économie d’une dévaluation après le choc de 1968 ? Beaucoup en doutent [61]. Pouvait-on à la longue empêcher la Grande-Bretagne d’entrer dans le Marché commun ? Dès son arrivée à Matignon en 1962, Georges Pompidou, tout en ne se faisant aucune illusion sur les problèmes que provoquerait l’entrée de l’Angleterre, était convaincu qu’elle pourrait sinon bloquer la politique européenne de la France de l’extérieur de la Communauté, en agissant sur les partenaires, et le Général lui-même était parvenu à la même conclusion au début de 1969 [62].

D’autre part sa vision de l’avenir de la construction européenne était peut-être trop marquée par l’expérience des années 60 et 70. Si sa proposition selon laquelle jamais un État ne se verrait contraint d’accepter une décision européenne remettant en cause ses intérêts vitaux, a sans doute été confirmée dans la pratique, sa conviction selon laquelle l’Union européenne ne serait jamais qu’une confédération et en resterait définitivement au compromis de Luxembourg de 1966 était peut-être excessive. En particulier les autres partenaires n’ont jamais accepté de parler d’un « compromis de Luxembourg », tout au plus d’un gentlemen’s agreement, et d’autre part celui-ci n’a pas survécu au traité de Maastricht et encore moins à celui de Lisbonne, même s’il reste vrai que la bifurcation définitive vers le fédéralisme n’a pas encore eu lieu.

Peut-être d’autre part Raymond Barre a-t-il sous-estimé la force normative et intégrationniste du droit communautaire, tel que la Cour de Luxembourg en a établi la jurisprudence et favorisé le développement ? Il est vrai qu’aucun autre pays européen n’est allé aussi loin que la France dans la reconnaissance de la supériorité du droit communautaire sur le droit interne, et même sur les normes constitutionnelles, et que l’évolution française dans ce sens n’était pas prévisible à l’époque [63].

En ce qui concerne son action à Matignon, Raymond Barre regrettait lui-même de ne pas avoir pu entamer la réforme de la Sécurité sociale, à ses yeux essentielle [64]. D’autre part il se produisit un phénomène qui allait à l’encontre de toute sa politique, et qui entraîna de graves conséquences. Alors que dans tous les autres pays occidentaux ce furent les salariés qui firent les frais des restructurations nécessaires par une baisse significative de leur part dans la valeur ajoutée des entreprises, en France ce fut le contraire : ce furent les entreprises qui virent leur part diminuer, avec les conséquences que l’on imagine pour l’investissement. Mais le fait qu’à l’époque les salariés aient eu l’impression exactement inverse démontre à quel point la société française, depuis 1968, était difficile à gérer : Raymond Barre a dû tenir compte des urgences, comme la crise de la sidérurgie, des pressions syndicales, sans doute d’arbitrages complexes au sein du gouvernement et avec l’Élysée liés au calendrier électoral, et n’a pas pu mener à fond la politique qu’il proclamait [65]. D’autre part il est clair que le patronat, échaudé par la crise de 1968, a acheté la paix sociale. Et la vraie question n’est-elle pas celle que notre Secrétaire perpétuel, M. Michel Albert, a posée dans Le pari français en 1985 : pouvait-on faire mieux ? Sans doute non.

Enfin la France a beaucoup changé depuis 1981, dans sa population, dans sa société, ainsi que dans son environnement international. L’évolution de la pratique de la Constitution, avec trois cohabitations, et de sa lettre, avec l’introduction du quinquennat, a profondément modifié les équilibres de la Ve République, ce que regrettait Raymond Barre [66]. D’autre part les moyens d’action dont dispose le gouvernement pour mener une politique économique et industrielle sont désormais beaucoup plus réduits qu’à l’époque, tandis que les ressorts de l’opinion publique ont beaucoup changé. Bien des instruments utilisés par Raymond Barre en 1976-1981 ne sont plus disponibles aujourd’hui, ou ont été profondément modifiés.

