La poétique religieuse de Charles Péguy

Séance du lundi 22 juin 2015

par M. Jean-Noël Dumont

 

 

Jeannette

Il est vrai que mon âme est douloureuse à mort ; je n’aurais jamais cru que la mort de mon âme fût si douloureuse.
Tous ceux-là que j’aimais sont absents de moi-même : c’est ce qui m’a tuée sans remède ; et je sens pour bientôt venir ma mort humaine.
O que vienne au plus tôt, mon Dieu, ma mort humaine.
O mon Dieu j’ai pitié de notre vie humaine où ceux que nous aimons sont à jamais absents.

Madame Gervaise

Enfant ! Ayez pitié de la vie infernale, où les damnés maudits ont la pire souffrance : que Dieu même est absent de leur éternité.

Jeannette

O s’il faut, pour sauver de la flamme éternelle
Les corps des morts damnés s’affolant de souffrance,
Abandonner mon corps à la flamme éternelle,
Mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle ;
Un silence
Et s’il faut, pour sauver de l’Absence éternelle
Les âmes des damnés s’affolant de l’Absence,
Abandonner mon âme à l’Absence éternelle,
Que mon âme s’en aille en l’Absence éternelle [1].

Ce passage de la première Jeanne d’Arc  de Péguy, qu’il gardera intact dans la seconde version, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, nous donne d’entendre la naissance de la poésie levée dans la pâte de la prose. L’aveu de la détresse spirituelle de Jeanne nous fait passer comme insensiblement de la prose à la poésie lorsque naît sur ses lèvres l’expression, en alexandrins, de sa détresse spirituelle, puis ce vœu sacrilège d’offrir son âme en otage pour libérer les damnés de l’enfer. Nous sommes en 1897, Péguy a 24 ans et a rejeté la foi de son enfance. Or pourquoi a-t-il rejeté la foi de son enfance ? Précisément par horreur de la pensée de l’enfer : Jamais nous ne dirons oui à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité de mort vivante est une inspiration perverse, inverse [2] écrit-il quelques années plus tard. De damnés,  le jeune Péguy ne veut plus connaître, dit-il, que les « damnés de la terre » pour lesquels, au moins, on peut utilement se battre.

La poésie naît donc comme spontanément sous la plume de Péguy dès sa première œuvre publiée, et elle naît comme expression de l’inquiétude spirituelle. C’est donc une nécessité interne à la pensée qui fait naître le poème. Puis, pendant treize ans, la poésie de Péguy reste muette pour réapparaître en 1910 dans la reprise de Jeanne d’Arc lorsqu’il revient à la foi catholique.  C’est dans ce même Mystère de la Charité  qu’on verra naitre tout aussi spontanément le vers libre de Péguy, donnant dans le récit de la passion de madame Gervaise ses lettres de noblesses à la langue populaire. A proprement parler la poésie apparaît donc tardivement dans l’œuvre de Péguy, il semble ainsi que ce soit l’inspiration chrétienne qui fait naître à nouveau la nécessité de la poésie, qu’elle soit rimée ou en vers libres.

Ainsi la poésie de Péguy est-elle déjà contenue dans sa prose (I), elle naît d’une nécessité spirituelle (II), ce qui permet d’éclairer quelques aspects de son style si singulier (III).

 

La matrice de la poésie dans la prose

 

Il y a poésie quand la forme en formation fait apparaître le sens, quand il est impossible de séparer la forme et le contenu. Le philosophe, lui,  peut aisément préciser et corriger ce qu’il dit. Il peut égrener des  « autrement dit… » et il ne s’en prive pas. Les inlassables reprises de la prose de Péguy peuvent relever de cet « autrement dit… » où la pensée se reformule, se cherche, laissant derrière soi une formulation encore inadéquate. La prose de Péguy se lit en effet d’une voix sourde et ruminante. Or ce  mouvement nous fait assister à la genèse de la pensée. Même si l’on colporte de Péguy quelques sentences bien senties, sa pensée ne saurait s’identifier à un énoncé, à une formule arrêtée et mnémotechnique.

Aussi la prose de Péguy est-elle la matrice de sa poésie car elle nous fait entendre une pensée en formation et non pas une pensée toute formée. Le sens du texte et son mouvement deviennent inséparables. Que la prose de Péguy soit déjà une poésie en formation n’importe quelle page ouverte au hasard peut en attester. En voici une dont je souligne la genèse formelle :

L’excommunié est chrétien, puisqu’il subit précisément, les pénalités chrétiennes. Il fait partie du système, intégrante, puisqu’il exerce, puisqu’il subit précisément les pénalités qui font partie du système, intégrante.

L’excommunié est privé de la communion, exclu de la communion ; mais il n’est point privé du christianisme puisqu’il n’est point privé des pénalités du christianisme ; il n’est point exclu du christianisme puisqu’il n’est point exclu des pénalités du christianisme ; il n’est point soustrait, dérobé au christianisme et le christianisme ne lui est point dérobé et soustrait, puisqu’il n’est point soustrait ni dérobé aux pénalités chrétiennes.

