Les pays émergents : une lecture politique

séance du lundi 2 avril 2012

par M. Pierre Morel,
Représentant spécial de l’Union européenne pour l’Asie centrale

 

 

Partons du terme lui-même, qui a déjà un début d’histoire, pour tracer notre chemin.

C’est au sein de la Banque Mondiale, en 1981, qu’un économiste de la Société Financière Internationale, Antoine Van Agtmael, lance le concept de « marché émergent » comme outil d’analyse des pays engagés dans une dynamique particulière, qui les distingue  du reste des « pays en développement » ou encore des pays du « Tiers Monde ». Les institutions financières internationales cherchent ainsi à construire une approche plus différenciée du système international pour mieux orienter leur action. Elles sont rejointes par les donneurs d’aide, les banques, les grandes entreprises et les instituts de recherche. La notion de marchés émergents remplace la formule antérieure de «nouveaux pays industrialisés».

La deuxième étape est venue de la banque Goldman Sachs avec la formule lancée en 2001 par un de ses économistes, Jim O’Neill, qui a créé le sigle BRIC – Brésil, Russie, Inde et Chine – pour souligner que, parmi les marchés émergents, ces quatre pays pèseraient plus lourd en 2050 que les économies du G7. Le succès de la formule a été immédiat, avec l’ajout  de l’Afrique du Sud pour former le sigle désormais consacré de BRICS. Consacré, mais aussi contesté par d’autres économistes désireux de prendre rang dans un débat qui se poursuit. Mais restons-en là pour les sigles, qui continuent de proliférer. Notre réflexion est plus générale et d’ordre politique. Les quatre BRIC se sont réunis au sommet  pour la première fois le 16 juin 2009 à Ekaterinbourg. Ils ont intégré l’Afrique du Sud en 2011 et viennent de tenir un quatrième sommet à New-Delhi. C’est aujourd’hui une nouvelle instance internationale.

Le terme désormais courant de pays émergent met en valeur un groupe restreint d’acteurs étatiques qui n’appartiennent pas au noyau central qu’est le G7 mais entendent tirer parti de leurs atouts économiques actuels et potentiels pour jouer un rôle politique croissant dans un système international qui connaît, de leur fait, une profonde transformation. On assiste ainsi au passage de la première mondialisation, conduite pendant une trentaine d’années par les pays du G7, c’est-à-dire les Occidentaux, avec en tête les Etats-Unis, élevés en 1991 à la qualité d’unique superpuissance, à une deuxième mondialisation, progressivement prise en mains par les pays émergents. Sans qu’il y ait un lien direct, on peut considérer qu’en exposant brutalement la vulnérabilité américaine, l’attaque terroriste du 11 septembre 2001 a marqué le début de ce tournant, consacré ensuite par l’impact très discriminant de la crise financière internationale, à partir de 2008, qui a brutalement accentué le contraste entre l’évolution des grands pays développés et celle des pays émergents. Cette deuxième mondialisation a ainsi été perçue comme un processus de « désoccidentalisation du monde ». La prolongation de la crise, à l’Ouest, les hésitations des Etats-Unis et l’affaiblissement relatif de l’Europe ont même conduit à parler d’un «basculement du monde».

Si l’on suit ce raisonnement schématique, il faut donc parler déjà de « puissances » émergentes et même de puissances « émergées », ou plus simplement encore de nouvelles puissances. Mais rien n’est encore figé, la transition est en cours et elle est complexe. Chacun des grands acteurs, anciens ou nouveaux, prend la mesure des autres, teste, observe et agit. Il faut aujourd’hui essayer de saisir le vif, le passage, le jeu des forces qui provoque cette émergence et recompose le monde contemporain.

Essayons de proposer une définition, une typologie et une dynamique des pays émergents.

