Les sciences morales et politiques selon Cournot

Séance du lundi 3 février 2014

par M. Bertrand Saint-Sernin,
Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

 

 

Introduction

 

Vie de Cournot Antoine Augustin Cournot (1801-1877), mathématicien, économiste et philosophe, naît à Gray en Haute-Saône. Il entre 1er « à l’École normale pour les sciences » en 1821. L’École est fermée en 1822. En 1822-23, il suit les cours de mathématiques à la Sorbonne et ne se considèrera pas comme un mathématicien créateur, tant il admire le génie de son camarade Gustav Dirichlet.

En 1823, il devient le précepteur du fils du Maréchal Gouvion Saint-Cyr : il est aussi son secrétaire et ami et l’aide à rédiger ses Mémoires pour servir à l’histoire du Consulat et de l’Empire. Poisson le remarque. Le Maréchal meurt en 1830 et Cournot quitte la famille en 1833. Il est nommé professeur de mathématiques à la Faculté de Lyon (1834-35) et à la Faculté de Grenoble (1835-1838), tout en étant recteur de l’Académie de Grenoble en 1835. Il est inspecteur général des études, sillonne la France avec un autre inspecteur général des études, Alexandre, auteur d’un dictionnaire de grec. Pendant quinze ans, il préside le concours de l’agrégation de mathématiques. Il termine sa carrière de haut fonctionnaire comme recteur de l’Académie de Dijon (1854-1862).

Il est d’une grande liberté d’esprit. Ainsi, quand il est recteur en Bourgogne, il donne l’ordre aux Inspecteurs d’Académie (qui doivent faire rapport au préfet sur l’état d’esprit des enseignants) de répondre qu’il n’y a rien à signaler. Quand le Ministre de l’Instruction publique lui en fait la remarque, il répond que la Bourgogne est une région tranquille et comme oubliée de l’histoire. Et, miracle à nos yeux, le ministre ne le renvoie pas !

 

Définition des sciences morales et politiques

 

Il écrit dans Des Institutions d’Instruction publique en France : « […] la politique et la philosophie sont d’accord pour grouper, pour rassembler sous un même point de vue toutes les institutions qui concourent à éclairer les hommes, à avancer l’esprit humain, à accroître les conquêtes de l’intelligence, à seconder l’essor de la civilisation, à conserver la gloire intellectuelle du pays. Non seulement les écoles, les établissements d’enseignement public de tous les degrés, mais les Académies, les sociétés savantes créées ou patronnées par l’État, les publications littéraires et scientifiques dont il fait les fonds ou qu’il encourage, les bibliothèques publiques, les grandes collections, les observatoires et les laboratoires entretenus pour le progrès des sciences, tout cela, aux yeux du politique comme à ceux du philosophe, fait partie de l’instruction publique prise lato sensu ».

 

Actualité de Cournot

 

Le thème retenu par notre président étant les sciences morales et politiques aujourd’hui, énumérons les points actuels de la conception des sciences morales et politiques de Cournot.

J’en retiens sept.

  1. Les crises rénovatrices des sciences sont les seules crises rénovatrices de la philosophie.

  2. L’action humaine change la Terre et peut l’altérer irréversiblement.

  3. La nature n’est pas saturée : on peut y introduire des corps et des processus nouveaux.

  4. Le hasard n’est pas seulement le corrélat de notre ignorance : il est constitutif de l’univers.

  5. L’exploration scientifique de l’univers se réalise en recourant à des clés de décryptement successives, de plus en plus pénétrantes et englobantes : les changements de clé constituent des « révolutions scientifiques ».

  6. Les institutions, en particulier celles de l’Instruction publique, ont un double statut. À court terme, elles sont administratives ; à long terme, elles modèlent la vie sociale et sont politiques.

  7. Il y a une différence entre décider en temps ordinaire et décider en temps de crise.

 

Les crises rénovatrices de la philosophie

 

« […] nous soutiendrons […] que les crises rénovatrices des sciences ont été les seules crises utilement rénovatrices de la philosophie ; et que si, par exemple, la philosophie du dix-septième siècle a rompu d’une manière éclatante, pour le profit réel de l’esprit humain, avec les vieilleries alexandrines, juives, arabes et scolastiques, elle le doit aux étonnants progrès des sciences dans ce siècle mémorable où les philosophes de haut vol étaient en même temps des génies scientifiques de premier ordre, des Descartes, des Pascal, des Newton et des Leibnitz ».

