Judaïsme : rite et intégration

Séance du lundi 26 janvier 2015

par M. Haïm Korsia

 

 

J’ai l’honneur de vous présenter une réflexion sur le judaïsme, les rites et l’intégration. Ce sujet qui concerne le judaïsme, où tant de rites rythment la vie quotidienne, est d’une importance capitale pour l’ensemble de notre société contemporaine. J’ai écrit ces lignes avant de connaître la teneur de la lettre du président du Sénat et nous percevons l’importance des rites plus encore après sa lecture.

Ce qui nous fait bâtir une vie commune, ce sont des rites partagés : les vœux du Nouvel An, les vacances, le repos dominical, les offices dans tel ou tel culte, tout cela nous donne des références communes qui nous agrègent en un peuple, en une communauté humaine. La France est construite sur ce modèle parce qu’il n’y a pas d’autre modèle. Que ce soient des rites religieux ou des rites civils, ce sont ces gestes accomplis par l’ensemble d’une population qui construisent du lien entre tous.

Le judaïsme s’est toujours défini comme la religion de la Loi et du rite. Ce dernier est la traduction concrète de la foi dans la Loi. Le rite devient ainsi la preuve de la foi. Si nous respectons le shabbat, l’interdiction de travailler le samedi, c’est, comme le disent les Dix Commandements, le texte de l’Exode, afin de témoigner que Dieu a créé le monde en six jours et que le septième, il a arrêté de créer. Et nous l’imitons. Certes, nous pouvons croire que Dieu a bien suivi cette séquence sans arrêter nous-mêmes de travailler, mais nous ne sommes alors plus dans le partage d’un rite commun et donc nous ne sommes pas dans l’intégration à la vision juive du monde. C’est une autre forme de judaïsme, une forme presque chrétienne de vivre le judaïsme.

En effet, saint Paul, dans l’Epitre aux Romains (chap. II, versets 25-29) dit la chose suivante : « La circoncision est utile si tu mets en pratique la Loi. Mais si tu transgresses la Loi, ta circoncision devient incirconcision. Si donc l’incirconcis observe les ordonnances de la Loi, son incirconcision ne sera-t-elle pas tenue pour circoncision ? L’incirconcis de nature qui accomplit la Loi ne te condamnera-t-il pas, toi qui la transgresses tout en ayant la lettre de la Loi et la circoncision ? » Le juif, ce n’est pas celui qui en a les dehors et la circoncision, ce n’est pas celle qui est visible dans la chair. Le juif c’est celui qui l’est intérieurement et la circoncision, c’est celle du cœur, selon l’esprit et non selon la lettre. La Loi ne vient pas des hommes, mais de Dieu. Allant plus loin, Paul propose que le salut ne passe plus par la Loi, mais par la foi, se basant sur un verset du prophète Habacuc : « Et le Juste par la foi vivra ».

Il est intéressant de constater que le christianisme propose de passer de l’acte au sens de l’acte. Ce qu’oublie Paul, c’est que le rite et le geste portent un sens qui n’est pas LE sens, mais un sens. Chacun accomplissant un commandement, un rituel, lui attribue un sens qui lui est propre. On peut ne pas travailler le shabbat ou encore manger kasher parce qu’on le faisait chez ses parents ; parce qu’on en a l’habitude ; parce qu’on le fait avec des amis. Peu importe la raison, c’est toujours notre raison et non pas LA raison. C’est d’ailleurs la combinaison de toutes les raisons humaines qui est probablement la raison divine.

J’ai pris l’exemple de la circoncision qui marque la rupture entre l’acte et le sens. Pourquoi la respecter ? Pourquoi manger kasher ? Pourquoi respecter le repos du shabbat ? Je remarque que dans les études sociologiques, le critère retenu pour qualifier un juif de pratiquant est le respect du shabbat, c’est-à-dire la capacité d’arrêter de produire un jour. Pourquoi ?

Emile Durkheim postule dans Les formes élémentaires de la vie religieuse qu’un rite nécessite une tribu, pour observer ce rite, et un mythe, pour donner sens au rite. Mais les rites ont des ennemis. Tous les rites ont du reste toujours eu les mêmes ennemis : d’abord, ceux qui voient dans le rite une obligation utilitaire – par exemple l’interdiction de manger du porc serait contextuelle. Si la Bible dit « Tu ne mangeras pas de porc », ce serait parce que la chair de porc se conservait difficilement dans le désert. Or c’est contraire à la foi. On imagine difficilement que l’Eternel dise : « Tu ne mangeras pas de porc tant qu’on n’aura pas inventé les réfrigérateurs ». On voit bien que la parole de Dieu qui est intemporelle ne peut pas se contingenter à une raison du rite.

