Géopolitique de l’évangélisme

Séance du lundi 30 mars 2015

par M. Sébastien Fath

 

 

Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs de l’Académie,
Chers amis,

« Dieu se porte bien » ! A rebours des prophéties qui proclamaient la « mort de Dieu », reprenant Nietzsche et son cortège de disciples, la religion est aujourd’hui au cœur du social et des réalités géopolitiques.

Si l’islam occupe une place de choix dans les médias, on ne saurait oublier l’attraction exercée par le christianisme. Première religion du monde sur la plan démographique, c’est aussi une offre spirituelle qui progresse et se réinvente. Ce qui nous rappelle que le christianisme, c’est avant tout un vecteur d’entrée dans la religion (et la foi)…

Il y a un peu plus d’un demi siècle, un film de Jean-Pierre Melville, Léon Morin prêtre , annonçait en partie ce renouvellement. Sorti dans les salles en 1961, ce film campe l’abbé Morin, interprété par Jean-Paul Belmondo. Ce prêtre singulier est très soucieux d’accompagner jusqu’à la conversion la jeune femme communiste, Barny, avec laquelle il dialogue. Très fervent, il est en même temps en tension avec son Église. A propos des dorures et statues de l’église paroissiale, il déclare : « il faudrait mettre le feu à tout ce bazar ». Plus loin, il s’emporte contre les mentalités routinières qui arrêtent le progrès de l’Église. Soucieux d’un accompagnement individualisé des fidèles, à commencer par celui de la narratrice, il suggère, au moment où son interlocutrice bascule vers la foi : « vous n’avez pas pensé à devenir protestante ? Ils sont souvent merveilleux ces gens là ! »

À la réponse indignée de la convertie, l’abbé Morin enfonce le clou en répliquant : « je ne me moque pas, je dis ce qui est ». Plus loin encore, l’abbé rêve de nouvelles formes d’accueil, et il songe à haute voix aux cathédrales de cristal qui se construiront un jour. Ne nous y trompons pas : l’abbé Morin est un prêtre catholique, fier de sa mission. Mais dans son aspiration à un christianisme plus individualisé, plus innovant, plus communautaire, moins ritualiste et porté par une exigence mystique christocentrée, il concentre, presqu’à la manière d’un type-idéal wébérien, des tensions qui travaillent l’ensemble du christianisme occidental contemporain. On peut les résumer ainsi, en suivant Jean Delumeau : d’un côté une chrétienté d’observance traditionnelle qui s’estompe, la fin du « christianisme comme pouvoir », encadrant les masses par le rite et le rattachement territorial; de l’autre, l’essor d’un christianisme de conversion, plus individualisé, porté avant tout par la communauté des croyants.

Le protestantisme évangélique constitue sans doute aujourd’hui la principale expression de cette dynamique de recomposition. Ce christianisme à vocation prosélyte touche aujourd’hui environ 610 millions de chrétiens. Comment en cerner les contours, et quelle est son influence géopolitique ? Commençons par rappeler que les évangéliques ne se fédèrent pas dans une Eglise centralisée, ni même un réseau unique. Ils se caractérisent par l’individuation de l’option religieuse, la primauté de l’association de converti, la « fraternité élective » décrite par la sociologue Danièle Hervieu-Léger, doublée d’un accent exclusiviste sur le salut en Jésus-Christ crucifié et ressuscité (crucicentrisme). Dernier élément récurrent, le biblicisme, à savoir une lecture très normative et directe de la Bible, reçue comme Parole de Dieu.

 

Tour du monde de l’impact évangélique

 

Issus de la matrice des Réformes et des Réveils (anabaptisme, piétisme, baptisme, méthodisme), ces protestants évangéliques sont 610 millions. Environ un chrétien sur quatre. C’est énorme ! Ils se divisent entre une tendance pentecôtiste et charismatique, qui met l’accent sur l’efficacité miraculeuse du Saint-Esprit, et une tendance piétiste et orthodoxe, qui valorise doctrine et pratique droite (orthopraxie).

Sans institution centralisée, ils ont longtemps été influencés par la culture anglo-saxonne. Le planisphère évangélique 2015 en porte l’héritage, avec 98 millions d’entre eux en Amérique du Nord, dont 94 millions aux États-Unis . L’oncle Sam doit plus que jamais compter avec cet évangélisme omniprésent dans les débats, au point que Barack Obama lui-même, pourtant peu suspect d’accointances particulières avec ces milieux, a demandé au pasteur évangélique Rick Warren d’effectuer la prière de sa première investiture le 20 janvier 2009. Le puissant soutien américain à Israël constitue une autre illustration, aux conséquences géopolitiques incalculables, de ce poids évangélique, qui nourrit aux États-Unis un mouvement sioniste chrétien fort d’environ 40 millions de fidèles.

En Europe, l’évangélisme britannique (traditionnellement influent y compris dans l’Église anglicane) reste animé d’un zèle missionnaire dont le voisin français vérifie toujours l’impact en 2015. Aux antipodes, l’évangélisme océanien (7 millions de fidèles) s’appuie lui aussi sur une culture prosélyte et un substrat théologique et culturel hérité des méthodistes et néopuritains anglo-saxons du XIXe siècle. D’un hémisphère à l’autre, l’évangélique type renverrait au portrait d’un homme blanc de classe moyenne, parlant anglais, zélé dans son témoignage de foi, et adossé à des valeurs conservatrices qui peuvent le conduire à l’engagement politique actif.