 

L’ambition collective des pays émergents

 

Définition

 

La définition des traits communs des pays émergents est partie de critères économiques – PIB, taux de croissance et part dans le commerce mondial. Mais la mise en place du G20, même consacré aux grands enjeux économiques,  confère aussi à ses membres un statut d’acteur politique à vocation globale puisqu’il établit d’un coup un nouveau rang, pour la première fois depuis la création du Sommet des pays industrialisés à Rambouillet en 1974. La raison d’être était déjà économique, mais l’exercice d’une autorité politique de fait s’est vite imposé dans le cadre très structuré du G7, devenu plus tard G8 avec la Russie. Au cours de la dernière décennie, les présidences successives du G8 ont convié en fin de sommet un deuxième cercle informel et variable. C’était déjà un processus d’admission progressive. Mais la crise de 2008 a accéléré cette transition en consacrant la sélection de 11 pays, l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite, l’Argentine, l’Australie, le Brésil, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde, l’Indonésie, le Mexique et la Turquie.

Cette reconnaissance collective est un acte majeur. Mais on voit en même temps que ce groupe est hétérogène. L’Australie, nouvelle puissance économique, reste une alliée des Etats-Unis. La Corée du Sud et l’Arabie Séoudite aussi. En sens inverse, la Russie, membre établi du G8, s’est pleinement engagée dans le groupe en quelque sorte séparatiste et contestataire des BRICS.

 

Malgré ces différences, on peut dresser le portrait du grand pays émergent comme acteur global désormais établi.

 

Une société en évolution rapide

 

  • urbanisation accélérée: enrichissement des élites urbaines comme moteur principal du changement ;

  • rôle affirmé des « nouvelles classes » et plus généralement émergence de la classe moyenne, induisant des factions au sein du parti dominant ou l’apparition de nouveaux partis ;

  • fort degré de corruption ;

  • contraste entre les élites mondialisées et une masse qui ne sort que partiellement de la grande pauvreté ;

  • choix stratégiques majeurs pour le court et le long terme; nécessité de modifier ou d’ajuster le modèle de développement qui a permis la « première réussite » ;

  • choix de l’énergie nucléaire ;

  • grandes entreprises, étatiques ou non, développant une stratégie mondiale, et politique de champions nationaux ;

  • approche prédatrice puis défensive de la propriété intellectuelle ;

  • société en vif débat, partagée entre réaffirmation identitaire et maîtrise de la postmodernité ;

  • gestion délicate de l’afflux de capitaux spéculatifs ;

  • expansion ou regain d’une diaspora très dynamique.

 

Un acteur « westphalien » souverainiste

 

  • défense  énergique du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures;

  • Russie et Chine mises à part, rotation rapide au Conseil de Sécurité des Nations Unies et candidature comme membres permanents ou semi-permanents;

  • priorité résolue donnée aux programmes d’équipement militaire, quel que soit le discours officiel;

  • capacité de projection croissante qui invoque les intérêts de sécurité, mais soutient aussi la recherche de la prépondérance régionale;

  • tentation d’une hégémonie régionale de fait; dans le même temps, effort compensatoire pour susciter un cadre de concertation régionale et même supra-régionale;

  • autonomie stratégique ou rivalité avec les Etats-Unis.

 

Peut-on identifier une idéologie des émergents ?

 

La montée des grandes contestations collectives a été récurrente depuis plus de deux siècles. L’entrée en scène concertée des pays émergents ouvre un nouveau grand débat sur l’exercice du pouvoir à l’échelle mondiale.

On assiste à une « deuxième vague anticoloniale », décalée, amortie, mais néanmoins profonde : relecture de l’histoire, révision de la mémoire, construction d’un nouveau « grand récit » en fonction du changement du rapport des forces ; revanche symbolique avec le thème des « valeurs asiatiques », ou du « basculement » du monde vers l’Asie, par exemple. L’Inde et la Chine y lisent la fin d’une anomalie historique de deux siècles, comme une parenthèse qui se referme: en 1820, Chine et Inde représentaient 50% du PIB mondial. Les mémoires impériales russe, iranienne, ottomane et même brésilienne peuvent s’y retrouver. La revendication commune, c ‘est celle d’une recomposition légitime du monde.

Ces attitudes plus ou moins convergentes ne débouchent pas sur une contestation radicale : la seule en place aujourd’hui est celle de l’Iran.

De plus, les critères de réussite des pays émergents rejoignent les normes occidentales.

La contre-épreuve des révolutions arabes montre que la pression démocratique ne vient pas forcément d’Occident. La résolution du Conseil de Sécurité sur la Syrie a opposé le veto de la Russie et de la Chine au vote favorable de l’ Inde et  de l’Afrique du Sud.

