La langue française et son rôle dans le monde

Séance du lundi 16 décembre 2013

par M. Amin Maalouf,
Ecrivain, Membre de l’Académie française

 

 

Chers confrères, chers amis,

Mon père avait l’habitude de moquer l’un de ses amis poètes qui, disait-il, était tellement centré autour de lui-même que, s’il devait raconter le déclenchement de la seconde guerre mondiale, il commençait par : « J’étais en train de me raser quand, à la radio, on a annoncé… », etc.

Je m’apprête à faire pratiquement la même chose puisque, pour introduire cette réflexion sur la place du français dans le monde, je vais commencer par le pays d’où je viens, et par ma propre famille.

Au Liban, où les parents ont toujours accordé beaucoup d’importance à l’instruction que recevraient leurs enfants, se posait souvent la question du choix entre une école de langue française ou de langue anglaise.

Chez les miens, ces traditions rivales étaient, toutes deux, solidement implantées. Ma famille paternelle avait, si j’ose dire, ses habitudes chez les anglo-saxons depuis le milieu du XIXe siècle ; très précisément depuis le jour où mon arrière-grand-père avait quitté le domicile paternel pour aller s’inscrire dans une école fondée par des missionnaires presbytériens à l’autre bout du Mont-Liban. Lorsqu’il était revenu au village, quelques années plus tard, il était converti au protestantisme et déterminé à entraîner tous ses proches dans son sillage.

Si j’évoque cet aspect religieux, c’est parce qu’il a été, dans ma famille, étroitement lié à la question des langues. A partir de cet ancêtre, né en 1837, une tradition allait s’instaurer. Lui-même fera ses études dans l’institution qui s’appelle aujourd’hui l’American University of Beirut, et qui s’appelait alors le Syrian Protestant College. Et sa fille, ma grand-mère, fréquentera l’American School for Girls, également fondée par des missionnaires presbytériens.

Cette grand-mère était un personnage exceptionnel. Devenue veuve à l’âge de vingt-sept ans avec six enfants à charge, elle prendra un jour la décision de quitter le village ancestral pour aller s’établir en ville, aux portes même de l’Université américaine, où tous ses enfants, garçons et filles, seront successivement étudiants, puis enseignants ou administrateurs. Dans cette branche de ma famille, il n’y a jamais eu que deux langues : l’arabe et l’anglais.

La langue française m’est venue d’ailleurs. D’Égypte. Notre éminent confrère Marc Fumaroli est l’auteur d’un ouvrage devenu un classique et qui porte un très beau titre : Quand l’Europe parlait français. J’aimerais qu’un jour un historien s’attèle à la tâche d’écrire un ouvrage similaire qui aurait pour titre Quand l’Égypte parlait français. Parce qu’il y a eu un moment extraordinaire dans l’histoire de ce pays, et dans l’histoire de la langue française, un moment sublime où des personnes de toutes origines s’étaient retrouvées sur les rives du Nil, avec leurs diverses langues ; il arrivait que, lors d’un même dîner, à Alexandrie, les convives passent allègrement du grec à l’italien à l’anglais à l’arabe à l’allemand puis au russe, mais il était entendu que la langue commune, la lingua franca que chacun devait connaître, et bien connaître, était le français. Phénomène d’autant plus remarquable que l’Égypte se trouvait alors sous la suzeraineté effective de l’Angleterre, après avoir été province ottomane, et qu’elle n’avait jamais été une possession française, sauf, très brièvement, pendant quelques mois, lors de la campagne de Bonaparte en 1799.

Comment le français avait-il atteint cette place prépondérante, qui nous a valu des écrivains de grand talent, comme Edmond Jabès, Georges Schéhadé, Andrée Chédid, Georges Henein ou Albert Cossery, et aussi une étonnante succession de chanteurs populaires — de Georges Guétary à Georges Moustaki en passant par Dalida, Guy Béart, Claude François, et quelques autres… C’est un phénomène culturel passionnant, qui mériterait à lui seul un long développement, mais je me bornerai, dans le cadre de cette communication, à l’aspect qui m’intéresse personnellement de plus près. Ma mère, née en Égypte d’une famille libanaise qui avait fait un détour par l’Anatolie, venait d’une tradition solidement catholique où les garçons faisaient leurs études, depuis le milieu du XIXe siècle, chez les pères jésuites, et les filles chez les sœurs de Besançon. Et elle tenait à ce que mes sœurs et moi suivions la même voie.

