Xavier DARCOS :
L’action culturelle de la France dans le monde

L’action culturelle de la France dans le monde

Xavier Darcos [1]
Chancelier de l’Institut

 

Monsieur le Président,
Chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de prendre la parole aujourd’hui devant vous, sur un sujet qui m’est cher depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours. L’action culturelle de la France dans le monde a marqué bien des étapes de ma carrière ; elle reste cruciale dans mon action présente comme Chancelier de l’Institut ; et, au fond, elle est un horizon pour tout académicien. Mes propos d’aujourd’hui seront moins un exposé que l’introduction de nos échanges, l’Académie des sciences morales et politiques, du fait de sa composition et de l’expérience diverse de ses membres, étant particulièrement indiquée pour débattre de ce sujet.

Il y a huit ans, le lundi 7 mars 2011, j’étais intervenu ici même, à la demande du président de notre Académie, M. Jean Baechler, sur un sujet assez proche, car je venais de prendre mes fonctions de président de l’Institut français. Le sujet brûlant du moment était l’affaire Wikileaks et j’avais cité des télégrammes émanant de diplomates américains, qui se désolaient de voir la France pénétrer des marchés économiques ou obtenir des succès industriels en s’abritant derrière (je cite) « le facile paravent de la coopération culturelle ». Cet hommage négatif était pour nous une vraie consolation. Mais la métaphore du paravent contenait une critique d’ordre moral autant que politique : la culture ne serait donc qu’un moyen trompeur, un instrument dans la boîte à outils de la diplomatie économique française ! La finalité principale de l’action culturelle de la France dans le monde n’est pas originellement économique. Elle manifeste tout au contraire que notre idée de la puissance ne se mesure pas par ce seul critère chiffré. Il s’agit plutôt de compenser les déclins politique et économique et de faciliter l’action politique et économique (via la « coopération »). Le poids d’un pays dans le monde, nous le savons bien, ne se mesure pas seulement à la force de son économie, à ses capacités militaires, à ses alliances politiques ou à sa place dans la gouvernance internationale. Il repose aussi sur la puissance de conviction – ou de séduction – de ses idées, de ses savoirs, de sa culture, et, bien entendu, de sa langue. « Faites aimer la France », disait Talleyrand à ses ambassadeurs… Cette évidence convient bien à la France, dont l’action culturelle dans le monde résulte d’abord d’un héritage.

Plutôt que de vous infliger l’inévitable prélude sur la définition du soft power (Joseph Nye), notion désormais rebattue, je préfère commencer en rappelant que la diplomatie est née de la culture. En effet, l’essor des premiers réseaux diplomatiques dans l’Europe de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance est indissociable de ce qu’il est convenu d’appeler la « République des Lettres » : la diplomatie moderne est sortie de ces réseaux de lettrés et de savants, de cette toile invisible tissée à travers l’Europe. Dans une chrétienté profondément divisée, la fièvre humaniste qui venait de susciter la fracture de la Réforme a, en quelque sorte, produit son propre remède : la « République des lettres » a offert à la diplomatie naissante ses réserves de correspondants – hommes d’État ou hommes d’Église, mais toujours hommes de lettres – grâce auxquels une nouvelle pratique des relations internationales a pu se faire jour. Tous les ambassadeurs sont imprégnés d’une culture commune qui leur permet de représenter dignement leur souverain, de converser, de négocier, de vivre avec leurs homologues étrangers, et d’écrire ou de faire écrire le récit de leur mission. Bien sûr, tout ambassadeur n’a pas le goût ni le temps de tenir lui-même la plume. Faut-il rappeler que le cardinal du Bellay, ambassadeur à Rome, aura auprès de lui François Rabelais mais aussi son propre neveu, Joachim du Bellay ? Malgré les Regrets que lui inspire la Ville éternelle, le poète n’en demeure pas moins une belle référence pour nos modernes attachés ou conseillers culturels. L’un des héritages de l’Europe humaniste est donc de nous avoir appris que le bon ambassadeur est celui qui promeut les beaux-arts et les belles-lettres, car à ses yeux la culture favorise la paix. Pour le dire avec notre vocabulaire d’aujourd’hui, le bon ambassadeur est d’abord un homme de « culture ». Cet héritage ne me paraît pas avoir perdu sa valeur, bien au contraire : la véritable diplomatie est elle-même une culture, et devrait toujours se penser comme un humanisme en action.