Peut-on parler d’une ligne générale anti-hégémonique? Mais les grands pays émergents s’engagent eux mêmes dans la voie de l’hégémonisme, et leur concurrence multipolaire expose aussi leurs contradictions. Leur message collectif revient à affirmer que l’Occident traditionnel n’est plus le centre du système international et à revendiquer une sorte de relève.

On est donc en présence d’un fonds idéologique plutôt que d’une idéologie constituée. De façon pragmatique, les principaux pays émergents cherchent moins des victoires symboliques que des avancées concrètes : commerce Sud-Sud et infléchissement progressif du système international, aménagement des institutions de Bretton Woods et, en fin de compte, réforme de la gouvernance mondiale pour y occuper toute leur place.

 

La singularité des grands pays périphériques

 

Même si leur réussite spectaculaire est récente et collective, ces puissances sont aujourd’hui portées, chacune à leur façon, par un élan national puissant qui réunit l’affirmation d’un destin historique, l’exercice d’une prépondérance régionale et l’ambition d’agir sur le système international. A partir d’un fonds commun, chacun des grands définit sa propre émergence.

 

Comment ne pas commencer par la Chine ?

 

D’une certaine façon, elle domine tous les autres. C’est le plus émergé des émergents.

  • Après la fin de la Révolution culturelle, elle a fait le choix résolu de la modernité: les méthodes sont occidentales mais les valeurs restent chinoises. Cette option a pris forme à la fin du XIXème siècle, à la suite des précurseurs que furent entre autres les élèves chinois de l’Ecole Normale, et Kang Youwei qui, après la défaite contre le Japon, tenta en 1898 de réformer l’Empire.

  • Cette nouvelle Chine est pourtant restée politiquement en retrait, en attente, selon la leçon de Deng : il faut d’abord rassembler ses forces. Dans les années 90, elle évite de s’engager; que ce soit au Conseil de Sécurité ou vis-à-vis du G8 et des non-alignés. Aujourd’hui encore, si l’on met à part la tentation d’une réforme du système monétaire international, son réflexe est de jouer le jeu, officiellement au moins.

  • Elle fait preuve de prudence au point de s’autocensurer : peut-on traduire « heping jueqi » par « montée pacifique », version officielle initiale ? En fait, le terme de surgissement pacifique serait plus approprié, mais il est dérangeant et de nouvelles formulations officielles sont rapidement trouvées: « développement paisible », « société harmonieuse ».

  • Le cap est toutefois maintenu : « les deux premières décennies du XXIe siècle représentent une opportunité stratégique, mais qui devient plus risquée en raison de la compétition internationale plus intense» (Hu Jintao). La Chine demande une multipolarité fondée sur l’égalité.

  • La montée en puissance de la Chine l’expose donc à nouveaux risques et les débats politiques sont intenses, comme en témoigne un récent discours Wen Jiabao: « La réforme en est à un stade critique. Sans une réforme réussie des structures politiques, il nous est impossible de mettre en place la réforme des structures économiques. Les gains que nous avons obtenus dans la réforme et le développement pourraient être perdus, les nouveaux problèmes de la société chinoise ne pourraient être fondamentalement résolus et une tragédie historique comparable à la Révolution Culturelle pourrait se reproduire » (14 mars 2012). La vulnérabilité externe croissante est invoquée pour justifier la montée en puissance militaire. L’attitude est ferme sur les crises (Libye, Syrie), mais la Chine n’est pas en première ligne ; elle pratique aussi un certain degré de coopération sur l’Iran et l’Afghanistan.

  • La Chine est également habile avec ses voisins: ASEAN + 3; Organisation de Coopération de Shanghai; négociation à six sur la Corée du Nord.

Le cadre du G20 permet en fin de compte à la Chine de construire par étapes son rôle de partie prenante, comme elle l’a montré au Sommet de Cannes. Mais ce sera une co-gestion prudente plutôt qu’un partenariat. Une question demeure : cette prudence porte-t-elle sur la forme ou sur le fond ? L’harmonie tant invoquée sera-t-elle concertée ou imposée?