Y a-t-il eu des discussions vives entre mes parents à ce sujet ? Je ne le crois pas. Connaissant mon père, un homme conciliant, d’une grande douceur, un poète, je suis persuadé qu’il avait souscrit sans états d’âme aux préférences de ma mère.

La question de la langue ne se posait pas de la même manière dans toutes les familles du pays. Mais, chez ceux qui avaient le souci de prodiguer à leurs enfants le meilleur enseignement disponible, la question était fréquemment débattue. Et chez les miens, même si la question avait été tranchée, on évoquait souvent les mérites respectifs des deux langues. Mes parents justifiaient alors leur choix en disant que ceux qui apprenaient en premier le français avaient plus de facilité à apprendre également l’anglais, alors que l’inverse n’était pas vrai.

Je ne mentionne ce débat que pour souligner que, dans ma jeunesse, la question se posait encore dans ces termes. Il y avait deux langues à vocation planétaire ; au moment de choisir une école pour ses enfants, il fallait opter pour l’une ou pour l’autre.

Il va de soi que cette rivalité n’est plus de mise. Si la question était de savoir qui, du français ou de l’anglais, allait devenir la langue internationale prépondérante, nous avons déjà la réponse, hélas. Au cours des dernières décennies, l’anglais a su prévaloir, pour diverses raisons économiques, géopolitiques ou circonstancielles, le français ne peut plus gagner cette bataille. Mais est-ce vraiment cette bataille-là qu’il faudrait gagner aujourd’hui ? Est-ce vraiment là l’enjeu essentiel au siècle de la mondialisation accélérée. Je ne le crois pas. Il me semble que les enjeux linguistiques qui avaient un sens au XXe siècle, et au XIXe, et au XVIIIe, n’en ont plus beaucoup aujourd’hui, et qu’ils en auront encore moins demain ; en revanche, je suis persuadé que la question des langues demeure fondamentale, pour nous comme pour l’humanité entière ; que des batailles doivent être menées sur ce terrain ; et qu’elles peuvent être gagnées. Mais cela requiert que nous changions totalement de perspective dans notre manière d’aborder la question linguistique, en remplaçant une vision tournée vers le passé par une vision conquérante, résolument tournée vers l’avenir.

Ce qui m’apparaît comme une vision tournée vers le passé peut prendre des formes fort différentes, et même opposées. Il y a ceux qui s’enferment dans la posture de l’assiégé, se méfiant de tout ce qui bouge autour d’eux ; et il y a ceux qui, sous prétexte de réalisme, capitulent sans conditions.

Ce réalisme de résignation consiste à dire : nous nous sommes battus pour que notre langue soit la toute première au monde, nous aurions aimé qu’elle demeure la langue des élites, la langue des relations internationales, la langue de référence des juristes, nous aurions aimé qu’elle devienne la langue privilégiée de la science, la langue des affaires, la langue des meilleures universités dans le monde. Ce n’est pas arrivé, hélas, cela n’arrivera plus ; alors, tirons-en les conséquences, posons notre épée à terre à la manière des guerriers vaincus, et mettons-nous à l’anglais sans plus faire de chichis.

Je ne me reconnais, pour ma part, ni dans la première attitude, ni dans la seconde. L’enfermement ne mène nulle part, et le renoncement non plus. Il me semble que nous devrions adopter à une tout autre orientation. Permettez-moi de vous la présenter à la manière des fables, en disant que la langue française n’a pas vocation à être, de nos jours, le plus timoré des loups, mais le plus audacieux des agneaux. Je veux dire par là que l’ambition que l’on est en droit de nourrir pour elle, c’est qu’elle soit, non pas une langue internationale de deuxième ou de troisième rang, mais le chef de file d’un combat mondial pour la diversité linguistique et culturelle.

Une langue, ce n’est pas seulement un outil d’expression et de communication ; c’est aussi un élément d’identité, l’un des plus significatifs, le seul, sans doute, à pouvoir rivaliser avec l’appartenance religieuse qui occupe aujourd’hui une place si envahissante dans la définition des rapports entre les communautés humaines. Depuis quelques décennies, et surtout depuis le début du XXIe siècle, nous vivons un cauchemar, celui de l’affrontement entre des « aires de civilisation » principalement déterminées par la religion. La description qu’en a faite Samuel Huntington dans un ouvrage célèbre est malheureusement pertinente, même si l’on est en droit de contester les conclusions qu’il en tire, et plus encore, peut–être, les conclusions qu’il omet d’en tirer. Il donne l’impression de croire qu’il s’agit là d’un retour de l’humanité à son mode de fonctionnement normal, alors qu’à mon humble avis, il s’agit d’une régression morale sans précédent, qui pourrait remettre en cause des siècles d’humanisme.

