Les Religions des hommes du Paléolithique

Séance du lundi 19 janvier 2015

par M. Yves Coppens,
Membre de l’Académie des Sciences

 

 

Madame la Présidente,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Chancelier,
Mes chers confrères, mes chères consœurs,

Madame la Présidente m’a invité à venir vous entretenir de « la religion du Paléolithique » que j’ai préféré, et je m’en expliquerai, traduire en « religions de la Préhistoire »

L’Homme, préhistorique ou actuel, étant issu du monde vivant et ce monde vivant étant né de la Terre qui fait partie du système solaire qui appartient lui-même à l’Univers, je commencerai par une perspective cosmique qui se justifiera d’elle-même tout au long de mon discours.

La première perception que l’on ait de l’Univers est datée d’environ 14 milliards d’années, l’origine de l’Univers restant pour le moment inconnue, on dit que c’est une question « ouverte ».

Dès qu’il est perceptible, notre Univers se montre, par contre, riche en informations ; on y découvre une matière inerte qui change tout le temps dans un milieu où les lois physiques elles, par contre, ne changent pas ; et on constate immédiatement que cette transformation de la matière se fait du plus simple au plus compliqué, du moins organisé au mieux organisé, comme si la matière, dès qu’elle est, apparaissait saisie d’une sorte d’obsession de changement, d’obsession de complexification et d’organisation ; son histoire a donc une direction, un sens et par suite du sens.

Notre système stellaire, le système solaire, nait d’une galaxie que l’on appelle la voie lactée, il y a 4 600 000 000 d’années. La Terre, planète de ce système, a donc le même âge ; c’est son propre dégazage lors de son refroidissement et la percussion de sa surface par des comètes avant qu’elle n’en soit protégée, qui lui livre le gaz et l’eau ; et compte tenu de sa propre masse et de la masse du soleil, de la distance des deux et des lois de la gravitation, le gaz va construire une atmosphère et l’eau, des océans, qui sont en place 5 à 600 millions d’années après sa naissance et ne la quitteront plus. Et la matière va trouver dans l’eau, sur la terre, les conditions adéquates pour poursuivre son obsession ; les molécules, nées d’atomes, nés de particules, nées de quarks, vont se faire cellules, plus compliquées, mieux organisées qu’elles et, ce qui est nouveau, susceptibles de se reproduire. Cette matière qui était inerte est ainsi devenue vivante, il y a de cela 4 milliards d’années environ, dans l’eau, sur la Terre ; cette matière va donc se multiplier, se trouver par suite soumise à de multiples environnements auxquels elle va devoir s’adapter, réalisant une immense diversité (que l’on appelle désormais biodiversité), immédiatement limitée par un système régulateur (que l’on appelle hérédité). Au paradoxe de la meilleure organisation mais de la plus grande complexité s’est ajouté celui de la plus grande diversité mais du meilleur contrôle.

La biosphère est donc née dans l’eau de cette même obsession de la matière de se compliquer dès qu’elle en avait les moyens ; elle s’y transformera en fonction des milieux dans lesquels elle vivra et le fera d’autant plus que ces milieux eux-mêmes se transformeront et ceci durant 3 milliards et demi d’années, avant que de nouvelles conditions environnementales n’en contraignent certaines formes à vivre aussi dans l’air. La vie ne s’est en effet manifesté sur les continents qu’il y a moins de 500 millions d’années, végétale d’abord, puis animale, invertébrée puis vertébrée. Et c’est évidemment du côté des Vertébrés, nés dans l’eau comme tous les êtres vivants il y a un peu plus de 500 millions d’années et adaptés, grâce à une quadrupédie élémentaire et à des poumons, à la vie dans l’air il y a un peu moins de 400 millions d’années, que va se tourner notre regard puisque l’Homme est bien sûr un Vertébré. Et nous allons assister, au sein de ces Vertébrés, à la diversification déjà décrite, toujours aussi féconde mais toujours aussi canalisée par la génétique, nous allons assister au développement de cette même obsession de sauver à tout prix les espèces réalisées ; et nous suivrons une route pour nous privilégiée, puisque c’est celle qui passera par l’ordre des Primates il y a 70 millions d’années, au sein des Primates par la famille des Hominidés il y a 10 millions d’années puis, au sein des Hominidés, par le genre Homo, le genre humain, il y a 3 millions d’années. Les Primates sont quadrupèdes et grimpeurs et du haut de leurs perchoirs, regardent vers le bas mais de manière désormais stéréoscopique ; les Hominidés demeurent grimpeurs mais certains d’entre eux se redressent et debout regardent désormais devant eux et voient l’horizon, et vers le haut et voient le ciel ; quant au genre humain, il ne grimpera plus et c’est par le développement de son cerveau qu’il trouvera la voie de son adaptation ; son regard en haut va se compléter par un regard en dedans de lui-même, par un niveau de conscience nouveau jamais encore atteint, niveau de conscience qui fera la nature, toujours obsédée par la conservation de l’espèce, se soucier pour la première fois de l’individu, de la personne. Et si j’ai tenu à cette longue mise en route, c’est parce que l’Homme, héritier de ces 14 milliards d’années d’histoire, non content de cumuler les deux premiers paradoxes énoncés, plus grande complexité mais meilleure organisation, plus grande diversité mais meilleur contrôle, y ajoute un troisième, plus grande liberté mais responsabilité qui l’accompagne et la freine.

