Deux parlements pour un objectif : la coopération entre l’Assemblée nationale et le Bundestag allemand

Séance ordinaire du 15 avril 2019

« Deux parlements pour un objectif : la coopération entre l’Assemblée nationale et le Bundestag allemand »

 

par Wolfgang Schäuble,
président du Bundestag allemand,
membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Il y a trois semaines, nous avons constitué, ici, à Paris, l’Assemblée parlementaire franco-allemande, chambre binationale de l’Assemblée nationale et du Bundestag allemand. Cette Assemblée se réunira à intervalles réguliers à Berlin et dans votre capitale, afin de faire émerger le consensus entre nos deux pays sur des prises de position politiques centrales, et de permettre leur mise en œuvre parallèle dans l’action politique.

Charles de Gaulle a observé un jour, prosaïquement : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». C’est précisément de ces intérêts qu’il s’agit : avec cette Assemblée binationale, nous voulons, en tant que députés, intégrer le point de vue légitime de l’autre dans notre propre perspective, pour élaborer ainsi ce qui nous est commun. Nous voulons un quotidien parlementaire commun, dans lequel les décisions politiques sont concertées, adoptées en même temps et, surtout, dans les mêmes termes.

C’est tout sauf une évidence – dans le contexte des relations internationales présentes, et plus encore dans la perspective historique.

L’Allemagne et la France sont deux partenaires qui ne parlent pas la même langue et qui ont des valeurs spirituelles et morales différentes. Ce jugement sans équivoque est celui de François Perroux. Dans les années trente du siècle dernier, cet économiste renommé a étudié ce qu’il y a de différent dans le mode de penser de nos deux pays, de ces deux États voisins qui se faisaient face comme de prétendus ennemis héréditaires – et dans lesquels, pourtant, des premières tentatives d’entente avaient porté leurs fruits. Aristide Briand et Gustav Stresemann, deux chefs de la diplomatie visionnaires, en avaient été récompensés en recevant le prix Nobel de la paix en 1926.

Cependant, l’économiste Perroux voyait encore à l’époque des fossés infranchissables entre l’Allemagne et la France – qui s’expliquaient selon lui par la mentalité de chacun des pays : les contrats ou les règles n’intéressent pas les Allemands, disait Perroux. Pour eux, seules comptent la fidélité et la foi, et c’est à l’État d’ajuster les choses. L’attitude des Français, telle que la décrit Perroux, est diamétralement opposée, de nature émancipatrice : en France, la loyauté au contrat est reconnue comme un principe durable et absolu.

C’est un jugement surprenant – qui va totalement à l’encontre de ce qui se dit aujourd’hui sur les traits nationaux attribués aux uns et aux autres. Les économistes Markus Brunnermeier, Harold James et Jean-Pierre Landau, dans leur analyse de l’euro comme bataille des idées, invoquent Perroux pour illustrer l’exemple de la capacité de changement des sociétés modernes. Eux-mêmes décrivent en effet les différences d’approche de l’Allemagne et de la France dans les questions de politique économique de manière très précise, et exactement dans le sens contraire de Perroux : les Français disposent selon eux de l’expérience d’un État fort, efficace, capable de faire face aux crises sans s’arc-bouter sur des règles. Nous, Allemands, sommes en revanche marqués par la tradition fédérale, avec un État central faible ; nous voulons éviter autant que possible les crises – et pour cela, il faut avant tout des règles.

À mon avis, chaque approche a ses avantages spécifiques. Et c’est pour cela que je crois que nous pouvons beaucoup apprendre les uns des autres, et que cette Assemblée commune sera désormais le lieu approprié pour cela.

 

Une chose est claire : les femmes et les hommes changent. Et avec eux, les nations changent aussi. Les évolutions historiques sont aussi, comme nous l’enseigne singulièrement l’histoire de notre continent, des processus d’apprentissage.

