Éric Danon :
La politique internationale de la France dans le domaine du terrorisme

 
La politique internationale de la France dans le domaine du terrorisme

Éric Danon[1]

 

Depuis les attentats de janvier 2015, la France vit dans un contexte radicalement nouveau. Certes, elle avait déjà subi, par le passé, une violence terroriste épisodique à laquelle elle avait payé le prix fort. Mais désormais, elle doit affronter durablement une menace de nature globale, qui l’oblige à déployer simultanément et de façon coordonnée de nouveaux moyens de lutte sur son territoire et à l’international.

C’est la dimension extérieure de notre action en matière de lutte contre le terrorisme qui nous intéresse ici, action dont tout le monde sait ici qu’elle est devenue multiforme : opérations militaires simultanées sur plusieurs théâtres et intégrant désormais tout le spectre des menaces asymétriques ; recentrage de la coopération policière, judiciaire et dans le domaine du renseignement ; travail diplomatique s’exerçant dans un environnement instable et, surtout, imprévisible. Qui peut dire ce que seront la Syrie ou la Libye dans seulement un an ? Personne, ni ici ni ailleurs – alors vous pensez bien que prévoir ce qu’il en sera des groupes terroristes qui y exercent leur capacité de nuisance, est encore plus difficile.

Il faut rappeler, de plus, que la frontière est parfois floue entre actions menées à l’intérieur de nos frontières et actions menées à l’extérieur. Par exemple, la lutte contre les idéologies radicales venues de l’extérieur mais diffusées chez nous via de nombreux supports, relève des deux dimensions, interne et externe. Et cela parce que le djihadisme islamiste a établi de nombreux ponts et parfois une continuité opérationnelle, entre les terroristes « chez nous » et les groupes terroristes « là-bas », principalement au Levant ou en Afrique.

Pour aborder l’action extérieure de la France, deux questions doivent nécessairement être posées, dont les réponses ne vont pas du tout de soi, contrairement aux apparences : Contre quoi nous battons-nous vraiment et quels sont nos objectifs réels ? En quoi le terrorisme contemporain fait-il rupture avec celui des années 1980 et 1990 ? Et c’est seulement après avoir analysé ces deux questions que nous pourrons, dans un deuxième temps, comprendre les dynamiques de notre action extérieure et essayer d’évaluer celle-ci en termes d’efficacité, aussi bien dans le court terme que dans le long terme.

 

Qui est l’ennemi ?

 

Première question donc, concernant le terrorisme contemporain : qui est l’ennemi ? Il nous faut, en effet, d’abord nommer ce contre quoi nous devons désormais nous battre, nommer l’ennemi – cette prérogative du pouvoir régalien, comme disait Carl Schmitt – car après la fin de la Gguerre froide, les démocraties occidentales avaient fait disparaître « l’ennemi » de leur vocabulaire, troqué contre des références aux « nouveaux risques » et aux « nouvelles menaces ». Face à ceux qui nous croyaient parvenus à la fin de l’Histoire, avoir des ennemis aurait signifié qu’il restait encore des territoires non ralliés à un nouvel ordre mondial que nous affirmions pacifique.

Avec l’avènement de Daech, le réveil aura été brutal. S’en est suivi un certain désarroi de la réflexion stratégique et une perplexité devant la conceptualisation de cette nouvelle adversité. Souvenez-vous. Après l’attentat au Bataclan, le président de la République François Hollande commence son discours devant le Congrès réuni à Versailles par « La France est en guerre ». Mais tout le monde sent bien à ce moment-là que ce vocable martial ne rend pas compte, de façon satisfaisante, de la réalité de la confrontation dans laquelle nous sommes engagés. Il ne recouvre pas le concept de guerre tel que l’Histoire nous l’a enseigné et n’est d’ailleurs pas retenu par d’autres pays européens ayant subi, eux aussi, des attaques terroristes. En fait, soit il faut ajouter tout de suite que c’est une guerre d’un genre particulier, soit il faut admettre que nous n’avons pas encore de mot pour désigner globalement – pour englober pourrait-on dire – ce qui relève, en fait, de trois niveaux d’adversité, à la fois distincts et liés entre eux.

C’est d’abord une idéologie, une vision du monde, celle de l’islamisme djihadiste radical, qui doit être combattue. Là est l’ennemi principal – cette « idéologie » portée par des salafistes radicaux et autres takfiristes. Non seulement elle s’oppose à notre propre conception du monde mais elle est utilisée par les plus jusqu’au-boutistes pour appeler à la destruction de celle-ci. Et se battre contre une telle idéologie se révèle particulièrement difficile. On ne vainc pas une idéologie à coups de canon.