Mais cela n’enlève rien au fait que son passage à Matignon, dans le prolongement de ses activités antérieures, a marqué une étape essentielle dans le processus de modernisation de la France après 1945. Et cela n’enlève rien au fait que Raymond Barre a continué après 1981 à œuvrer au progrès du pays et à son adaptation à un monde en plein bouleversement. On sait peu que dès sa création en 1969 Raymond Barre a participé régulièrement au Symposium de Davos, qu’il a présidé en 1983, 1984, 1985. De même il a adhéré à la Trilatérale, association créée en 1973 pour réunir des personnalités dirigeantes, publiques et privées, d’Amérique du Nord, d’Europe et du Japon, à un moment où le monde entrait dans ce que l’on appelle la mondialisation, et dont Raymond Barre a vu tout de suite l’importance, ainsi que la nécessité de l’encadrer. Des folliculaires d’extrême-droite, qui pendant la guerre avaient pratiqué un anti-sémitisme actif et lui bien réel, accusèrent Raymond Barre de s’être mis au service de la « finance internationale », transparent euphémisme. Au cours d’une émission de télévision, l’Heure de vérité, en décembre 1985, il fut interrogé sur sa participation à une réunion de la Trilatérale à Paris, trois mois auparavant. Sa réponse vigoureuse nous donne peut-être l’une des clés de son caractère « carré » : « Devant la bassesse et la stupidité, il n’y a qu’une attitude qui soit possible, c’est la provocation [67] ».

Dès 1985, dans un long article « Emploi et chômage aux États-Unis et en Europe, 1975-1985 », il écrivait ces lignes prophétiques :

« L’Europe occidentale devra dans l’avenir s’habituer à vivre avec des taux de chômage plus élevés que ceux qu’elle a connus pendant plus de vingt ans. Plus que du choix d’une politique de croissance à tout prix, le niveau du taux de chômage dans les pays européens dépendra de l’adaptation des structures productives aux nouvelles conditions de la compétition internationale, d’un accroissement de la flexibilité du marché du travail et des conditions de l’emploi, enfin, et surtout, d’un effort individuel et collectif intense pour accroître la compétitivité de l’économie [68] ».

Raymond Barre ne se faisait aucune illusion sur la brutalité du nouvel univers mondialisé et il était tout à fait conscient des conséquences sociales de la mondialisation. À la différence de tant de responsables (avant du moins la crise qui a commencé en 2008) il ne concevait pas la mondialisation, de façon trop optimiste, comme exclusivement positive pour tout le monde. « Quels que soient les artifices de langage qu’utiliseront nos compatriotes, déclara-t-il en 2007, le monde, depuis la chute du bloc soviétique, évolue vers l’économie libérale d’entreprise et de marché. La France devra bien y passer. Plus nous attendrons, plus ce sera pénible à supporter lorsque le règlement final se produira ». Il aurait sans doute interprété la crise actuelle non pas comme une remise en cause de la mondialisation, mais comme l’annonce de son accélération et de son durcissement. Il en concluait qu’il n’y avait pas pour la France « d’autre politique que d’être une nation solide » et de continuer à participer « à la construction pas à pas d’une Union européenne puissante [69] ».

Une France fidèle à elle-même et à sa civilisation mais se réformant dans tous les domaines, s’adaptant à son temps, pour poursuivre sa carrière historique, au sein d’une Europe en construction et dans un monde en révolution, tel est le programme qu’il aura martelé jusqu’au bout, au soir d’une vie marquée par la cohérence profonde chez lui de l’homme privé, de l’universitaire, et de l’homme public [70].

 


[1] Le Débat, n° 26, septembre 1983

[2] Ibid. Cf. aussi Henri Amouroux, Monsieur Barre, Robert Laffont, 1986, p. 29

[3] Raymond Barre, L’expérience du pouvoir. Conversations avec Jean Bothorel, Fayard, 2007, p. 51

[4] Le Débat, n¡ 26, septembre 1983, pp. 18-19

[5] Conversations avec Jean Bothorel, p. 51

[6] Le Débat

[7] Archives Georges-Henri Soutou

[8] Amouroux, pp. 184-185

[9] Amouroux, p. 215

[10] Cité par Bothorel, p. 8

[11] Bothorel, pp. 57-68

[12] Guillaume Guindey, Mythes et réalités de la crise monétaire internationale, Paris, J. Delmas, 1973

[13] Bothorel, pp. 56-65

[14] Georges-Henri Soutou, « L’attitude de Georges Pompidou face à l’Allemagne », in Georges Pompidou et l’Europe, Complexe, 1995, et « Le Président Pompidou et les relations entre les États-Unis et l’Europe », Journal of European Integration History/Revue d’Histoire de l’intégration européenne, 2000, volume 6, n° 2

[15] On attend la publication de la thèse de M. Amaury Poilloue de Saint-Périer, soutenue le 18 juin 2008, devant l’Université de Paris IV : « Valéry Giscard d’Estaing, la France et l’Europe monétaire de 1974 à 1981. La persévérance récompensée ».