Cournot donne un contre-exemple : la Révolution et l’Empire n’ont pas changé grand-chose à la vie quotidienne en province. C’est la révolution industrielle qui change le corps social. Il écrit :

« La ruine de la Noblesse et du Clergé n’avait pas amené de grands changements dans les habitudes et les conditions propres aux diverses couches du Tiers-État […] l’agriculture, le commerce reprenaient ou continuaient de suivre les anciens errements. Fortunes, gages, salaires, valeurs des biens et des denrées n’avaient éprouvé que des variations insignifiantes, si on les compare aux changements opérés sous nos yeux, qui accusent des conditions toutes nouvelles dans la distribution de la propriété, dans les rapports des diverses classes entre elles, dans tout ce qui tient à la structure économique et à la composition intime du corps social . »

« […] la crise politique et les guerres terribles qu’elle a suscitées, n’ont fait que retarder de quelques années la découverte ou la propagation de tant d’inventions capitales qui tout à coup sont venues donner à l’industrie et au commerce, à la population et à la richesse publique un essor inconnu aux âges précédents » (Considérations, p. 426).

 

Effets de l’action humaine sur la nature

 

Il est l’un des premiers à discerner que l’action humaine modifie la Terre et peut l’altérer irréversiblement [la « dévore(r) »]. On voit naître l’idée de la responsabilité de chaque génération à l’égard des suivantes, idée que développeront Hans Jonas, Karl Otto Apel et le mouvement écologique contemporain.

Le statut de l’homme se modifie donc :

« De roi de la Création qu’il était ou qu’il croyait être, l’homme est monté ou descendu (comme il plaira de l’entendre) au rôle de concessionnaire d’une planète » (Considérations, p. 422).

Cournot n’a pas en tête la démographie mais l’industrie. Il note :

« Il avait à faire valoir un domaine, il a une mine à exploiter : et ces quelques mots suffisent pour indiquer sous quelle face nouvelle vont désormais se présenter les plus graves problèmes de l’économie sociale, ainsi que les conditions de la vie historique des peuples » (Considérations, p. 422).

Ces changements s’opèrent par des causes régulières auxquelles s’ajoutent des événements fortuits. Il prend l’exemple suivant :

« Quand le cours régulier des événements a réuni toutes les circonstances requises pour la maturité d’une grande crise, il semble que le Destin se plaise à s’aider encore du concours de quelque cause accidentelle : Fata viam inveniunt. Dans la crise économique que notre siècle traverse, la part du hasard consiste dans la découverte inattendue de tous ces placers, de tous ces énormes dépôts de roches aurifères… » (Considérations, p. 422).

 

La non-saturation de la nature

 

Cournot est l’un des premiers penseurs à comprendre l’importance de la synthèse chimique. Il observe : « De là une fabrique incessante de corps nouveaux, que la Nature n’avait pas pris la peine de créer… » (MVR, p. 21). Dans les Considérations, p. 362, il évoque « la prodigieuse multitude de corps que le chimiste crée […], la Nature ayant oublié de les faire ».

 

Le hasard

 

Le hasard est constitutif de l’univers : il n’est pas le corrélat de notre ignorance.

Cournot est conscient de la difficulté d’admettre cette conception de la nature et de l’histoire, même si elle est vraie. Il observe qu’il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que débute la domestication mathématique du hasard, alors que les mathématiques de l’Antiquité comportent des théories plus complexes que l’étude des loteries et des jeux de hasard. Il ne se contente pas de montrer le rôle des probabilités dans les décisions judiciaires et en économie : il participe à l’introduction du hasard dans les sciences de la nature, dans l’histoire du système solaire d’une part, dans l’histoire naturelle de l’autre.