Mais conclure le survol évangélique sur l’image arrêtée de l’oncle Sam constituerait une erreur. L’influence américaine connaît depuis trente ans un déclin structurel qui annonce une prise de pouvoir pour bientôt : celle des évangélismes des Suds, dont les prophètes, apôtres, missionnaires et prédicateurs animent avec ferveur les banlieues des grandes cités européennes. Des pays comme le Brésil (46 millions d’évangéliques), le Nigeria (54 millions), l’Inde (28 millions), le Kenya (20 millions), le Congo RDC (15 millions), la Corée du Sud (9 millions) alimentent une part toujours croissante des effectifs missionnaires mondiaux. Et que dire de la Chine ! Avec environ 62 millions d’évangéliques aujourd’hui, l’Empire du Milieu s’affirme comme un improbable géant chrétien en devenir, nourrissant d’étonnants projets missionnaires comme le mouvement Back to Jerusalem, qui ambitionne d’envoyer, à terme, 100.000 missionnaires (ré)évangéliser tout au long de la Route de la Soie, jusqu’à Jérusalem … Ces nouveaux christianismes évangéliques apportent avec eux des ritualités, des styles de prédication qui témoignent de recompositions endogènes.

 

Choc des civilisations ? Pas si sûr

 

Cette montée en puissance des Suds ne se fait pas sans tensions, ni concurrences, en particulier avec l’islam. Deux continents illustrent cette compétition : l’Europe et l’Afrique, dont salafistes, tablighris, pentecôtistes et évangéliques sillonnent les agglomérations à la recherche de convertis et de zélotes. Ingrédients rêvés pour un « choc des civilisations » régulièrement prédit ? Pas si sûr. Des aires de tension, comme au Nigeria, dessinent certes un scénario de confrontation brutale, tandis qu’au Maroc et en Algérie les esprits s’échauffent devant l’essor évangélique qui, bien que marginal, menace l’homogénéité religieuse en place. Mais, dans la majorité des cas, la concurrence est pacifique. D’autant plus que pour l’évangélique comme pour le musulman, le défi principal, aujourd’hui, est l’incroyance, à commencer par celle de l’Européen sécularisé, jugé oublieux de Dieu, soupçonné de repeupler son Olympe déserté avec des avatars de Star Academy.

Saïd Oujibou, pasteur évangélique d’origine musulmane, ancien petit « caïd » de banlieue reconverti en prédicateur born again, le souligne : il revendique sa foi en Jésus-Christ, mais sans renier son attachement profond à sa culture musulmane d’origine . Le « choc » géopolitique présumé entre islam et évangélisme ne serait-il qu’un leurre qui en cache un bien plus profond ? Celui d’une vision religieuse du monde, face à une vision sécularisée qui relègue la foi et la piété dans la rubrique antiquités-brocante.

 

Quatre logiques d’impact

 

Cette vision religieuse se double d’au moins quatre logiques d’impact : d’abord, naturellement, la christianisation ou rechristianisation du monde, suivant une optique résolument missionnaire, qui investit des ressources considérables afin de multiplier les implantations nouvelles; ensuite, l’accent sur la responsabilité individuelle (conversion, reconfiguration de la vie); une troisième caractéristique de l’impact évangélique est la mise en avant de l’association volontaire (la fraternité élective militante); enfin, cette expression protestante born again mise sur l’entreprenariat local en réseau, suivant des dynamiques que l’on peut qualifier de « glocales ». Ceci signifie que ces Églises sont en affinité avec ce slogan altermondialiste selon lequel il faut « agir local et penser global ». L’horizon national n’est plus prioritaire. Le local et le transnational priment. Pour le pire ou le meilleur, les évangéliques constituent un des fers de lance des sociétés civiles émergentes, face à des Etats contestés, parfois défaillants. À l’utopie de l’Etat providence, ils opposent des Welfare churches, des Églises providences, qui entendent proposer une réponse aux besoins individuels par une approche intégrée. Au mieux, cette dernière rend palpable l’utopie du « Royaume de Dieu » et le réapprentissage de la confiance en soi, et au pire, elle emprisonne dans une « Église bocal » au parfum sectaire.

En définitive, la carte géopolitique de l’évangélisme renvoie à un l’émergence d’un nouveau portrait-robot de l’évangélique moyen du XXIe siècle : les traits d’un blanc de type européen de classe moyenne s’estompent, cédant la place à ceux d’une femme pauvre et basanée d’une mégapole africaine ou latino. L’heure est à l’inversion progressive des flux, portée par les dynamiques prosélytes et polycentriques de l’évangélisme contemporain. Le colonisé (ou esclave) de jadis, « oncle Tom » sagement soumis, discipliné et christianisé par les missionnaires protestants du Nord, donne désormais de la voix sur les estrades et les chaînes de télévision, clamant sa fierté retrouvée : rapporter à des Occidentaux jugés décadents et matérialistes le vin nouveau d’une conversion puisée aux sources des évangélismes du Sud. C’est la revanche de l’Oncle Tom sur l’Oncle Sam.