Xavier Darcos, « L’action culturelle de la France dans le monde »

Séance ordinaire du 20 mai 2019

« L’action culturelle de la France dans le monde »

par Xavier Darcos,
chancelier de l’Institut

 

Monsieur le Président,
Chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de prendre la parole aujourd’hui devant vous, sur un sujet qui m’est cher depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours. L’action culturelle de la France dans le monde a marqué bien des étapes de ma carrière ; elle reste cruciale dans mon action présente comme chancelier de l’Institut ; et, au fond, elle est un horizon pour tout académicien. C’est pourquoi je conçois mes propos d’aujourd’hui moins comme un exposé que comme l’introduction de nos échanges, l’Académie des sciences morales et politiques, du fait de sa composition et de l’expérience diverse de ses membres, étant particulièrement indiquée pour débattre de ce sujet.

Le poids d’un pays dans le monde, nous le savons bien, ne se mesure pas seulement à la force de son économie, à ses capacités militaires, à ses alliances politiques ou à sa place dans la gouvernance internationale. Il repose aussi sur la puissance de conviction – ou de séduction – de ses idées, de ses savoirs, de sa culture, et, bien entendu, de sa langue. Cette évidence convient bien à la France qui est l’une des quatre ou cinq plus grandes puissances culturelles et scientifiques de la planète. La langue française, commune à près de 300 millions de locuteurs répartis sur les cinq continents, et revendiquée à divers titres par les 88 membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, demeure la cinquième langue la plus parlée et la deuxième langue la plus enseignée dans le monde.

Mais le sujet que vous m’avez demandé de traiter, Monsieur le Président, ne se confond pas avec celui de la francophonie, même si les deux sont liés.

Il y a huit ans, le lundi 7 mars 2011, j’étais intervenu ici même, à la demande du président de notre Académie, M. Jean Baechler, sur un sujet assez proche, car je venais de prendre mes fonctions de président de l’Institut français. Le sujet brûlant du moment était l’affaire Wikileaks et j’avais terminé ma communication en citant des télégrammes émanant de diplomates américains, qui se désolaient de voir la France pénétrer des marchés économiques ou obtenir des succès industriels en s’abritant derrière (je cite) « le facile paravent de la coopération culturelle ». Cet hommage négatif était pour nous une vraie consolation. Mais la métaphore du paravent contenait une critique d’ordre moral autant que politique : la culture ne serait donc qu’un moyen trompeur, un instrument dans la boîte à outils de la diplomatie économique française ! Je ne suis pas naïf mais, objectivement, la finalité principale de l’action culturelle de la France dans le monde n’est pas économique. Elle manifeste tout au contraire, comme je l’ai dit en commençant, que notre idée de la puissance ne se mesure pas à l’aune de ce seul critère.

C’est clairement l’une des leçons que nous enseigne l’histoire. Car pour la France, l’action culturelle dans le monde résulte d’abord d’un héritage, par lequel je commencerai, avant de vous proposer un rapide état des lieux, puis de soulever quelques questions de fond engageant l’avenir.

*

Plutôt que de vous infliger l’inévitable prélude sur la définition du soft power, je préfère commencer, au moment d’aborder le sujet de la diplomatie culturelle, en rappelant que la diplomatie est née de la culture. En effet, l’essor des premiers réseaux diplomatiques dans l’Europe de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance est indissociable de ce qu’il est convenu d’appeler la « République des Lettres » : la diplomatie moderne est sortie de ces réseaux de lettrés et de savants, de cette toile invisible tissée à travers l’Europe. Dans une chrétienté profondément divisée, la fièvre humaniste qui venait de susciter la fracture de la Réforme a, en quelque sorte, produit son propre remède : la « République des lettres » a offert à la diplomatie naissante ses réserves de correspondants – hommes d’État ou hommes d’Église, mais toujours hommes de lettres – grâce auxquels une nouvelle pratique des relations internationales a pu se faire jour. À défaut d’une confession religieuse commune, les ambassadeurs sont imprégnés d’une culture commune qui leur permet de représenter dignement leur souverain, de converser, de négocier, de vivre avec leurs homologues étrangers, et d’écrire ou de faire écrire le récit de leur mission. Bien sûr, tout ambassadeur n’a pas le goût ni le temps de tenir lui-même la plume. Faut-il rappeler que le cardinal du Bellay, ambassadeur à Rome, aura auprès de lui François Rabelais mais aussi son propre neveu, Joachim du Bellay ? Malgré les Regrets que lui inspire la Ville éternelle, le poète n’en demeure pas moins une belle référence pour nos modernes attachés ou conseillers culturels.