Ainsi c’est le contraire. L’excommunié n’est point exchristianisé [3].

Subir et exercer, privé et exclu, soustrait et dérobé, les mots vont par paire et s’entrelacent, ils sont les points singuliers d’une forme en genèse qui se renouvèle et s’approfondit. Toute la matrice du poème est déjà donnée.

 

Une poésie religieuse

 

Or, même si la prose de Péguy contient déjà en germe sa poésie, celle-ci n’apparaît que tardivement, et seulement après son retour à la foi. En l’espace de quatre ans un fleuve de poésie va couler : Le Mystère de la charité (1910), le Porche du mystère de la deuxième vertu(1911), le Mystère des Saints Innocents(1912), la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc (1912), Les Tapisseries de Notre Dame (1913), Eve (1913). On ne s’étonnera pas que la méditation des mystères chrétiens prenne une forme poétique, plus propre à exprimer l’insondable du mystère. Même si l’expérience religieuse de Péguy est inséparable de graves crises personnelles, il n’entre aucun ton de confidence dans ces poèmes qui n’ont rien de lyrique.  La poésie de Péguy est religieuse parce qu’elle est liturgique et épique, c’est une poésie qui dit « nous ». Commentant lui-même son Eve, Péguy peut affirmer « tout y est à la première personne du pluriel ».

Dans la prière en effet, il ne convient pas que le sujet s’abandonne à sa psychologie, parcoure les replis de son âme, fasse entendre ses soucis. Jésus a appris aux hommes à dire Notre  Père. Dans le Mystère des Saints Innocents  Péguy évoque ces deux mots du Notre Père comme les deux mains jointes du Christ qui intercède, mains jointes qui forment une étrave dirigée vers le Père,  ouvrant un sillage dans lequel toute l’humanité vient s’engouffrer. Dieu peut dire alors :

Voici comme je suis forcé de les voir.
De même que le sillage d’un beau vaisseau va en s’élargissant jusqu’à disparaitre et se perdre.
Mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau.
Ainsi le sillage immense des pécheurs s’élargit jusqu’à disparaître et se perdre
Mais il commence par une pointe, et c’est cette pointe qui vient vers moi,
Qui est tournée vers moi (…)
Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots : notre père qui êtes aux cieux [4].

Même si Claire Daudin dans la  préface de son excellente édition des Œuvres poétiques rappelle les mots de Péguy à Blanche Raphael, vous avez fait de moi un poète, la poésie de Péguy n’a rien de sentimental ni de confidentiel. Si la prose de Péguy laisse volontiers aller le je et ses humeurs, il place toujours ses poèmes dans la bouche d’un autre. C’est Jésus qui parle dans Eve, c’est Dieu le père qui parle dans  Le Mystère des Saints Innocents, même là où le biographe peut reconnaître  les soucis et des joies du père de famille que fut Charles Péguy.

Autant que liturgique cette poésie est aussi didactique. Lorsqu’il commente l’immense poème d’Eve, Péguy  se compare tout simplement à Dante ou encore à Lucrèce ! Eve est en effet  un long poème épique et didactique  qui embrasse le mystère chrétien, qui éclaire l’histoire du Salut telle que Jésus la  rapporte à la mère terreuse de l’humanité, Eve. La première exclue… Le mot est constamment juste, écrit Péguy en présentant Eve, non point que l’auteur ait fait œuvre de prosateur, mais il a fait des vers de poète avec une sorte de marbre de prose. Aussi avons-nous dans ce poème jusqu’à des propositions de philosophie et de théologie réduites en des vers d’une justesse technique qu’il faudrait peut-être remonter jusqu’au De natura rerum pour y trouver une égale sévérité [5]. Péguy ne s’est pas trompé et des vers tout théologiques vont faire la célébrité du poème :

Car le surnaturel est lui-même charnel
Et l’arbre de la grâce est raciné profond
Et plonge dans le sol et cherche jusqu’au fond
Et l’arbre de la race est lui-même éternel. (…)

Et l’arbre de la grâce et l’arbre de nature
Ont lié leurs deux troncs de nœuds si solennels,
Ils ont tant confondu leurs destins fraternels
Que c’est la même essence et la même stature [6].

 

Quelques  figures de style

 

Le style d’un auteur, la voix qui lui est propre, se reconnaissent en des formes où le verbe semble reprendre souffle. Chaque auteur a ainsi chacun comme un patron rythmique auquel sa langue se ressource. Ce patron peut tomber dans la manière, devenir un tic de rédaction rigidifié. Lorsqu’il commente Victor Hugo, Corneille ou les chansons populaires, qui me semblent être ses trois sources d’inspiration, on voit Péguy très attentif aux questions de forme et particulièrement de rythme. Il conviendrait qu’un jour une étude stylistique complète soit faite de son œuvre, on n’a encore que les esquisses d’une telle enquête.  A ces esquisses j’ajoute ici la mienne en dégageant deux formes caractéristiques de sa poésie qui justifient de parler de poésie « religieuse ».