L’Homme est ainsi Homme à part entière dès qu’il est Homme, tout de suite angoissé par la mort, tout de suite religieux. Maurice Godelier, ethnologue, écrit quelque part, « dans aucune culture, la mort est la fin de la vie ». Et notre cerveau est ainsi fait qu’avec sa complexité plus grande, sa meilleure irrigation, il va, pour la première fois, savoir qu’il sait, inventer l’environnement culturel au sein de l’environnement naturel, et se trouver tout de suite doté de cette gamme extravagante et bien sûr nouvelle de facettes, cognitive, technique, intellectuelle, esthétique, éthique, spirituelle.

« La séparation entre sacré et profane n’existe pas », dit un proverbe africain ; « il n’y a pas d’art sans technique, il n’y a pas de technique sans art » ajoute André Leroi Gourhan, tout ceci pour justifier mon ressenti (car je ne peux le démontrer) de l’émergence, tout à la fois, tout en même temps, des facettes dont je viens de parler et non pas de leur apparition progressive et successive ; quant à la religion, c’est l’organisation de la spiritualité. Ça y est nous y sommes !

Quelles sont maintenant les données que nous fournit la science pour tenter de démontrer un tant soit peu ce que nous venons de déclarer.

La taille de la pierre, l’idée de se saisir d’une pierre (une forme) et de se saisir d’une autre pierre (une autre forme) et de taper sur la première avec la seconde pour créer une troisième forme est, tout de suite, une anticipation (d’une forme pour une fonction) mais aussi une sculpture, un symbole. Et le geste qui réalise cette percussion est un geste nouveau dans toute l’histoire de la matière, un geste sacré ; « il n’y a pas de symbole sans Homme, mais il n’y a pas non plus d’Homme sans symbole ». Or les premières pierres délibérément taillées ont plus de 3 millions d’années (et viennent du Kenya), les premières pierres taillées de manière symétrique ont 1 million 700 000 ans (et viennent aussi du Kenya).

Je ne veux pas dire que toute pierre taillée se trouve dépourvue d’un propos fonctionnel, ce serait stupide, mais je veux dire que de la même manière qu’on l’observe encore aujourd’hui chez les petites populations, fabriquer une forme pour une fonction, inventer une forme pour en faire quelque chose, est toujours un geste, au moins en partie, symbolique. Le préhistorique, de manière habile et opportuniste, va évidemment tout de suite faire du ramassage sélectif et comparé ; il ne recueillera pas n’importe quelle matière, de n’importe quelles propriétés, de n’importe quelle densité, ni d’ailleurs de n’importe quelle couleur ; quand il en a le choix, il ajoute, tout de suite, une dimension esthétique ; le beau est aussi une facette de l’étonnant cerveau humain.

Mais les préhistoriens vont évidemment rechercher dans les objets recueillis par les préhistoriques, une certaine distanciation. La pierre taillée, comme on l’a dit, est, une preuve suffisante de cette distance, mais lorsque l’objet aura en outre l’allure d’une récolte « pour rien », par ce que sa forme plaît, amuse, interpelle, parce qu’elle est plus belle, plus lourde, plus colorée, plus « n’importe quoi », elle est évidemment plus convaincante pour la Science, ce que le préhistorien français célèbre, l’abbé Henri Breuil, membre d’ailleurs de notre institut, appelait, « ces splendeurs inutiles à la vie matérielle, essentielles à l’esprit ».