L’un des héritages de l’Europe humaniste est donc de nous avoir appris que le bon ambassadeur est celui qui promeut les beaux-arts et les belles-lettres, qui pratique lui-même autant que possible tout ce qui favorise la paix : pour le dire avec notre vocabulaire d’aujourd’hui, le bon ambassadeur est d’abord un homme de « culture ». Cet héritage ne me paraît pas avoir perdu sa valeur, bien au contraire : la véritable diplomatie est elle-même une culture, et devrait toujours se penser comme un humanisme en action.

Le « Siècle de Louis XIV » puis le « Siècle des Lumières » consolident cet idéal diplomatique et y ajoutent une dimension nouvelle : l’influence politique de la France, pour le présent et surtout pour l’avenir, dépend du rayonnement de sa langue. Dans son recueil Quand l’Europe parlait français, Marc Fumaroli a magnifiquement évoqué le règne de la France sur les esprits grâce à l’usage généralisé du français parmi les élites du XVIIIe siècle :

« La distinction tranchée que nous sommes tentés de faire aujourd’hui entre culture et diplomatie, écrit-t-il, fait obstacle à la compréhension d’un XVIIIe siècle où la diplomatie imprègne tout, parce que ce siècle a recherché passionnément une paix civilisée qu’il savait fragile. »

La pensée inventive, l’esprit de conversation, l’attitude critique ne semblaient pouvoir s’exprimer que dans la langue de Voltaire. Au fond, le dessein du Grand Siècle, incarné par « les quarante » de l’Académie française, paraît avoir réussi au Siècle des Lumières : la langue française s’est élevée au rang de langue classique de l’Europe, elle était reconnue comme équivalent moderne du latin des Anciens. Et c’est un ambassadeur napolitain à Paris, Caraccioli, qui a le mieux exprimé ce rayonnement, lorsqu’il écrivait en 1777 : « Jadis tout était romain, aujourd’hui tout est français. »

*

Tout au long du XIXe siècle et malgré l’essor des nationalités dans toute l’Europe, l’élite européenne pratique la langue française dont l’usage se répand aussi dans le monde. Le lycée impérial ottoman de Galatasaraï est fondé en 1868 à la suite d’une initiative française. Le but est de permettre la formation d’une élite administrative capable de réformer l’Empire turc et de soigner ainsi l’ « homme malade de l’Europe ». Les enseignements sont en français, la direction est française, au début tout au moins, de même que tous les professeurs. Victor Duruy, alors ministre de l’Instruction publique, visite le lycée en novembre 1869, avant de se rendre en Égypte pour l’inauguration du canal de Suez.

C’était il y a 150 ans. On ne peut nier qu’il s’agissait d’une période faste pour le rayonnement de la France et de sa culture, non seulement en Europe, mais dans le monde entier.

Cet exemple montre assez clairement que, contrairement à certaines idées reçues, primo la « diplomatie culturelle » n’est pas née en France en réaction à la défaite de 1870, comme un moyen de compenser l’affaiblissement de sa puissance politique, et secundo elle a existé avant la grande période coloniale de la Troisième République à laquelle on l’associe parfois.

L’époque était aussi celle du grand essor des missions catholiques, dont la majorité étaient françaises, et la diplomatie – même celle de la République anticléricale – a très bien compris l’intérêt qu’il y avait à soutenir des missionnaires qui enseignaient la langue française dans leurs écoles, du Bosphore à Beyrouth et de Madagascar aux Îles Sandwich. « L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation », selon la formule de Gambetta.

Ceci dit, la République a soutenu dès sa création en 1883 l’œuvre de l’Alliance française, dans un esprit laïque solidement ancré dans les idéaux des Lumières et de la Révolution – et aussi, il faut bien le dire, dans l’esprit de la colonisation républicaine.

