Migration et environnement

séance du lundi 5 mars 2012

par M. Jacques Véron,
Directeur de recherche à l’INED

 

 

La dynamique d’une population peut s’analyser sous l’angle de la croissance démographique ou de l’évolution de sa répartition spatiale. Les travaux portant sur la relation entre démographie et écologie ont largement privilégié l’aspect augmentation de la population, en raison d’accélérations de la croissance démographique qui ont conduit à s’interroger sur la possibilité, pour la terre, de non seulement nourrir 7, 8, 9, 10 milliards d’êtres humains mais aussi de leur permettre de vivre dans des conditions décentes. Et ceci sans préjudice environnemental irréversible.

Mais la problématique du réchauffement climatique et son effet prévisible sur le niveau des océans ont conduit à une large prise de conscience de l’importance du lien entre migration et environnement.

 

Populations, milieu et environnement

 

La localisation et la croissance des populations, au cours de l’histoire, se sont largement faites en fonction de la spécificité des différents milieux. Les populations se sont installées et ont prospéré dans les zones qui leur paraissaient les plus favorables, en raison principalement de la fertilité des terres. A l’inverse, les contraintes du milieu, lorsqu’elles étaient défavorables, ont pu contenir la croissance démographique. C’est en ce sens que Malthus a élaboré ce qui est devenu dans la littérature son « théorème sombre » d’une course de vitesse impitoyable entre population et subsistances, condamnant les habitants de la planète à se maintenir indéfiniment au niveau du minimum de subsistances.

L’urbanisation du monde fut une transformation radicale du milieu dans lequel les populations vivaient ; elle continue de l’être. Associée à des modes de vie longtemps spécifiques, telle qu’une grande mobilité au quotidien du fait de l’étalement urbain, l’urbanisation affecte en profondeur la relation entre population et environnement, entre autres par la consommation d’espace et d’énergie qu’elle induit. Cette urbanisation fut elle-même initialement permise par une transformation radicale de la relation des êtres humains à leur environnement, avec le passage dans les temps anciens de la chasse et de la cueillette à une agriculture organisée et plus récemment un exode rural qui a bouleversé la relation de l’homme à la nature.

Depuis le milieu du XXe siècle, les évolutions démographiques, économiques et techniques ont conduit à de profondes transformations de l’environnement (déforestation, pollution, etc.). Elles ont parallèlement accru la vulnérabilité de certaines populations, avec des risques parfois mal connus mais néanmoins réels pour leur survie même. Les transformations de l’environnement, actuelles ou prévisibles, sont de diverses natures. Elles peuvent prendre la forme de chocs brutaux, comme des tremblements de terre ou des tsunamis. Les changements peuvent être tendanciels, le réchauffement climatique étant à l’origine d’une montée progressive du niveau des mers. Les transformations peuvent être réversibles ou ne pas l’être. Des inondations sont des catastrophes naturelles en principe en partie réversibles (en dépit des importants dégâts qui peuvent avoir été provoqués). Une sécheresse peut l’être moins. En cas d’accident nucléaire, il n’y a guère de réversibilité (à l’échelle de temps humaine).

Sur ce que certains, comme Gildas Simon (2008), appellent « la planète migratoire », la mondialisation est devenue inséparable d’une très forte mobilité des populations, qu’il s’agisse de migrations de longue durée, susceptibles de devenir « définitives » ou de déplacements très temporaires, dans le cadre de voyages professionnels ou touristiques. La mobilité est, selon les cas, nationale ou internationale. Le nombre de migrants internationaux est aujourd’hui estimé à 214 millions (ONU, 2012). Mais il ne s’agit là que des personnes vivant dans un pays différent de leur pays de naissance, ce qui conduit en réalité à une importante sous-évaluation de la migration internationale. La mobilité est aussi interne aux pays. Elle prend largement la forme d’un exode rural mais pas toujours. Des événements climatiques peuvent ainsi conduire des populations à fuir leur zone d’origine, comme cela a été le cas récemment pour celles vivant dans la Corne de l’Afrique, sans que les personnes déplacées cherchent à s’installer en milieu urbain.

