Sanofi : 40 ans pour redonner à la France un leader mondial dans la santé

Séance du lundi 11 février 2013

par M. Jean-François Dehecq

 

 

Je vais m’exprimer comme j’ai l’habitude de le faire, de façon très directe, sans trop faire dans la nuance, mais le temps imparti ne donne pas le luxe de longues explications balancées et puis j’ai toujours eu horreur des tièdes. Né en 1940, je suis entré en classe de sixième en 1950, à une époque où l’on ne parlait que de l’esprit de la Résistance, que de la reconstruction de la France et que du renouvellement des élites rendu nécessaire par une certaine « trahison des clercs » durant la guerre. C’est dans cette ambiance que j’ai grandi, dans un milieu relativement modeste.

À cette époque, où il était évident pour tous les enfants qu’il fallait apprendre, les leaders issus de la Résistance avaient décidé que, pour former de nouvelles élites, il fallait sans doute aller chercher dans une population qui avait peu accès à l’enseignement supérieur. A cette fin ils ont dans le cadre de « l’enseignement technique » décidé de développer des Écoles Nationales professionnelles, et dans ces écoles des « classes nouvelles ». Je suis entré à l’École nationale professionnelle de Montataire, dans une zone industrielle, au milieu des fumées nitriques de la Vieille Montagne, qui faisait la métallurgie du zinc, et du bruit de Brissonneau-et-Lotz, qui construisait des wagons.

Dans ces « classes nouvelles », on considérait qu’il ne fallait pas se contenter de donner un diplôme technique aux élèves à la sortie de l’École mais qu’il fallait aussi donner à ces « jeunes » un réel bagage culturel si l’on voulait qu’ils puissent progresser dans la hiérarchie sociale. En même temps que les classiques cours de français, de physique, de chimie…du dessin industriel et de l’atelier…Il fallait nous faire accéder aux « humanités » d’où du latin pendant trois ans, , tout comme des cours de « dessin d’art » et des cours de musique… Certes, cela représentait plus de 40 heures de cours hebdomadaires, mais nous nous accrochions, car l’ambition était un devoir,, l’ambition de devenir quelqu’un pour servir la France, et on nous y aidait. Dans ces Écoles nationales professionnelles, on passait des certificats d’aptitude professionnelle (CAP), des brevets industriels des Brevets de techniciens supérieur, et pour les meilleurs élèves la chance de concourir après le bac pour l’École nationale d’ingénieurs des Arts et Métiers. Pendant les quatre années que j’ai passées à l’École des Arts et Métiers de Lille, et Paris nous avions la possibilité de suivre aussi des cours à l’université, notamment vers le droit et l’économie .

À la fin des années cinquante, si l’ambiance était, pour tous les jeunes, marquée par le travail et l’ambition, elle était aussi caractérisée par l’engagement politique. Pour ma part, c’est très vite le gaullisme, un « gaullisme de gauche », qui restera clairement mon ancrage politique tant je crois par-delà les adaptations nécessaires à la permanence des valeurs fondamentales qu’il défend. L’engagement politique allait du reste de pair avec un engagement philosophique, je me rappelle dans nos amphis des confrontations houleuses entre les partisans de Sartre et ceux de Merleau-Ponty. On ne pouvait alors être un tiède, il fallait prendre parti, tout poussait à l’engagement…

Le service militaire conduit le « matelot » que j’étais au département de propulsion nucléaire à Saclay où était conçu le Redoutable. Face aux « galonnés » qui débarquaient de la Jeanne d’Arc, ma maitrise des calculs de résistance des matériaux à laquelle l’immense « maitre » qu’était Louis Leprince-Ringuet me faisait ajouter sa compétence dans les effets des rayonnements nucléaires me permettait de briller mais surtout m’a définitivement décomplexer au regard de mes « modestes études »…Les ordinateurs tournaient la nuit pour résoudre les énormes équations que nous leur soumettions, et le matin les résultats passais à la planche à dessin ou nous perfectionnions la cuve du réacteur du sous-marin nucléaire (futur Redoutable). .