Ce n’est pas un hasard si le mot « francophonie » apparaît à cette époque-même – les années 1880.  Il faut en attribuer la paternité au géographe Onésime Reclus. Voulant montrer « l’universalité du français » un siècle après Rivarol, il peignit en 1880 un tableau en demi-teinte :

« Le français jouit encore de la prépondérance que lui firent, il y a deux cents ans, la splendeur de la cour du Grand Roi, il y a cent ans, la splendeur l’esprit de ses écrivains. » Bien sûr, ajoute Onésime Reclus, « le français règne encore comme lien de la société, langue du plaisir, du théâtre, de la politique, de la diplomatie. » Mais, dit-il, cette royauté touche visiblement à sa fin : « l’anglais passe au premier rang, et derrière l’anglais s’avancent le russe, l’espagnol, et même le portugais grâce au Brésil ».

Pour lui, le moyen d’enrayer le déclin de la langue française dans le monde était la colonisation. De ce point de vue, la Troisième République a comblé ses espoirs et Reclus s’en est beaucoup réjoui, non sans lyrisme, dans tous ses ouvrages. Ainsi l’inventeur du mot « francophonie » est-il aussi à l’origine de cette idée selon laquelle la francophonie serait une « machine de guerre montée par l’impérialisme français ». Idée qu’il faut contester évidemment.

Car la francophonie et la colonisation ne se confondent ni géographiquement, ni historiquement : le rayonnement de la langue française, nous l’avons vu, a précédé de beaucoup la colonisation républicaine, et la présence du français dans le monde ne coïncide que partiellement avec les limites de l’Empire colonial. Au Liban, l’importance des écoles françaises est bien antérieure au mandat français et lui survit aujourd’hui, 75 ans après l’indépendance du pays. De même, en Égypte, pays qui n’a jamais été sous domination française – excepté le temps de la campagne de Bonaparte –, la langue française a été longtemps, et demeure pour une part, une langue de la culture. À la Belle Époque, le français était la langue de communication principale dans toutes les villes des rives de la Méditerranée orientale, alors même que la France n’y était pas la puissance dominante, loin s’en faut.

Au printemps de 1914, quelques semaines à peine avant que n’éclate la Grande Guerre, Maurice Barrès fit une visite au Levant. Lors d’une escale à Alexandrie, il demande au consul de France de le conduire dans les écoles françaises. Le fonctionnaire présente d’abord à l’Académicien les missions laïques, avec environ 250 élèves, appartenant pour la plupart à la communauté juive de la ville, puis les écoles congréganistes et leurs 7000 élèves. On accueille Barrès, les enfants déclament quelques poésies françaises et les professeurs font mille compliments au romancier. Celui-ci répond par un petit discours improvisé :

« J’apporte à vos maîtres les respects et les remerciements de la France ; à vous, notre amitié. Nous vous donnons notre langue et tout ce qu’elle renferme de lumières et de sentiments. Nous ne vous demandons rien en échange, sinon vos cœurs. »

Et Barrès note dans son récit : « Acclamations, fanfares, drapeaux et vins d’honneur. »

De ce point de vue, rien n’a changé. Et pourtant, ce petit discours de Barrès me paraît typique d’une certaine idée du rayonnement culturel français avec laquelle notre politique a précisément cherché à rompre depuis un siècle… Si la France apporte sa culture et ne demande en retour que « le cœur » de ceux qui la reçoivent, on ne peut guère parler d’un « échange » culturel. Cette vision que nous jugeons, à bon droit, condescendante, est très loin de ce que nous faisons aujourd’hui. Malgré tout, je ne quitterai pas Maurice Barrès visitant les écoles françaises d’Alexandrie en 1914 sans citer cette remarque qu’il formule dans son récit de voyage, en conclusion de cette émouvante rencontre :

« Jamais, écrit-il, devant ces auditoires d’immense bonne volonté, je ne cessai de sentir, avec une acuité presque douloureuse, quelle tâche magistrale incombe aux véritables écrivains français. Que valons-nous, écrivains de cette heure ? Qu’avons-nous mis d’universel dans le trésor des lettres françaises ? »

On ne saurait mieux exprimer, du point de vue des écrivains, des savants, des penseurs, le défi de l’action culturelle française dans le monde, tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours.

*

Pionnière en matière de diplomatie culturelle, la France ne s’est pas contentée des écoles et des missions. Elle a pris très tôt conscience de l’importance d’une action de l’État, en particulier du Quai d’Orsay. Mais l’unification des institutions concernées, sous la houlette des Affaires étrangères, a pris près d’un siècle.