 

L’Inde

 

  • Son émergence, à la fois originale et déconcertante, a permis un renouvellement de son engagement international et un rayonnement croissant: accès à la puissance nucléaire sans rupture majeure; passage maîtrisé à une realpolitik que masquait de moins en moins un pacifisme de façade; tournant historique de l’accord de partenariat stratégique avec les Etats-Unis en 2005.

  • Les succès très rapides dans le domaine des hautes technologies et des services, puis le développement d’un secteur tertiaire mondialisé ont précédé la montée des grands groupes industriels et des capacités manufacturières.

  • Sa stabilité politique est due à une capacité impressionnante de résolution des conflits: flexibilité institutionnelle, rationalisation de la carte politique, création de nouveaux Etats, intégration politique progressive des basses castes et des minorités sans assimilation culturelle.

  • Son passage à une vision supra-régionale a été tardif: «Look East Policy», engagement en Afghanistan, en Asie centrale, en Afrique.

  • Pourtant, le rapport avec la Chine reste une question non résolue :

    • si l’on met à part la diffusion du bouddhisme (Xuan Zang au VIème siècle), on a toujours deux mondes dos-à-dos; malgré une relance sérieuse du dialogue depuis dix ans, l’évitement persiste, avec deux sujets très sensibles, le Pakistan et le Tibet;

    • aucune des deux parties n’a intérêt à un conflit, dans lequel elles seraient toutes les deux perdantes. Lors du conflit indo-pakistanais de Kargil au printemps 1999, la Chine a apprécié le sang-froid indien et s’est distanciée un moment du Pakistan. Et pourtant, c’est la Chine qui bloque l’accès de l’Inde au Conseil de Sécurité.

Pour l’Inde, le principe directeur est celui de l’équilibre dans les débats internes comme dans les partenariats et les engagements internationaux. Face à la Chine, les Etats-Unis misent sur l’Inde, mais celle-ci maintient une relation ancienne et solide avec la Russie; elle ne sera jamais l’alliée de personne. L’autonomie stratégique est fondamentale.

 

Venons-en à la Russie et aux questions qui se posent

 

Est-elle un pays émergent? Peut-on ignorer mille ans de relations avec l’Europe, avec la France? Anne de Kiev, fille de Iaroslav le Sage, épouse le roi de France au XIème siècle. Le R de BRIC est-il justifié? A supposer que l’on accepte ce postulat – nous ne le pouvons pas nous-mêmes, ce serait un renoncement, mais d’autres le font – on peut répondre en trois temps, en partant des données économiques, qui ont un effet politique direct en raison de la place déterminante du prix du gaz et du pétrole: de 2000 à 2008, la Russie est un super-BRIC, car son taux de croissance a pu dépasser celui des autres membres du groupe ; en 2008-2009, la crise en fait un post-BRIC avec une chute très sévère du taux de croissance à moins 9%; depuis, le rétablissement est acquis, avec des incertitudes, et l’on serait tenté de dire que la Russie est en fait un «quasi-BRIC».

On trouve ainsi de bons arguments en faveur mais aussi contre un tel rattachement. Mais en fin de compte, ce qui importe dans l’immédiat,  c’est que la Russie se considère ou veut se considérer comme un pays émergent ou ré-émergent, et que ses dirigeants tiennent fortement à leur appartenance aux BRICS.

Les faiblesses présentes de la Russie, de la crise démographique au vide sibérien, mais aussi les pressions venant du Sud, renforcent la volonté de la Russie de miser sur le dynamisme des émergents et expliquent pour une bonne part le choix politique fait à l’automne dernier de poursuivre la formule d’un tandem dirigeant recomposé, avec le sentiment que, dans cette transition pleine de risques, il n’y a pas de relève disponible. Celle-ci viendra si le sursaut politique des derniers mois permet de susciter un vrai débat public sur l’évolution future de la Russie.