Cournot n’innove pas vraiment dans la théorie mathématique des probabilités ; en revanche, il révolutionne l’interprétation des probabilités dans l’étude de la nature et de l’histoire. Il appelle « fortuite » la rencontre de deux ou plusieurs séries d’événements jusque-là indépendantes, qui, à un moment donné, interfèrent. Les événements fortuits ont des causes. Mais l’instant et les effets de leur rencontre sont imprévisibles.

Alors que, pour l’essentiel, Comte reste fidèle à Laplace en mécanique céleste et n’impute pas au hasard la constitution graduelle d’un univers ordonné, Cournot, propose une cosmogonie physique où « la naissance d’un ordre régulier » résulte « d’une combinaison singulière » (MVR, p. 50) – c’est-à-dire aléatoire – d’éléments matériels sous l’effet des lois de Newton. La matière obéit aux lois de Newton, mais c’est l’agrégation aléatoire de morceaux de matière sous l’effet des lois de la gravitation qui fait passer graduellement l’univers du désordre à l’ordre.

De Laplace à Cournot, l’interprétation du calcul des probabilités change profondément. Le hasard, au lieu de n’être que le reflet de notre ignorance, devient une idée opérante dans l’histoire de la nature. Son rôle, sensible dans l’ordre physico-chimique, devient majeur dans le domaine de la vie, puisque l’histoire naturelle et la théorie de l’évolution en montrent l’effectivité. Cournot considère que l’univers est constitué de petits mondes qui, après être restés séparés pendant de longues périodes, se mettent à interférer, produisant des événements imprévisibles.

Cournot opère une révolution intellectuelle dans la conception des « sciences morales et politiques » en attribuant au hasard un rôle nouveau dans l’ordre humain, après l’avoir aussi perçu dans les ordres physico-chimique et biologique.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, en peu d’années, le calcul des probabilités, sans quitter la sphère des loteries, des jeux, du vote, des tribunaux, et de l’économie mathématique naissante, pénètre la cosmogonie physique, l’histoire naturelle (avec la théorie de l’évolution de Darwin, 1859) et la physique (avec la mécanique statistique, 1865-1872).

La pensée de Cournot a été décisive dans les deux premiers domaines ; par contre, il ne semble pas avoir eu conscience de l’introduction du hasard dans la mécanique statistique qui se constitue alors en Angleterre avec Maxwell, puis en Autriche avec Boltzmann, quand lui-même a déjà plus de soixante ans.

Dans sa traduction du Traité d’astronomie de John Herschel au début des années 1830 et dans Matérialisme, Vitalisme, Rationalisme, publié en 1875, Cournot évoque le rôle des probabilités en astronomie. Dans les années 1830, il s’agit surtout du calcul d’erreurs ; en 1875, du passage du désordre à l’ordre dans l’univers. Ainsi, la signification physique du hasard se modifie : dans le premier cas, les probabilités servent à apprécier les erreurs ; dans le second, à rendre plus intelligible l’histoire de l’univers.

L’idée de hasard ne s’oppose pas à celle de relation causale : elle désigne le fait que, dans la nature, la rencontre de séries causales d’abord indépendantes, en advenant, fait émerger des phénomènes d’un type nouveau, que l’on appelle « fortuits ».

Dans l’ordre physico-chimique, la cosmogonie est ponctuée d’événements fortuits. De même, dans l’histoire naturelle des êtres vivants, reproduction et mutations sont des séries causales indépendantes. Leur rencontre, toutefois, provoque un phénomène majeur : l’évolution des espèces sous l’effet de la sélection naturelle. Cournot comprend très vite l’importance des découvertes de Darwin et, tout en critiquant l’application qu’il fait du calcul des probabilités à l’évolution des espèces, il voit que l’histoire naturelle est en passe d’entrer dans le champ des sciences.

En revanche, il doute que l’histoire et l’action, bien que reposant sur un socle physico-chimique et biologique, puissent entrer complètement dans le domaine des sciences. Il pense, en effet, que les individus ont dans l’action un rôle décisif. Quand il fut recteur de l’Académie de Dijon, de 1854 à 1862, il a conduit des analyses statistiques qui restent un modèle du genre.