Les migrations peuvent en principe être politiques (réfugiés à une échelle internationale, déplacements de population imposés par l’état à l’échelle de pays), économiques (dégradation des conditions de vie en milieu agricole, espoir d’un salaire supérieur en ville) ou environnementales (conditions locales s’étant provisoirement ou durablement dégradées à tel point que la vie sur place est devenue impossible). Elles peuvent être analysées comme « une réponse » à des changements de l’environnement, en prenant ce terme dans un sens très large (économique et social ainsi que physique). Elles peuvent être organisées : après la réunification du pays le gouvernement du Vietnam mit en place des programmes de développement des « Nouvelles zones économiques », fondés sur la migration de populations rurales, afin de défricher et de mettre en culture des terres jusque là inexploitées.

 

La mobilité géographique comme réponse à des changements environnementaux

 

Une question classique, mais qui reste d’importance, de la « démographie écologique » peut- être formulée ainsi : « dans quelle mesure la migration est-elle une cause des changements environnementaux et dans quelle mesure en est-elle une conséquence ? ». Bien entendu la migration est à la fois les deux, car nous sommes en présence d’un système d’interactions.

Quelques situations historiques méritent d’être rappelées, car elles illustrent le rôle de la mobilité dans les ajustements entre population et subsistances. Ainsi, André Etchelecou [1991] a montré, dans le cas de quatre vallées pyrénéennes avant la Révolution française, comment se maintenait l’équilibre d’un « système socio-spatial » restreint. Le territoire sur lequel vivaient ces populations, la montagne, imposait de fortes contraintes et la perpétuation du patrimoine exigeait que l’individu se soumette à l’impératif familial. Le contrôle social était permanent mais indépendant de tout pouvoir extérieur. L’indivision de la propriété familiale était la condition du maintien du patrimoine familial. L’impératif communautaire liait tout ce qui concernait l’individu à la stratégie collective de survie : « le type de famille, l’héritage, la transmission du pouvoir parental, le mariage, les règles de propriété et d’usage de l’espace, les modalités de prise de décision collectives, le contrôle social […] », tout était orienté vers une constance de l’effectif de la population. Le mécanisme fondamental de régulation reposait sur «les possibilités de mariage» (forte intensité du célibat, âge au mariage tardif) et sur l’émigration des individus apparaissant comme étant « en surnombre ».

Le lien entre migration et environnement peut s’observer à l’occasion d’une crise, comme ce fut le cas en Irlande au XIXe siècle. A partir de l’été 1845, et pendant une dizaine d’années, l’Irlande ne connaît aucune récolte normale de pommes de terre, nourriture essentielle de la population. Au cours de cet été 1845, un champignon détruit non seulement des plants mais aussi des pommes de terre déjà ramassées, bien qu’elles semblent encore saines : de 30 à 40 % de la récolte est perdue. Les agriculteurs se mettent alors à puiser dans les réserves. L’année suivante une grande partie de la récolte est à nouveau détruite. L’année 1847 est clémente mais beaucoup d’Irlandais n’ont alors pas planté de pommes de terre, de peur d’une nouvelle attaque de la maladie, si bien que la récolte n’est que de 10 % de celle de l’année 1844. Ce répit redonne confiance à la population, mais la maladie de la pomme de terre fait son retour en 1848 et les récoltes de 1849 et du début des années 1850 ne représentent que la moitié de celles de 1844. Un premier effet de la crise de la pomme de terre est l’augmentation de la mortalité : selon les estimations en cours, entre 1,1 et 1,5 million de personnes seraient alors mortes de faim ou de maladies liées à la famine. Le second effet de la crise est une intensification de la mobilité : quelque 2 millions d’Irlandais, soit un quart de la population de l’île avant la famine, quittent le territoire national. Les trois quarts de ces émigrants se rendent aux Etats-Unis, tandis que les autres vont au Canada, en Grande Bretagne, en Australie, etc.