À la sortie du service militaire, il faut choisir un emploi, chose facile à cette époque où le chômage n’existait pas.. Parmi 6 propositions retenues, très vite je choisis la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA) car l’audace des pionniers de Lacq pour sortir ce gaz sulfureux répondait bien à mon souci de vivre une réelle aventure. Mes années de Lacq restent un vrai bonheur. Le Général de Gaulle et Pompidou poussaient à une grande politique de renouveau industriel du Pays, il y avait des géants, on ne peut tous les citer, mais Boiteux, Deloumier, Giraud… et puis ma chance Pierre Guillaumat. Il présidait à la fois la SNPA et le nouveau groupe ELF. A la fin des années soixante, Pierre Guillaumat, alors que la production de gaz à Lacq est une énorme chance pour la France, décide qu’il n’est possible pour SNPA de retirer de tels résultats du sol de l’Aquitaine sans mettre en place l’après Lacq dont la décroissance était prévue à partir de 1983. Les recherches pétrolières sont à l’étranger, Canada, Mer du Nord pour SNPA, « il faut mettre en place une diversification créatrice de richesse et d’emplois sur le sol de France, pérenne, c’est-à-dire en croissance en l’an 2000 ». Depuis 1970 je n’ai jamais entendu une telle prise de conscience de la responsabilité de l’entreprise au regard du Pays. Cela a marqué toute ma vie professionnelle.

Il confie à René Sautier, le directeur du service économique de la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine, le soin de trouver cette diversification. J’ai tout de suite accompagné Sautier dans ce choix et notre orientation prioritaire a été l’axe « Santé, Beauté, Nutrition ». , Pierre Guillaumat ayant posé ses conditions : démission de la SNPA, renoncement à l’avantageux statut du mineur, révocation ad nutum, un milliard de francs –– pour, développer cette activité avec une exigence de rentabilité en 1983, nous démarrons.

Les débuts ont été difficiles, le monde économique, les financiers et bien d’autres, nous expliquaient que nous entrions trop tard dans un monde trop vieux, que nous échouerions, que la pharmacie était autrement plus compliquée que de faire des trous pour trouver du pétrole, que les Américains avaient trop d’avance,…

Ce qui renforçait notre détermination, bien sûr en imitant les autres il était trop tard pour réussir, mais « comment faire autre chose autrement », fut le premier leitmotiv de Sanofi. Par acquisitions, ni les meilleurs ni les plus rentables, nous construisons les premiers chiffres d’affaires et nous développons sur le thème « Il n’y a pas de petits pays, il n’y a pas de petits produits », thème qui restera pendant 30 ans la ligne de force de notre développement. . Il a fallu avancer vite pour parvenir à trente milliards d’euros en partant de la première acquisition de dix millions de francs en 1973… Créé en 1973, Sanofi est entré en Bourse en 1980, ce qui nous a permis de lancer et de réussir une OPA hostile sur le groupe Clin-Midy qui dès 1973 était notre cible prioritaire en pharmacie. En 1980, Sanofi réalisait un chiffre d’affaires de 800 millions d’euros et 40 millions d’euros de bénéfice net. 2001, ce fut la fusion avec Synthélabo, 6,5 milliards de chiffre d’affaires et 1,4 milliard de résultat. En 2005, après l’OPA hostile sur Aventis, le groupe réalisa 27 milliards de chiffre d’affaires et 6,3 milliards de résultat net avec une capitalisation boursière qui dépasse les 100 milliard d’euros.

Il est intéressant de constater qu’en prenant les chiffres sur vingt ans, de 1988 à 2008, le chiffre d’affaires a été multiplié par 12, les résultats consolidés par 26, le résultat net par 61, la distribution par 60 et la capitalisation boursière par 32. Bien sûr, il faut prendre en compte les augmentations de capital et il est sans doute plus probant de regarder l’évolution de l’action : en vingt ans, par action, le bénéfice net a été multiplié par 12, la valeur de l’action par 5,2 (à comparer à 1,8 pour le CAC). Ces chiffres constituent la meilleure réponse que nous ayons pu apporter aux critiques sur notre naïveté.