L’entente franco-allemande n’est pas la seule à résulter d’un tel processus d’apprentissage : il y a aussi l’Union européenne. Et si cette dernière veut s’affirmer, elle doit aussi se montrer toujours capable d’apprendre, elle doit rester flexible, et ouverte. Brunnermeier, James et Landau recommandent à cet égard de saisir comme une chance les situations de crises en Europe, qui sont étroitement liées et dont la complexité confine souvent à la confusion : face à l’ampleur des problèmes, il existe des solutions d’ensemble qui, dans une situation donnée, laissent les uns sur leur faim et satisfont expressément les autres – tandis qu’elles donneront le résultat inverse dans une autre situation. C’est ce que les économistes décrivent comme l’équilibre des intérêts intra-européen, au meilleur sens du terme.

Pour que celui-ci fonctionne bien et, si possible, mieux encore que par le passé, j’ai la conviction qu’il faut réorienter le projet européen dans son ensemble. Il est en effet plus nécessaire que jamais que nous soyons disposés et aptes à penser avec la perspective de l’autre – celle du voisin, celle des autres États membres – dans nos décisions. Là où, jadis, à travers la noblesse, des liens familiaux et dynastiques reliaient les maisons régnantes les unes aux autres, il doit y avoir aujourd’hui des élites qui aient une compréhension profonde des intérêts légitimes et de l’ancrage culturel et historique des autres nations. Il doit y avoir des femmes et des hommes politiques qui ne se limitent pas à connaître et à tolérer les particularités nationales, mais qui les comprennent et les respectent. Il doit y avoir des parlements nationaux où, dans le débat sur les questions européennes, au-delà de la position nationale, avec son angle de vue limité, une perspective réellement européenne soit également adoptée. C’est seulement en agissant de la sorte que nous arriverons à des solutions communes en Europe. Et ces solutions sont indispensables, depuis trop longtemps même dans certains domaines.

La coopération dont sont convenus l’Assemblée nationale et le Bundestag allemand est dès lors une réponse actuelle aux défis du présent ; nos deux nations y sont prêtes car nous puisons dans les expériences d’une coopération longue de plusieurs décennies, une coopération qui est à mes yeux – malgré tout mon respect pour le Général de Gaulle – marquée du sceau de l’amitié.

À Paris comme à Berlin, le point de vue national sera désormais significativement élargi, là où ce sera nécessaire et possible. Il sera complété par celui de l’ami. Nous faisons cela en connaissant les traditions constitutionnelles différentes, la situation du droit qui n’est pas comparable, le poids différent que les textes constitutionnels confèrent aux parlements, en Allemagne et en France. Le système présidentiel de la Cinquième République n’est pas identique à la démocratie parlementaire formulée par la Loi fondamentale allemande. Le centralisme consacré par vos institutions se distingue fondamentalement du fédéralisme de la République fédérale, avec ses Länder fiers de leurs prérogatives. Le Bundesrat est donc aussi quelque peu différent du Sénat français.

C’est ainsi. Et pourtant, les deux parlements ne se sont pas engagés dans je ne sais quel projet servant d’alibi pour se retrouver parties prenantes dans le nouveau Traité de l’Élysée de leurs gouvernements. Par leur coopération plus étroite et institutionnalisée, autour de projets concrets, ils ont au contraire souligné ensemble leur volonté de faire figure de précurseurs pour d’autres en Europe.

