L’institution académique des sciences morales et politiques

Séance du lundi 6 janvier 2014

par M. Gabriel de Broglie
Chancelier de l’Institut

 

 

Monsieur le Président de l’Institut de France
Monsieur le Président de l’Académie,
Monsieur le Président de la Commission administrative centrale
Madame le Secrétaire perpétuel de l’Académie française,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Chers Confrères,

À l’invitation de Monsieur le Président de l’Académie, que je remercie de son invitation et des paroles qu’il a prononcées, je vais essayer de poser la problématique de l’institution académique des sciences morales et politiques en m’inspirant bien entendu des travaux de nos prédécesseurs, notamment Jules Simon, le baron Seillière, Bernard Chenot, Henri Amouroux, en intégrant les apports récents des chercheurs, et essayant de raccorder notre chronologie au mouvement général des idées et de l’histoire.

Nous rencontrerons ainsi quelques-unes des constantes de notre institution académique : tout d’abord les sciences morales et politiques seront sans cesse obligées de démontrer et de justifier leur légitimité et leur valeur contre d’autres domaines de la pensée jugés plus sûrs ou plus utiles ; d’autre part, elles reposent sur un postulat délibérément optimiste, se fondant sur quelques croyances, l’enrichissement de l’esprit humain, la découverte de la vérité morale, la reconnaissance du caractère universel et permanent de quelques valeurs qui touchent à la personne humaine, l’affirmation que, quels que soient ses succès depuis trois siècles, la rigueur scientifique ne s’impose pas à l’ensemble de l’univers de la pensée, que la science ne peut se voir réserver seule la mission de sauver la civilisation, tout progrès dans ce domaine supposant une solidarité et un dialogue entre l’intellectuel et le scientifique.

* * *

C’est entre la fin du XVIIème siècle et le tout début du XVIIIème siècle que l’on a commencé à introduire dans les réflexions sur l’histoire mais surtout sur le temps présent, un troisième acteur. Non plus seulement l’Église et le monarque, mais la société comme acteur distinct, efficace, observable, et dont il était peut-être possible de découvrir les lois propres. Après des décennies de réflexion auxquelles ont contribué Montesquieu, Rousseau, mais aussi, Hobbes, Locke et Hume, apparut naturellement, portée par le progrès et la confiance dont bénéficiaient les sciences, la notion nouvelle de sciences sociales au pluriel. Ce n’est que postérieurement, au XIXème siècle, au temps des synthèses, que l’on a parlé de sciences humaines, ou sciences de l’homme. Mais entre-temps, l’usage privilégia l’appellation, jugée plus précise et plus ambitieuse, des sciences morales et politiques.

Contrairement à certains chercheurs, je ne voudrais pas m’attarder aux dénominations qui se sont multipliées au XVIIIème siècle. Sieyès invente le mot sociologie en 1780, cinquante ans avant Auguste Comte, mais il hésite entre ce mot et socilogie, socionomie et sociocratie. On parle au XVIIIème siècle de sciences sociales ou art social, avec plus d’ambition de mathématiques sociales. Le terme de sciences morales et politiques apparaît sous la plume de Quesnay en 1769 et s’installe dans les deux décennies qui suivent.

Plus intéressant est de retracer les mouvements qui ont conduit à l’édification de ces sciences. L’Encyclopédie en 1750 a ouvert la voie à une démarche pragmatique et rationnelle de construction du savoir.

Mais les Lumières, issues de cette publication, forment un mouvement, une philosophie, un groupe de philosophes qui débordent largement cette approche et introduisent le doute rationnel, la remise en cause et la recherche de progrès dans toute réflexion sur la société. S’inscrivant dans ce mouvement, les physiocrates avec Baudeau et Quesnay tentent, à partir d’un tableau économique et du débat sur l’origine des richesses, d’édifier une science des mouvements économiques sous une prolifération d’appellations qui se resserrent sur le terme d’économie politique. S’élevant au domaine de la philosophie, Condillac élargit la démarche et dégage les thèmes et les notions sur lesquels vont pouvoir s’édifier des sciences morales et politiques.

L’ébranlement n’est pas encore apparent, mais il est profond. Il n’est pas étonnant que surgissent, dans la société, des préfigurations sous forme de sociétés de pensée et de clubs. Il y eut vers 1720 un club de l’Entresol que fréquenta Montesquieu, une Société du Luxembourg, fondée par l’abbé de Choisy. La Société de 1789, fondée par Sieyès et Condorcet, se réunit régulièrement. On y retrouve une quinzaine des membres de la future classe des sciences morales et politiques. Les salons des philosophes et certaines académies de province agitent les mêmes projets. On commence à utiliser, dans un sens favorable, le mot idéologue. Le mouvement des idées a précédé les événements politiques.