La mobilité peut être encouragée par les gouvernants pour lutter contre des déséquilibres démographiques. Ce fut en particulier le cas en Indonésie, avec le programme de « transmigrations ». Dès le tout début du XXe siècle le gouvernement colonial néerlandais s’était préoccupé de la population de Java, jugée excessive, ce qui entraînait une « paupérisation » de l’île : des Javanais devaient par conséquent migrer vers d’autres îles. Le gouvernement d’alors subventionna la migration de familles, espérant enclencher une migration spontanée. Le récit suivant permet de se rendre compte des modalités concrètes de cette politique migratoire : « en 1905, Heitjing [assistant-résident] envoya un groupe de 155 familles de Kedu (Java-Centre) à Gedong Tatan (province de Lampung à Sumatra). Là ils fondèrent le village de Bagalen, premier village de la Kolonisatie. Quatre autres villages virent le jour entre 1906 et 1911. Chaque famille reçut 70 ares de rizière et 30 ares de jardin. Transport, matériaux de construction et aide alimentaire (pendant deux ans) étaient pris en charge par le projet. » Ce programme fut un échec : entre 1905 et 1941, quelque 200 000 personnes migrèrent alors que, dans le même temps, la population de Java augmentait de 19 millions d’habitants. Lorsque Suharto arriva au pouvoir, le gouvernement voulut accroître la production de riz de 50 % en 5 ans par deux leviers : « l’intensification de la riziculture, grâce à la Révolution verte » et « l’extension des surfaces cultivées, grâce à la transmigration. » Le plan quinquennal de 1979-1984 eut pour objectif le déplacement de 500 000 familles (représentant environ 2 millions de personnes) et celui de 1984-1989 de 750 000 familles. Mais la transmigration échoua « comme outil de rééquilibrage démographique » : à Java, Madura et Bali, représentant 7 % du territoire indonésien, se concentrait plus de 60 % de la population de l’archipel et les densités étaient, dans ces îles, particulièrement élevées. L’intensité des flux migratoires concernant Java, au cours de la période 1975-1980, montre l’effet limité du programme  de transmigration : il y eut 377 000 « transmigrants » et 730 000  migrants spontanés ; l’émigration totale en provenance de Java fut donc de 1 107 000 personnes ; mais 509 000 personnes allèrent s’installer à Java dans cette même période, l’émigration nette ne fut que de 598 000 personnes.

 

Temps et espace : les densités de population en question

 

Les densités de population sont, dans certains pays d’Asie, depuis longtemps déjà élevées. Pierre Gourou s’inquiétait il y a plus d’un demi-siècle de la forte densité de population dans le delta du Fleuve rouge, au Vietnam, et les estimaient déjà non viables. Pourtant elles se sont fortement accrues depuis dans cette zone : sur la période 1930-1998, le taux de croissance démographique est de l’ordre de 1 % et la densité de population de 950 habitants au km2 à la fin des années 1990, ce qui montre au passage que les effets démo-écologiques ne sont nullement mécaniques. Une forte densité de population peut conduire à une émigration, mais pas nécessairement. La très forte densité de la population rwandaise, à l’origine de tensions liées au partage ou à l’utilisation des terres, a été accusée d’avoir joué un rôle dans le conflit entre Hutu et Tutsi de 1994. Mais elle n’a pas été à l’origine d’une importante émigration, avant que le conflit n’éclate.

La distinction entre une émigration qui serait proprement économique et une autre, de nature écologique, n’est pas aisée à établir. En Inde, dans l’état du Kerala, où la densité de population s’est très fortement accrue depuis un siècle, les terres sont devenues rares, mais l’émigration vers les pays du Golfe qui s’est mise en place ne peut pour autant être qualifiée d’écologique. D’autant plus que les installations à l’étranger sont provisoires et que les migrants reviennent par la suite chez eux (et augmentent alors la pression sur les terres par la construction d’habitations parfois très spacieuses).

 

Cartes des densités de population à l’échelle des états de l’Inde en 2011

 

Accroissement de la densité de la population indienne (1901-2011)
Année de recensement
Densité de population
1901
77
1911
82
1921
81
1931
90
1941
103
1951
117
1961
142
1971
177
1981
216
1991
267
2001
325
2011
382

 