Le XXe siècle a vu se multiplier les centres culturels, qui furent d’abord des antennes d’universités françaises, sous le nom d’«instituts ». On y organisait des conférences et des cours, notamment de littérature et de civilisation françaises. À une première génération – Florence, Londres, Lisbonne ou Stockholm – s’ajoutèrent après la Libération des instituts « de seconde génération », principalement au Moyen-Orient (Beyrouth, Téhéran…), en Afrique et en Europe – en Allemagne notamment, et les premiers pas de la réconciliation franco-allemande doivent beaucoup à l’implantation de ces foyers rayonnants, de part et d’autre du Rhin.

Par son action continue, depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a anticipé, comme pour le conjurer, le déclin de son influence. La défense de son « rang » dans le monde est passée par une politique de promotion et d’exportation massive de la culture française à l’étranger.

Au Quai d’Orsay, une « Direction générale des relations culturelles » remplaça en 1945 le modeste « Service des œuvres françaises à l’étranger » qui datait de 1920. Les premiers postes de conseillers culturels en ambassade furent créés en 1949. Ce renouveau fut très fortement secondé par l’Alliance française qui développa son réseau, notamment en Amérique Latine, dans les années 50 et 60. Si bien que la France s’est longtemps appuyée sur une double structure : le réseau des établissements culturels proprement dits et celui des Alliances françaises. Sans oublier, évidemment, sa représentation au sein de l’UNESCO. Mais pour être efficace, la France devait mieux coordonner les différentes entités. La structure chargée d’établir une stratégie et de la mettre en œuvre, c’est l’Institut français, créé le 1er janvier 2011.

L’Institut français, en dépit d’un contexte budgétaire malthusien, dispose d’un budget double de l’ancien CulturesFrance qu’il a remplacé. L’établissement public, créé par une loi et placé sous la tutelle du Quai d’Orsay, dispose d’un statut qui lui permet, comme opérateur unique doté d’une autonomie financière et juridique, de lever des fonds, de coordonner ses initiatives et de disposer d’une forte visibilité. Il regroupe les principaux domaines de l’action culturelle extérieure (langue, arts, éducation, formation) et ses principaux vecteurs (centres, instituts, conseillers culturels). Tous ceux qui relèvent de la diplomatie culturelle bénéficient désormais d’une appellation unique. Finis les conseillers culturels qui sortent trois cartes de visite…

Ce regroupement au niveau du département des Affaires étrangères se traduit aussi à l’étranger : naguère composé d’entités de taille et de capacités hétérogènes, le réseau compte aujourd’hui 98 « instituts français » unifiés sous une même appellation et liés aux postes diplomatiques. Il s’appuie aussi sur plus de 850 Alliances françaises, dont la moitié ont déjà plus d’un siècle d’existence, et qui accueillent aujourd’hui près de 500 000 étudiants. Et je n’oublie pas l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, née en 1990, qui fédère 480 établissements dans 130 pays, avec 310 000 élèves, surtout en Europe, en Amérique du Nord et en Afrique du Nord.

Au terme d’une réforme structurelle sans précédent, notre réseau culturel est devenu un instrument suffisamment efficace et identifiable pour jouer à armes égales avec nos concurrents sur le terrain de la diplomatie d’influence. Le British Council, fondé dans les années trente et qui s’est beaucoup développé depuis la décolonisation, est présent dans 110 pays avec 200 bureaux. L’Institut Goethe, fondé en 1951, est présent dans 93 pays. L’Institut Cervantès, fondé en 1991, est présent dans 86 villes, non seulement en Amérique latine mais aussi ailleurs dans le monde, surtout en Europe et en Afrique du Nord. L’Institut Confucius, en 15 ans d’existence, avec d’importants moyens financiers, a déjà ouvert dans le monde entier plus de 300 établissements dédiés à l’enseignement du mandarin et à la diffusion de la culture chinoise, dont 16 en France.

*

Dans cette nouvelle configuration du monde, nous sommes évidemment conscients que la France a perdu le rôle prestigieux de « mère des arts, des armes et des lois ». Elle n’exerce plus de magistère culturel, même au sein des autres pays occidentaux. La langue anglaise s’est imposée, en particulier dans les registres scientifiques, diplomatiques, économiques. Le monde anglo-saxon a capté aussi la culture de masse, en particulier le cinéma. Les Américains sont aujourd’hui les grands bénéficiaires de la mondialisation culturelle.