Les années 1789 et 1790 ont paru confirmer cette évolution. L’année 1791 pouvait être celle des concrétisations. Trois importants rapports ont été publiés à cette date. Le premier est le discours de Mirabeau en avril qui contient son plan pour l’éducation proposant une Académie nationale composée de trois classes : sciences, littérature et philosophie. Cette dernière devait hériter de l’esprit de l’Encyclopédie. Le second fut présenté, en septembre, devant le Comité Constitutionnel par Talleyrand. Il proposait la création d’un Institut national composé de deux classes : sciences mathématiques et physiques et philosophie. Cette dernière était destinée à confirmer l’applicabilité universelle de la méthode analytique de Condorcet et à dispenser un enseignement supérieur en histoire universelle, économie publique, et morale. Le troisième était le plan de Condorcet présenté à l’Assemblée. Il proposait de créer une Société nationale des Arts et des Sciences, composée de quatre classes : sciences mathématiques et physiques, sciences morales et politiques, arts appliqués, littérature. La seconde classe se divisait en cinq sections dont les appellations révèlent l’état d’esprit de l’époque : analyse des sensations et des idées, selon le modèle de Condillac, loi naturelle et science sociale, économie politique, droit public et législation.

Les trois projets présentaient plusieurs caractères communs : ils coexistaient avec les anciennes académies encore en fonction, échappaient à tout contrôle de l’autorité royale, constituaient le sommet d’une pyramide d’établissements d’enseignement, lycées et écoles centrales, mettaient en œuvre un idéal de pluridisciplinarité ou, mieux, de fécondation croisée des savoirs et supposaient que les sciences morales relevaient de lois comparables à celles des sciences physiques.

Cette croyance fonde l’essentiel de la philosophie des Lumières. Quesnay, dès 1769, écrivait : « Le Tableau économique fait marcher les sciences morales et politiques à grands pas vers leur perfection parce qu’il rend visibles et comme palpables toutes les règles de l’ordre et toutes leurs conséquences ». Vingt ans plus tard, pour affirmer leur autonomie par rapport aux académies existantes, Condorcet écrivait : « Il est superflu de prouver que les sciences morales et politiques ne doivent pas être séparées, et qu’on n’a pas dû les confondre avec d’autres. »

En 1791, plus personne n’a d’hésitations. Il n’y a plus qu’à mettre en œuvre les projets.

C’était compter sans les événements. La Convention déclare la guerre et instaure la Terreur. Elle rejette les trois projets dont les auteurs sont décédés, ou emprisonnés ou exilés, au motif que « La sagesse des peuples est supérieure à celle des nations ». Le 13 novembre 1792, elle interdit de pourvoir aux vacances des académies et par le décret du 8 d’août 1793, sur le rapport de Grégoire, elle les supprime comme « gangrenées d’une incurable aristocratie » et parce que « le génie est sans-culotte », tout en chargeant son comité de l’instruction publique de présenter le projet d’une Société destinée à l’avancement des sciences et des arts.

Il faudra attendre la chute de Robespierre et la fin de la Terreur pour que l’ouvrage soit remis en chantier. Mais les préoccupations et les hommes ne sont plus les mêmes, le vocabulaire non plus car toutes les démarches vont être formulées d’une façon grandiloquente qui nous fournit, aujourd’hui encore, des citations sublimes, mais un peu creuses.

Les préoccupations dominantes sont de tourner la page, de préserver les acquis de la première révolution, d’éviter le retour des violences et d’établir les fondements de la stabilité sociale. Mais la succession des coups d’État sous le Directoire ne le permet guère.

Les acteurs nouveaux sont les disciples des précédents, nullement découragés dans leur ambition intellectuelle mais dont l’assurance a cédé la place à une certaine verbosité Ce sont Daunou, l’artisan principal, Lakanal, Roederer, Fourcroy.