Les autres ennemis du rite sont ceux qui veulent obliger à l’accomplissement du rite et le sortent du champ de la liberté. Un rite est un choix libre. Lorsqu’on couche son enfant, on construit généralement des rites de coucher qui construisent ce qu’est une famille. On peut coucher ses enfants de manière unique. On peut les coucher différemment. On peut aussi les envoyer se coucher sans rien leur dire et les laisser se vautrer devant la télévision jusqu’à ce que le sommeil s’ensuive. Mais ce qui fait l’unicité du lien familial, c’est notre façon de ritualiser ce moment, somme tout, banal. C’est un moment simple dont on fait un instant particulier parce qu’on lui donne du sens. Les façons de manger, de vivre sont autant de manière de faire société, selon la formule de Maurice Godelier.

Les rites ont une autre fonction vitale qui est de poser des limites au « n’importe-quoi ». Georges Braque a dit à propos de l’art : « J’aime la règle qui corrige l’émotion ». C’est à mon sens la plus belle définition de ce qu’est le judaïsme et de ce qu’est la Loi. Ainsi, par exemple, face à l’émotion de la mort, on va, avec le deuil, normer les choses. Le judaïsme, avec ses 613 commandements bibliques, propose un modèle religieux dans la vie.

Le rite est un cérémonial. J’ai eu l’honneur de servir la France sous l’uniforme et je constate qu’il y a un cérémonial républicain et même une liturgie républicaine. Il faut vivre le moment sacré du ravivage de la flamme du soldat inconnu ; ou encore l’instant particulier où le drapeau s’incline devant le président de la République qui symbolise l’ensemble des Français. Il faut vivre ces moments pour toucher là au sacré de l’Etat, à ces rites qui nous font vivre dans la même société. Ce sont des gestes qui suscitent une émotion collective, comme nous pouvons le vivre lorsque, par le monde, tous les juifs jeûnent le jour du Grand Pardon ou quand, dans tel ou tel calendrier religieux, tous les croyants d’une même religion vivent le même instant la même émotion et la même espérance. C’est à la fois le jeûne et le partage collectif qui font sens et qui fondent le ciment d’une communauté humaine et d’un pays.

Le rituel militaire, qui a cette fonction là dans un régiment, sur un bâtiment, sur une base aérienne, a la même fonction au niveau de la nation. J’oserai une comparaison étonnante. Pourquoi souvent, alors que l’on ne regarde pas un film que l’on a sur un DVD ou un autre support à la maison, le regarde-t-on à la télévision lorsqu’il est programmé par une chaîne ? C’est pour vivre un moment collectif avec des millions de téléspectateurs qui vont regarder ce film en même temps que moi. Le rite, y compris celui, ridicule, du film du dimanche soir, est capable d’unifier les individus épars afin d’en faire une société.

Les rites sont des marqueurs de moments forts comme la naissance, la mort, le mariage, la communion, la bar-mitsvah dans le judaïsme. On peut vivre l’événement sans ses rituels, mais ils deviennent partagés quand on les respecte. Un mariage est un événement dans une vie. Un anniversaire de mariage devient formidable quand, tous les ans, on revit un rite d’anniversaire, c’est-à-dire que l’on construit un rite sur un événement qui n’est rien d’autre que le rappel d’un autre événement, mais qui devient ainsi un événement en lui-même. De ce fait, encore, commémorer la sortie d’Egypte, ce n’est pas juste dire : il y a 3 500 ans, nos ancêtres étaient en Egypte et en sont sortis. C’est dire : je vais moi-même sortir de mon Egypte. Par la façon de revivre le rite, je revis l’histoire.

Bossuet affirme que vivre, c’est consommer du temps. Le judaïsme se construit autour d’une forme de liturgie familiale, un rituel de la table où, à travers les plats et la façon d’organiser les aliments, nous transmettons une mémoire qui rassemble aussi certainement que les rites les plus partagés. C’est là l’intégration des générations à venir avec les générations passées.

Lorsque Moïse négocie avec Pharaon pour lui demander de laisser partir le peuple des Hébreux, Pharaon lui dit : « Les adultes peuvent partir, mais que vas-tu t’encombrer des vieillards et des enfants dans la traversée du désert ? Laisse les anciens et les enfants ici. » Moïse répond : « Nous partirons avec nos jeunes et nos anciens ». C’est une façon d’unifier le passé et le futur.