Le choix du Président Poutine va le porter vers une pratique défensive de la multipolarité, qu’illustre en particulier le différend sur la Syrie. Il a besoin pour cela de garder une certaine maîtrise de «l’étranger proche», la CEI, mais il sait fort bien que les méthodes anciennes n’ont plus cours. Les enfants ont quitté la maison, mais un lien subsiste, que l’on peut transformer. D’ou le pari de l’Union Economique Eurasienne, plus original qu’il n’y paraît: il s’agit, à partir d’une union douanière lancée avec le Belarus et le Kazakhstan, qui est lui-même un émergent, d’engager une intégration économique qui ne relève plus des recettes post-soviétiques mais bien du modèle de l’Union Européenne. La Commission eurasienne rassemble déjà 700 experts, et devrait en compter 1200 à la fin de l’année. Tous les diplomates russes en poste à Bruxelles y sont systématiquement affectés à leur retour. L’objectif de cette Union, c’est maintenant d’intégrer l’Ukraine, mais ce n’est pas acquis.

Reste la Chine, désormais plus forte, avec laquelle la Russie s’emploie à développer une relation aussi bonne que possible pour conforter sa propre capacité de marchandage, notamment avec les Etats-Unis, qui ont fortement déçu. Mais pour la première fois, un volumineux rapport d’experts russes «Stratégie 2020» vient d’indiquer publiquement que le défi principal pour la Russie, c’est la Chine.

La ligne directrice de la Russie, comme quasi-BRIC, c’est donc un volontarisme circonspect.

 

Intégrée il y a un an au sommet des BRICS de Sanya, en Chine, l’Afrique du Sud a connu au cours des dernières années, une évolution difficile qui suscite une interrogation sur son appartenance.

 

Sa croissance plafonne à 2,7% après avoir chuté en 2008-2009, causant la perte d’un million d’emplois pour un pays de 50 millions d’habitants, dont la moitié reste en dessous du seuil de pauvreté. Il est en outre gênant que tous les voisins, Mozambique, Zambie, Botswana et Zimbabwe affichent des taux de croissance autour de 7%. Mais tous ces pays ont besoin d’elle et les handicaps économiques et sociaux, dûs en partie au poids récurrent de l’apartheid, sont compensés par le prestige et la cohésion que l’Afrique du Sud continue de tirer du tournant historique de 1994, qui a valu a l’ANC de rester depuis au pouvoir. La Coupe mondiale de football de 2011, le succès de la Conférence de Durban sur le changement climatique à l’automne dernier, qui a permis l’adoption très souhaitée d’une «plateforme d’action renforcée», et le 100ème anniversaire de l’ANC en janvier ont relancé l’image du pays.

L’Afrique du Sud reste cependant un pseudo-BRICS, au mieux un BRICS en devenir: son double atout, c’est d’être un partenaire nécessaire pour le développement du dialogue et du commerce Sud-Sud, que la Chine, l’Inde et le Brésil veulent accélérer, et d’être le candidat le plus évident du continent africain pour un siège permanent au Conseil de Sécurité.

 

Vieille nation fondée depuis quatre siècles sur l’absence de discrimination raciale mais pays encore jeune, le Brésil illustre au mieux l’émergence spectaculaire des grands pays périphériques

 

Il y a quelques mois, la Présidente Dilma Rousseff déclarait à son gouvernement et aux membres de son parti: «Le monde traverse une turbulence économique et financière, mais nous, nous sommes en train de vivre un grand moment». Le Brésil a dépassé l’Italie et, récemment, la Grande-Bretagne pour devenir la sixième économie mondiale, grâce a une croissance moyenne de 4% par an depuis 2003, qui devrait se maintenir au cours des prochaines années. L’agriculture «intelligente» et la production de biocarburants ont servi de tremplin, l’industrie a pris le relais, sans oublier les récentes découvertes off-shore de gaz et de pétrole qui sont parmi les plus profondes du monde. La classe moyenne compte aujourd’hui 100 millions de personnes, soit la moitié de la population totale.

Le Brésil a toujours mis en avant sa volonté de promouvoir le pluralisme dans la gouvernance mondiale, sous la forme d’une «multilatéralité coopérative». Doté depuis longtemps d’un solide appareil diplomatique, il a ouvert plus de trente ambassades nouvelles dans le monde, dont une quinzaine en Afrique. Il y a quelques jours, a la Conférence RECCA V sur l’Afghanistan à Douchanbe, au Tadjikistan, le représentant brésilien a ainsi rappelé que son pays avait participé aux cinq conférences internationales consacrées à l’Afghanistan, avait multiplié par dix son commerce bilatéral depuis dix ans et allait ouvrir une ambassade à Kaboul. Le Brésil a en outre créé une Union des Pays Sud-Américains qui marque une distance par rapport aux Etats-Unis et au Mexique, mais suscite aussi le reproche d’un «impérialisme jaune et vert». Aujourd’hui, le pays prépare le grand rendez-vous du sommet Rio + 20 le 22 juin.