C’est avec l’idée européenne que nous sommes parvenus, sur notre continent, à établir des relations de confiance entre les États. Nous l’avons fait après l’effondrement de la civilisation, qui n’a pas d’équivalent, dans le national-socialisme, après les crimes de la Deuxième Guerre mondiale, et après la fin de la Guerre froide. Cependant, les espoirs qui s’étaient levés à la fin de la partition du monde entre l’Est et l’Ouest se sont à nouveau estompés dans la période troublée que nous traversons. L’Europe vit aujourd’hui ce que le spécialiste de droit international Rein Müllerson appelle le dawn of a new order, l’aube d’un nouvel ordre. Partout dans le monde, des rivalités multipolaires ouvertes éclatent au grand jour. La notion de fiabilité disparaît à l’échelon international. Pour Müllerson, il ne peut y avoir un nouvel ordre fondé sur le droit des gens que dans un monde multipolaire, où les États s’acceptent mutuellement en tant qu’« égaux », en connaissance de ce qui les distingue. Lui aussi appelle expressément à intégrer toujours le point de vue de l’autre dans sa propre stratégie : une approche que nous avons manifestement trop négligée, notamment lors de l’élargissement à l’est de l’OTAN et de l’UE, eu égard aux intérêts et aux sensibilités de la Russie – avec les conséquences que l’on sait.

Mais c’est une approche que la coopération franco-allemande et l’unification européenne exigent de nous. L’une et l’autre sont les meilleures idées que nous ayons eues au XXe siècle. Y compris face aux changements globaux du XXIe siècle, avec tous les défis qu’ils impliquent. Aucun pays européen, aussi fort soit-il, ne pourra les relever à lui seul. C’est uniquement en nous alliant que nous pouvons façonner le changement du monde. Plus de la moitié de l’ensemble des Allemands partagent d’ailleurs ce point de vue.

Comme l’indique un tout récent sondage, ils voudraient une coopération plus étroite entre les États membres de l’Union européenne. Et cela, alors même, ou peut-être justement parce qu’ils se disent inquiets pour l’Union. Cinquante-six pour cent des sondés estiment que l’Union va mal. Et la confusion autour du Brexit n’est pas la seule cause. Les gens attendent néanmoins de la coopération dans les questions politiques urgentes, comme la politique de l’asile et de la migration, la sécurité et la lutte contre le terrorisme, la politique extérieure et de défense, les questions d’environnement et d’énergie. Ils ont compris qu’une action européenne commune sera toujours supérieure à une politique qui suit une orientation nationale. Mais c’est à l’Union européenne qu’il appartient de montrer qu’elle en est capable.

Elle doit apporter cette preuve à un moment où les démocraties occidentales se voient soumises à un véritable test de résistance. Car au niveau mondial, nous assistons depuis quelque temps à une nouvelle concurrence des systèmes. Une concurrence dans laquelle les démocraties se retrouvent visiblement sous pression, en termes de force de réalisation et d’efficacité, face à des systèmes autoritaires concurrents. Mais une concurrence où, dans le même temps, la puissance d’attraction des valeurs occidentales et des principes de la Révolution française est toujours élevée, partout dans le monde.

Nos deux pays, et les démocraties occidentales dans leur ensemble se trouvent face à des défis qui, pour ne pas être identiques, sont tout de même similaires. L’un d’eux réside dans la perte de confiance dans la politique, voire dans les élites en général. Cela peut s’expliquer par la manière dont certains représentants exercent leurs responsabilités, mais en partie seulement. Une cause beaucoup plus puissante est selon moi l’individualisation sans cesse croissante dans la société, un changement de paradigme dans l’opinion publique, où, de plus en plus, chacun érige son avis en absolu. Le romaniste allemand Gerhard Poppenberg a récemment opposé les grandes idéologies du XXe siècle aux « petits enchaînements d’idées du XXIe siècle », où des groupes isolés construiraient leur idéologie privée et dénonceraient comme fausse celle des autres. L’économiste britannique Paul Collier parle dès lors d’une « société de rottweilers » qui se développe dans les démocraties occidentales : société du « moi d’abord », où la considération des uns pour les autres diminue ; où, pour beaucoup, il est seulement question de faire valoir son propre droit. Derrière cela, ce sont le sentiment de devoir envers la société et le sens de responsabilité envers les autres qui s’amenuisent.