Le rite de la table donne du sens et le mot sens peut être compris comme la direction, comme l’interprétation, mais aussi comme l’utilisation des cinq sens. Vivre, c’est consommer du temps, c’est donner du sens au temps qu’on vit. Le rite devient une expérience totale : direction, explication, expérience sensorielle. Ainsi le vin a dans toutes les cultures un intérêt particulier. Le vin, tout comme le pain, que l’on retrouve dans les rituels des religions qui l’autorisent, a quelque chose de sacré car le vin et le pain sont des produits qui n’existent pas à l’état naturel. Ils nécessitent un travail de l’homme sur un don de Dieu. La prière consiste en l’occurrence à remercier Dieu d’avoir donné un produit premier et de permettre à l’homme d’ajouter son génie propre. Le rite de consommer du pain et du vin ne prend son sens que s’il est reconnaissance de ce que Dieu nous permet d’apporter au monde. Nous devenons ainsi, non pas simplement des consommateurs du monde que Dieu met à notre disposition, mais des cogestionnaires de ce monde. On voit l’importance de cela, notamment aujourd’hui avec les questions d’écologie, lorsque dans la Genèse Dieu demande à Adam de gérer la terre, c’est-à-dire de la travailler et de la conserver. C’est presque une exigence de développement durable avant l’heure.

Ces rites, et particulièrement les rites de la table, sont des temps de remémoration. Le temps de la Pâque n’est pas un temps où l’on se souvient que nos ancêtres sont sortis d’Egypte, mais un temps où l’on se remet en situation d’enfermement et d’oppression : on mange du pain azyme, c’est-à-dire du pain qui n’a pas eu le temps de lever, comme les Hébreux ; on consomme des herbes amères pour se rappeler l’amertume de l’esclavage ; on consomme aussi un plat qui est fait avec des dattes, un peu de vin et des pommes écrasées et qui est doux, parce qu’il y a aussi dans l’esclavage une sorte de douceur qui annihile la capacité de révolte des hommes. Enfin, il y a la fête qui en hébreu s’appelle Pessah, contraction de deux mots, « la bouche qui raconte », qui est le rituel de raconter une histoire. Comme le dit l’Exode : tu le raconteras à tes enfants et aux enfants de tes enfants.

Elie Wiesel dit « Vivre une expérience et ne pas la transmettre, c’est la trahir ». Depuis 3 500 ans, par la permanence de ses rites, le judaïsme ne trahit pas ses expériences. Le sel, que l’on retrouve dans toutes les religions, est l’élément le plus simple que Dieu met à disposition de l’homme ; il participe au rite. On va tremper le pain dans le sel car, sur le Temple à Jérusalem, il n’y avait pas un sacrifice sans sel, pour rappeler aux hommes que tout l’apport qu’ils peuvent offrir au monde ne remplace pas la chose simple que Dieu nous donne. En tous cas, voilà du sens qu’on greffe sur un rituel.

Au début de l’année, nous avons une fête de Nouvel An, Roch Hachana en hébreu, dans laquelle nous consommons du miel et autres choses douces pour que l’année soit douce. Nous consommons des éléments sucrés afin de pouvoir nous mettre dans cette ritualisation et questionner les enfants. Tant le soir de Pâques que le soir de Nouvel An, l’enjeu majeur est de faire en sorte que les enfants posent la question rituelle : « Ma nishtana ? »(quelle différence ?), pourquoi d’habitude consommons-nous du pain levé ou sans levain et cette fois-ci du pain sans levain exclusivement ? Pourquoi ne mange-t-on cette fois-ci que des choses sucrées ? L’histoire devient une ouverture pour comprendre le futur puisque nous réexpérimentons les situations qu’on pu vivre les Hébreux à tel ou tel moment.

Je voudrais aussi évoquer des rites incroyables d’une fête qui s’appelle en hébreu Pourim et qui est l’équivalent du Mardi Gras. Pourim est la fête construite après le sauvetage des Hébreux par la reine Esther et Mardochée dans le fameux Livre d’Esther. Il y a dans cette histoire, où pas une fois n’est cité le nom de Dieu, un roi faible, un vizir qui veut prendre le pouvoir et la reine Esther et Mardochée qui parviennent à déjouer le complot. Une fois que les méchants ont été éliminés et que la situation est devenue stable, Esther prend des décisions ritualisées. D’abord, elle instaure l’obligation de donner de l’argent aux pauvres. En termes contemporains, cela signifie que lorsqu’il y a des tensions sociales, il faut recréer du lien social et faire en sorte que les gens n’aient plus à s’inquiéter pour leur lendemain. Ensuite, elle oblige les uns et les autres à s’offrir des nourritures : gâteaux, bonbons, vin. Il faut « boire jusqu’à ne plus savoir s’il faut bénir le méchant Aman ou maudire Mardochée ». C’est la fête des masques, comme pour Mardi Gras, car parfois les apparences sont trompeuses. Ceux qui ont le masque de la proximité ne sont pas forcément ceux qui sont proches. Une fois que l’on s’est offert de la nourriture et du vin, Esther a ritualisé l’obligation de faire un repas partagé. C’est une façon de retisser du lien social en appelant les voisins à participer à ce repas.