Deux développements politiques retiennent plus particulièrement l’attention:

  • En mai 2010, le Brésil et la Turquie, membre du G20 mais non des BRICS, ont tenté une médiation auprès de l’Iran qui a suscité une vive irritation au sein du groupe E3+3, engagé dans un exercice très délicat de renforcement des sanctions en vue de rétablir un vrai dialogue avec Téhéran. Cette tentative a échoué du fait du refus de l’Iran, mais les Brésiliens et les Turcs ont adressé leurs reproches aux Occidentaux.

  • Le 4 février dernier, en sens inverse, le Brésil a été associé au vote de l’Inde et de l’Afrique du Sud en faveur de la résolution du Conseil de Sécurité sur la Syrie, bloquée par les vetos russe et chinois. Bien que ne siégeant pas au Conseil, il a assumé avec New-Delhi et Pretoria cette division au sein des BRICS. En août dernier déjà, une délégation de ces trois pays avait fait une démarche à Damas pour proposer d’ouvrir une négociation. Devant le refus syrien, ils avaient soutenu l’option d’une enquête des Nations Unies. Auparavant, le vote de la résolution 1973 sur la Libye avait fait ressortir la même division. Cette séquence illustre le rôle que joue l’IBAS, association liant ces trois pays depuis 2003, bien avant la mise en place des BRICS.

 

Dynamique des émergents dans le désordre mondial

 

Si l’on considère maintenant l’émergence en soi, il faut relever que ce phénomène se développe dans un monde en désordre.

Profitant de la crise de 2008, les pays émergents ont fait un bond en avant qui a amplifié leur contestation et leur a donné de nouveaux leviers. Mais les choses sont peut-être allées trop vite : face au désordre d’un monde presque anomique, les principaux émergents se présentent comme des puissances prématurées, en rodage. Certes, les transitions ne sont jamais confortables; mais à côté des succès obtenus par les grands émergents, il faut aussi noter l’hétérogénéité du groupe, ses divisions, voire ses contradictions et ses rivalités internes.

Aux éléments que nous avons examinés aujourd’hui, on doit en effet ajouter les ambitions des émergents du second rang, en particulier la Corée du Sud, hôte du Sommet du G20 de 2010, l’Indonésie, la Malaisie, la Turquie, le Nigeria, qui présente une candidate de grande qualité pour la Banque Mondiale, l’Argentine et enfin le Mexique, qui va accueillir le Sommet du G20 à Los Cabos en juin prochain.

Si cette évolution devait s’amplifier, la formule avancée par Zbigniew Brzezinski serait confirmée : un monde qui comporte 180 acteurs politiquement dynamiques devient ingérable. C’est pourquoi l’irruption politique des émergents suscite un début de réponse, une première hiérarchisation. Dans une période de mutation, voire de révolution, les puissances établies recherchent des interlocuteurs crédibles. Les BRICS seraient ainsi le fer de lance d’une «révolution bourgeoise» à l’échelle mondiale.

Mais la situation se complique encore, car il faut prendre plus largement en compte la diversité des acteurs: au regard de la norme «westphalienne», les pays émergents l’assument pleinement, jusqu’à l’excès, d’autres la dépassent progressivement – c’est le monde développé – et d’autres n’y parviennent pas encore, c’est le groupe des Etats inachevés ou en échec. Il convient en outre d’y ajouter les acteurs non-étatiques, et en particulier les grandes entreprises mondialisées: selon le critère du budget consolidé, la moitié des cent premières entités dans le monde, tous statuts confondus, sont des entreprises multinationales. Il faudrait encore prendre en compte l’économie de l’ombre, c’est-à-dire les groupes criminels qui sont les premiers bénéficiaires de la mondialisation et qui pourraient représenter 10 a 15 % du PIB mondial selon certaines évaluations.