Parlons par exemple des pierres figures, qui peuvent d’ailleurs n’être parfois « figures » que pour notre œil et notre imagination : on cite ainsi une pierre qui fait penser à une face humaine et qui a été collectée sur le site préhistorique de Makapansgat en Afrique du sud datée des environs de 3millions d’années !

On parle plus sérieusement d’une figurine, un peu aménagée (ce qui est une garantie), découverte à Berakhat Ram, en Israël ; elle aurait été recueillie et « améliorée » il y a 280 000 ans.

On a décrit aussi un ensemble, plus complexe, fait d’un silex percé qui aurait reçu, de manière intentionnelle, un fragment osseux, de telle façon que le montage ressemble à un visage, et soit particulièrement saisissant ; c’était à La Roche Cotard, en Indre et Loire, il y a 30 000 années.

J’arrête ici ces exemple de pierre figures pour limiter mon propos, mais il faut savoir que la liste en est longue et que l’humour qui s’y mêle souvent fait aussi partie des facettes de la conscience de l’Homme. A la question que lui posa un jour Claude-Henri Rocquet, sur la première idée du premier Homme, André Leroi-Gourhan avait répondu : « oh !, j’aimerais penser que sa première invention, sa première condition de survie, ce fut l’humour. S’il n’en avait pas eu, c’eût été la misérable créature que l’on imagine trop facilement ». L’humour est en effet, par excellence, une distanciation.

La distanciation peut évidemment se reconnaître, aussi et à plus forte raison, dans les objets recueillis pour rien, parce qu’ils sont étranges dans leur aspect, leurs formes, leurs couleurs, leur rareté. Citons en Inde un superbe cristal de roche, ramassé et conservé par un Homo erectus, il y a 500 000 ans ; citons encore la petite collection des Néandertaliens d’Arcy-sur-Cure dans l’Yonne qui, il y a environ 100 000 ans, ont réalisé une sorte de cabinet de curiosités : un gastéropode fossile, un polypier également fossile et un fragment de pyrite se trouvaient alignés dans un fond d’habitation.

Curiosités encore, mais cette fois pour s’orner le corps, directement en en traitant la peau, ou indirectement sous la forme de bracelets, chevillières, colliers de cou ou de taille ; j’ai noté les bigorneaux percés pour être enfilés de Blombos en Afrique du sud datés de 75 000 ans, ou les ocres et les fragments de manganèse, accompagnés des godets et des broyeurs pour les réduire en poudre, considérés par leurs inventeurs comme des matériaux destinés à tatouer ; ceux-là proviennent du site du Mas d’Azil et ont une dizaine de milliers d’années.

N’oublions pas le feu, le feu qui a dû fasciner longtemps avant que l’homme n’en expérimente, d’abord à ses dépens pus à son profit les propriétés et avant bien sûr qu’il ne découvre comment le « créer » lui-même ; en dehors des rôles multiples du feu dans la cuisson, le chauffage, l’éclairage, la protection, n’oublions évidemment pas le rôle symbolique qu’il a dû avoir immédiatement et qu’il n’a toujours pas cessé de tenir dans les rites de tous les humains de la Terre. Pour le moment, en dehors des traces multiples et très anciennes de feux naturels, disons que le site israélien de Besher Benot Yakov, daté d’environ 800 000 ans, paraît bien représenter le témoignage le plus ancien de feu maîtrisé, suivi de près par celui de feux nombreux et répétés du site chinois de Zoukoudian de 700 000 ans, puis de celui de la grotte marine effondrée du Menez Dregan dans le Finistère, estimé à presque 500 000 ans. Les témoignages plus récents sont évidemment légion.

L’ocre, matériau naturel, par la gamme de ses teintes, du jaune clair au brun foncé, et sa facilité d’utilisation pour colorer, a dû être recueilli et vénéré depuis des centaines de milliers d’années. Des morceaux d’ocre jonchent le sol de l’habitat acheuléen d’Isernia-la-Pineta, en Italie, daté de 700 000 ans ; une véritable couche d’ocre avait été soigneusement répandue sur un sol d’occupation à Becov, en Tchéquie, il y a 250 000 ans ; à Pincevent dans le Val de Marne, c’est devant chacune des huttes de ce site magdalénien de 12 000 ans, fouillé par André Leroi-Gourhan, que l’on rencontre l’ocre, qui n’a évidemment pas été déposé ainsi, à plusieurs reprises, aux mêmes endroits de l’habitat, sans raisons précises.