 

Le pari du réalisme

 

Au début du XIXe siècle, le positivisme, comme attention aux lois de la nature et non aux causes des phénomènes, n’est pas un choix dogmatique. En effet, on ne sait pas de façon certaine quelle est, par exemple, la nature de la chaleur. C’est pourquoi il paraît judicieux de dissocier la recherche des lois (qui s’avère possible) de la recherche des causes (qui paraît incertaine).

Dans le Discours préliminaire de la Théorie analytique de la chaleur [1822], Joseph Fourier, que Comte admire, déclare : « Les causes primordiales ne nous sont point connues ; mais elles sont assujetties à des lois simples et constantes, que l’on peut découvrir par l’observation, et dont l’étude est l’objet de la philosophie naturelle . »

Or, à partir de la fin du 1er tiers du siècle, une révolution chimique s’amorce : il devient possible de reproduire par art les productions de la nature, c’est-à-dire de reproduire des processus causals. Le pari du réalisme cesse d’être une utopie. Auguste Comte n’a pas mesuré la portée de cette révolution. Cournot, lui, voit qu’elle ôte à la mécanique classique sa suprématie et fait émerger la chimie comme une discipline d’un type nouveau.

Le réalisme avait des sources religieuses anciennes, que les Pères cappadociens, au IVe siècle, Basile de Césarée et son frère Grégoire de Nysse, avaient considérées. Mais la chimie de synthèse permet de substituer à ce réalisme d’inspiration religieuse (Genèse I, 26), un réalisme fondé sur la science elle-même. Bien plus, au cours du XIXe siècle, on découvre, nous l’avons dit, que la nature n’est pas saturée, qu’elle peut accueillir des corps et des processus obtenus par synthèse et qui n’existaient pas.

Cette révolution de la chimie met à bas l’un des dogmes de la philosophie des sciences d’Auguste Comte qui, dans la 28ème leçon du Cours de Philosophie positive déclarait : « Toute hypothèse scientifique […] doit exclusivement porter sur les lois des phénomènes, et jamais sur leur mode de production. »

Si, comme le déclare en 1860 Marcelin Berthelot, « la chimie crée son objet », alors le positivisme de Comte cesse de s’imposer comme la seule philosophie des sciences possible et le pari du réalisme paraît tenable. Ce mouvement, cantonné à l’ordre physico-chimique pendant un siècle, s’est étendu, depuis la seconde moitié du XXe siècle, aux êtres vivants, avec les biotechnologies et la biologie de synthèse.

 

Administration et politique

 

Cournot centre sa réflexion morale et politique sur l’action. Il distingue deux espèces d’action collective : l’administration et la politique. Dans la première, les actions sont répétables, demandent du bon sens, et se codifient ; dans la seconde, elles sont singulières, exigent de l’invention, et souvent s’improvisent, si bien que l’histoire ne fournit pas de modèles à imiter.

L’Instruction publique participe de ces deux registres : en tant qu’administration, elle a un côté mécanique et repose sur le bon sens ; en tant qu’institution politique, elle influe sur les mœurs et exerce sur la société des effets à long terme. Combiner harmonieusement les deux faces, administrative et politique, de l’action est une tâche difficile. Cournot, dans Des Institutions d’Instruction publique en France, en donne de nombreux exemples.

Ainsi, en science comme en politique, agir exige à la fois de l’invention (d’où l’importance attachée à l’individu et à la psychologie) et du tact (d’où la nécessité de comprendre les institutions et l’histoire). En décrivant la double face, individuelle et collective, de l’agir, Cournot introduit une psychologie ancrée dans la biologie ; elle ne fait pas partie des sciences existantes, mais des connaissances scientifiques à constituer. Par-là, il anticipe le retour de la psychologie au sein des sciences de la nature et de l’homme.

Cournot est persuadé qu’il faut clarifier, autant que faire se peut, les choix économiques : il s’inscrit dans la grande tradition des mathématiques sociales, illustrée en France par Fermat, Pascal, Pierre de Montmort, Borda, Condorcet, Laplace, Poisson, etc. Ses Recherches mathématiques sur la théorie des richesses, publiées en 1838, font de lui le fondateur de l’économie mathématique.