Un autre résultat dont je suis très fier : Sanofi a été le premier payeur d’impôts en France. En bon gaulliste, j’ai toujours considéré la France comme mon paradis fiscal, et donc les profits de Sanofi ont été localisés massivement en France.

Sanofi est aujourd’hui implanté dans 140 pays. Depuis plus de dix ans, le groupe est numéro un dans les « BRICs plus Mexique ». Cette pénétration des pays émergents date de l’époque ou nous n’avions pas les moyens d’aborder les marchés américain et japonais… Dès le départ Sanofi a abordé l’ensemble des secteurs définis en 1973 :la santé animale, le diagnostic, le vaccin, la bio-industrie, les additifs alimentaires, les arômes, la gélatine, les semences, les fleurs, le parfum et les cosmétiques , la nutrition, etc. Cette diversité dans l’axe « Santé, Beauté, Nutrition » a été très critiqué par les milieux financiers qui reprochaient la dispersion. En fait, elle a donné au démarrage un grand équilibre au sein de l’entreprise et une grande souplesse dans la gestion des effectifs. De plus elle a permis de financer les efforts initiaux de la Recherche en santé humaine qui pesait près de 30% du chiffre d’affaires. Elle nous a aussi appris à gérer des métiers à faible marge qui ont poussé à une grande rigueur dans la gestion. Les résultats de Sanofi ont été la réponse aux critiques et le marché les a très largement accompagnés sur la durée.

Si cette formidable aventure a été possible, c’est avant tout parce que nous nous sommes dès le départ attachés à construire un « Corps Social », une « Communauté de destin » sur le thème majeur : « Une entreprise cela sert d’abord à faire vivre des femmes et des hommes, mais pour cela il faut gagner beaucoup d’argent afin de rémunérer normalement les actionnaires, d’assurer le financement des investissements et de l’innovation, de développer au plan mondial l’entreprise » Six valeurs ont été définies très rapidement, elle sont restées les mêmes pendant plus de 30 ans :

  • le culte de la performance sans laquelle rien n’est possible ;
  • le courage physique et moral, on affronte les problèmes en faisant face, la ligne jaune on ne la frôle même pas ;
  • l’audace, raisonnée, mais qui exclue la peur de perdre car on a le droit à l’erreur ;
  • l’innovation et la créativité, dans tous les domaines de l’entreprise ;
  • le respect des autres que ce soit en interne ou vers l’extérieur, notamment le respect des cultures dans les pays d’implantation ;
  • la solidarité en actes et pas seulement en paroles, en interne dans la gestion des hommes et en externe dans la responsabilité sociétale.

Mettre de la chair sur ce squelette, en l’adaptant aux évolutions de l’environnement a été la plus belle aventure pour nous tous, elle a forgé la « communauté de destin » sur laquelle nous avions mutuellement à nous rendre des comptes.

Peut-on encore bâtir des empires et faire vivre des épopées industrielles qui fassent courir les gens ? Ma réponse est bien sûr oui mais à condition de dépasser l’état de bon gestionnaire pour atteindre celui d’entrepreneur. L’entrepreneur qui assure la pérennité de son entreprise, qui sait être responsable des femmes et des hommes qu’il a embauchés, et qui leur fait vivre une grande aventure. Il y a bien sûr en filigrane l’idée que l’entreprise n’appartient pas seulement aux actionnaires… ,

Il faut de l’audace et ne pas se résigner , sous prétexte que l’environnement est peu favorable, que la mondialisation, rend le monde plus complexe, que l’Europe apporte tant de contraintes sans être réellement construite, que les exigences des financiers poussent plus au court terme qu’à bâtir l’avenir… autant de mauvais prétextes pour ne pas tenter.

Devant le recul des positions de la France dans le monde, réindustrialiser la France est une idée qui s’impose en 2008. l ‘idée neuve a été consensuelle entre les pouvoirs publics et les partenaires sociaux, tenir des « États Généraux de l’Industrie » pour dresser l’état de l’Industrie française. Ceci après des décennies où la « pensée unique » était l’entrée dans l’ère postindustrielle, ou l’on n’avait plus besoin d’usines, ou l’on gardait la matière grise et l’on vivait des services…, etc.