Ce sont ensuite les organisations militairement armées, vecteurs de cette idéologie : Daech et Al-Qaïda en premier lieu mais aussi tous leurs épigones comme AQMI ou AQPA et les groupes ralliés comme l’ex-front Al-Nosra ou Boko Haram, etc.

Nous nous battons militairement contre ces organisations, dans des combats qui ne sont pas toujours de basse intensité. La qualification de ce type d’engagement n’en est pas simple pour autant, en ce qu’il se situe entre une guerre classique et une opération de police internationale d’un type nouveau, menée avec des moyens militaires contre des entités non étatiques disposant elles aussi de moyens militaires.

Enfin, ce sont, bien entendu, les terroristes qui ont frappé la France ou qui souhaitent le faire.

Inutile de rappeler que ceux-là n’évoluent pas seulement dans la dimension nationale mais sont reliés à l’extérieur par un système de liens complexes dont je dirai un mot. Fort heureusement, nous avons évité de les qualifier d’ « ennemi intérieur », notion dont l’histoire nous a appris la vacuité. Mais je vous rappelle les débats difficiles, par exemple sur la déchéance de la nationalité, que j’évoque ici simplement pour mémoire.

Au passage, on notera que ces trois niveaux d’adversité correspondent à des temporalités différentes. Et que, par exemple, nous devons faire face à la fois à un ennemi structurel (l’idéologie djihadiste radicale) et à un ennemi conjoncturel : Daech, Al-Qaïda et les autres groupes terroristes évoqués, dont nous ne cherchons ni plus ni moins que l’élimination.

 

Mutations et ruptures

 

J’en viens maintenant aux différences, mutations et ruptures, d’avec le terrorisme « d’avant ». S’il a fallu du temps et d’innombrables débats, études et commentaires pour trouver les réponses adaptées au terrorisme contemporain, c’est qu’il s’est caractérisé d’emblée en profonde rupture avec le terrorisme des décennies précédentes. Triple rupture, pourrait-on dire, portant sur ses racines et ses causes, ses objectifs, et ses modes d’action.

Causes

Après les attentats qui ont frappé l’Europe et la France en 2015 et 2016, chacun de nous s’est légitimement demandé quelles étaient les causes de ce déferlement de violence. La réponse est loin d’être évidente. D’ailleurs, discutez autour de vous de la cause principale du terrorisme actuel : certains vous parleront d’affrontements de civilisations ou, à tout le moins, d’incompatibilités culturelles ou religieuses ; d’autres, parleront de stratégies de la terreur adoptées par des organisations extrémistes visant à provoquer chaos et affrontements, y compris interreligieux ; d’autres encore des multiples frustrations des candidats au djihad comme, par exemple, celles liées, chez nous, au manque de perspectives pour de nombreux jeunes des « cités ». De fait, vous recevrez autant de réponses différentes que de personnes que vous interrogerez.

C’est que le terrorisme contemporain ne se laisse pas appréhender, comme celui des décennies passées, à partir de quelques causalités immédiatement perceptibles. Elles apparaissent désormais à la fois globales et locales.

Pour les identifier, ce qui est nécessaire pour les combattre, il est commode d’établir une « cartographie » de ces causes, par exemple en les représentant emboîtées comme des poupées russes.

La plus « englobante » correspondrait alors à certaines crises liées à la mondialisation : réactions de rejet de l’ « occidentalisation » voire de l’« américanisation » de la planète, échecs de la gouvernance mondiale, conséquences géostratégiques de la concurrence pétrolière et gazière, explosion de l’économie criminelle.

La poupée gigogne plus petite refléterait les crises régionales : le chaos irako-syrien et la cristallisation des antagonismes au Moyen-Orient largement entretenus par des interventions extérieures à courte vue, le désarroi de l’Europe qui a laissé s’installer en son sein des écosystèmes djihadistes reliant des foyers de violence potentielle et constituant autant de relais de l’islamisme radical.

Puis on descendra au niveau national, à commencer par la France : le doute identitaire, les coups portés à la laïcité, la difficulté du politique à entraîner dans de grands projets mobilisateurs l’ensemble de la population sans laisser quiconque au bord de la route.