Le « Siècle de Louis XIV » puis le « Siècle des Lumières » consolident cet idéal diplomatique et y ajoutent une dimension nouvelle : l’influence politique de la France, pour le présent et surtout pour l’avenir, dépend du rayonnement de sa langue. Au fond, le dessein du Grand Siècle, incarné par « les quarante » de l’Académie française, paraît avoir réussi au Siècle des Lumières : la langue française s’est élevée au rang de langue classique de l’Europe, elle était reconnue comme équivalent moderne du latin des Anciens. L’ambassadeur napolitain à Paris, Caraccioli, l’a parfaitement exprimé lorsqu’il écrivait en 1777 : « Jadis tout était romain, aujourd’hui tout est français. »*Tout au long du XIXe siècle et malgré l’essor des nationalités dans toute l’Europe, l’élite européenne pratique la langue française dont l’usage se répand aussi dans le monde. Le lycée impérial ottoman de Galatasaraï est fondé en 1868 à la suite d’une initiative française. Le but est de permettre la formation d’une élite administrative capable de réformer l’Empire turc et de soigner ainsi l’« homme malade de l’Europe ». Les enseignements sont en français, la direction est française, au début tout au moins, de même que tous les professeurs. Victor Duruy, alors ministre de l’Instruction publique, visite le lycée en novembre 1869, avant de se rendre en Égypte pour l’inauguration du Canal de Suez. C’était il y a 150 ans. Cet exemple montre assez clairement que, contrairement à une idée reçue, la « diplomatie culturelle » n’est pas née en France en réaction à la défaite de 1870, comme un moyen de compenser l’affaiblissement de sa puissance politique. L’époque était aussi celle du grand essor des missions catholiques, dont la majorité étaient françaises, et la diplomatie – même celle de la République anticléricale – a très bien compris l’intérêt qu’il y avait à soutenir des missionnaires qui enseignaient la langue française dans leurs écoles, à Beyrouth, à Madagascar ou aux Îles Sandwich. « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation », selon la formule de Gambetta.

Naturellement, la République a soutenu, dès sa création en 1883, l’œuvre de l’Alliance française, dans un esprit laïque solidement ancré dans les idéaux des Lumières et de la Révolution – et aussi, il faut bien le dire, dans l’esprit de la colonisation républicaine dont Jules Ferry fut un agent très actif. Ce n’est pas un hasard si le mot « francophonie » apparaît à cette époque-même – les années 1880. On en attribue la paternité au géographe Onésime Reclus. Pour lui, le moyen d’enrayer le déclin de la langue française dans le monde était la colonisation. De ce point de vue, la Troisième République a comblé ses espoirs et Reclus s’en est beaucoup réjoui, non sans lyrisme, dans tous ses ouvrages. Mais on a tort de croire que la francophonie et la colonisation se confondent. C’est inexact géographiquement et historiquement : le rayonnement de la langue française, nous l’avons vu, a précédé de beaucoup la colonisation républicaine, et la présence du français dans le monde ne coïncide que partiellement avec les limites de l’Empire colonial. Au Liban, l’importance des écoles françaises est bien antérieure au mandat français et lui survit aujourd’hui, 75 ans après l’indépendance du pays. De même, en Égypte, pays qui n’a jamais été sous domination française – excepté le temps de la campagne de Bonaparte –, la langue française a été longtemps, et demeure pour une part, une langue de la culture. Pionnière en matière de diplomatie culturelle, la France ne s’est pas contentée des écoles et des missions.

Par son action continue, depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a anticipé, comme pour le conjurer, le déclin de son influence. Elle a pris très tôt conscience de l’importance d’une action de l’État, en particulier du Quai d’Orsay. La défense de son « rang » dans le monde est passée par une politique de promotion et d’exportation massive de la culture française à l’étranger. Mais l’unification des institutions concernées, sous la houlette des Affaires étrangères, a pris près d’un siècle.Le XXe siècle a vu se multiplier les centres culturels, qui furent d’abord des antennes d’universités françaises, sous le nom d’« instituts ». On y organisait des conférences et des cours, notamment de littérature et de civilisation françaises. À une première génération – Florence, Londres, Bucarest, Lisbonne ou Stockholm – s’ajoutèrent après la Libération des instituts « de seconde génération », principalement au Moyen-Orient (Beyrouth, Téhéran…), en Afrique et en Europe – en Allemagne notamment, et les premiers pas de la réconciliation franco-allemande doivent beaucoup à l’implantation de ces foyers rayonnants, de part et d’autre du Rhin. Au Quai d’Orsay, une « Direction générale des relations culturelles » remplaça en 1945 le modeste « Service des œuvres françaises à l’étranger  » qui datait de 1920. Les premiers postes de conseillers culturels en ambassade furent créés en 1949. Ce renouveau fut très fortement secondé par l’Alliance française qui développa son réseau, notamment en Amérique Latine, dans les années 1950 et 1960. Si bien que la France a pu s’appuyer sur une double structure : le réseau des établissements culturels proprement dits et celui des Alliances françaises. Sans oublier, évidemment, sa représentation au sein de l’Unesco.