Dans le modèle boserupien, l’accroissement des densités de population est facteur de progrès agricole, ce qui a conduit à présenter cette économiste danoise comme un auteur résolument « antimalthusien ». Mais quand des niveaux très élevés sont atteints les marges de manœuvres disparaissent. L’effet de la pression démographique sur les modalités de gestion des terres a été bien mis en évidence par Valérie Golaz (2009), dans le cas des hauts plateaux du Kenya (région de Magenche). Ces terres très majoritairement peuplées par les Gusii sont parmi les plus fertiles du pays, mais la croissance démographique et l’augmentation des densités qui en a résulté (avec 958 habitants au km2 en 1999) a réduit la taille des exploitations. La migration et la location de terres Maasaï voisines ont permis aux populations de maintenir leur façon de vivre, les terres Maasaï étant consacrées aux cultures vivrières et les terres Gusii aux cultures de rente (thé, café). Mais les conflits des années 1990 entre Maasaï et Gusii ont pu faire perdre à ces derniers des terres achetées en bonne et due forme dans la vallée du Rift et a eu pour conséquence de les priver du bénéfice des récoltes sur les terres louées au Masaï. L’ajustement par la migration ne pouvait plus se faire en raison des tensions entre ethnies, les populations se sont adaptées en diversifiant leurs activités. Pour Valérie Golaz, la hausse de la densité n’est toutefois pas la cause des conflits entre ethnies, ceux-ci tiendraient plus à la sédentarisation et à l’individualisation des terres, qui auraient modifié en profondeur le rapport au territoire.

 

Mouvements de la population et diffusion des maladies

 

Les migrations sont des mouvements d’individus d’une certaine durée. Mais la mobilité qui s’est développée depuis plusieurs décennies à l’échelle de la planète, n’est pas sans effet sur l’environnement. Il en va ainsi de la santé.

La concentration des populations mais aussi leurs déplacements sont deux facteurs majeurs de diffusion des maladies. C’était vrai des pestes autrefois. La grippe espagnole s’est répandue à travers le monde par les voyages d’un pays à l’autre. En Afrique, le sida s’est répandu le long des axes de communication. En Haïti, après le tremblement de terre de 2010, la diffusion du choléra été favorisée, entre autres, par les migrations de personnes infectées vers des zones résidentielles ou de traitement de la maladie.

Revenons sur le cas de la grippe espagnole, qui a sévi dans les années 1918-1919 pour devenir une pandémie. Son origine pourrait avoir été chinoise et elle se serait ensuite développée aux Etats-Unis, après s’être transformée. De là elle se serait répandue en Europe avec le transport de troupes américaines débarquant sur le continent pour venir en aide aux alliés lors de la première guerre mondiale. Elle se serait ensuite diffusée en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Allemagne, etc. L’état de faiblesse des populations soumises à la guerre, les allers et venues des troupes entre la France et les Etats-Unis, comme le renvoi des soldats grippés dans leurs familles, ont favorisé la diffusion de l’épidémie dans ces deux pays. Les liens entre ces pays et d’autres ainsi qu’avec les colonies de chacun ont fait que, par l’intermédiaire des marins, la grippe espagnole s’est répandue en Amérique latine, en Inde, en Chine.

L’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), à propos de laquelle l’OMS a lancé une alerte mondiale en 2003, s’est répandue à partir de premiers cas en Chine, à Hong Kong, au Viet Nam, à Singapour avant de toucher l’Inde, l’Europe, le Canada, les Etats-Unis, etc. Les déplacements aériens de population ont permis une diffusion rapide de l’épidémie. De la même façon, la mobilité des populations est au cœur de la diffusion de la grippe aviaire (« grippe du poulet ») dont le sous-type H5N1, hautement pathogène s’est propagé lors de l’épidémie de 2003-2004, de l’Asie à, l’Europe et à l’Afrique. De la même façon encore la grippe A (H1N1), « maladie respiratoire aigüe du porc », partie de cas limités au Mexique, est devenue une épidémie par le fait des transports. L’apparition et la diffusion de ces épidémies s’expliquent en partie par des pratiques d’élevage en Asie en particulier fondées sur de fortes concentrations animales, par de fortes concentrations urbaines et une importante mobilité des populations.

 

Des migrations différentielles selon l’appartenance sociale : le cas de Katrina

 

La relation entre migration et environnement présente une grande variabilité. Par exemple, les conséquences d’une catastrophe naturelle ne sont pas les mêmes, selon que celle-ci se produit dans un pays développé ou en développement. Dans le cas de l’ouragan Katrina de 2005, un pays riche est touché. Mais c’est la population pauvre d’un pays riche qui a été le plus affectée par le passage de cet ouragan. Les conséquences de la catastrophe peuvent être exprimées en nombres de morts et de blessés. Elles doivent aussi l’être en nombres de déplacements de personnes antérieurement au passage de l’ouragan, lors de l’évacuation (nombre de personnes ayant quitté les zones exposées), en ampleur de l’émigration provoquée par la catastrophe elle même ainsi qu’en intensité et en calendrier de la migration de retour. Pour ce qui est de la Nouvelle-Orléans, le lieu le plus touché par Katrina, sur une population de 480 000 personnes, 80 % d’individus ont été évacués. Pour la région de la Nouvelle Orléans dans son ensemble, le nombre atteint 1 million. La destruction des maisons d’habitations et des locaux d’activité professionnelle fait que le retour des populations est lent. Un an après le passage de l’ouragan, le nombre d’habitants restait inférieur de plus de la moitié à ce qu’il était auparavant.