On se focalisera ensuite sur l’échelon local : la dégradation des ghettos urbains notamment, l’absence de perspective et les difficultés de l’inclusion sociale pour les jeunes, l’importance de l’économie parallèle… Et, pour finir, il faut chercher les ressorts ultimes du terrorisme dans la psychologie individuelle de ceux qui basculent dans l’action violente : frustrations diverses, recherche de sens, quête identitaire, sentiment d’une discrimination communautaire, désir d’action.

Deux remarques :

  • Aucune de ces causes n’explique à elle seule les attentats récents. Toute explication univoque (sociale, géopolitique, religieuse, psychologique…) s’avère insuffisante. Plus encore, toute hiérarchie de ces causalités, qui en privilégierait une plutôt qu’une autre, est aussi sujette à caution.
  • On voit bien qu’à l’examen des causes et du contexte, des plus globales au plus locales, on passe de façon continue de causes extérieures à des causes endogènes. Là encore s’estompe la frontière entre extérieur et intérieur. Il en est de même pour les actions à mener.

Résultat des courses, pourrait-on dire : dans le grand chaudron de la mondialisation, les causes, mais aussi les effets, de la violence terroriste s’enchevêtrent à, et entre, tous ces échelons ; en ce sens, le terrorisme est devenu « systémique ». Il n’est plus un phénomène marginal de la mondialisation, il lui est désormais consubstantiel.

Objectifs

Des causes, je passe aux objectifs.

L’action terroriste qui frappe l’Europe ne vient plus, comme autrefois, à l’appui de combats tactiques et localisés (anarchistes russes, combattants palestiniens, indépendantistes de l’ETA ou de l’IRA, GIA algériens) ou à l’appui de combats idéologiques reflétant les affrontements de la guerre froide (Fraction Armée rouge, Action directe).

L’objectif du terrorisme islamiste (en bref, s’attaquer à tout ce qui fait obstacle à l’avènement d’un monde gouverné par un « absolu » musulman) s’appuie aujourd’hui sur une vision intemporelle et totalitaire en rupture avec le terrorisme des années précédentes.

Jusque dans les années 1980, le terrorisme qui frappe l’Europe n’est pas « islamique ». La revendication de ses acteurs et sympathisants est, à cette époque, politique, quand bien même elle émane d’acteurs sunnites (Groupe islamique armé algérien, combattants palestiniens…) ou chiites (Hezbollah pro-iranien par exemple). La France est alors attaquée pour ses positions dans les conflits internationaux, en particulier ceux qui déchirent le Moyen-Orient.

La motivation proprement religieuse apparaît dans la décennie quatre-vingt-dix – on se souvient des revendications émises par Khaled Kelkal en septembre 1995 – jusqu’à devenir prépondérante chez les auteurs des attentats commis en Europe et en France depuis le début des années 2010. Cette prépondérance de la revendication religieuse sur la revendication politique constitue une première rupture avec le terrorisme passé.

La seconde rupture concerne les ambitions affichées par les organisations terroristes islamiques. On est loin de combats locaux comme l’ont été, par exemple, le terrorisme palestinien (qui, répétons-le, n’avait pas, dans les années 1970 et 1980, de revendication « islamique »), celui des GIA algériens, ou encore celui des « combattants de la liberté » afghans. Certes, plusieurs groupes continuent d’agir dans leur sphère territoriale historique au point de s’y institutionnaliser (Hezbollah au Liban, Hamas à Gaza). Mais l’évolution principale reste que le terrorisme des acteurs islamistes contemporains les plus actifs, comme Al-Qaïda ou Daech, s’est progressivement internationalisé jusqu’à se revendiquer comme une lutte de nature globale.

Modes d’action

Après les objectifs, je passe aux modes d’action. Nous constatons, là encore, deux ruptures avec le passé.

La première concerne les organisations terroristes elles-mêmes. Jusqu’à l’apparition d’Al-Qaïda, la structure de celles-ci reste facilement compréhensible car directement liée à la cause qu’elles soutiennent comme à leur mode d’action. Mais les groupes djihadistes d’aujourd’hui ont proliféré (on en compte plus de cinq cents, rien qu’au Levant), ils s’avèrent malaisés à identifier, leurs motivations réelles sont souvent difficiles à comprendre, ils ont développé une forte capacité à s’adapter et à se transformer sans cesse et travaillent en réseau. On est ainsi passé de groupes djihadistes bien identifiés à une sorte de nébuleuse djihadiste qui ne se laisse pas enfermer dans les catégories habituelles d’acteurs internationaux.