En préparant la Constitution de l’an III qui va établir le Directoire, Daunou reprend l’idée de la Convention et insère un article 298 qui dispose : « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences ». Il fait adopter le 15 octobre 1795, l’une des dernières séances de la Convention, les statuts de l’Institut national : ceux-ci mettent tous les membres de l’Institut sur un pied de stricte égalité. Tous doivent présenter des mémoires et participer aux travaux. Il y a des séances publiques communes à toutes les classes. L’Institut n’est plus chargé d’orienter les établissements publics d’enseignement mais seulement de mener ses études et des avis au gouvernement. Il se compose de trois classes : sciences physiques et mathématiques, sciences morales et politiques, littératures et beaux-arts. La seconde classe se divise en six sections : analyse des sensations et des idées, morale, science sociale et législation, économie politique, histoire, géographie. L’Institut comprend cent quarante-quatre membres, dont trente-six pour les sciences morales et politiques.

Selon Daunou : « Idée grande et majestueuse dont l’exécution doit effacer en splendeur toutes les académies des rois … Ce sera en quelque sorte une Encyclopédie vivante, l’abrégé du monde savant, le corps représentatif de la République des Lettres, l’honorable but de toutes les ambitions de la science et du talent… Cet Institut raccordera toutes les branches de l’Instruction ; il leur imprimera la seule unité qui ne contriste pas le génie et qui n’en ralentisse l’essor ; il manifestera toutes les découvertes, pour que celle qui aura le plus approché de la perfection exerce le libre ascendant de l’estime, et devienne universelle, parce qu’elle sera sentie la meilleure. » C’est peu de dire que l’application ne remplit pas l’ambition du programme.

Il faut d’abord composer la seconde classe. Exclus les royalistes et les Jacobins, les recrutements se font sur proposition de salons, ceux de Mme Helvetius et Mme de Condorcet, de cercles de préfiguration, parmi les membres de l’ancienne académie des Inscriptions et belles-lettres qui ne trouve pas sa place parmi les trois nouvelles classes, parmi les militaires et les diplomates, notamment pour la section de géographie, enfin parmi le groupe des « idéologues », c’est-à-dire des héritiers des philosophes des Lumières.

Le résultat est un peu surprenant. Malgré le contrôle du gouvernement, le spectre politique de la seconde classe est large. Il comprend un nombre significatif de membres issus des anciens ordres privilégiés et ayant acquis leur réputation sous l’Ancien Régime. La majorité d’entre eux n’a pas pris part aux assemblées révolutionnaires et ne souhaite pas le retour des agitations.

Ils n’ont pas de mal à faire coïncider l’héritage des Lumières avec une vue conservatrice de la Révolution et ne développent pas d’hostilité à la religion. Mais une minorité agissante, celle des idéologues, forme un bastion actif et s’efforce de donner l’élan aux travaux de l’académie, sans y réussir.

En effet, dans le contexte troublé du Directoire, les travaux de la seconde classe déçoivent. Ils manquent d’intérêt pour le public et le monde politique, et surtout, les membres de cette classe ont du mal à se mettre d’accord entre eux. Sa composition reflète des contradictions dans la conception des sciences morales et politiques et des oppositions à l’évolution du Directoire et à l’avènement du Consulat.

Si l’on recherche la cause de la suppression de la seconde classe, on dira que Bonaparte a voulu éliminer les idéologues qui s’opposaient à son pouvoir. Les choses ne sont pas aussi simples.

Qui sont les idéologues ? On cite Daunou, Sieyès, Garat, Roederer, Ginguené, Chenier, Cabanis, Lebreton, Laromiguière. Ce groupe n’est pas homogène. Ils n’ont pas dominé la seconde classe et n’y ont pas fait d’opposition politique. Ils ne sont pas tous opposants à Bonaparte. Il faut distinguer les causes épisodiques des évolutions profondes.

Certains ont soutenu en 1792 que si l’on voulait aller au bout de l’esprit encyclopédique, il fallait donner le pouvoir aux savants. Ce qui n’avait aucune chance de se produire. D’autre part, ils ont ennuyé le public par de pesants mémoires, se bataillant entre eux par des recommandations contradictoires et irréalistes. En même temps, ils désertaient leurs travaux académiques en participant aux conseils du Directoire. Surtout, leur groupe s’est fermé aux autres opinions comme seul dépositaire de la vraie doctrine. D’où la connotation péjorative du mot idéologue à partir de 1793.

Mais il y a des raisons plus profondes. Le Directoire correspond à un déclin de l’idéal encyclopédique qui constituait la base idéologique de la seconde classe. L’opinion penche alors pour un retour à l’ordre, à l’autorité de l’État, à la stabilité politique, à la morale et aux sentiments religieux. Elle manifeste un goût pour la culture académique, et l’éloquence littéraire.