L’évolution ainsi décrite est-elle irréversible ? Sommes-nous réellement entrés dans une phase de régression, évolution d’autant plus étrange qu’elle coïncide avec une accélération remarquable des découvertes scientifiques, de leurs applications technologiques, et de leur diffusion sur tous les continents. C’est là, vous le savez, le grand paradoxe de notre temps : le progrès matériel est fulgurant, mais les mentalités ne suivent pas. La pierre d’achoppement, c’est la question des identités. Ce qui n’est pas incompréhensible. La mondialisation nous confronte en permanence à d’innombrables peuples, à d’innombrables cultures, ce qui est perçu par toutes les communautés humaine comme un défi, et souvent comme une menace ; les plus faibles redoutent d’être anéanties, les plus puissantes redoutent d’être envahies ; et toutes éprouvent le besoin de serrer les rangs et de réaffirmer leur attachement à ce qui représente, à leurs yeux, le ciment de leur identité — la religion, la couleur, la langue, etc.

A cette observation rapide, j’ajouterai deux autres, tout aussi simples, tout aussi évidentes, et qui contribuent à expliquer qu’on en soit arrivé là. La première, c’est que l’accélération de la mondialisation économique et culturelle par la vertu de la révolution informatique a coïncidé avec la faillite du système communiste, qui était hostile à la religion, ce qui a conduit à une réhabilitation des idées et des appartenances religieuses, au moment même où les systèmes idéologiques perdaient de leur attrait. La seconde observation, c’est que la mondialisation, en abolissant les distances et les frontières, a encouragé les solidarités planétaires entre les adeptes d’une même tradition religieuse ; pour ces personnes, cette forme de solidarité qui transcende les États, les nations et les groupes ethniques est, en quelque sorte, leur internationalisme à eux — communautarisme, sans doute, mais aux dimensions planétaires.

Tel est le monde d’aujourd’hui, et vous aurez compris que ce que je viens d’évoquer par petites touches constitue, à mes yeux, un cauchemar devenu ou, à tout le moins en train de devenir, réalité.

Mon rêve, face à ce cauchemar, c’est que le tissu identitaire du monde soit reconstitué autour des appartenances linguistiques, celles-ci étant les seules à pouvoir rivaliser avec les appartenances religieuses, les seules à pouvoir lever l’hypothèque religieuse qui pèse sur la question identitaire ; et, de ce fait, lever aussi l’hypothèque identitaire qui pèse sur la religion, qui la pervertit, qui la dénature.

Ainsi définie, la tâche paraît incommensurable. Je comprends qu’on redoute de s’y atteler. Mais avons-nous encore le choix ? Pouvons-nous encore nous dispenser d’effectuer ce travail intellectuel ardu qui consiste à repenser le monde, à repenser la place de la religion, la place de la langue, la place de la culture, la place de l’économie dans un monde en pleine ébullition, et en plein désarroi ?

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de m’intéresser de près à la question des langues et à ses implications identitaires, notamment dans le cadre de l’Europe. La Commission européenne m’avait demandé de présider un groupe de réflexion sur le multilinguisme. Nous n’étions qu’une petite dizaine de personnes, venues d’horizons divers, mais avec le désir de trouver des réponses réelles aux questions qui leur étaient posées. La plus importante de ces questions concernait la manière de gérer la très grande diversité linguistique au sein de l’Union. Comme vous le savez, il y a, dans ce domaine, un dilemme persistant : la plupart des pays veulent préserver le statut de leur langue, et insistent pour qu’elle soit utilisée le plus souvent possible ; dans le même temps, on a besoin de travailler ensemble quotidiennement, à vingt-huit, à quatorze, à sept ou huit, sans devoir passer constamment par des interprètes ; ce qui donne envie de recourir à une langue de travail commune.

Notre groupe a tenu trois longs séminaires de réflexion, dont je garde le meilleur souvenir, parce que les personnes présentes ne venaient pas là pour avancer leur agenda personnel ou celui de leur gouvernement. Tous les participants étaient des Européens convaincus, tous souffraient du malaise actuel dans la construction européenne, et cherchaient sincèrement des solutions. Dans les réunions, chaque fois que l’un de nous s’exprimait, on avait l’impression qu’une pierre venait s’ajouter à l’édifice.