La seconde rupture concerne la capacité idéologique et militaire d’organisations comme Al-Qaïda et Daech d’élaborer et mettre en œuvre des stratégies sophistiquées et différentes de combat sur plusieurs théâtres d’opération, y compris loin de leurs bases. L’évolution la plus déterminante et novatrice vient de ce qu’elles envoient de moins en moins de terroristes issus de leurs rangs combattre hors du Moyen-Orient, mais qu’elles ont développé une capacité de mobilisation, partout dans le monde, d’ « apprentis djihadistes » capables de commettre des attentats à proximité immédiate de leur propre lieu de vie. L’action terroriste menée par Daech et les organisations terroristes islamistes récentes se caractérise ainsi, hors de la zone du « califat », par une absence de front (c’est-à-dire de zone de contact claire entre entités ennemies). À celui-ci se substituent, d’une part, l’infiltration et la dissémination de « terroristes sans frontières » envoyés par leur organisation (et que Daech a appelés les « lions du Califat ») et, d’autre part, le ralliement et l’instrumentalisation de combattants, plus ou moins isolés, sur le lieu même où ils vont commettre leurs attentats (les « soldats du Califat »).

Une spécificité de Daech – et une première à l’époque moderne – restera ainsi d’avoir simultanément tenté de territorialiser un « État islamique » sunnite et réussi à déterritorialiser le terrorisme international.

Voici donc quelques éléments brièvement présentés, qui d’une certaine façon expliquent et justifient les actions extérieures que nous menons et que j’aborde maintenant.

 

Les actions menées

 

Pour lutter contre ce fléau du terrorisme, il nous faut améliorer sans cesse – et repenser parfois – de façon pragmatique, l’organisation de nos dispositifs. Ils avaient été conçus contre des ennemis d’une autre époque, rétrospectivement plus simples à appréhender, alors qu’il nous faut désormais tout à la fois, comme je l’ai dit,

  • bloquer la propagande idéologique islamiste ;
  • vaincre militairement les organisations terroristes sur plusieurs théâtres, au Levant, en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne et en Afrique subsaharienne ; et peut-être faudra-t-il concourir bientôt avec nos alliés à la lutte dans d’autres zones où nous sommes traditionnellement moins présents, comme en Asie du Sud ;
  • arrêter chez nous des apprentis terroristes difficiles à détecter avant qu’ils ne passent à l’acte ;
  • et le tout dans la nécessité absolue, pour l’État, de respecter les droits des citoyens et de penser l’action à mener bien au-delà de la défense de ses frontières physiques, dans la sauvegarde des valeurs d’une société, d’un mode de vie voire, selon certains, d’une civilisation.

La lutte contre l’idéologie

Lutter contre une idéologie s’avère particulièrement difficile. Ici encore, il s’agit de mettre en œuvre tout un ensemble d’actions intérieures et d’actions extérieures. Beaucoup a été fait mais les résultats, nous le savons tous, demeurent mitigés. Dans la panoplie étendue des mesures, trois reflètent des enjeux importants, touchant à l’international.

D’abord, le contrôle de la pénétration du salafisme en France. Ceci pose la question de la surveillance de certains discours et de certains prêches et aussi celle du choix et de la formation des imams, toutes choses très complexes et particulièrement sensibles à mettre en œuvre.

Ceci a amené le Quai d’Orsay à établir un dialogue spécifique avec de nombreux pays – Algérie, Maroc, Turquie, Arabie Saoudite, Sénégal… –, dialogue au demeurant compliqué par la concurrence que se livrent ces pays au sein des instances représentatives en France.

Ensuite, la surveillance des contenus sur internet et les réseaux sociaux. Nous travaillons sur ce sujet principalement au niveau européen. Globalement, le niveau opérationnel fonctionne bien. Cependant, les discussions à Bruxelles s’avèrent compliquées dès que l’on aborde le niveau normatif. Qu’est-ce qu’un contenu haineux ? Où s’arrête la liberté d’expression ? Quant aux GAFA, nous observons une réelle prise de conscience de leur part, y compris quant à la nécessité de travailler avec nous sur le retrait de certains fichiers mis en ligne et sur la conservation des données d’identification de leurs auteurs.