Le sens général, le lien dans les sociétés recule de plus en plus – ce qui finit par emporter des conséquences graves pour la capacité de compromis et, partant, la constitution de majorités dans une société. En effet, on ne parvient plus à s’entendre sur quelque chose, mais seulement encore contre quelque chose. Nous en trouvons des exemples en quantité, et pas uniquement de l’autre côté de la Manche. Mais là où des majorités de construction font défaut, il n’y a plus de vraies décisions, qui sont ce à quoi on mesure la politique. Si nous ne construisons plus rien politiquement, le mécontentement s’accroît mécaniquement, la confiance dans la politique, dans les gouvernements et les parlements s’estompe, et les fondements de la démocratie s’érodent.

C’est dans ce contexte que je lance régulièrement cet avertissement, en reprenant et modifiant un célèbre slogan de campagne de Bill Clinton : « It’s the implementation, stupid ! » En effet, si nous ne devenons pas meilleurs, de manière tangible, dans la concrétisation des objectifs politiques, la démocratie court le risque de perdre sa crédibilité face à d’autres modèles, autoritaires ceux-là, qui mènent une bataille d’influence à l’échelle mondiale. Et qui font campagne sur une promesse d’efficacité que nul ne vient remettre en cause.

C’est pourquoi il est aujourd’hui essentiel pour nous, en Europe, de travailler ensemble pour rester attractifs, pour trouver des solutions communes et pour apprendre les uns des autres comment être meilleurs dans cette concrétisation. Chaque État membre de l’Union européenne, pour répondre aux défis, est confronté à des spécificités nationales qui compliquent souvent les solutions, quand elles ne les empêchent pas. Nous ne surmonterons pas ces blocages de l’intérieur en restant seuls. Mais à travers l’échange entre nous, en articulant nos attentes réciproques et en débattant ouvertement des questions de fond, qui sont difficiles, nous pouvons parfaitement y arriver.

Un exemple : la France et l’Allemagne, compte tenu de leur passé, ont des conceptions différentes de la politique de défense et de la coopération militaire. Ces oppositions ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Il règne chez nous un sentiment politique bien ancré contre tout engagement militaire. Ces obstacles, qui sont le fruit de notre histoire, y compris au temps de la division et de la souveraineté limitée, nous, Allemands, nous ne les surmonterons pas seuls. Peut-être y arriverons-nous, si nous le tentons à l’échelon franco-allemand, ou européen. Le travail mené dans cette assemblée parlementaire commune – avec la participation du Sénat – peut nous conduire à rapprocher nos points de vue de telle sorte qu’une politique commune d’armement et de défense soit possible – une politique que j’estime d’ailleurs indispensable, si nous voulons aller de l’avant en Europe. Dans l’autre sens, il existe en France aussi des domaines politiques où l’intensification de l’échange d’expériences entre nos deux pays peut aider à dépasser les blocages, comme sur le marché du travail ou dans la politique sociale. Un environnement européen est ici à même de favoriser les réformes nécessaires.

En revanche, si nous ne parvenons pas, en Europe, à aller de l’avant ensemble, la critique déjà virulente aujourd’hui à l’égard du politique continuera de s’enflammer. Elle s’exprime selon différentes tonalités : dans la rue, lors des élections, sur les réseaux sociaux, à travers le mouvement des gilets jaunes. De part et d’autre du Rhin, nous vivons ces expressions de mécontentement et de colère comme quelque chose d’inquiétant. Cela va plus loin que la critique : les évidences sont sapées dans leurs fondements, les usages sont questionnés, les certitudes sont fondamentalement mises en doute, et singulièrement le principe démocratique de la représentation.

En Allemagne aussi, nous voyons actuellement le succès que rencontrent les populistes. Leur méthode est d’une effrayante simplicité : ils apportent généralement des réponses simples à des questions complexes, ils provoquent souvent, ils fabriquent des repoussoirs. Le résultat, ce sont les peurs, la xénophobie, la haine, même. Au-delà de la question de savoir s’ils s’intéressent vraiment à la solution des problèmes de la société, il convient de constater que le débat sur une politique pour la société est devenu empoisonné.