Il reste que certains idéologues se sont opposés aux partisans de Bonaparte et ont provoqué la colère de celui-ci. Avec beaucoup de subtilité, Cambacérès, travaillant pour Bonaparte, a fait le départ entre les récupérables et les vrais idéologues. Une campagne d’opinion est engagée contre ces derniers, accusés d’athéisme et de matérialisme. Bonaparte se moque des « douze ou quinze obscurs métaphysiciens qui se croient à eux seuls un parti, faisant de longs discours qu’ils croient perfides alors qu’ils sont seulement ridicules ».

Plusieurs mesures du Consulat marquent bien le décalage entre la nouvelle politique et les positions des idéologues. Ainsi, la Constitution du Consulat promulguée sans déclaration des droits, le rétablissement de l’esclavage, le Concordat, la dissolution du Conseil de l’Instruction publique, l’éviction des principaux idéologues du Tribunat, la suppression des Écoles centrales dans les départements, les attentions marquées par le pouvoir aux anciens membres de l’Académie française, la suppression de l’enseignement de la législation dans les écoles, « car ce n’est pas une science reconnue ni bien définie ».

Plus ponctuellement, les idéologues sont surveillés par la police, Fiévée conseille à Bonaparte de les bâillonner. Plusieurs d’entre eux sont ralliés au Coup d’État : Sieyès, Cabanis, ou au Consulat : Lebrun, Roederer, Degérando, Bigot de Préameneu, Merlin par leur participation au Code civil.

La réforme peut alors intervenir sans secousse, mais elle est savamment dosée. Par décret du 23 janvier 1803, l’Institut est composé de quatre classes au lieu de trois, mais sans l’ancienne seconde classe. Les nouvelles classes correspondent aux anciennes académies supprimées, mais sans la dénomination. La première classe est celle des sciences physiques et mathématiques. La deuxième, langue et littérature française, de quarante membres à qui sont rétablis des privilèges d’ancienneté. La troisième, histoire et littérature ancienne et la quatrième, beaux-arts.

La réforme de 1803 fut bien accueillie. Elle s’inscrivait dans l’action du Premier Consul qui avait l’appui général de l’opinion. Elle confortait l’Institut, siège de l’esprit des Lumières dont le Consulat ne s’était pas écarté, et étendait apparemment ses missions en créant deux nouvelles classes. Les traditions académiques des membres des anciennes académies royales semblaient confirmées dans les classes correspondant à leur académie. La suppression de la seconde classe ne suscita pas de protestation. Seul Garat s’indigna, en déclarant que sa disparition préludait au Sacre.

D’ailleurs les membres de la seconde classe supprimée n’étaient pas éliminés de l’Institut, mais répartis dans les autres classes selon leur qualification. Ils ne perdirent pas leur influence au sein de l’Institut.

Devenu empereur, Napoléon conserva sa bienveillance à l’Institut et lui affecta comme siège en 1805 le Palais des Quatre Nations.

Il fallut s’habituer à ce que l’Institut, malgré ses quatre séances publiques annuelles communes aux quatre classes, organisât ses travaux selon des disciplines scientifiques séparées et s’éloignât des ambitions d’une méthode générale propre à la philosophie de l’Encyclopédie.

À la Restauration en 1816, la question d’une suppression de l’Institut et de l’établissement d’une académie des sciences morales et politiques fut évoquée. Louis XVIII trancha en sagesse politique par la double négative : pas de rétablissement des sciences morales et politiques mais pas de suppression de l’Institut.

* * *

Le premier XIXème siècle va renouveler profondément la problématique des sciences morales et politiques avec le développement de la révolution industrielle et la construction d’une philosophie qui lui corresponde. Bentham et Saint-Simon en tirent les premières conséquences en dégageant la notion centrale de l’utilitarisme pour l’un, et du physicisme pour l’autre.

À leur suite, c’est Jean-Baptiste Say qui introduit l’économie politique parmi les disciplines scientifiques et élargit sa recherche à toutes les questions intéressant la société. Lorsque Saint-Simon découvre l’économie politique, il est ébloui et passe du physicisme à l’économie politique qu’il considère comme la vraie science de l’homme. Selon lui, la société industrielle a pour base les intérêts. Mais l’intérêt seul a pour effet de dissoudre le lien social, parce que l’essor de l’industrie entraîne d’effrayants progrès de la cupidité personnelle et collective qui est la gangrène de la société. D’où la recherche d’un nouveau code moral qu’il place dans un nouveau christianisme.