[16] Bothorel, pp. 298 ss

[17] Amouroux, pp. 140-143

[18] Raymond Barre, Réflexions pour demain, pp. 338 ss

[19] Commentaire, n° 35, automne 1986

[20] Raymond Barre, Au tournant du siècle. Principes et objectifs de politique étrangère, Paris, Plon, 1988, pp. 141 ss

[21] Commentaire, n° 85, printemps 1999

[22] Cf. Raymond Barre, Une politique pour l’avenir, 1982

[23] Cf. le jugement nuancé de Michel Albert dans son livre de 1985, Le pari français.

[24] Pour tout ce passage, cf. l’interview de Raymond Barre par François Furet dans Le Débat, et l’étude de Jean-Charles Asselain, « La politique économique et financière », à paraître avec les Actes du Colloque « Raymond Barre. Un homme singulier dans la politique française ».

[25] Georges-Henri Soutou, « Michel Debré : une vision mondiale pour la France », in Michel Debré Premier ministre (1959-1962), sous la direction de Serge Bernstein, Pierre Milza, Jean-François Sirinelli, Paris, PUF, 2005

[26] Le Débat, page 40

[27] Amiral Lacoste, Un amiral au secret, Flammarion, 1997, pp. 106-112

[28] Bothorel, p. 77

[29] Le Débat, p. 23

[30] Bothorel, p. 201

[31] Georges-Henri Soutou, « Les présidents Charles De Gaulle et Georges Pompidou et les débuts de la coopération politique européenne : du Plan Fouchet au Plan Fouchet light », Relations internationales, n°140, octobre-décembre 2009, et Georges-Henri Soutou, « Außenpolitische Zusammenarbeit aus französischer Sicht unter den Präsidenten Charles De Gaulle und Georges Pompidou“, in Rechtliche und politische Koordinierung der Außenbeziehungen der Europäischen Gemeinschaften, 1951-1992, Rolf Ahmann, Reiner Schulze et Christian Walter éds., Münster, sous presse.

[32] Pour tout ce passage, cf. Henri Froment-Meurice, Vu du Quai, Fayard, 1998, pp. 451-457, et Pierre Gerbet, La construction de l’Europe, Imprimerie Nationale, 1999, pp. 387-391

[33] Amouroux, pp. 352-354

[34] Froment-Meurice, op. cit., pp. 474-483

[35] Ibid., 484-493

[36] Comme l’entretien du 20 octobre 1977, Akten zur Auswärtigen Politik der Bundesrepublik Deutschland, 1977, document n° 298, et celui du 6 février 1978, ibid., 1978, n° 32, ou encore celui du 1er octobre 1979, ibid., 1979, n° 284.

[37] Georges-Henri Soutou, « L’anneau et les deux triangles : les rapports franco-allemands dans la politique européenne et mondiale de 1974 à 1981 », in Les années Giscard. Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe 1974-1981, sous la direction de Serge Berstein et Jean-François Sirinelli, Paris, Armand Colin, 2006.

[38] Ibid.

[39] Le Débat, p. 47.

[40] Récit de M. Valéry Giscard d’Estaing lors du Colloque Barre de juin 2009.

[41] Henri Froment-Meurice, op. cit., et Georges-Henri Soutou, « Valéry Giscard d’Estaing et un château en Pologne », à paraître.

[42] C’est un grand sujet de débat aujourd’hui encore entre historiens. Cf. Odd Arne Westad, The Global Cold War. Third World Interventions and the Making of our Time, Cambridge UP, 2005, et Piero Gleisejes, Conflicting Missions: Havana, Washington and Africa, 1959-1976, University of Carolina Press, 2002.