On attache, sans doute à juste raison, une signification cognitive importante dans les signes délibérément gravés par l’Homme sur divers supports ; on vient de retrouver dans des collections de la fin du XIXème siècle, des coquilles de moules marquées de sorte de zigzags provenant de Trinil à Java ; ils auraient par suite été « tagués » par des Pithécanthropes (Homo erectus) il y a 500 à 700 000 ans. A Blombos, site sud-africain déjà cité, un important fragment d’ocre a été soigneusement « décoré » de motifs géométriques il y a 75 000 ans. Et un petit bout d’os porteur d’un net quadrillage a été récemment recueilli à Gibraltar, associé à l’Homme de Néandertal.

Il est bien évident, connaissant les hommes contemporains, que toutes les fêtes forcément ritualisées et aussi vieilles que l’humanité, ont fait l’objet de cérémonies, qui n’ont pu se faire sans musique et sans danse. Des sifflets de l’ordre de 200 000 ans, réalisés avec des fragments osseux (phalanges, diaphyse), ont été recueillis dans bien des endroits dont de nombreux sites d’Europe centrale. Mais on peut penser que les percussions ont dû rythmer les toutes premières vocalises. Des flûtes, ossements percés de plusieurs trous, ont été collectées en Slovénie et en Allemagne dans des niveaux d’au-moins 40 000 années. Quant aux os et aux défenses de mammouths si nombreux et il y a une quinzaine de milliers d’années dans les vastes prairies d’Europe orientale et qui ont servi à bien des usages, y compris au « bâtiment », auraient aussi été utilisés pour l’obtention de sons, d’une belle variété, puisque l’on parle de rhombes (os percés), de bracelets (en ivoire et s’entrechoquant), de percussion (traces incontestables sur des fragments de crânes, d’omoplates, d’épiphyses d’os longs) ; l’orchestre philarmonique de Kiev avait tenté de s’en servir pour réaliser quelques pièces musicales aux mélodies « incertaines » !

La danse laisse bien sûr moins de traces. Des empreintes de pas rythmées ont été cependant relevées dans certaines grottes, certain sanctuaires de quelques dizaines de milliers d’années.

Enfin, il nous reste le morceau de bravoure, le traitement des morts. On a pensé longtemps, sans aucune certitude que certaines découpes ou certains bris de crânes humains de quelques centaines de milliers d’années à sans doute plus du million d’années, avaient pu être réalisés culturellement comme un hommage, un peu barbare certes, aux morts auxquels ces crânes appartenaient.

En tout cas, un aven naturel a été lui, incontestablement, utilisé dès 300 à 500 00 ans, en Espagne (La Sima de los huesos, Atapuerca), comme puits funéraire, puisque les os humains nombreux (plus de 3000) étaient très élégamment et symboliquement accompagnés par un biface exceptionnel par sa qualité et sa couleur rouge sang.

Les sépultures individuelles apparaissent vers 140 000 années ; il s’agit cette fois de tombes soigneusement creusées pour recevoir le cadavre de la personne aimée, respectée, vénérée, cadavre déposé d’une certaine façon, bien précise, en fonction des cultures et peut-être de son statut, et toujours doté d’un « mobilier » particulier, outils ou armes choisis, objets considérés comme beaux et forcément symboliques, fleurs, coquilles, bois ou cornes, « bagage alimentaire » dont il reste souvent l’os ou l’articulation etc. On dit souvent de manière excessive, « l’homme alors enterre ses morts » ; en fait l’homme enterre certains de ses morts et il n’est certainement pas anodin de recueillir, dans ces plus anciennes sépultures, des adultes, hommes, femmes et enfants, mais aussi environ 25% de personnes blessées, accidentées, handicapées, ou aux maladies reconnaissables et ayant exigé de leur entourage une véritable assistance de parfois plusieurs années. Cette compassion explicite apparaît d’ailleurs clairement très longtemps avant la sépulture que nous traitons ici.