Saint-Simon systématise sa construction et préconise d’établir un enseignement de la science sociale par trois chaires : la conduite industrielle, la morale pour lutter contre l’égoïsme et la connaissance positive des lois de la nature, le tout couronné par deux académies, l’une des intérêts, c’est-à-dire de l’économie politique, l’autre des sentiments, correspondant aux sciences morales et politiques.

Cette nouvelle idéologie scientiste est loin de représenter la tendance dominante sous la Restauration. Le régime évolue vers la réaction politique et religieuse. Il voit s’épanouir le romantisme en littérature, l’éclectisme en philosophie avec Victor Cousin, et une nouvelle école historique. Les historiens libéraux Guizot, Mignet, Augustin Thierry, et Thiers annoncent l’avènement des classes moyennes qui conduira à un degré supérieur de la civilisation. Diverses institutions, l’Athénée royal, le Conservatoire national des Arts et Métiers, le Collège de France, les salons libéraux et les journaux discutent d’une Société privée des sciences morales et politiques, que Guizot crée dès 1824 et où se retrouvent Royer-Collard, Victor de Broglie, Destutt de Tracy, Degérando, Roederer, Laromiguière, Benjamin Constant, Volney. Des historiens et des hommes politiques forment le groupe des Doctrinaires qui soutiennent la thèse de la substitution dynastique des Bourbons dépassés par les d’Orléans qui représentent selon le mot de Michelet « la ressource libérale de la France », à l’imitation de la révolution de 1688 en Angleterre. Guizot déclare dans ses cours chercher les lois des sciences morales et politiques comme dans les sciences physiques. Il crée en 1828 la Société « Aide-toi, le ciel t’aidera » pour accélérer le changement politique.

Les trois Glorieuses et l’esprit de Juillet en 1830, malgré leurs ambiguïtés, contiennent une reviviscence de l’esprit des Lumières, du Saint-Simonisme et de l’économie politique. Comme sous le Directoire, le retour des journées de violence à Paris et à Lyon remettait d’actualité un vif désir de stabilisation sociale.

Louis-Philippe, roi des Français, n’est pas un utopiste mais c’est un homme du XVIIIème siècle, ouvert à cette orientation.

C’est Guizot qui se fait l’artisan déterminé du rétablissement des sciences morales et politiques. Nommé ministre de l’Instruction publique dans le ministère du 11 octobre 1832, l’historien doctrinaire s’approprie l’idée et inclut dans son programme la fondation d’une académie nouvelle « pour orienter la vie intellectuelle et culturelle, non par un agent du gouvernement mais par une société savante qui donnera une saine direction à l’intelligence élevée et éclairée. »

Dans la semaine de son entrée en fonction, il consulte Sieyès qu’il trouve très affaibli et confie à Roederer le soin de rallier les survivants de l’ancienne seconde classe. Tous approuvent et demandent le nom d’académie, à l’égal des autres anciennes classes. Guizot prépare le texte et fait signer par le Roi, avant même la réunion des Chambres et le discours du Trône, l’ordonnance du 26 octobre 1832 créant au sein de l’Institut, une cinquième académie des sciences morales et politiques. Le nombre de membres reste fixé à trente. Le nombre des sections passe de six à cinq par suppression de la section de géographie. Certaines appellations sont mises au goût du jour, l’analyse des idées et des sensations devient philosophie, l’histoire sociale et législation devient législation, droit public et jurisprudence, la statistique est ajoutée à l’économie politique, l’histoire enfin devient histoire générale et philosophique.

Le rapport de Guizot au Roi définit bien le contexte très politique de ce rétablissement. Il rend hommage aux « sciences morales et politiques qui sont parvenues à un degré d’importance, de publicité et d’autorité jamais atteint jusqu’alors, et qui ont acquis un caractère vraiment scientifique, rigoureux, positif et utile, parce qu’elles sont devenues plus applicables » ; tout est dans le « plus ».