Mais pour être efficace, la France devait mieux coordonner les différentes entités. La structure chargée d’établir une stratégie et de la mettre en œuvre, c’est l’Institut français, créé le 1er janvier 2011, après la loi du 27 juillet 2010. Il s’agissait d’offrir un interlocuteur et une marque uniques représentant la France dans chaque pays sous la forme d’un institut local regroupant le personnel des conseillers et attachés, ainsi que le personnel des instituts existants. L’expérience est menée dès 2011 dans treize pays tests (Chili, Royaume-Uni, Serbie, Géorgie, Danemark, Sénégal, Ghana, Singapour, Cambodge, Inde, Koweït, Syrie et Émirats Arabes Unis), afin de professionnaliser le réseau culturel en améliorant la formation, en favorisant le dialogue et l’information, en développant les bonnes pratiques de contrôle de gestion et d’évaluation des actions de coopération, en construisant des projets emblématiques communs (dans le domaine du film ou des bibliothèques numériques, par exemple) et en se rapprochant des collectivités territoriales ou encore de l’Union européenne. L’Institut français, établissement public créé par une loi et placé sous la tutelle du Quai d’Orsay, regroupe les principaux domaines de l’action culturelle extérieure (langue, arts, éducation, formation) et ses principaux vecteurs (centres, instituts, conseillers culturels). Tous ceux qui relèvent de la diplomatie culturelle bénéficient désormais d’une appellation unique. Finis les conseillers culturels qui sortent trois cartes de visite… À l’étranger, naguère composé d’entités de taille et de capacités hétérogènes, le réseau compte aujourd’hui 98 « Instituts français » unifiés sous une même appellation et liés aux postes diplomatiques. Il s’appuie aussi sur plus de 850 Alliances françaises, dont la moitié ont déjà plus d’un siècle d’existence, et qui accueillent aujourd’hui près de 500 000 étudiants. Au terme d’une réforme structurelle sans précédent, notre réseau culturel est devenu un instrument suffisamment efficace et identifiable pour jouer à armes égales avec nos concurrents sur le terrain de la diplomatie d’influence. Le British Council, fondé dans les années trente et qui s’est beaucoup développé depuis la décolonisation, est présent dans 110 pays avec 200 bureaux. L’Institut Goethe, fondé en 1951, est présent dans 93 pays. L’Institut Cervantès, fondé en 1991, est présent dans 86 villes, non seulement en Amérique latine mais aussi ailleurs dans le monde, surtout en Europe et en Afrique du Nord. L’Institut Confucius, en 15 ans d’existence, avec d’importants moyens financiers, a déjà ouvert dans le monde entier plus de 300 établissements dédiés à l’enseignement du mandarin et à la diffusion de la culture chinoise.

Dans cette nouvelle configuration du monde, renonçons à la nostalgie. Nous sommes conscients que la France a perdu le rôle prestigieux de « mère des arts, des armes et des lois ». Elle n’exerce plus de magistère culturel, même au sein des autres pays occidentaux. La langue anglaise s’est imposée, en particulier dans les registres scientifiques, diplomatiques, économiques. Le monde anglo-saxon a capté aussi la culture de masse, en particulier le cinéma. Les Américains sont aujourd’hui les grands bénéficiaires de la mondialisation culturelle. Dans une époque du tout numérique, de l’hybridité de la culture (culture pop) et de la montée en puissance des acteurs privés et de la société civile, les codes de l’influence sont renouvelés, remettant en question la pertinence et l’efficacité des vecteurs traditionnels de l’action culturelle extérieure.Nous voici au cœur des enjeux actuels pour l’action culturelle française.