Enfin, la prévention de la radicalisation dans les prisons. Les prisons françaises, nous le savons, sont des incubateurs de la radicalisation djihadiste. Et le problème est renforcé aujourd’hui par le retour des combattants terroristes français chez nous. Beaucoup, qui avaient décidé de combattre la France à l’extérieur, demandent aujourd’hui à y revenir (en plus, sous protection…). Je note que récemment, le Conseil d’État a établi que nous n’étions pas obligés de les rapatrier. L’opinion publique a très majoritairement envie qu’ils ne rentrent pas, notamment à cause de leur dangerosité. Car les voir rentrer en France, c’est les voir rentrer en prison et donc s’exposer à un prosélytisme renforcé à partir des prisons françaises, mais aussi à la possibilité qu’ils agissent eux-mêmes depuis la prison, et, bien entendu, une fois sortis de prison. Ce point est essentiel : la prison comme base de formation et d’action du djihadisme. C’est un problème clé depuis des années et pour les années à venir. D’autant qu’à ce stade, tout ce qui a été tenté en matière de déradicalisation s’est avéré décevant.

Pour le Quai d’Orsay, la lutte contre le prosélytisme suppose un dialogue politique soutenu avec un certain nombre de pays, notamment lorsque la gouvernance de ces derniers tend à nourrir des idéologies extrémistes, dialogue d’autant plus difficile que nous avons des intérêts économiques importants avec certains d’entre eux. Et cela nécessite aussi un nouveau type de dialogue avec les autorités religieuses hors de France que nous n’avons pas vraiment l’habitude d’entretenir.

Toutes ces difficultés ont de nombreuses conséquences sur le « vivre ensemble » en France.

Le fondamentalisme nourrit en effet une crise de confiance, au demeurant séculaire, de l’Occident envers l’islam. Car l’Occident se sent menacé par l’islamisme et ses dynamiques de violence menées au nom de l’islam.

Peut-être qu’au bout du compte, sur le plan idéologique – et au-delà de toute mesure que nous prenons et qu’il faut prendre à juste titre –, nous ne devons compter in fine que sur le caractère préférable de notre culture démocratique et ouverte, alors même que nous sommes vulnérables du fait même de cette culture démocratique et ouverte. Et moyennant que nous la défendions le plus ardemment possible en proposant un meilleur système d’intégration, d’inclusion, de sécularisation… mais sans naïveté bien entendu car rien ne permettra de faire disparaître les îlots d’ultra-orthodoxes rejetant la modernité, comme il en existe dans toutes les religions, ni d’ultra-violents qui chercheront toujours à en découdre.

La lutte contre les groupes terroristes

Dans un contexte de crises et de conflits incessants, notre action extérieure contre le terrorisme passe par tout un ensemble de canaux car l’approche est forcément plurielle, collective, en même temps que différenciée par enceintes et par pays.

Cela va des résolutions au Conseil de sécurité à l’élaboration normative à l’Assemblée générale des Nations unies – comme la convention contre le financement du terrorisme adoptée à l’ONU, par exemple. Cela passe par des groupes dédiés, à commencer par la coalition contre Daech qui est un vrai succès : elle a eu quand même raison de cette organisation dans sa dimension militaire. Cela passe par des conférences spécifiques – du type de « No money for terror » que nous avons organisée récemment à Paris. Et puis tout un travail bilatéral et multilatéral avec les pays du G5 Sahel, du G7, de l’Union européenne…

Et, bien sûr, ce qui relève du hard power : nos interventions armées au Mali, en Libye, en Irak et en Syrie. Elles se développent dans un contexte politico-militaire particulier. Les groupes comme les GIA, le Hamas, les Frères musulmans, le Hezbollah … ont toujours été en mesure, à un moment ou à un autre, de « dialoguer » avec les États qui les hébergeaient ; avec Al-Qaïda ou Daech, une telle possibilité est apparue inenvisageable d’entrée de jeu, nous obligeant à ne penser notre action militaire qu’en termes d’éradication.

Je pourrais décrire si vous le voulez le dispositif complet de nos interventions, de la coalition en Syrie-Irak jusqu’à Barkhane et notre dispositif d’appui en Afrique, à la MINUSMA et à la Force conjointe du G5 Sahel. Mais je rappellerai juste trois problématiques essentielles, concernant nos interventions militaires. Les trois sont très sensibles.

En même temps qu’elles sont un vecteur essentiel de lutte contre le terrorisme, ces interventions contribuent-elles à faire de nous une cible prioritaire des djihadistes en Europe ? La question mérite pour le moins d’être posée.