Le rite, c’est toujours le partage. Il n’est pas de rite solitaire. Or ce rite de partage est peut-être ce qui nous manque le plus dans le monde contemporain uniformisé où l’intégration à un groupe humain devient si difficile par défaut de groupe humain. Tout rite particulier semble en effet devenir aujourd’hui une insulte à l’obsession d’uniformisation. La mondialisation fait que les rites alimentaires sont les mêmes partout, que la pizza n’est plus l’apanage des Italiens, ni le kebab celui des Turcs. Cette uniformisation, ce n’est pas ce que Dieu demande. La façon dont la religion juive vit l’uniformisation est un échec de l’humanité. On en a un exemple frappant avec le passage de la Tour de Babel dans la Genèse (chap. XI) : « Et ce fut sur la terre une seule langue et les mêmes paroles. » Les commentateurs demandent pourquoi répéter: Si c’est la même langue, ce sont les mêmes paroles. Mais les commentateurs indiquent qu’il y avait une seule façon d’utiliser la langue – on parlerait aujourd’hui de pensée unique. Les hommes pensent tous de la même façon. Ils sont donc les mêmes. Et puisqu’ils sont les mêmes, ils vont s’en prendre à celui qui est radicalement différent d’eux, à savoir Dieu. Ils construisent une tour pour aller le combattre. Dieu se contente de mélanger leurs langues et de les disperser à la surface de la terre pour les forcer à retrouver la possibilité de faire du lien et de dominer la différence de langues et de lieux géographiques pour former une humanité qui ne serait pas uniforme mais unitaire. Or l’unité ne se fonde que sur la différence. C’est vrai dans le couples, c’est vrai dans la vie, c’est vrai dans la société. L’unité, à mes yeux, est l’inverse de l’uniformité.

On peut construire un axiome très intéressant quand on compare avec la sanction que Dieu a opposée à la génération du Déluge. Les hommes s’entretuaient, probablement au nom de Dieu. Dieu a éradiqué cette humanité. En revanche, quand les hommes s’en prennent à Dieu lui-même, Il se contente de mélanger leur langue et de les disperser. L’axiome serait le suivant : Dieu préfère qu’on soit uni contre Lui plutôt que désuni en Son nom, ce qui appelle beaucoup à méditer à l’époque actuelle où l’on semble oublier cette façon de construire l’humanité.

Plus que jamais, notre société a besoin de rites pour proposer l’intégration, à la République ou à une communauté. Le mot religion vient du latin religere qui veut dire relier. L’appel aux religions est un appel à créer du lien. Si, par bonheur, cela peut produire du sens et du lien avec Dieu, c’est tant mieux, mais le but est de produire du sens et du lien entre les croyants. En entrant dans la Grande Synagogue de Paris, rue de la Victoire, j’ai toujours été frappé par ce que l’architecte a conçu. Quand on rentre dans la synagogue, on trouve au-dessus de l’entrée le verset de la Bible qui dit : « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu de tous tes moyens, de toutes tes possibilités, de toute ta foi », comme pour répondre à la recherche de transcendance qui amène le croyant à la synagogue. Mais quand on sort de la synagogue, au-dessus de la porte, on trouve le verset qui dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », comme si l’on comprenait que vivre un moment dans un lieu de culte et chercher Dieu amenait à la conclusion que les rites produits doivent nous permettre de retrouver notre prochain.

C’est la fonction des rites que de produire de l’intégration parce qu’ils produisent du sens et du lien que je veux partager avec l’autre, avec celui que je rencontre. C’est là peut-être la plus belle des réponses à la question que posait Caïn. Lorsque Dieu lui demande où est son frère, il répond qu’il n’est pas le gardien de son frère, ce qui signifie : « Je n’ai rien à voir avec lui. Je n’ai aucun rite partagé avec lui. » Bien plus tard dans la Genèse, Joseph, envoyé par son père Jacob à la recherche de ses frères dit à un homme qu’il rencontre dans les champs : « Ce sont mes frères que je cherche ». C’est peut-être le sens même des rites. Joseph est l’homme des rêves et des rites expliqués, des rêves transformés en rites qui expliquent.

C’est bien là la vocation d’une société et c’est ce que Dieu cherche à faire. L’Eternel nous pousse à rechercher l’unité et non pas l’uniformité. Pour ce faire, il nous faut réinventer des rites, des rites républicains, des rites de société qui nous intègrent dans la vie et dans l’espérance commune de nos contemporains.