Les tentatives de restructuration du système international mettent en valeur le rôle des  pays émergents, mais elles restent encore très laborieuses. Deux grands axes se dégagent:

 

La recherche d’une solution rapide

 

La plus radicale est celle d’un G2 Etats-Unis – Chine, qui réduirait le grand jeu des rivalités mondiales à cette bipolarisation. Sans qu’il la propose explicitement, Henry Kissinger va naturellement dans ce sens dans son dernier ouvrage, De la Chine. Mais le premier problème, sans compter tous les autres, c’est que la Chine n’en veut pas, en tout cas officiellement. Cette simplification modifierait profondément l’image qu’elle a et qu’elle veut donner d’elle-même et lui imposerait des responsabilités qu’elle ne veut pas et ne peut pas assumer.

L’autre voie, évidente, est celle d’un élargissement du Conseil de Sécurité, qui entraînerait une réforme générale des Nations Unies et des organisations internationales. Mais là aussi, il faut constater un blocage de la part de la Chine, qui n’est pas prête à accepter l’accession du Japon et de l’Inde au statut de membre permanent. S’y ajoutent des rivalités intenses entre pays émergents sur l’aptitude de tel ou tel à représenter leur continent, de manière à ce que le Conseil soit plus équilibré.

Il y a donc un décalage persistant entre la rigidité de l’ordre formel, établi, des responsabilités politiques, très difficile a réformer, et la relative souplesse des structures économiques informelles qui se sont développées depuis trente ans. Le G20 peut-être perçu comme une esquisse de ce que devrait être un Conseil de Sécurité recomposé. Mais il reste à franchir le pas et à organiser en conséquence la désignation, la prise de décision et les responsabilités pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale. On n’en est pas là, le décalage entre économie et politique est une donnée de fait.

 

L’autre voie, c’est la structuration du dispositif G8-G20

 

On a pu penser un moment que le G20 allait remplacer le G8, disqualifié en quelque sorte par la crise et le basculement du monde. Mais les flottements du G20, son refus délibéré traiter des sujets politiques et la résilience du G8 ont montré, là aussi, que les solutions rapides ne sont pas forcément les meilleures et que des transitions sont nécessaires. Le fonds d’expérience du G8, l’étroitesse de la concertation entre les capitales et la rapidité de réaction sont des atouts: il a suffi d’un Sommet du G8 à Deauville au printemps dernier pour mobiliser 80 milliards de dollars en réponse aux révolutions arabes.

Il faut donc réserver une attention particulière à la structuration en cours du G20. La présidence française, en 2011, y a fortement contribué, notamment lors du Sommet de Cannes, qui a été sous-estimé en raison des secousses dramatiques liées à la crise grecque. Dans son intervention le 3 novembre à Cannes, le Président Hu Jintao a présenté un véritable programme de travail pour «promouvoir la croissance par une coopération gagnant-gagnant». Tout au long des travaux, la Chine a fait preuve de pragmatisme. Plusieurs puissances émergentes moyennes, qui ne sont pas membres des BRICS, ont formé des coalitions ad-hoc, à géométrie variable, sur des thèmes précis. Cannes a confirmé l’utilité des groupes de travail sur des projets concrets et d’une approche à long terme, sujet par sujet, qui permet l’appropriation progressive des grandes normes internationales par les pays émergents. Le fonctionnement interne du G20 a également été consolidé par la mise en place d’une troïka des trois présidences successives.

Le Mexique entend poursuivre  dans cette voie pour le sommet de juin prochain, en mettant l’accent sur les problèmes économiques transnationaux: commerce international, lutte contre la pauvreté, changement climatique, développement durable et criminalité internationale.

L’attitude collective des BRICS face à la structuration du G20 reste jusqu’à présent défensive. Ambitieux pour eux-mêmes, chacun suivant sa propre voie, ils ont adopté une attitude collective qui souligne la responsabilité des pays occidentaux dans le déclenchement de la crise et l’insuffisance des réponses actuelles, mais qui récuse aussi l’ouverture trop large, jugent-ils, de chantiers communs qui les engagent trop fortement sur la monnaie, les flux de capitaux ou les normes sociales. Leur aptitude à se coordonner régulièrement en marge du G20 leur permet ainsi de surmonter leurs divergences.