À écouter les djihadistes, il n’y a pas de doute. Ainsi, en juillet 2010, après une opération militaire française contre un camp djihadiste, AQMI proclame que « Nicolas Sarkozy a ouvert la porte de l’enfer » sur la France et les Français. Début 2013, un mois après l’engagement des soldats français au Mali pour stopper la progression des combattants islamistes vers Bamako, AQMI interpelle la France : « Vous creuserez la tombe de vos propres enfants. »

Mais c’est surtout le 22 septembre 2014, quelques jours après les premières frappes françaises sur les positions de Daech en Irak, que son porte-parole, Mohammed al-Adnani, publie un communiqué d’une rare agressivité. La menace de Daech vise explicitement la France, sous forme d’une « autorisation théologique de tuer ».

Cependant, un article de juillet 2016 paru dans Dabiq, un des organes médiatiques de Daech, apportait une clarification essentielle sur ce point : « Ce qu’il est important de comprendre ici, c’est que même si certains assurent que votre politique extérieure est à l’origine de notre haine, cette cause est secondaire, raison pour laquelle nous ne l’exposons qu’en fin de liste. En réalité, même si vous cessez de nous bombarder, de nous emprisonner, de nous torturer, de nous diffamer, de prendre nos terres, nous continuerons à vous détester parce que la cause principale de cette haine ne cessera pas tant que vous n’aurez pas embrassé l’islam. »

Et de fait, l’intervention en Irak et en Syrie n’est que la troisième des motivations proclamées de Daech en ce qui concerne la France (« Avoir osé insulter le prophète », « S’être vantés de combattre l’islam en France », « Avoir frappé les musulmans en terre du Califat »).

On peut donc considérer que nos interventions extérieures constituent un « facteur aggravant » mais non déterminant de la motivation des terroristes ou encore qu’elles servent de prétexte mais ne correspondent pas à la cause réelle des attentats qui nous ont frappés.

Deux arguments supplémentaires : d’autres pays, à commencer par la Belgique, ont pu être touchés alors même qu’ils n’intervenaient pas militairement (mais on relèvera cependant qu’elle fait partie de la coalition anti-Daech et est aussi très liée aux pays du Golfe) ; dans la période récente, la plupart des interventions françaises n’ont pas généré de terrorisme sur notre sol (Irak en 1991, Libye en 2011, interventions en Afrique).

Au final, le politique ne peut qu’affirmer qu’une possible rétorsion terroriste ne constitue pas en soi une raison a priori de ne pas intervenir. En 1983, fallait-il laisser le Liban descendre dans l’enfer ? En 2001, fallait-il laisser l’Afghanistan devenir, sans réagir, un sanctuaire pour Al-Qaïda (même s’il l’est resté) ? En 2016, pouvait-on laisser Daech s’étendre des deux côtés de la ligne Sykes-Picot, sauf à reconnaître que celle-ci avait perdu sa légitimité ?

 

Comment nos interventions extérieures modifient-elles notre image à l’international ?

 

J’irai vite sur ce point. En fait, il y a du positif et du négatif.

Le positif d’abord. Je suis, par exemple, toujours surpris – dans le bon sens du terme ! – lors de nos discussions avec les Américains, par cette phrase qui revient chaque fois : « Les Français font le job ». Et notamment dans la zone du G5 Sahel. Évidemment cette appréciation est liée à l’efficacité de ces interventions – il est public maintenant que plus de six cents terroristes ont été éliminés par nos forces en Afrique. Et il y a beaucoup d’autres appréciations positives portées sur nos interventions au Levant ; vous les connaissez.

Mais il y a aussi des aspects négatifs. Notamment lorsque nous sommes obligés de faire alliance avec des pays à la gouvernance médiocre. Et cela brouille, à bien des égards, notre image à l’international. Nous sommes attaqués d’ailleurs cette semaine même pour des affaires de ventes d’armes à certains pays du Moyen-Orient.

Ces interventions militaires, qui représentent un effort considérable, nous donnent-elles plus de marge de manœuvre politique et diplomatique ?

Nous constatons par exemple que, malgré notre participation active aux coalitions militaires destinées à lutter contre le terrorisme, nous disposons de peu de leviers pour peser sur la résolution de la crise syrienne. Outre le régime lui-même, ce sont désormais les Russes, les Américains et, dans une moindre mesure, les Iraniens, les Turcs et le régime syrien lui-même qui en détiennent la clé.