Mais il me semble qu’en prophétisant l’uniformisation, voire l’américanisation du monde, on ne saisit pas toute la réalité actuelle. Je pense à ce que Frédéric Martel a résumé ainsi dans Mainstream : « À Damas comme à Pékin, à Hué comme à Tokyo, et même à Riyad et à Caracas, j’ai été frappé par la fascination de tous mes interlocuteurs pour le modèle américain de l’entertainment. Les mots sont en hindi ou en mandarin, mais la syntaxe est américaine. Et même ceux qui combattent les États-Unis, en Chine ou dans les pays arabes, le font en imitant le modèle américain. Telles sont les forces des États-Unis qu’aucun autre pays, pas même l’Europe à vingt-sept, pas même la Chine avec son 1,3 milliard d’habitants, n’arrivent à concurrencer. Pour l’instant. » Certes, mais la diversité existe et connaît parfois le succès : les mangas japonais, l’essor du cinéma est-asiatique ou indien, l’émergence de stars africaines de la musique, l’art contemporain chinois. Contrairement à ce qu’on dit partout, la globalisation a créé un monde culturel concurrentiel, marqué essentiellement par la circulation et l’hybridation. La culture est partout et son centre nulle part, alors que ce centre fut longtemps l’Europe et ses valeurs. Pour désigner cette horizontalité profuse, on parle désormais, vous le savez, de « culture-monde ».Avec cette « culture-monde », nous sommes entrés dans la troisième époque de la culture. La première, propre à l’ordre ancien, suivait un modèle vertical fondé sur l’héritage et la tradition. Puis les temps révolutionnaires, avec le progrès industriel, ont entraîné une autre conception, la culture se confondant avec l’avant-garde, la novation, la rupture, l’anticipation et la contestation : « être absolument moderne », disait Rimbaud. Enfin, avec la globalisation, un troisième stade semble atteint : depuis que les processus de production sont partagés entre les différentes régions du monde, les flux culturels, comme tous les autres, ne connaissent plus de barrières. La consommation en est mondiale, notamment via les réseaux numériques, effaçant les barrières de classe, de hiérarchie ou de géographie. La culture n’est donc plus un ensemble de normes sociales héritées du passé mais un secteur économique en pleine expansion, un capitalisme culturel – ou une culture convertie aux logiques marchandes. Les industries culturelles font travailler 1,3 million de personnes en France (deux fois plus que l’automobile !) et rapportent plus de 83,6 milliards d’euros, dont 2,7 milliards à l’export… La culture est devenue elle aussi la proie du consumérisme.

La langue et la culture constituent aussi une nouvelle géographie : l’effacement progressif des frontières nationales impose d’autres critères d’appartenance identitaire. Cette géographie est donc aussi celle des nouvelles « littératies [2]», numériques et globalisées. À ce parti pris « culturel » de l’influence, frappée par la révolution « numérique », il convient donc d’ajouter que :

  • l’export est un enjeu de croissance pour les industries culturelles, principalement des grands groupes mais aussi pour les PME innovantes qui choisissent l’international pour faciliter les investissements. le développement et la valorisation d’un « savoir-faire » numérique français (par le biais, entre autres, du label « French Tech») est un levier important d’influence et de création d’emplois à l’étranger. On voit croître rapidement l’embauche des développeurs français en Californie, et, plus généralement, l’externalisation des compétences numériques dans des espaces francophones, notamment en Afrique.
  • Globalement, la part du numérique à l’export augmente considérablement. L’enjeu porte désormais aussi sur les « contenus », outre l’expertise technologique de pointe (mathématiques appliquées, biotechnologie, nanotechnologies).
  • Les médias français se positionnent de plus en plus à l’étranger et en particulier sur le continent africain avec une offre ciblée (Le Monde Afrique, Canal + Afrique, etc.).
  • Les centres d’innovation continuent à émerger au Sud et dans des régions moins traditionnelles que la Silicon Valley : Shanghai, Johannesburg, Nairobi, Sao Paulo…

Ce qui est donc vraiment nouveau, ce n’est pas le fond mais ce sont les moyens de la consommation des produits culturels. L’utilisateur est pressé et boulimique. Il regarde un épisode d’une série sur son téléphone portable, en attendant un rendez-vous, pendant la pause de midi, dans le métro… Déjà Studio+ propose une nouvelle application qui offre des séries pour mobile, toutes construites sur la même temporalité : 10 épisodes de 10 minutes. Sur le plan narratif, ça change tout. Il faut des histoires brèves et nerveuses, toniques et spectaculaires. On parle déjà aux USA du speed watching qui consiste à regarder normalement le premier et le dernier épisode, et à visionner l’entre-deux en accéléré. Il paraît qu’il existe même un logiciel qui repère tous les passages longs et les accélère pour aboutir à un montage beaucoup plus nerveux. Netflix a déjà introduit la fonction « ignorer le générique » et les plateformes de téléchargement type Openload proposent d’accélérer le défilement.