Or la constitution de la science ne suit pas le même ordre temporel que l’action : la première part de situations simples et fictives, pour s’approcher graduellement, par des enrichissements progressifs, des conditions de l’action réelle. La seconde, en revanche, est d’emblée complexe. De ce fait, il est quasi impossible que des modèles mathématiques représentent fidèlement l’action politique.

En effet, parmi les éléments que le décideur doit prendre en compte, il en est qu’il sent (le flair est, en grec, le sens premier de noûs, l’intelligence), sans pouvoir les élever au concept : pour cette raison, la tradition française (jusqu’à une date récente) dispensait le responsable d’expliquer les motifs de sa décision, non par goût du secret, mais parce les raisons d’un choix ne sont pas toutes exprimables en idées et en mots. Cournot juge légitime la règle qui conduit, dans l’action, à respecter certaines formes, sans pour autant expliquer en mots, quant au fond, les décisions prises.

 

Action en temps ordinaire et en temps de crise

 

Pour comprendre la conception que se fait Cournot de l’action en temps de crise, il faut partir de ses rencontres, chez le Maréchal Gouvion Saint-Cyr, avec des soldats de la Révolution et de l’Empire et de ses conversations avec l’auteur des Mémoires pour servir à l’histoie du Consulat et de l’Empire.

En effet, le Maréchal Gouvion Saint-Cyr disait que, de toutes les batailles auxquelles il avait participé, une seule s’était déroulée conformément aux plans. Autrement dit, les actions humaines, le plus souvent, doivent être improvisées.

Il existe deux sortes d’actions improvisées : 1) celles que l’autorité instituée est capable de conduire ; 2) celles que l’autorité instituée se révèle incapable de conduire. Il y a crise quand les institutions administratives et politiques ordinaires [les rouages institutionnels] ne fonctionnent plus. Il faut alors a) inventer une stratégie ; b) substituer aux agents défaillants de nouveaux agents.

Or, depuis Platon (Lois, XII, 962 d) au moins, on sait que, si une entité politique est incapable de se donner un but unique, elle est condamnée à l’errance et à l’échec. Le choix de la stratégie est donc essentiel.

On sait aussi depuis l’Antiquité qu’une stratégie, c’est non seulement l’art de définir un but, mais celui de régresser de ce but jusqu’à l’état où l’on se trouve.

Cournot a exploré les situations où l’action stratégique pouvait être définie en termes scientifiques : c’est l’objet de ses Recherches mathématiques sur la théorie des richesses.

Il a aussi vu qu’il y a des situations où il faut décider sans pouvoir s’aider de modèles existants. C’est la situation où se trouve le politique en temps de crise.

D’où la question : que peut-on savoir scientifiquement des agents individuels et collectifs ? La psychologie est-elle une science ?

Cournot constate – comme Freud à la fin du siècle – que la biologie est trop peu avancée pour nous instruire sur le fonctionnement du cerveau.

On peut espérer que la psychologie deviendra un jour scientifique. « Mais il faudra bien du temps et des efforts avant que la psychologie comme la médecine aient pu être ramenées à une forme vraiment scientifique ; et quand même l’esprit humain ne devrait jamais être en mesure d’opérer cette réduction, il ne s’ensuivrait pas que le précepte de l’oracle (gnôthi sauton) fût un précepte vain, car la science n’est que l’une des formes de la gnose ou du savoir, dans la plus large acception du mot . »

Cournot – comme Comte – ne croit pas que l’introspection puisse devenir « scientifique ». Il privilégie l’observation indirecte : « Nous atteignons ainsi, par une observation indirecte, des faits qu’il ne nous serait pas donné d’atteindre par l’observation directe » (Essai, p. 439).

Les conditions de l’observation sont les mêmes en psychologie que dans les autres domaines, mais la complexité des phénomènes rend la connaissance plus difficile. La psychologie empirique ou d’observation restera donc probablement au niveau de l’art. Il ne faut pas la confondre avec la logique qui étudie les opérations de l’esprit, indépendamment de la constitution du sujet pensant.

Au début du XXIe siècle, on commence à comprendre causalement certains aspects de la biologie de l’esprit : par exemple, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture (cf. Stanislas Dehaene). Il n’est donc pas absurde de supposer qu’une psychologie scientifique est en train de prendre forme, modifiant du même coup les méthodes d’analyse des sciences morales et politiques.