En Afrique, la problématique est différente. Ce n’est pas la question de notre marge de manœuvre politique qui se pose mais celle de savoir comment vont se terminer ces opérations. Je n’aime pas parler du risque d’enlisement mais tout le monde voit de quoi il s’agit. Trois risques existent en effet :

  • que l’on demande à nos armées de faire plus que la lutte contre le terrorisme, notamment la lutte contre les grands trafics pour lesquelles elles ne sont pas compétentes ;
  • un effet de déplacement – ce que les Britanniques appellent le balloon effect. Les opérations au Mali sont réussies et donc les terroristes se déplacent au Burkina Faso où il va nous falloir effectuer une bascule de forces ;
  • le fait que, plus nous sommes efficaces, plus les acteurs locaux sont enclins à se décharger sur nous de la tâche de lutter contre le terrorisme, alors que nous souhaitons « passer le relais » le plus vite possible aux gouvernements concernés.

Ces interrogations ne remettent pas en cause le principe même de l’intervention. L’hypothèse des conséquences négatives des interventions militaires (revanche terroriste, déstabilisation régionale, chaos migratoire, …) n’est pas en soi une raison a priori de ne pas intervenir. L’interrogation porte plutôt sur les modes d’intervention, le damage control, la capacité de déconfliction et notre capacité à participer dans le futur à la reconstruction de ces zones détruites.

 

Les terroristes chez nous

 

Si la France est devenue le terrain le plus symbolique d’expérimentation de la stratégie de Daech, c’est pour tout un ensemble de raisons, dont quelques-unes paraissent essentielles :

  • le message que la France porte au monde, empreint de valeurs universalistes (liberté, égalité, fraternité, laïcité, état de droit, place de la femme dans la société…), représente tout ce qui est honni par Daech et les extrémistes de tout bord (Paris représentant d’ailleurs, à leurs yeux, la capitale de tous les vices) ;
  • la France est le pays d’Europe où vivent le plus de jeunes issus de l’immigration postcoloniale ; pour Daech, ces jeunes sont supposés majoritairement mal intégrés et sensibles à un vocabulaire de radicalisation djihadiste ;
  • comme d’autres pays européens, elle est sans cesse tiraillée par la question identitaire mais, contrairement à d’autres, elle n’a pas liquidé son « inconscient colonial », ce que les islamistes savent parfaitement.

Aux quatre coins du monde, la portée symbolique du message porté par la France est profonde ; elle permet par exemple de comprendre pourquoi, après les attentats de 2015 et 2016, le président Obama a cité la devise de la République ou pourquoi, de Sydney à San Francisco, de nombreux bâtiments publics à l’étranger ont été éclairés en bleu-blanc-rouge par solidarité.

C’est la raison pour laquelle, après les attentats de 2015 à Paris et de juillet 2016 à Nice et à Saint-Etienne-du-Rouvray, politiques et commentateurs ont tous entonné le même refrain : notre pays était attaqué pour ce qu’il était et non pas pour ce qu’il avait fait. Or les attaques terroristes relèvent des deux aspects.

En effet, la motivation des auteurs des attentats sur notre territoire semble radicalement différente de celle des commanditaires de Daech. Les vidéos enregistrées par ces auteurs avant leur passage à l’acte sont éclairantes. Elles évoquent presque toutes le fait que la France, avec les forces de la coalition en Syrie, « tue des musulmans ». Elles soulignent l’absence de futurs possibles pour eux au sein de la société française. En bref, leur motivation n’est pas tant liée à la manière dont la France est perçue à l’extérieur mais à leur manière de la vivre de l’intérieur. À les écouter : pas de liberté mais un enfermement dans les cités, pas d’égalité mais un pays de discriminations, pas de fraternité mais une France hostile à la reconnaissance d’une réalité sociologique musulmane, etc. : une perception aux antipodes du « roman national » hugolien.

Pour les chefs de Daech, la France doit être attaquée parce qu’elle est une promesse au monde ; pour les terroristes nés ici, elle doit être frappée parce que, à leur égard, elle n’a pas tenu cette promesse. Daech dénonce une mythification ; les terroristes, une mystification de ce message. Une même haine, mais basée sur des frustrations en miroir.

C’est pourquoi, au bout du compte, la compréhension du phénomène terroriste chez nous doit s’appuyer autant et peut-être davantage sur les dynamiques locales de radicalisation et les ressorts du passage à l’action violente, que sur les justifications doctrinales dont se prévalent les djihadistes.

Cependant, si la lutte contre les terroristes « chez nous » concerne moins notre action extérieure, elle lui est quand même liée, tant en ce qui concerne la prévention que la répression.