Nous voici au cœur des enjeux actuels pour l’action culturelle française car le danger de l’uniformité menace aussi le domaine intellectuel : si tout le monde pense pareil, qui pense encore ? Question effrayante, et pourtant, il me semble qu’en prophétisant l’uniformisation, voire l’américanisation du monde, on ne saisit pas toute la réalité actuelle. La diversité existe et connaît parfois le succès : les mangas japonais, l’essor du cinéma est-asiatique ou indien, l’émergence de stars africaines de la musique, l’art contemporain chinois ou encore le design suédois. La globalisation a créé un monde culturel très concurrentiel, marqué essentiellement par la circulation et l’hybridation, et dans lequel les États doivent tenir compte d’une multiplicité d’acteurs des sociétés civiles. La culture est partout et son centre nulle part, alors que ce centre fut longtemps l’Europe et ses valeurs. Pour désigner cette horizontalité profuse, on parle désormais, vous le savez, de « culture-monde ».

Il me semble qu’avec cette « culture-monde », nous sommes entrés dans la troisième époque de la culture. La première, propre à l’ordre ancien, suivait un modèle vertical fondé sur l’héritage et la tradition. Puis les temps révolutionnaires, avec le progrès industriel, ont entraîné une autre conception, la culture se confondant avec l’avant-garde, la novation, la rupture, l’anticipation et la contestation : « être absolument moderne », disait Rimbaud. Enfin, avec la globalisation, un troisième stade semble atteint : depuis que les processus de production sont partagés entre les différentes régions du monde, les flux culturels, comme tous les autres, ne connaissent plus de barrières. La consommation en est mondiale, effaçant les barrières de classe, de hiérarchie ou de géographie.

La culture n’est donc plus un ensemble de normes sociales héritées du passé mais un secteur économique en pleine expansion, un capitalisme culturel – ou une culture convertie aux logiques marchandes. Voyez comme sont mises en concurrence les propositions culturelles : même les grandes agglomérations cherchent à créer une attractivité, grâce à des musées-objets, des festivals, des prestations grandiloquentes, des vedettes planétaires, du star-system et des événements mondiaux.  Le marketing culturel est en plein boum : les industries culturelles se développent, les médias et les réseaux numériques s’infiltrent ou s’imposent en tous secteurs, la culture est devenue elle aussi la proie du consumérisme. Dans un monde d’abondance culturelle, l’éphémère triomphe et la hiérarchie des savoirs s’affaisse au profit de l’éparpillement. C’est là un défi permanent, non seulement pour l’école, mais aussi pour toutes les institutions savantes, universitaires, muséales, éditoriales, académiques.

*

Telle est la nouvelle donne. Cette mutation radicale implique de nouvelles politiques, pour aider les gens à s’orienter dans un univers plus incertain. L’enjeu n’est pas propre à la France, mais la situation de la France est très particulière. Elle est en effet au milieu de plusieurs cercles : la francophonie et l’Europe.

Quelle peut être la place de la francophonie dans cette « culture-monde ». Avec 274 millions de francophones, en progression de plus de 1 % par an, la langue française occupe la 5e place dans le monde pour le nombre de locuteurs, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol et, suivant les estimations retenues, l’arabe ou l’hindi. Ajoutons que, selon les statistiques de l’OIF, 125 millions de personnes apprennent le français comme langue étrangère et 76 millions l’utilisent comme vecteur d’enseignement. L’Afrique dans son ensemble compte plus de 54 % de francophones. En Afrique subsaharienne, région du monde où se concentrent aujourd’hui de grands espoirs de progrès, le nombre de francophones a crû de 15 % entre 2010 et 2014 (et même de 36 % au Sénégal) et continuera de croître.

Vous comprendrez, chers confrères, qu’à ce stade de mon exposé, je me réfère à celui que notre Académie avait élu membre associé étranger il y a exactement cinquante ans, le 3 mars 1969, quinze ans avant son entrée à l’Académie française : je veux parler de Léopold Sédar Senghor. L’homme d’État sénégalais a toujours promu à la fois l’indépendance de son pays et son entrée dans une communauté de langue française, communauté culturelle et spirituelle où se cultivent des valeurs de civilisation et un certain mode de pensée. Dans un discours consacré à l’enseignement du français et prononcé à la séance des cinq académies de l’Institut, le 25 octobre 1988, Senghor disait :

« Nous sommes, aujourd’hui, quelque quarante-deux États, rassemblant environ 400 millions d’hommes, qui avons décidé de créer la Francophonie. C’est dire que, dans chacun de nos États, le français est déjà enseigné comme langue nationale, langue officielle, langue de communication internationale ou, simplement, mais essentiellement, une langue de culture. »

Et le poète concluait qu’au moment où « plus que jamais, nous nous acheminons vers la Civilisation de l’Universel, le français peut, doit être la langue d’un nouvel humanisme ». C’était très optimiste. Mais pouvait-on imaginer en 1988 que la mondialisation se doublerait, au début du siècle nouveau, d’un regain de nationalisme partout dans le monde, repoussant aux calendes grecques la « Civilisation de l’Universel » ?