Au sortir de cette année studieuse, un rapport fut rédigé. C’est moi qui ai tenu la plume, mais ce que j’ai écrit était le fruit de notre réflexion commune.

Il va de soi, dit ce texte, que la multiplicité des langues impose des contraintes, qu’elle pèse sur le fonctionnement des institutions européennes, et qu’elle a un coût en termes d’argent et de temps…

Face à un tel foisonnement, la tentation est grande de laisser s’installer une situation de fait où une seule langue, l’anglais, occuperait dans les travaux des institutions européennes une place prépondérante, où deux ou trois autres langues parviendraient à maintenir, pour quelque temps encore, une présence déclinante, et où toutes les autres langues ne seraient plus jamais utilisées dans les réunions communes.

Une telle évolution ne nous semble pas souhaitable, poursuit le rapport. Le respect de notre diversité linguistique, ce n’est pas seulement la prise en compte d’une réalité culturelle produite par l’Histoire. C’est le fondement même de l’idée européenne telle qu’elle a émergé des décombres des conflits qui ont marqué le XIXe siècle et la première moitié du XXe.

Si la plupart des nations européennes se sont construites sur le socle de leurs langues identitaires, l’Union européenne ne peut se construire que sur le socle de sa diversité linguistique. Ce qui, de notre point de vue, est particulièrement réconfortant. Qu’un sentiment d’appartenance commune soit fondé sur la diversité linguistique et culturelle est un puissant antidote contre les fanatismes vers lesquels ont souvent dérapé les affirmations identitaires en Europe et ailleurs, hier comme aujourd’hui.

Née de la volonté de ses peuples divers, qui ont librement choisi de s’unir, l’Union européenne n’a ni la vocation ni la capacité de gommer leur diversité. Elle a au contraire pour mission historique de préserver, d’harmoniser, de dépassionner et d’épanouir cette diversité, et nous pensons qu’elle peut s’en donner les moyens. Nous la croyons même en mesure d’offrir à l’humanité entière le modèle d’une identité fondée sur la diversité.

Pour tenter de résoudre le dilemme linguistique, les membres de ce groupe proposaient une solution assez ingénieuse, que la Commission avait applaudie. Je ne sais si elle sera un jour adoptée et appliquée, il faudrait beaucoup de volonté politique, ce dont je ne vois pas beaucoup de manifestations dans l’Europe d’aujourd’hui ; mais je pense qu’elle mériterait de faire l’objet d’une réflexion sereine dans cette enceinte.

Je vous l’expose brièvement. A Barcelone, en 2002, les pays de l’Union ont décidé que, désormais, on enseignerait à tous les jeunes Européens deux langues étrangères. L’idée qui animait ceux qui l’ont promue, parmi lesquelles les responsables français, c’est qu’en généralisant l’apprentissage d’une seconde langue, on donnerait la possibilité aux autres langues de se maintenir face aux avancées de l’anglais.

Le problème, c’est que si l’on met les diverses langues en compétition dans une même catégorie, l’écrasante majorité des écoles, ainsi que l’écrasante majorité des parents et des élèves, choisiraient l’anglais ; et la motivation pour apprendre sérieusement une seconde langue étrangère serait minime. La recommandation d’enseigner deux langues ne serait plus qu’un leurre.

Comment faire en sorte que l’anglais n’ait pas un poids écrasant ? Comment faire en sorte qu’il ne soit pas la seule langue étrangère ? En faisant de lui la seconde langue étrangère plutôt que la première.

L’orientation que nous préconisons, dit le rapport, se décline en deux idées qui sont en vérité les deux faces d’une même proposition :

  • Les relations bilatérales entre les peuples de l’Union européenne devraient se passer prioritairement dans les langues de ces deux peuples plutôt que dans une langue tierce. Cela implique que chacune des langues européennes ait, dans chacun des pays de l’Union, un groupe significatif de locuteurs compétents et fortement motivés…

  • Pour que ces contingents de locuteurs puissent être formés, l’Union européenne devrait prôner la notion de « langue personnelle adoptive ».

Ce que nous entendons par cette notion, c’est que tout Européen serait encouragé à choisir librement une langue distinctive, différente de sa langue identitaire, et différente aussi de sa langue de communication internationale.