[43] Entretien avec Helmut Schmidt du 20 octobre 1977, déjà cité, et Raymond Barre, Au tournant du siècle. Principes et objectifs de politique étrangère, Plon, 1988, pp. 29 ss.

[44] Raymond Barre, Au tournant du siècle, Plon, 1988, p. 34.

[45] Bothorel, p. 202.

[46] Georges-Henri Soutou, L’Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Fayard, 1996, p. 364.

[47] David S.Yost, « French Nuclear Targeting », in Strategic Nuclear Targeting, éd. par Desmond Ball et Jeffrey Richelson, Cornell University, 1986.

[48] Le Débat, p. 43

[49] Raymond Barre a longuement expliqué sa politique pétrolière au chancelier Schmidt dans un très intéressant entretien, le 1er juin 1979, Akten zur Auswärtigen Politik der Bundesrepublik Deutschland, 1979, n° 157.

[50] Sur ce point, le président était encore plus déterminé sans doute que son premier ministre : cf. Georges-Henri Soutou, « Staatspräsident Valéry Giscard d’Estaing und die Vereinigten Staaten », Aussenpolitik und Staatsräson. Festschrift für Christian Hacke zum 65. Geburtstag, Volker Kronenberg, Jana Puglierin, Patrick Keller éds., Baden-Baden, Nomos, 2008.

[51] L’Express, 11-17 octobre 1980, republié dans Raymond Aron, De Giscard à Mitterrand, 1977-1983, Editions de Fallois, 2005, p. 356.

[52] Dans une interview en mai 1983, Raymond Barre déclara qu’il fallait, dans les établissements scolaires, « enseigner le patrimoine moral de la civilisation occidentale, les grandes œuvres grecques, chrétiennes et philosophiques qui permettent de former et d’éclairer la conscience morale » (Amouroux, p. 178). C’est un langage qui ne passerait plus aujourd’hui.

[53] Amouroux, pp. 350 ss.

[54] Il le rappela dans la Notice consacrée à son prédécesseur, Institut de France, 2002, n° 6.

[55] Amouroux, p. 288.

[56] La revue Commentaire a rappelé certaines citations énergiques sur ce thème, par exemple dans son numéro 90, été 2000, p. 439, et son numéro 98, été 2002, p. 292.

[57] Témoignage de Jacques Bille au Colloque Barre de juin 2009.

[58] Bothorel, pp. 237 ss.

[59] Bothorel, pp. 289-290.

[60] Note de Jacques Bille, dans Raymond Barre, L’expérience du pouvoir. Conversations avec Jean Bothorel, Fayard, 2007, pp. 339-340.

[61] Georges Pompidou face à la mutation économique de l’Occident 1969-1974, sous la direction d’Eric Bussière, Paris, PUF, 2003.

[62] Georges-Henri Soutou, « Jean-Marie Soutou (1912-2003) : un diplomate atypique face à la construction européenne », in Construire l’Europe. Mélanges en hommage à Pierre du Bois, sous la direction d’André Liebich et Basil Germond, PUF, 2008.

[63] Pour l’interprétation constitutionnelle et juridique allemande, beaucoup plus réservée que la nôtre par rapport à la supériorité des normes européennes sur la législation et la constitution nationales, cf. Christian Hillgruber, « Die besseren Europäer. Karlsruhe hat nur das Grundgesetz ernst genommen“, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 9 septembre 2009, et Klaus F. Gäditz et Christian Hillgruber, « Volkssouveränität und Demokratie ernst genommen. – Zum Lissabon-Urteil des BVerfG », Juristenzeitung 2009, pp. 872-881.

[64] Bothorel, pp. 152-153.

[65] Rapport de Jean-Charles Asselain au Colloque Barre, déjà cité.

[66] Bothorel, pp. 269 ss.

[67] Amouroux, p. 160 ss.

[68] Commentaire, n° 31, automne 1985. Voir également « La crise des politiques économiques et sociales et l’avenir des démocraties », Commentaire, n° 25, printemps 1984.

[69] Bothorel, pp. 303, 310-311.

[70] Cf. les deux derniers chapitres de son livre d’entretiens avec Jean Bothorel, « Les leçons de l’expérience » et « Sur l’état de la France et du monde ».