Mais l’intensité du retour à la Nouvelle Orléans, diffère selon que la population est noire ou blanche, riche ou pauvre (Finch, Emrich et Cutter, 2010). Des disparités dans la structure socio- économique de la Nouvelle Orléans, inscrites dans l’histoire, expliquent en partie les différences entre groupes dans les taux de retour : le lien se fait en partie par l’ampleur des dégâts. Les populations vivant dans les quartiers les plus touchés par l’inondation et dont les habitations ont subi les plus fortes destructions mettent plus de temps à revenir. Et ce sont les caractéristiques des zones d’habitat des différents groupes d’habitants et la ségrégation spatiale antérieure au passage de l’Ouragan qui expliquent les différences dans le degré de destruction des habitations : les populations noires étaient concentrées dans des zones plus basses de la ville qui ont particulièrement souffert des inondations.

 

Migrants environnementaux en Afrique

 

Est considéré comme un « migrant environnemental », une personne contrainte de quitter l’endroit où elle vit parce qu’un changement environnemental brusque ou progressif rend la vie sur place trop difficile ou impossible. Le départ peut être temporaire ou définitif. Dans le cas d’un changement « catastrophique », au sens de catastrophe naturelle, il est évidemment plus aisé d’identifier les migrants internationaux que lorsque le changement est progressif. Les populations partent alors parce que les conditions de vie sur place deviennent trop dures, mais certaines peuvent accepter des conditions de plus grande pauvreté que d’autres, ce qui fait que le départ des individus ou des familles reste dans tous les cas une décision.

Le mouvement tendanciel de désertification est à l’origine de migrations de peuples contraints d’abandonner leurs territoires parce que la sécheresse rend impossible toute culture et fait mourir le bétail. Des épisodes de sécheresse peuvent intensifier les mouvements comme ce fut le cas récemment dans la Corne de l’Afrique, des familles quittant l’Ethiopie et la Somalie pour se rendre au Kenya voisin, lui-même confronté à la sécheresse et où l’installation de ces « réfugiés climatiques » est mal acceptée.

Un rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE, 2011) sur la Sécurité des moyens d’existence fait état des liens entre « changements climatiques, migrations et conflits au Sahel ». Les transformations de l’environnement sont abordées à travers une série d’indicateurs climatiques. Il apparaît ainsi que la température a augmenté en moyenne de 1° dans les pays du Comité Permanent Inter-états de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS) qui regroupe 9 pays dont 4 états côtiers (Gambie, Guinée-Bissau, Mauritanie, Sénégal), 4 enclavés (Burkina Faso, Mali, Niger) et 1 état insulaire (Cap Vert). Pour une augmentation moyenne de l’ordre de 1° dans la région, on observe des augmentations qui peuvent aller jusqu’à 1,5° et même plus (Tchad, nord de la Mauritanie et du Mali).

Source : PNUE, 2011

La pluviométrie a globalement augmenté mais la variabilité des précipitations peut être une menace pour la sécurité alimentaire (perte de sols résultant de pluies intensives par exemple). Cette région a par ailleurs subi des inondations, à l’origine d’une mortalité mais aussi de déplacements de population : les inondations du Burkina Faso en 2009 et du sud du Bénin en 2010 ont ainsi provoqué le départ de centaines de milliers de personnes. Ces inondations se combinent aux sécheresses pour réduire les rendements agricoles et les stocks disponibles et par voie de conséquence diminuer les revenus des populations.

Les habitants de certaines zones côtières sont d’autre part fortement exposés en cas d’élévation du niveau de la mer. Selon des estimations, une augmentation du niveau de la mer allant jusqu’à 1 mètre affecterait dans cette région 3 millions de personnes. Des grandes villes de la région seraient touchées, comme Lagos (plus de 10 millions d’habitants), Abidjan (plus de 4 millions), Dakar (près de 3 millions), Accra, Conakry et Lomé.