Le rapport poursuit en substance : la stabilité de la Charte et la vérité pratique des institutions peuvent braver les erreurs spéculatrices et les témérités les plus hasardeuses de la pensée. C’est le propre des gouvernements libres de résister aux épreuves dont s’effraye le pouvoir absolu. « Les sciences morales et politiques serviront désormais (on peut l’espérer) à raffermir ce qu’elles ont jadis ébranlé. »

Ce pragmatisme traduit évidemment un déclin de l’encyclopédisme et des lois utopiques d’une science unique de la société. La feuille de route invite au travail et à la prudence. Guizot entend effacer trente ans d’autoritarisme, affirmer la confiance du nouveau régime dans sa force civilisatrice et renouer aussi, il faut le dire, avec la grande tradition de la politique rationnelle et de l’application pratique des progrès scientifiques. Les académiciens s’occuperont des problèmes sociaux, du travail, de la pauvreté, de l’état de la population, de la démographie, de l’éducation et du commerce. Louis-Philippe d’ailleurs, confirme : « Cette académie, disait-il, sera très utile pourvu qu’elle ne soit pas trop pressée de se faire écouter et qu’ailleurs on ne fasse pas trop de bruit ».

En 1848, Cavaignac fait appel aux membres de l’Académie pour écrire un traité affirmant le caractère sacré de la propriété et de la famille. Il se heurte aux critiques des conservateurs comme des socialistes l’accusant d’enfreindre la neutralité politique de l’académie.

En 1855, l’élection à l’Académie d’un opposant orléaniste Odilon Barrot contre le candidat de l’Empire provoque la colère du gouvernement qui crée par décret, sans avoir consulté l’Académie, une sixième section sous le nom « administration, politique et finances », composé de dix membres nommés par décret, que l’on appela les « decemvirs ». Dix ans plus tard, l’Empire libéral représenté par Victor Duruy, supprime la section et répartit les « nommés » entre les autres sections. Le président Louis Wolowski évoqua la victoire de l’Académie et déclara qu’« elle déposait les armes hostiles, retenant de la décision de 1855 ce qu’elle avait d’utile et ne retenant rien de ce qui avait pu paraître inquiétant ou défectueux ».

J’évoque brièvement un dernier épisode. En 1998, le ministre de l’Instruction publique et de la Recherche, Claude Allègre, notre confrère, évoqua l’idée de créer à côté de l’Académie des sciences morales et politiques, mais hors de l’Institut, une académie des sciences humaines. Je ne mentionne ce projet qui n’eut aucune suite, que pour servir de transition à la dernière partie de mon propos qui est de tenter un tableau de l’institution académique actuelle des sciences morales et politiques. Je le fais à titre personnel, parce qu’il semble que les sujets évoqués jusqu’ici ne peuvent être sans relation avec la situation actuelle.

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Depuis la fin du XIXème siècle, en cent ans, les sciences physiques ont accompli des progrès spectaculaires, plus importants que depuis le début de l’humanité et les perspectives déjà certaines des progrès futurs assurent des développements non moins importants. Durant les mêmes cent années, la conduite des sociétés humaines a produit des catastrophes majeures et entraîné des violations massives des lois des sciences humaines et un recul général des valeurs et des méthodes que l’Occident avait lui-même dégagées comme ayant une portée universelle et permanente. Il en résulte une inversion de la position traditionnelle respective des sciences de l’homme et des sciences exactes. Le postulat d’optimisme qui avait fondé les sciences morales et politiques est remis en question. Le progrès fait peur. Il se matérialise et s’étend indéfiniment mais provient essentiellement de perfectionnements scientifiques ou techniques. On n’attend plus la fin du monde, mais on redoute le monde à venir.

Non seulement nous avons appris que les civilisations sont mortelles, mais peut-être la civilisation elle-même. L’homme s’était donné en 1945 les moyens de détruire la planète. Il accumule jour après jour ceux de détruire l’environnement, la biodiversité et l’homme lui-même. Du moins l’antihumanisme de certains philosophes américains le prétend-il.

Les sciences morales et politiques n’échappent pas aux contrecoups de ces profondes mutations.

À l’universalisme de la philosophie des Lumières se sont substituées des idéologies totalitaires, le marxisme, le national-socialisme, le maoïsme, des synthèses partielles comme la psychanalyse de Freud, l’existentialisme de Sartre, le structuralisme, l’herméneutisme de Foucault, le surhomme de Nietzsche, l’hominescence de Michel Serres et sans doute la plus achevée, le phénomène humain de Theilhard de Chardin.