Peut-on en fin de compte esquisser un modèle qui permette d’orienter le processus irréversible de transformation du système international? La réponse la plus courante est celle de la multipolarité, forgée en réponse à  l’hyper-puissance américaine au début des années 90. La France a milité en ce sens, avec notamment la Chine, l’Inde ou le Japon, et les BRICS ont pris le relais. Mais si la perspective d’une dizaine de pôles peut sembler à première vue structurante, comme une sorte de concert mondial reprenant le modèle européen du XIXème siècle, le concept reste vague et conduit à s’interroger sur les conséquences.

Ce modèle de remplacement comporte de fortes limites. Il est marqué par des inégalités de fait entre les pôles, compétitifs et même combatifs jusqu’à la crise et au conflit, et en fin de compte très discriminant: on peut très vite glisser vers un darwinisme international pur et dur. De façon révélatrice, les pays émergents moyens et les pays en développement redoutent leur marginalisation et demandent l’établissement d’un modèle beaucoup plus inclusif.

La redistribution désormais bien réelle du pouvoir à l’échelle internationale a relancé la réflexion sur l’établissement d’une «autorité mondiale» qui permettrait de surmonter les blocages persistants du système des Nations Unies. L’idée a été lancée il y a cinquante ans, au temps de la guerre froide, par Jean XXIII, dans son encyclique Pacem in Terris. Elle vient d’être reprise dans Caritas in Veritate par Benoît XVI, membre de votre Académie, comme il aime a le rappeler: le Pape souligne en particulier que le marché mondial ne trouve pas en lui-même sa propre norme. On doit reconnaître la force de cette vision, la nécessité de cette utopie, et constater dans le même temps l’impossibilité présente de mettre en place une autorité en surplomb. La voie prometteuse, c’est l’agrégation progressive, imparfaite, d’éléments d’autorité mondiale. Le G20 en est un, et on relève la formation parallèle d’un groupe B20 entre les dirigeants d’entreprises, ainsi que d’un groupe L20 entre représentants syndicaux.

La reconstruction qui s’engage part en effet du constat de l’insuffisance du marché. La compétition exacerbée conduit à la déshumanisation de l’économie, à la désocialisation et, au bout de compte, à la fuite de la confiance indispensable au marché. Tel un aiguillon, ce danger, véritablement mortel pour le marché lui-même, réveille alors un système d’alerte et de rappel qui suscite en retour un besoin de sociabilité, de gratuité, et de mutualisation, fondé sur l’interdépendance croissante entre les Etats, les sociétés et les personnes.

Pour échapper à la dérive du darwinisme international, de la conflictualité sans fin, il faut donc corriger la mondialisation par une gestion partagée des interdépendances, fondée sur des engagements réciproques. Le principe directeur, c’est à mon sens celui de la reconnaissance mutuelle, tel qu’élaboré par Paul Ricoeur à la fin de sa vie pour tenter de sortir de l’épuisante lutte hégélienne, en visant une articulation stabilisée entre lutte et don, captation et solidarité, identité et altérité.

 

Conclusion

 

L’émergence des nouvelles puissances est un processus ouvert, fait de compétition et de coopération. Mais l’expérience des dernières années montre qu’il est possible de le structurer progressivement, et même de tirer profit des crises.

Ce constat concerne particulièrement l’Europe, qui est plus fortement poussée à cette transformation. Ceci suppose plus de régulation interne, une meilleure conscience de ses propres capacités, y compris en matière de sécurité et de défense, et, en fin de compte, une confiance retrouvée dans son aptitude à présenter des formules originales et équilibrées.

Pour la France enfin, l’émergence de nouvelles puissances est particulièrement déstabilisante. Mais elle est en même temps reconnaissable, grâce au modèle gaullien, dans ses forces comme dans ses faiblesses. Elle conforte en particulier la nécessité d’entretenir en permanence une réflexion fondamentale sur l’évolution du système international, de cultiver la phronèsis face à l’ubris et d’exercer pleinement notre raison dans un monde de passions.