Il est à noter que la migration peut-être « politique », dans le sens où la cause du départ tient par exemple à des événements politiques, alors que ses conséquences sont elles très diverses et affectent en particulier l’environnement : c’est ce qui s’est passé avec la migration de retour burkinabaise. En Côte d’Ivoire, la forte hostilité à l’égard des migrants dans la fin des années 1990 et au début des années 2000 a conduit un grand nombre de migrants originaires du Burkina Faso à revenir dans leur pays. Ils se sont la plupart du temps installés dans le sud ouest du pays, ce qui a fortement accru la pression sur les terres dans cette région et fut à l’origine de conflits entre agriculteurs locaux et migrants de retour.

 

Changement climatique, vulnérabilités et migrations

 

Les effets du changement climatique sur les mouvements de population seraient principalement au nombre de quatre : intensification des catastrophes naturelles, dégradation des conditions d’existence des populations (développements de maladies liées à la transformation des écosystèmes, aléas climatiques menaçant la sécurité alimentaire, diminution des ressources en eau), élévation du niveau des mers, accroissement de la compétition pour des ressources plus rares (facteur de tensions et de conflits entre populations). L’ampleur des mouvements que peut induire le réchauffement climatique est difficile à préciser, d’autant plus qu’il faudrait pouvoir tenir compte des capacités de réaction des populations, mais l’ensemble de la planète est concernée même s’il existe certaines régions du monde plus exposées (les deltas très densément peuplés de l’Asie par exemple).

Les informations contenues dans la base de données mondiales sur les catastrophes naturelles (EM-DAT) font état d’un accroissement des catastrophes enregistrées depuis 30 ans et une augmentation du nombre de personnes affectées, avec une moyenne annuelle de personnes affectées de 255 millions entre 1994 et 2003 (en dépit d’un nombre de morts en diminution). Sur la période 2000-2004, 98 % des personnes affectées par une catastrophe naturelle habitaient un pays en développement.

Selon une étude récente de l’Organisation internationale des migrations (IOM, 2010), au Bangladesh, un des pays où les effets attendus du changement climatique devraient se faire sentir le plus durement, plus de 50 millions de personnes vivraient en situation de grande pauvreté et une forte proportion d’entre elles seraient installées dans des zones particulièrement fragiles et vulnérables. Le Bangladesh est particulièrement exposé à des événements catastrophiques brutaux comme les inondations et les cyclones dans la région côtière.

Le changement climatique ne peut bien évidemment qu’accroître les risques encourus. D’autres phénomènes sont en jeu comme l’érosion des côtes, conduisant à la perte de terres et une salinisation des sols avec l’élévation du niveau de la mer. La migration peut alors être perçue comme la conséquence de l’impossibilité de rester sur place ; elle peut également l’être comme un instrument d’adaptation à un environnement particulièrement mouvant (dans le cas du Bangladesh des terres basses disparaissent sous les eaux mais d’autres se forment avec le dépôt de sédiments). L’OIM considère la migration comme un filet de sécurité, en cas de catastrophe naturelle (les habitants d’une zone la quittant pour une période plus ou moins longue). Les migrations induites par les transformations de l’environnement devraient être plus internes qu’internationales (une partie d’entre elles peuvent alimenter l’urbanisation, comme on l’observe au Bangladesh).

Dans Population Dynamics and Climate Change, Balk et al. (2009) ont cherché à voir quelles parties des populations urbaines, sur différents continents, risquaient d’être affectées par des événements climatiques majeurs. Ils ont distingué les zones côtières de très faible altitude des zones arides. Les résultats pour l’Asie (tableau ci-dessous) montrent que la part des citadins vivant dans des zones arides est plus importante que celle des citadins vivant dans des zones côtières de très basse altitude. Toutefois, pour les villes de plus de 1 million d’habitants, près d’un quart des citadins sont menacées par une montée du niveau de la mer.