Le président Senghor avait depuis longtemps un grand dessein pour la francophonie, qu’il souhaitait voir devenir une grande organisation inter-gouvernementale avec des missions politiques, économiques, culturelles et techniques. Mais la France elle-même y a longtemps fait obstacle, voyant d’abord dans le projet un outil de sa diplomatie gaullienne de « grandeur ». La conversion au projet politique d’une francophonie nettement multilatérale, non dirigée depuis Paris, s’est faite peu à peu.

Jacques Chirac, qui proposa en 1998 d’adopter le nom d’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), était convaincu que la francophonie, loin d’être un combat passéiste, allait devenir un élément décisif de la modernité face à la mondialisation économique et culturelle dominée par l’Amérique. Prenant une véritable consistance politique, l’OIF ne défend pas seulement la langue française : elle est devenue une institution active en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.

En 2008, la République française introduit la francophonie dans sa Constitution, en ajoutant un titre XIV, « De la francophonie et des accords d’association ». L’article 87 dispose que « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage ». Dix ans plus tard, le président Emmanuel Macron annonce de nombreuses initiatives en faveur de la langue française, dans un discours prononcé sous la Coupole – vous vous en souvenez.

Aujourd’hui, l’OIF compte 88 membres, États et gouvernements, dont 29 africains. Appartenir à l’OIF, que l’on présente parfois comme une « mini ONU », c’est souscrire à un certain état d’esprit plus ou moins « non aligné », en tout cas favorable à la liberté et à l’état de droit. C’est participer au combat pour le pluralisme linguistique, c’est-à-dire contre une domination trop exclusive de l’anglais. C’est donc adhérer à une certaine vision du monde. Notre confrère de l’Académie française Amin Maalouf l’a très bien exprimée lors de la communication qu’il fit ici-même devant notre compagnie en 2013 : « L’ambition que l’on est en droit de nourrir pour [la langue française], c’est qu’elle soit, non pas une langue internationale de deuxième ou de troisième rang, mais le chef de file d’un combat mondial pour la diversité linguistique et culturelle. »

*

Pour les francophones européens, ce combat prend un sens particulier, car au moment où le Royaume-Uni quitte péniblement l’Union européenne, l’anglais n’a jamais été aussi présent dans les institutions de l’Europe. Comment accepter une telle aberration ? Le monde du XXIe siècle sera – et est déjà – multipolaire. Dans ce monde, faudra-t-il que l’Europe (sans le Royaume-Uni) soit perçue, depuis l’Amérique du Nord ou du Sud, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Afrique ou le monde arabe, comme un espace anglophone ? Si l’Europe aura sans doute besoin d’un visage (c’est la question des institutions et de leur incarnation), elle aura aussi besoin d’une voix. En quelle langue l’Europe du XXIe siècle parlera-t-elle au monde ? Exclusivement en anglais ? Ce serait inacceptable. C’est le français qui devrait être, pour le reste du monde, la langue naturellement associée à la culture européenne. Son rôle dans les relations internationales est traditionnel ; sa diffusion est déjà mondiale ; l’image de la France est essentielle pour l’attractivité culturelle de l’Europe dans le monde.