On a bien sûr souvent commenté la répétition chez Péguy, mais on voit moins que ces répétitions prennent la forme d’un entrelacs. Un exemple au hasard :

Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme Dieu pèse un ange.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette fange
Qu’ils étaient en principe et sont redevenus.

Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un démon.
Que Dieu mette avec eux un peu de ce limon
Qu’ils étaient au principe et sont  redevenus.

Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas pesés comme on pèse un esprit.
Qu’ils soient plutôt jugés comme on juge un proscrit
Qui rentre en se cachant par des chemins perdus [7].

Cette figure de l’entrelacs porte un enjeu théologique en même temps que stylistique car c’est par cette figure même que Péguy exprime le lien du charnel et du spirituel. On a  vu que le charnel et le spirituel sont comme deux troncs entrelacés qui croissent ensemble.  On peut encore citer le début d’Eve, qui évoque le premier jardin en sa lumineuse innocence. Péguy peint alors

…les bondissements de la biche et du daim
Nouant et dénouant leur course fraternelle
Ou encore

…les ravissements de la jeune gazelle
Laçant et délaçant sa course vagabonde.

L’innocence du premier matin est visible dans

…tous ces filateurs et toutes ces fileuses
Mêlant et démêlant l’écheveau de leur course.

On comprend alors pourquoi Péguy a pu intituler ses poèmes « tapisseries ». L’entrelacs est pour lui une forme matricielle qui oriente aussi bien sa théologie que sa poésie. Or cette forme est baroque. Si l’art classique ouvre à la contemplation par l’économie de la forme, – l’art baroque y conduit par la saturation de la forme qui se surmonte sans cesse en volutes et entrelacs. Parlant de la poésie de Victor Hugo, Péguy parle de « l’épuisement des possibilités » qui donne au poème hugolien son ampleur.

Or, et c’est une deuxième remarque complémentaire, cet épuisement des possibilités est porté jusqu’à l’inachèvement. Le poème ne sera pas conclu par une formule bien sentie, mais il reste dans le déséquilibre d’un inachèvement. Comme si les mots, ayant épuisé leurs ressources, s’effaçaient devant le mystère. Par exemple Le Mystère de la Charité se termine sur une étonnante didascalie : « Madame Gervaise était sortie. Mais elle rentre avant que n’on ait eu le temps de baisser le rideau ». C’est dans le même esprit sans doute que les 7 667 alexandrins d’Eve aboutissent à un hémistiche évoquant la cendre du bûcher qui…fut dispersée au vent [8]. Ainsi, comme le corps mortel de Jeanne, le poème est-il dispersé au vent. Comme l’action de l’héroïne est engloutie dans l’histoire, ainsi reste inachevé le poème. La leçon, là encore, a peut-être été prise chez Hugo. Commentant  le Paris tremble de Victor Hugo, Péguy y reconnait en effet cet inachèvement par lequel toute sécurité se dérobe : « au moment même où vous êtes endormi (…) dans le faux équilibre de cette mouvante fixité et qu’elle est pour vous comme la sécurité même de la mort, soudain la barre d’appui vous manque, la barre d’équité, la barre de justice et de sécurité (…). C’est la fixité même qui se disjoint, et qui se démembre, et qui se retourne entre elle-même et contre elle-même [9] ». On reconnaît aussi dans ces lignes la supériorité toute bergsonienne  de ce qui se fait sur ce qui est fait.

Ainsi, née spontanément de l’inquiétude spirituelle du jeune homme,  la poésie est-elle retrouvée dans l’œuvre de l’homme mûr. Cette poésie est bien une poésie religieuse car c’est toujours l’inquiétude qui la fait naître, que ce soit dans la révolte ou dans l’acte de foi. On  comprendra enfin le caractère religieux de cette poésie en remarquant la place que l’intercession y tient depuis le début. La poésie de Péguy est toujours une poésie adressée, elle prend ainsi comme naturellement forme de prière. Or la prière chez Péguy, on le voit depuis le premier cri de Jeanne, est toujours prière d’intercession, qui est la prière catholique par excellence.

Comment ne pas conclure par cette prière d’Eve que la mort de Péguy au front a rendue prémonitoire ?

Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.

Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
Ce qu’ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
Un peu de ce ravin sauvage et solitaire. (…)

Mère voici vos fils qui se sont tant battus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’il viennent s’écrouler entre deux bras tendus [10].

 


[1] Jeanne d’Arc, OPoC, p.  158-16.

[2] Toujours de la grippe, OPC, t.I, p.465.

[3] Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, OPC, t III, p. 707.

[4] Le Mystère des Saints Innocents, OPoC, p.799.

[5] L’Eve de Péguy, OPC , t III, p. 1235.

[6] Eve, O Po C, p. 1275.

[7] Eve, OPOC p. 1265.

[8] Eve, OPoC p. 1397.

[9] Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, OPC, t III, p. 1090.

[10] Eve, OPoC, p. 1265-1266.