 

Part des citadins vivant dans des zones arides et dans des zones côtières de très basse altitude
Taille des villes

Zones arides

Zones côtières de très basse altitude

Moins de 100 000 habitants

41,6

8,0

De 100 000 à 500 000 habitants

40,6

12,3

De 500 000 à 1 million d’habitants

39,2

12,7

Plus de 1 million d’habitants

31,7

24,1

Source : Balk et al. (2009)

 

La protection du patrimoine mondial : la menace du tourisme

 

Inquiète de la dégradation ou de la disparition du « patrimoine de tous les peuples du monde », la Conférence générale de l’Unesco a adopté en 1972 la « Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel. » Il s’agissait de protéger des monuments, des ensembles architecturaux et des sites d’intérêt d’un point de vue historique, esthétique, ethnologique ou anthropologique. Au début de l’année 2012, la liste du patrimoine mondial compte « 936 biens ».

Ce classement est une façon de protéger le patrimoine culturel et naturel mais il génère un afflux de touristes qui peut compromettre l’objectif recherché de protection du patrimoine. La mobilité, même très temporaire, que constitue le tourisme exerce une pression démographique susceptible d’être intense dans des lieux très circonscrits. Le classement d’un lieu peut favoriser la construction d’infrastructures qui tendent à dénaturer le pourtour du site. Le bien même peut être affecté : c’est le cas à Angkor où disparaissent régulièrement des pierres de temples disséminées dans la forêt.

De manière générale, le tourisme exerce une forte pression sur l’environnement local. La construction d’hôtel de luxe, dans des pays tropicaux où l’eau est rare, et le rapport à l’eau des touristes accueillis induisent une compétition dans les usages de l’eau, au détriment des populations locales. L’analyse de la relation entre migration et environnement doit bien prendre en compte ces déplacements de très courte durée qui, par leur nombre total, peuvent avoir des effets aussi importants que des migrations « définitives » par exemple.

L’urbanisation et le développement de zones périurbaines très étendues contribuent également à la dégradation du patrimoine naturel et à la destruction des paysages. Dans les pays en développement, un fort exode rural, conduit aussi des populations n’ayant aucune solvabilité, à s’installer dans les zones écologiquement les plus fragiles.

 

En conclusion

 

Différents travaux ont été menés dans les dernières décennies pour identifier les zones qui devraient avoir le plus à souffrir du changement climatique (sécheresses ou terres submergées). Il reste des incertitudes sur l’ampleur des modifications futures. De l’importance de l’élévation du niveau de la mer dépend, par exemple, le nombre d’individus en situation de risque.

Selon que les changements environnementaux prennent la forme d’événements extrêmes ou de transformations continuelles, le lien entre migration et environnement diffère. Mais quelles que soient les incertitudes actuelles, la poursuite de la croissance de la population mondiale dans les prochaines décennies se traduira par une pression démographique plus forte et, par conséquent, par un nombre plus élevé de personnes exposées au risque d’événements climatiques majeurs. Le lien entre migration et environnement n’est en rien mécanique. Il peut y avoir aggravation de la pauvreté sans migration. Par ailleurs, cette relation entre migration et environnement interfère avec d’autres liant ainsi sécurité alimentaire et environnement, urbanisation et migration, etc. La migration, quelle que soit sa durée, peut aussi être source de conflits dans les zones d’installation des populations déplacées.

Enfin, la migration peut être considérée comme une variable d’ajustement, permettant aux populations de s’adapter à la modification de leur environnement, que ce changement prenne une forme soudaine, brutale, ou soit continuel, progressif.

 


Références

Balk D. et al. (2009), « Mapping Urban Settlements and the Risks of Climate Change in Africa, Asia and South America », Population Dynamics and Climate Change, Guzman J.-M. et al. (eds), UNFPA et IIED, p. 80-103.

Etchelecou A. (1991), Transition démographique et système coutumier dans les Pyrénées occidentales, Travaux et documents, cahier n° 129, INED, PUF.

Finch C., Emrich C. T. et Cutter S. L. (2010), « Disaster disparities and differential recovery in New Orleans », Population & Environment, 31, p. 179-202.

Golaz V. (2009), Pression démographique et changement social au Kenya. Vivre en pays gusii à la fin du XXème siècle, Paris Nairobi, IFRA et Karthala.

IOM (2010), Assessing the Evidence: Environment, Climate Change and Migration in Bangladesh, Dhaka.

PNUE (2011), Sécurité des moyens d’existence. Changements climatiques, migrations et conflits au Sahel, Genève.

ONU (2012), The Age and sex of Migrants 2011 (www.unmigration.org). Simon G. (2008), La planète migratoire dans la mondialisation, Paris, Armand Colin.