De toute façon, la compréhension de la physiologie et du psychisme de l’enfant retentit sur l’organisation de la vie scolaire et de l’enseignement. On le voit à propos de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Cournot, si l’état des sciences eût été autre, en aurait fait état dans son analyse Des Institutions d’Instruction publique en France. Cournot, à cet égard, se rapproche de Comte pour qui il faut insérer l’étude des facultés dans la biologie, sous la forme d’une « physiologie phrénologique » (45ème leçon), mais cette science nouvelle est « entièrement à faire ». Ses recherches économiques, sa fréquentation des acteurs des guerres de la Révolution et de l’Empire et son expérience du monde scolaire et universitaire le conduisent à considérer l’ordre sociopolitique comme non-scientifique.

 

Conclusion

 

Cournot reste le grand analyste de la « marche des idées et des événements dans les temps modernes » : les Considérations brossent l’histoire inachevée, à travers l’astronomie, la mécanique, la chimie, l’histoire naturelle, la biologie et les sciences sociales, de ces approches de plus en plus pénétrantes du réel. C’est à la lumière de cette histoire, de ce « pari » du réalisme, que le statut non-scientifique de la politique se manifeste.

L’œuvre de Cournot s’inscrit dans le double effort scientifique du XIXe siècle : a) la modélisation mathématique des comportements sociaux ; b) les enquêtes statistiques. Ses Recherches mathématiques sur la théorie des richesses [1838] appartiennent au premier type ; ses travaux statistiques en Bourgogne, au second.

En même temps, il ne perd jamais de vue qu’en politique la prévision est aléatoire : c’est seulement en science que, d’une certaine façon, il est plus facile de prévoir l’avenir que de reconstituer le passé.

Nous avons signalé sept de ses apports qui, aujourd’hui encore, sont pertinents : le rôle inducteur des sciences en philosophie ; les changements irréversibles que l’action humaine fait subir à la Terre ; la non-saturation de la nature ; la place du hasard dans l’univers ; le pari du réalisme et la théorie des révolutions scientifiques ; la différence entre action administrative et action politique ; la distinction entre l’action en temps ordinaire et en temps de crise.

Cournot, bien qu’il eût une intelligence exceptionnelle du monde tel qu’il va, n’a pas connu la gloire. Il a été lu, cité, utilisé, pillé, mais il n’est ni dans le Panthéon des sciences ni dans le Panthéon de la philosophie. Pourquoi ?

Tout d’abord, il ne fut pas servi par son tempérament : il était conservateur de nature et révolutionnaire par raison, alors que les intellectuels sont souvent révolutionnaires en idées et conservateurs en fait.

Ensuite, il n’avait pas de réseaux : c’était un provincial ; il n’a eu de public ni philosophique ni scientifique d’université (sauf un moment assez bref) ; il était un haut fonctionnaire, un inspecteur général et un recteur, non un professeur. Il n’a été élu ni à l’Académie des sciences ni à l’Académie des sciences morales et politiques.

Enfin, il n’est pas sûr qu’il ait aimé les transformations de la façon de voyager, de produire, de commercer : il les a mieux comprises que ses contemporains, mais sans s’en réjouir. En outre, en économie mathématique, où il a innové, il ne s’est pas aperçu de son génie.

Mais, surtout, c’est un penseur difficile : sa conception du hasard n’est pas simple à comprendre ; son réalisme non plus ; sa conception des révolutions scientifiques est plus profonde que celle de Thomas Kuhn, mais c’est celle-ci qui a eu le dessus.

Il dit lui-même que les probabilités ont toujours eu du mal à être admises ; il est plus facile, en effet, pour un croyant (et Cournot l’était très probablement) de croire que la Providence règle tout que de penser que le Créateur introduit de la contingence dans l’univers et que nous y sommes assujettis. Je pense qu’il voyait en Dieu la création se continuer, comme Grégoire de Nysse qui dit que « la création (de l’univers) est improvisée par la Puissance divine » (aposkhediazetai pôs hè ktisis hupo tès theias dunameôs) « .