Les mesures répressives sont de natures très diverses et concernent toutes les administrations régaliennes : police, justice, renseignement, douane, finance… Je dis souvent qu’elles s’organisent comme un râteau qui doit attraper toutes les feuilles. Pour filer la métaphore, il faut que le râteau comporte un nombre adéquat de dents qui représentent autant de mesures à prendre (environ cent-cinquante) pour assurer l’efficacité du dispositif antiterroriste. Aujourd’hui, certaines dents du râteau sont assez pointues, comme le repérage des individus suspects (notamment l’établissement des fiches « S ») ; d’autres sont émoussées, comme le suivi des individus précédemment repérés ; d’autres sont manquantes, comme la prévention de la radicalisation en prison.

Et il faut, de plus, qu’il y ait le moins de feuilles possibles à ratisser donc de personnes susceptibles de passer à l’acte. C’est la prévention, qui passe, elle, par l’éducation, la culture, l’inclusion sociale, …

Mettre en place ces mesures de prévention et de répression passe évidemment par le développement de coopérations, notamment avec les pays frontaliers et au niveau européen. Les attentats récents ont montré combien, pour lutter contre les terroristes « chez nous », il était indispensable de pouvoir bien travailler avec la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne… La France n’est pas une île. Et dans un espace ouvert comme l’est l’espace Schengen, la lutte contre le terrorisme passe par le développement continu de la coopération policière, ainsi que de l’entraide pénale et judiciaire au niveau européen.

Il en est de même avec d’autres pays, notamment dans le domaine du renseignement. Rappelons juste qu’être capable de détecter systématiquement des individus avant qu’ils ne passent à l’acte suppose un service de renseignement adapté à cette mission (car l’efficacité du renseignement est évidemment cruciale). De façon surprenante, il n’y a pas de service de renseignement antiterroriste conçu comme tel dans notre pays. La culture du renseignement français est restée très longtemps celle du contre-espionnage, établie au temps de la guerre froide, progressivement adaptée à la structure pyramidale et centralisée d’Al-Qaïda, mais peu efficace devant l’action déconcentrée et éparpillée des réseaux djihadistes de la troisième génération, celle que nous connaissons aujourd’hui.

 

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En conclusion, je dirais : « c’est parti pour durer ».

Au sein des sociétés occidentales, les attentats djihadistes sont venus établir chez nous un continuum entre périls extérieurs et menace intérieure, exposant nos populations à une violence dont nous avions largement perdu la mémoire.

La question reste évidemment de savoir combien de temps va durer cette vague de terrorisme. Daech a été vaincu militairement mais nous constatons qu’il s’est fractionné, a essaimé dans de nombreux pays tout en se « clandestinisant » dans le chaos irako-syrien.

Du Mali au Pakistan, du Burkina Faso à l’Indonésie, les groupes djihadistes prolifèrent et s’avèrent particulièrement dangereux.

De plus, dans de nombreux pays, le nombre de candidats djihadistes susceptibles de commettre des actes de violence terroriste a dépassé une « masse critique » qui rend leur « éradication » quasi impossible. Quand bien même Daech est ressorti très affaibli de l’affrontement militaire dans lequel cette organisation s’est engagée, l’ « empowerment » (plutôt que l’« ubérisation ») du terrorisme, qu’elle a lancé et prôné, va faire perdurer le recrutement de nouveaux candidats « de proche en proche », par une sorte de capillarité mimétique déliée de tout lien avec la viabilité d’un État islamique lui-même. Le Golem s’est autonomisé, pourrait-on dire.

Il ne faut donc pas envisager la défaite militaire de Daech comme la fin du terrorisme islamiste. Cette défaite reste une condition nécessaire de l’avancée de la lutte contre celui-ci. Mais elle va s’inscrire comme une étape supplémentaire d’une mutation de la violence djihadiste qu’il reste indispensable mais difficile d’anticiper.

Que devons-nous faire devant de telles perspectives ? A titre personnel, je dirais : « être nous-mêmes et le rester ». Être lucide et protéger nos intérêts sans naïveté. Ne jamais se compromettre sur les questions de sécurité et lutter contre le terrorisme sans aucune complaisance. Mais aussi garder, devant la complexité de la violence du monde, une approche empreinte d’humanisme, de respect d’autrui voire de bienveillance, hors desquels la France, dont cette Académie qui en porte les valeurs, perdrait l’essentiel de son message au monde.

 

[1] Eric Danon est diplomate, ambassadeur de France en Israël depuis juin 2019. Il a été directeur général du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (2013-2016) puis directeur général adjoint pour les affaires politiques et de sécurité au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2016-2019).

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