Aujourd’hui, dans le débat public, si pour attester d’une évolution vers un mieux, on évoque la paix qui est devenue un élément stable, ou bien des paramètres tels que la prolongation de l’espérance de vie, les prestations sociales légalement garanties ou d’autres données socio-économiques positives, ces arguments sont inaudibles ou presque. A contrario, on pointe à grands cris les dysfonctionnements qui perdurent et les injustices existantes – même si elles ne concernent que de tout petits groupes parmi une majorité des citoyens qui vivent dans la prospérité ou, à tout le moins, sont protégés. Oui, ces problèmes existent. Et il ne faut pas les enjoliver. Mais ils peuvent être résolus, politiquement.

Ce dont, surtout, la société dans son ensemble souffre au-delà de toute mesure, c’est du fait que ces dysfonctionnements apparaissent grandement surdimensionnés dans le débat public, surtout à partir d’un point de vue global. C’est un phénomène paradoxal : plus les inégalités sociales sont limitées, plus la population devient sensible à ces disparités qui, justement, ne sont que relativement graves. Ce paradoxe n’est d’ailleurs pas nouveau : la sociologie lui a donné le nom de « paradoxe de Tocqueville ». Dès la première moitié du XIXe siècle, Tocqueville avait identifié cette tendance inquiétante en Amérique du Nord.

Les responsables politiques, mais aussi le monde de la science et les médias doivent cependant se confronter intensivement à la critique, ainsi qu’aux opinions et aux revendications qui sont portées par la rue. Il y a dans tout cela beaucoup de choses infondées. Et aussi indignes. Disons-le sans détour : rien ne justifie l’agressivité ou la violence ! Peu importe la couleur du gilet porté par un auteur de violences : celui qui met les autres sous pression et les soumet à la contrainte, qui lance des pierres, bloque des voitures ou allume un incendie, celui-là commet un délit et perd le droit légitime de faire entendre son avis ou d’être écouté avec sérieux.

Mais, en démocratie, celui qui exprime pacifiquement son mécontentement devant des situations d’abus, celui-là en a le droit. Il peut même proclamer des choses qui sont fausses, ou indécentes. Cela se passe de plus en plus souvent, comme nous tous, nous en faisons l’expérience, et c’est parfois difficile à supporter. Mais nous, la société de ceux qui veulent vivre en démocratie, et qui en sont capables, nous devons supporter cela. Et nous devons riposter, pour défendre les valeurs et la vérité. Mais aussi pour distinguer ce qui mérite la critique et le discours populiste. Car il est une chose indéniable : aussi importants que soient les acquis dans nos pays, nul ne devrait faire comme s’il n’avait rien à améliorer dans sa propre action. Cela vaut pour tous les membres des élites, que ce soit en politique, en économie, dans les sciences ou la culture.

Les décisions politiques se prennent généralement en âme et conscience. Mais en démocratie, elles ne doivent pas avoir une existence éternelle. Charles de Gaulle a souligné un jour le courage qu’il faut en politique, face à la faillibilité humaine : « Il est préférable de prendre des décisions imparfaites plutôt que de chercher indéfiniment des décisions parfaites qu’on pourrait ne jamais trouver », a-t-il déclaré – en sachant très bien que ces dernières, les décisions parfaites, n’existeront jamais sur cette terre.

La capacité d’évolution de la démocratie est dans son essence. Les erreurs peuvent être corrigées. Et c’est une conquête de nos sociétés qu’elles puissent effectivement réclamer des changements devenus nécessaires avec le temps. C’est un droit des citoyens. Et leurs représentants élus devraient disposer de l’indispensable souveraineté et du pouvoir de décision, pour pouvoir distinguer les demandes sensées, au bénéfice du bien commun, et les intérêts personnels excessifs.