Si l’on considère non plus la conception globale mais les différentes disciplines, on constate que les sciences de l’homme sont affectées d’un double mouvement. Elles se diversifient et se spécialisent. Mais il n’est pas sûr que les disciplines nouvelles, parfois les plus actives, fassent partie des sciences morales et politiques. Ainsi en est-il des sciences de l’univers, de son origine, de l’évolution, de l’environnement, des nanosciences, du génie génétique, de la neurologie, des sciences du langage et des capacités cognitives des animaux, des arbres et des machines. Tout n’est pas quantifiable dans l’homme. Le corps humain n’est pas que physiologique. La conscience, l’expérience, l’invention humaines, ne sont pas quantifiables. Le cerveau n’est pas un puissant ordinateur et le plus puissant ordinateur n’est pas une imitation du cerveau.

De ce survol, retenons que l’univers quantique où nous sommes entrés, est celui de la probabilité. Les sciences physiques sont dominées par la mécanique quantique. Certaines disciplines des sciences humaines également. On est en train de découvrir que les lois de la vie ont aussi un caractère ondulatoire imprévisible scientifiquement, et la NSA nous a fait découvrir qu’il y avait aussi une information quantique qui avait ses lois. Certaines des disciplines des sciences de l’homme se portent bien, peut-être trop, celles qui obéissent aux méthodes de la science exacte et les autres, à savoir les sciences morales et politiques, ne se portent pas bien.

À propos des sciences de l’homme, les universitaires lancent des signaux de détresse et parlent de sciences en crise, en état de siège. Le nombre d’étudiants diminuent, comme les crédits budgétaires. Elles sont sommées de démontrer leur utilité fonctionnelle, leur valeur ajoutée. La mondialisation les contraindrait à se dissoudre, à se « des-exceptionnaliser ».

Cependant, les institutions universitaires des sciences de l’homme se sont développées en France comme dans les autres pays. On peut citer le CNRS et en son sein, l’Institut des Sciences Humaines et Sociales (INSHS), l’INED, les départements des facultés des lettres des universités, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales issue de la VIème section de l’École Pratique des Hautes Études créée en 1975 sous la présidence de Jacques Le Goff, la Maison des Sciences de l’Homme fondée en 1971 par Fernand Braudel et le réseau national des Maisons des Sciences de l’Homme, la Société française pour l’Histoire des sciences de l’homme créée en 1986, l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales, et le dernier-né, le Conseil pour le développement des humanités et des sciences sociales.

Si ce dispositif, assez classique et imposant, inspire des inquiétudes à certains de ses chercheurs, on peut se demander si elles proviennent de défis extérieurs ou d’une tendance à la propre remise en cause. De toute façon, tout ce qui concerne l’enseignement, en particulier des sciences sociales, ne peut être négligé par l’Académie. Celle-ci, pour sa part, a démontré qu’elle n’éprouvait, dans ce contexte général, aucun doute de légitimité, aucune baisse de sa détermination.

Je serai tenté, pour terminer, de dresser un diagnostic de sa situation assorti de quelques réflexions.

Tout d’abord, il me paraîtrait naturel que nous ayons l’habitude de nous référer plus souvent aux grands travaux et aux mémoires des confrères célèbres dont nous sommes les successeurs dans chaque discipline, dans chaque fauteuil.

D’autre part, nous devons prendre conscience du grand prestige dont jouit l’Institut de France hors de nos frontières. Il s’agit d’une richesse à ne pas sous-estimer mais à cultiver soigneusement, pour notre gouverne, pour notre pays, mais aussi pour nos collègues étrangers qui nous observent et qui comptent sur nous. S’il n’y a qu’une autre académie au monde à porter le même nom, celle d’Argentine, nombreuses sont les académies qui se considèrent comme nos sœurs, nos cadettes, et qui souhaitent resserrer leurs liens avec nous.

Par construction, nous sommes, vis-à-vis des autres institutions des sciences de l’homme, dans une position de couronnement, je parle en termes d’architecture. Encore faut-il que cette position ne soit pas déséquilibrée, qu’elle soit admise et qu’elle nous permette d’assurer le rôle de passerelle, de plaque tournante entre différents partenaires ou disciplines. Pour nous en assurer, jetons un regard circulaire.

Quelle est tout d’abord, dans la hiérarchie des normes, la place de celles qui régissent l’Académie. Elle a été toujours au plus haut niveau de l’ordre juridique. Sur la forme, on a prétendu que l’article 298 de la Constitution de l’an III n’avait jamais été abrogé. L’ordonnance de 1816, celle de 1832 et la loi de 2006 sont des lois solennelles. En vertu de cette dernière, je le rappelle, l’Institut et les Académies qui le composent sont des personnes morales de droit public à statut particulier, placées sous la protection du Président de la République. Elles se recrutent par cooptation, toutes les fonctions y sont électives, s’administrent librement, sous le seul contrôle de la Cour des comptes. Ce statut particulier, le même depuis 378 ans, a sa justification : l’indépendance est la raison d’être même et la nécessité de l’institution académique.