Ces États généraux se sont voulus dès le départ une instance de concertation tripartite, avec administration, les patrons, syndicats, auxquelles étaient jointes des personnalités qualifiées. Après un démarrage national, les États Généraux ont eu lieu dans toute les régions, 5000 personnes y ont participé, 7000 pages de conclusions et recommandations ont été rédigées !! Les constats consensuels ont donné lieu à un rapport fin 2009 qui a servi de base de départ aux très nombreux articles et rapports publiées sur l’Industrie française depuis. Recul dramatique de l’emploi industriel, balance commerciale dégradée, investissement en retard, recherche et innovation insuffisantes, marges insuffisantes, manque de financement des entreprises… Un certain nombre d’éléments très pénalisants : des prélèvements obligatoires trop élevés, une formation inadaptée aux besoins de l’industrie, une image très négative de l’industrie dans l’opinion publique, des relations difficiles entre les acteurs. Mais des atouts : l’attractivité de la France pour les capitaux étrangers, une culture scientifique et technique de qualité, des soutiens publics importants, particulièrement par le biais du crédit d’impôt-recherche, des infrastructures de qualités, un cadre de vie et un modèle social satisfaisant, une énergie compétitive ….

En conclusion, il faut procéder à des réformes en profondeur, mais « le poids de l’histoire et la résistance au changement s’opposent aux mutations rapides qui semblent dans ce pays n’être possibles que dans des situations de rupture »..

Début 2010, à la suite des États généraux, il est décidé, par décret, de prolongé cette action en pérennisant une Conférence Nationale de l’Industrie, dans la même configuration et le même esprit, avec la création des comités stratégiques de filières et de groupes de travail transverses. Un premier bilan, établi en février 2012, constate que la situation s’est dramatiquement aggravée par rapport à 2009 ; que sur la formation et l’emploi, rien n’a changé ; que l’orientation de l’épargne vers l’industrie par la création d’une banque de l’industrie ne s’est pas réalisée; que la vitalité des régions est insuffisamment reconnue par le jacobinisme parisien ; que l’inexistence d’une politique européenne de l’industrie perdure : que la stabilisation des réglementations et de la fiscalité reste à réaliser ; que le maintien d’une énergie compétitive et la sécurité d’approvisionnement des matières premières sont fondamentaux pour donner ses chances à la ré industrialisation.

Le titre du rapport de cette première année de travail de la CNI, décidé dès l’automne 2011 est « Ensemble réindustrialiser la France pour la croissance et l’emploi »…

Ce travail collectif des quatre dernières années a conduit une prise de conscience profonde de la nécessité de réindustrialiser le Pays. La part prise par ce thème dans les débats de la récente campagne électorale en témoigne alors qu’il était pratiquement absent depuis des décennies.

Le « succès d’estime » qu’ont trouvé les réflexions de la CNI et ses méthodes de travail tant en période préélectorale que post-électorale est incontestable. Mais désormais tout a été dit et écrit quant aux constats et a ce qu’il faudrait faire. Le temps des incantations est terminé, ce n’est plus de missions et de rapports d’analyse dont l’industrie a besoin mais de plans d’actions prioritaires.

Il faut bien sur beaucoup de courage aux politiques, aux organisations patronales et syndicales pour démarrer et concrétiser les réformes profondes indispensables. C’est une urgence au regard des risques de fractures sociales que peut engendrer l’état de notre économie et son fléau majeur qu’est le chômage.

Même si la situation à bien des égards est d’une grande difficulté il n’y a pas de fatalité, le monde a toujours changé, les crises et les mutations considérées comme fondamentales ont toujours existées, mais les hommes pour porter la conscience collective à les résoudre ont souvent fait défaut.

Tout peut être fait mais rien ne sera possible si les divers acteurs ne trouvent pas les voies du dialogue. Cela impose beaucoup d’écoute et de respect réciproque et une capacité chez chacun à remettre en cause ses idées afin d’avancer vers le « mieux vivre ensemble ».