Tel est précisément le processus politique pour lequel nos parlements sont sollicités. Ils le sont en tant que lieu où cette distinction doit être débattue. Une distinction entre des opinions, dont certaines sont aberrantes, et d’autres sont susceptibles de rassembler une majorité. Les représentations populaires ont à cet égard une immense responsabilité d’intégration à l’intérieur des sociétés.

Et elles ont aussi le devoir de se demander si elles représentent encore suffisamment la société ; si le système parlementaire est encore en mesure de refléter la diversité des intérêts et des opinions de la société – et si les attentes de participation de la population reçoivent une réponse satisfaisante. Beaucoup de choses ont bougé ces dernières années. Partout, de nouvelles procédures de participation citoyenne sont débattues avec ardeur, et certaines sont même testées – jusqu’à cette tentative solitaire, soldée récemment par un échec, d’un parti allemand aux affinités numériques qui a voulu donner à l’idéal du « plébiscite de tous les jours » une signification nouvelle en recourant à des référendums permanents sur internet.

Nous devrons cependant continuer à réfléchir à de nouvelles formes de manifestation de la volonté publique, à échanger à ce sujet et à discuter ensemble en Europe. L’objectif est de maintenir l’attractivité et l’efficacité de notre système politique, de garantir la participation des citoyens et d’apporter ainsi une contribution à la cohésion de la société dans nos démocraties occidentales.

 

Pour le philosophe israélien Avishai Margalit, la société décente est celle qui n’humilie pas les personnes. Selon Margalit, la justice ne peut régner que dans une telle société. Ce sont moins les conditions économiques qui comptent ici qu’un sentiment d’équivalence. Margalit mentionne comme condition fondamentale une situation où l’estime de soi, la valeur de soi, l’honneur et l’intégrité de chaque citoyen sont garantis.

Si nous suivons les analyses sociologiques les plus récentes, et abordons la problématique selon laquelle les régions rurales de nos deux pays profitent moins, voire pas du tout, de la transition numérique et de la mondialisation, pouvons-nous vraiment être certains que les habitants de ces régions y sont reconnus et estimés ?

Il se peut que le sentiment qui domine parmi eux est celui que leur mode de vie traditionnel n’est pas considéré, et moins encore protégé. Une société décente et digne est cependant une société où l’on porte remède à de telles carences. Où l’on entame des processus d’amélioration et de changement – avec la volonté constructrice de trouver un équilibre entre un changement que rien ne peut arrêter et un socle immuable et nécessaire. Il nous faut cet équilibre.

Nous voyons bien aujourd’hui comment, au milieu de notre prospérité, l’insécurité grandit, le pessimisme domine quant à l’avenir. La liberté d’aller où bon nous semble, sans limite, crée aussi un malaise. Les libertés dont nous jouissons dans nos sociétés ouvertes, grâce à la mondialisation et aux nouveaux moyens de communication, peuvent nous dépasser.

Le bonheur et la satisfaction des gens ne se décident pas uniquement en fonction du nombre et du modèle des voitures qu’ils possèdent, du nombre de voyages qu’ils peuvent s’offrir vers les destinations les plus exotiques du monde, ni même du nombre de « likes » qu’ils collectent sur les réseaux sociaux. Le bonheur et la satisfaction des gens se décident selon que l’on peut mener sa vie d’une manière telle que l’on est en harmonie avec soi-même ; que l’on bénéficie d’attaches, que l’on se sent enraciné, abrité ; que l’on s’appuie sur un socle, un chez-soi.

La prospérité, mais aussi la pauvreté, sont des notions très relatives, tout comme le bonheur. La référence à notre prospérité matérielle, particulièrement dans la comparaison internationale, ne résout donc pas ces problèmes. Et continuer à accroître la prospérité matérielle n’apportera, seul, rien de mieux. C’est une erreur de jugement, à laquelle la politique succombe trop volontiers.