Sur le fond maintenant, le Conseil Constitutionnel a constamment reconnu un caractère constitutionnel au principe général de l’indépendance de l’enseignement supérieur. L’Institut et les académies sont assimilés de ce point de vue à la catégorie des Grands établissements de l’enseignement supérieur et bénéficient donc de cette indépendance. Il en résulte que leurs statuts qui sont approuvés par décret au Conseil d’État, ne peuvent être modifiés que sur proposition de leurs instances compétentes, après « approbation » du Conseil d’État, c’est-à-dire sous son seul contrôle et non pas par initiative bureaucratique ou politique.

D’autre part, vis-à-vis des mondes gouvernemental et parlementaire, on a pu regretter que l’académie ne soit pas suffisamment consultée lors de la préparation des grandes réformes, comme d’innombrables comités d’experts. Il est vrai que le calendrier parlementaire des reformes s’adapte mal à une consultation sereine objective et approfondie. Mais l’académie pourrait être consultée en amont. Elle peut s’autosaisir et n’a pas manqué de le faire à plusieurs reprises dans les années précédentes.

Vis-à-vis du monde de l’université, il est de notre responsabilité de ne jamais laisser s’établir un fossé. Les entretiens que nous établissons de façon si heureuse avec les responsables du monde de l’entreprise et de l’économie, ne faudrait-il pas les rechercher aussi avec les responsables de l’enseignement, comme d’ailleurs avec ceux de l’armée, des professions libérales, de la communication, etc.

Par ailleurs, à une époque où les travaux intellectuels et universitaires sont soumis à des processus d’évaluation, l’Académie des sciences morales et politiques ne devrait pas se satisfaire d’une auto-évaluation le plus souvent implicite, et encore moins d’une autocélébration. Je reprends là une observation déjà formulée ici en 2007 par notre confrère Jean-Claude Casanova.

Vis-à-vis de la littérature et de la culture, la question mériterait d’être approfondie. Rappelons que les vrais écrivains sont des moralistes ayant une vaste audience, et que l’histoire et la critique littéraires ont fait partie des disciplines de notre académie et contribué à son rayonnement (Roger Arnaldez, Jean Guitton, René Pomeau) Vis-à-vis des sciences, nous constatons que la plupart des grandes questions de société relèvent aujourd’hui des missions de l’Académie des sciences morales et politiques et de l’Académie des sciences et font l’objet de travaux dans les deux académies. Ces travaux devraient être le plus souvent possible menés, non pas séparément, mais conjointement. Ce qui est vrai des travaux interacadémiques au sein de l’Institut l’est également des travaux avec les académies et sociétés savantes extérieures ou étrangères.

Cette question est centrale, à l’évidence. Les sciences morales et politiques se tiennent à l’interface entre les sciences de l’homme et les progrès scientifiques. Les sciences de l’homme ont sans doute abandonné leurs prétentions et leur position de supériorité antérieures et laissé dans bien des cas le progrès scientifique dominer les relations sociales et même la vie intellectuelle. Elles ne sauraient prétendre exercer un magistère suprême en la matière, ni se placer en couronnement des couronnements, pour reprendre l’image de l’architecture. Mais la position nécessairement centrale des sciences morales et politiques demeure. Elle leur permet, et c’est l’essentiel, de poser les questions d’éthique et de contribuer à définir, avec les scientifiques, les limites de la science. Quelle que soit son immensité, cette tâche revient par tradition historique et par vocation à l’Académie des sciences morales et politiques. C’est en elle-même qu’elle trouve les moyens de la poursuivre, qui sont la force de la pensée indépendante, le culte de l’excellence, une ouverture vers l’avenir, un refus de la spécialisation et de l’utilitarisme et le dévouement passionné au bien commun.

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Aujourd’hui comme hier, c’est donc comme institution que l’Académie des sciences morales et politiques contribue à maintenir l’homme au cœur des valeurs, des préoccupations et des efforts de la société. Il n’y a plus rien là d’utopique. Simplement un appel d’urgence, pour ne pas laisser s’éteindre une lumière qui est le propre du genre humain, qui fait sa dignité et son épanouissement, celle de la civilisation.