Telle que nous la concevons, la langue personnelle adoptive ne serait pas du tout une seconde langue étrangère, mais plutôt, en quelque sorte, une seconde langue maternelle.

Apprise intensément, couramment parlée et écrite, elle serait intégrée dans le cursus scolaire et universitaire de tout citoyen européen, ainsi que dans le curriculum professionnel de chacun.

Son apprentissage s’accompagnerait d’une familiarisation avec le ou les pays où cette langue est pratiquée, avec la littérature, la culture, la société et l’histoire liées à cette langue et à ses locuteurs.

Grâce à cette approche, nous voudrions dépasser la rivalité actuelle entre l’anglais et les autres langues, rivalité qui se traduit par un affaiblissement de ces dernières, et qui se fait aussi au détriment de la langue anglaise et de ses locuteurs.

En distinguant nettement, à l’heure du choix, entre une langue de communication internationale et une langue personnelle adoptive, on inciterait les Européens à prendre, en matière d’apprentissage des langues, deux décisions séparées, l’une dictée par les besoins de la communication la plus large, l’autre guidée par tout un faisceau de motivations personnelles liées au parcours individuel ou familial, aux liens affectifs, à l’intérêt professionnel, aux préférences culturelles, à la curiosité intellectuelle, etc.

Pour chacune de ces décisions, le choix serait le plus ouvert possible.

S’agissant de la langue de communication internationale, nous n’ignorons pas que la plupart des gens opteraient aujourd’hui pour l’anglais. Mais certains pourraient choisir le français, l’espagnol, le portugais, le mandarin, ou d’autres langues encore.

Pour la langue personnelle adoptive, le choix serait virtuellement illimité. Il va de soi qu’une grande partie des Européens opteraient pour l’une des grandes langues emblématiques qui ont joué un rôle prépondérant dans l’histoire du continent ; celles-ci pourraient ainsi enrayer leur déclin et entamer une nouvelle phase épanouissante de leur parcours.

Dans le même temps, les langues qui ont moins de locuteurs, même celles qui sont très minoritaires, obtiendraient un rayonnement sans précédent. La logique d’une politique de la langue personnelle adoptive voudrait, en effet, que le choix d’une langue se décide de la même manière que le choix d’une profession. Maîtriser une langue relativement rare donnerait à la personne un avantage supplémentaire, comparable à celui d’une spécialisation rare dans un domaine de pointe. A terme, les gens se répartiraient entre toutes les langues, de manière évidemment très inégale, mais toujours significative.

Négliger une langue, prévient le rapport, c’est prendre le risque d’une désaffection de ses locuteurs à l’égard de l’idée européenne. Nul ne peut adhérer de tout cœur à l’ensemble européen s’il n’a le sentiment que sa culture spécifique, et d’abord sa langue, y est pleinement respectée, et que l’intégration de son pays à l’Union européenne contribue à épanouir sa langue propre et sa culture propre plutôt qu’à les marginaliser. Tant de crises dont nous avons été témoins, en Europe et ailleurs, trouvent leur origine dans le fait qu’une communauté a senti, à une certaine période du passé, que sa langue était bafouée ; il faudrait demeurer vigilant pour éviter que de tels sentiments ne se développent dans les années et les décennies à venir, mettant en péril la cohésion européenne.

Chaque langue est le produit d’une expérience historique unique, chacune est porteuse d’une mémoire, d’un patrimoine littéraire, d’une habileté spécifique, et constitue le fondement légitime d’une identité culturelle. Elles ne sont pas interchangeables, aucune n’est dispensable, aucune n’est superflue. Préserver toutes les langues de notre patrimoine, y compris les langues ancestrales européennes telles que le latin ou le grec ancien ; favoriser, même pour nos langues les plus minoritaires, un certain épanouissement dans le reste du continent, est indissociable de l’idée même d’une Europe de paix, de culture, d’universalité, et de prospérité.

On dit que tous les états-majors préparent leurs troupes pour la guerre précédente, et que tous les parents préparent leurs enfants pour le monde d’avant. En matière de langues, il ne faudrait pas que nous menions un combat déjà passé, en nous privant de mener et de gagner la vraie bataille, celle qui nous permettra de forger le monde de demain. Un monde où la France, sa langue, sa culture, ses valeurs pourraient avoir une contribution aussi décisive que celle qu’elles ont eue dans le monde d’hier.