Dans les démocraties occidentales, nous n’avons que trop longtemps considéré sous le seul angle de l’économie les chances et les risques de la mondialisation et de la transition numérique. L’énorme accélération du changement dans tous les domaines est cependant perçue par beaucoup de personnes dans nos sociétés comme étant disruptive, comme une aliénation, comme la dissolution de ce qui était connu, acquis, familier. Les gens craignent d’être submergés par les changements, d’être abandonnés dans un monde de plus en plus complexe. Cette situation a soulevé à nouveau la question de l’appartenance, a relancé le débat autour de l’identité. Le chercheur en sciences politiques américain Francis Fukuyama montre dans son dernier essai que la question n’est plus seulement, depuis longtemps, celle du respect et de la reconnaissance des minorités dans la société. Le débat politique dans son ensemble a au contraire assumé une tonalité identitaire, par-delà les fossés idéologiques traditionnels. Mais, selon Fukuyama, si une société tente de définir la représentation des intérêts uniquement par le prisme de l’identité, par exemple en traçant des lignes de séparation ethniques, le système n’est plus à même de fonctionner. Il exhorte donc les démocraties occidentales à prendre au sérieux le désir de reconnaissance, le désir d’un sentiment de communauté. Dans ce contexte, la question de l’identité nationale gagne à nouveau en importance à ses yeux.

Les États-nations font partie de la réalité européenne. Ils sont un refuge familier pour les femmes et les hommes désorientés par les changements de la mondialisation qui s’abattent sur eux. Il est d’autant plus important de renforcer cette idée centrale qu’aucun pays européen n’a de futur sans l’Europe. Les identités peuvent évoluer ; nous devons donc travailler à ce qu’une identité européenne prenne forme. Un sentiment de communauté, qui puise aux racines historiques et aux fondements de la culture. Mais qui soit aussi animé par la conviction que c’est seulement en agissant ensemble, en tant qu’Européens, que nous pourrons répondre efficacement aux questions relatives à l’ordre mondial, dans une optique européenne, et que nous pourrons façonner ce monde en mouvement avec nos valeurs et nos idées.

Admettre la différence, reconnaître la pluralité des intérêts, points de vue et opinions légitimes, et ne pas faire de ses propres idées la mesure de toute chose – une fois encore : telle est la clé de raisonnement pour accroître le sens de communauté.

 

Une politique responsable doit donner aux gens le sentiment qu’ils sont entendus, dans les parlements. Que leurs besoins – de sécurité, de préservation des liens sociaux, d’appartenance commune – sont écoutés. Pour toutes les parties prenantes, cela requiert de la patience, de la franchise et beaucoup de bonne volonté. Mais c’est de cette manière seulement que nous pourrons rendre superflues les protestations et la colère. Que nous pourrons saper le terreau de la radicalité. Que nous pourrons à nouveau enthousiasmer les gens pour l’engagement politique.

Dans nos démocraties occidentales, avec leur attente permanente de communication, nous ne pourrons y parvenir que si, dans un tour de force commun, nous rassemblons le courage, l’élan et l’esprit visionnaire. Et si nous nous attaquons ensemble aux problèmes, là où ils ne peuvent être résolus qu’ensemble. En leur temps, les fondateurs de l’amitié franco-allemande et de la Communauté européenne ne s’y sont pas pris autrement. Aujourd’hui, le Bundestag allemand et l’Assemblée nationale avancent sur cette voie. Ils agissent en tant que courroies de transmission, non plus seulement entre électeurs et élus, entre gouvernements nationaux et citoyens, mais aussi dans l’échange toujours plus intense entre nos deux pays. L’histoire, ici, ne connaît pas de fin. Au contraire : en Europe, nous n’en sommes qu’au début.

C’est dans cet esprit que je vous dis : Vive la France ! Vive l’amitié franco-allemande ! Vive l’Europe !