Il serait dommage de ne rien dire de ce que l’on nomme peintures ou gravures rupestres, réalisées sur des roches affleurantes ou en grottes ; il est bien évident que l’on a atteint là un degré très raffiné de faire savoir ce que l’on sait et comme ce que l’on sait est sacré et ne peut qu’être transmis puisqu’il constitue le fondement même de la structure sociale, ces rochers sont eux-mêmes sacrés et ces grottes sont des sanctuaires. N’oublions pas que ces peintures et ces gravures sont tantôt à plat, tantôt en creux utilisant la forme naturelle ou retouchée de la paroi, tantôt en bas-reliefs, tantôt en haut-reliefs ; mais ces œuvres sont aussi parfois de véritables sculptures. Cet immense pas dans l’expression est daté de 30 à 50 000 ans et persiste, comme l’on sait, jusqu’à aujourd’hui. On a relevé 45 000 000 de ces dessins immobiliers, dans 70 000 sites de 160 pays ; il s’agit, la plupart du temps, d’une écriture, évidemment non linéaire, racontant un mythe sur lequel la cohésion du groupe est fondée. Les objets mobiliers, gravés ou peints, ont le même âge ; les sculptures, elles, sont décrites dès 40 000 ans (Allemagne).

Enfin je me permettrai une exceptionnelle incursion dans la protohistoire, dans le néolithique, en vous disant quelques mots des mégalithes, la première architecture monumentale du monde. Je préside en effet en ce moment le Comité scientifique international chargé de monter le dossier de présentation au service du patrimoine mondial de l’Unesco des mégalithes du sud-Morbihan, parce que cette région propose une densité particulière de monuments, probablement plus de 10 000, soit 100 000 tonnes de granite répartis sur 2 millénaires. Tous les chiffres s’y rapportant sont gigantesques ; les premiers grands tumulus, dits tumulus royaux, d’environ 7 000 ans, sont d’immenses accumulations de pierres et parfois de terre, très organisées en plateformes successives ; celui de St Michel, à Carnac, par exemple, a 125 mètres de long, sur 60 de large et 12 m de hauteur ; il représente 150 000 tonnes de matériaux à lui tout seul et contenait, dans des caveaux de pierres probablement funéraires, un véritable trésor d’objets superbes à la matière importée : 40 haches en jadéite (des Alpes), des centaines de perles et de pendeloques en vaciscite (que l’on appela longtemps callaïs) etc. à Locmariaquer, le fameux grand menhir, aujourd’hui abattu, avait 20 mètres de haut et pesait 350 tonnes ; il faisait partie d’un petit alignement de menhirs aux tailles dégressives, mais le second avait quand même encore 14 mètres de haut et était d’ailleurs porteur de décors gravés. Quant aux fameux alignements, ils étaient composés chaque fois, d’un ovale à l’ouest, dit cromlec’h, et de 12 ou 13 lignes d’un petit millier de pierres dressées, de taille diminuant de l’ouest vers l’est, et réparties sur un kilomètre ou plus. Il est bien évident qu’on est là en présence d’une puissante culture très hiérarchisée et à la fois suffisamment forte et religieuse pour mobiliser la main d’œuvre qu’il fallait pour extraire toutes ces pierres des carrières, les transporter, les planter ou en faire des constructions. Sans entrer dans les détails, il est évident que les alignements sont des temples qui ont quelque chose à voir avec la carte du ciel ou ses cycles ; quant aux tumulus et dolmens, ce sont des sépultures.

Comme nous avons pu ensemble le comprendre tout au long de ce discours l’Homme apparaît de la manière la plus naturelle qui puisse être dans l’histoire si cohérente de la matière ; c’est un mammifère de taille moyenne, sur une planète de taille moyenne, dans un système stellaire banal et dans une galaxie comme il y en a des milliards. Mais depuis 3 000 000 d’années, on ne l’en a pas moins vu se démarquer petit à petit du monde animal dont il était issu, en ajoutant ce paradoxe de la liberté et de la responsabilité aux paradoxes de complexité et d’organisation, puis de diversité créatrice et de contrôle génétique dont il avait hérité, et d’ajouter aussi à l’obsession « naturelle » de la conservation des espèces réalisées, cette obsession « culturelle », c’est-à-dire, « spirituelle », de la conservation de la personne, voire de son prolongement au-delà de sa disparition matérielle ; c’est cette responsabilité que l’on peut appeler âme qui fait de l’homme dès on émergence, qu’il le veuille ou pas, un être de symbole, un être religieux.