Aujourd’hui, l’Union européenne a une diplomatie – nous verrons dans les semaines qui viennent comment la nouvelle Commission l’organisera pour les prochaines années. Mais si l’Union a un outil diplomatique, elle n’a pas de diplomatie culturelle. Il me semble que ce pourrait être la mission de la France de prendre l’initiative en ce domaine, à tout le moins de conduire la réflexion sur ce que pourrait être une diplomatie culturelle européenne. Car si les Européens peinent à exprimer entre eux ce qui forme le socle de leur culture commune, peut-être y parviendraient-ils plus aisément en réfléchissant à ce qu’ils voudraient en dire aux autres, aux non-Européens ? Si, pour des motifs politiques ou diplomatiques les instances gouvernementales n’étaient pas en situation de prendre une telle initiative, pourquoi ne serait-ce pas le rôle de l’Institut de France de prendre en mains la réflexion ? Pourquoi ne pas imaginer un « Forum pour une diplomatie culturelle de l’Europe » où l’on réfléchirait à l’image que l’Europe veut donner d’elle-même dans le reste du monde, et à la façon de promouvoir cette image. On choisirait un endroit symbolique, la villa Kérylos par exemple, tant il est vrai qu’à chercher une culture commune à toute l’Europe, il y a fort à parier que l’on remonterait aux sources gréco-romaines des valeurs que nous défendons dans le monde. Rêvons un instant. Comme il y a un « Forum de Davos » sur d’autres sujets, il y aurait un « Forum de Kérylos » consacré à la diplomatie culturelle de l’Europe…

*

Chers confrères, mesdames, messieurs. Il est temps de conclure puis d’engager notre débat.

Vous connaissez tous la formule assassine de Jean-François Revel : « Depuis le temps que la France rayonne, je me demande comment le monde entier n’est pas mort d’insolation. » Il est difficile de parler encore de « rayonnement » après un tel trait ! Et pourtant, la dynamique du « rayonnement » est la métaphore par laquelle la France, depuis longtemps, a pensé et défini sa politique culturelle extérieure. Quoiqu’en dise Jean-François Revel, ne récusons pas complètement l’image puisqu’elle correspond à l’idée que nous nous faisons de la puissance de la France et de la projection de la culture française vers l’international. D’ailleurs, ce rayonnement a su évoluer : il a cessé de se penser comme une diffusion unilatérale d’une culture supérieure ; il est devenu une réciprocité, une interaction, un échange. Cette transition a eu lieu avec succès. Nous n’exposons plus le monde au risque d’insolation, sans pour autant nous condamner à la nuit.

Le danger aujourd’hui n’est plus celui d’une insolation culturelle, mais plutôt, si j’ose à mon tour une métaphore éblouissante, celui d’une cabine de bronzage culturel. Le danger, c’est la tendance actuelle à réduire la culture à une affaire de technologies, de produits et de marques. Certes, comment nier que la culture soit devenue une économie, une industrie ? Il ne faut pas être nostalgique de la diplomatie culturelle d’autrefois, celle des académiciens envoyés faire des conférences dans les universités et subir les récitations dans les préaux d’écoles. Mais il ne faut pas non plus laisser enfermer l’influence culturelle dans une définition purement technologique, mercantile, ludique, artificielle, où la culture ne servirait plus qu’à fournir des « contenus » à des activités de loisirs, de tourisme ou de bruit de fond – à condition qu’ils soient divertissants pour le consommateur et lucratifs pour le producteur. Si tel était le cas, sans doute notre action diplomatique en ce domaine serait-elle utile et nécessaire, malgré tout, car c’est un secteur d’activité aujourd’hui très important. Mais elle serait bornée, délavée, dévoyée, et surtout étrangère aux vrais enjeux du monde dans lequel nous vivons.

Quels sont ces enjeux ?

C’est d’abord la lutte contre l’uniformisation culturelle et la défense du multilinguisme, combat mené en commun par la France et par l’Organisation de la Francophonie, et qui correspond, j’en suis convaincu, à une aspiration largement majoritaire dans le monde.

C’est aussi de savoir quel message la France et l’Europe veulent adresser au monde du XXIe siècle. Ce message sera-t-il le nationalisme, la contemplation obsidionale – et faussement confortable – d’une identité aussi figée que fantasmée ? Ce serait la négation même de toute diplomatie culturelle, car il n’est pas de diplomatie sans échange ni de culture sans ouverture. Ou bien ce message sera-t-il la pensée que porte l’Europe et la France elle-même depuis toujours, qu’elle puise aux sources de l’Antiquité, du christianisme et des Lumières : celle de l’état de droit qui protège les citoyens, de l’humanisme qui rapproche les peuples, de la diplomatie qui tempère les conflits au lieu de les aggraver ?

Rassurez-vous : je n’ai jamais cru que l’action culturelle de la France était en mesure de « sauver le monde ». Mais elle est digne d’elle-même lorsqu’elle lui pose les bonnes questions.

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