*

Telle est la nouvelle donne. Cette mutation radicale implique de nouvelles politiques, pour aider les gens à s’orienter dans un univers plus incertain et pour être concurrentiel dans les outils de haute technologie. L’enjeu n’est pas propre à la France. Mais la situation de la France est particulière, du fait de cette réalité mondiale singulière qu’est la francophonie. Vous vous le rappelez, le président Emmanuel Macron a annoncé de nombreuses initiatives en faveur de la langue française, dans un discours prononcé sous la Coupole, il y un peu plus d’un an. Quelle peut être la place de la francophonie dans cette « culture-monde » ?

Avec 274 millions de francophones, en progression de plus de 1 % par an, la langue française occupe la 5e place dans le monde pour le nombre de locuteurs, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol et, suivant les estimations retenues, l’arabe ou l’hindi. Ajoutons que, selon les statistiques de l’OIF, 125 millions de personnes apprennent le français comme langue étrangère et 76 millions l’utilisent comme vecteur d’enseignement. L’Afrique dans son ensemble compte plus de 54 % de francophones. En Afrique subsaharienne, région du monde où se concentrent aujourd’hui de grands espoirs de progrès, le nombre de francophones a crû de 15 % entre 2010 et 2014 (et même de 36 % au Sénégal) et continuera de croître. Lionel Zinsou nous l’a rappelé ici même récemment.

La France et les pays de la francophonie prennent une part active à l’économie mondiale : ils réalisent en effet près de 20 % du commerce mondial de marchandises. La diffusion par les médias internationaux les aide à conserver ce rôle décisif : TV5 Monde (55 millions de téléspectateurs hebdomadaires), France 24 (45,4 millions de téléspectateurs hebdomadaires) et RFI (40,1 millions d’auditeurs). Voilà pourquoi il faut n’accepter aucune renonciation au statut du français dans les instances internationales : une des langues de travail de l’ONU ; une des trois langues procédurales de l’Union européenne ; la langue unique utilisée dans les délibérés de la Cour de Justice de l’Union Européenne ; etc.

Le rapport de Jacques Attali sur « la francophonie et la francophilie, moteurs de croissance durable [3]» formulait des propositions excellentes. J’en rappelle les grands traits : augmenter l’offre d’enseignement du et en français, en France et partout dans le monde, en renforçant les politiques d’intégration par l’apprentissage du français en direction des communautés immigrées ; promouvoir la création d’un grand groupe privé d’écoles en français ; attirer les populations non francophones vers l’apprentissage du français, par exemple en jouant sur la capacité d’attraction de la musique et du cinéma français ; structurer une offre de « MOOCS [4]» francophones interactifs et diplômants ; aider les pays africains francophones à offrir à l’ensemble de leur population un accès à la scolarisation en français ; distribuer des manuels scolaires génériques.

Les programmes d’aide, proposés par les bailleurs internationaux, en direction de l’Afrique francophone, privilégient les équipements. Notre action diplomatique devrait les orienter aussi vers un appui aux systèmes éducatifs et à l’enseignement en français. Les fonds considérables du programme « Education for all » de la Banque mondiale (programme déjà cité parmi les « objectifs du millénaire pour le développement » en 2000 !) ne parviennent pas à changer la donne dans les pays d’Afrique francophone en forte croissance démographique. Un exemple : la RDC (où 40 % des enfants n’atteignent pas le niveau d’éducation de fin de primaire) reçoit dix fois moins d’aides que le Bangladesh, pour une population deux fois plus importante et un taux de scolarisation inférieur de 20 points. De même, l’AFD soutient peu de projets axés sur la mutation des systèmes éducatifs d’Afrique francophone. Il serait utile, ici, de mutualiser notre action avec tous les pays francophones du Nord (Canada, Belgique, Suisse), la France supportant seule, par exemple, le projet « 100 000 professeurs pour l’Afrique » lancé en juin 2013 par le ministère des Affaires étrangères, avec la modeste dotation (1 million d’euros) d’un fonds de soutien prioritaire (FSP). Une même mutualisation serait bénéfique à la diffusion, dans les pays en développement, de manuels scolaires et logiciels, à l’image de ce qui est fait pour les médicaments génériques.

J’ajoute que malgré la multiplicité des opérateurs dans ce secteur, il manque à la France une entreprise privée d’envergure mondiale qui puisse proposer un enseignement en français, adapté aux besoins professionnels. Seul le groupe Vivendi a une taille mondiale, avec des objectifs très diversifiés.

La politique linguistique relève de l’industrie culturelle et elle devrait bénéficier de tous les dispositifs qui apportent un soutien à ce secteur. Car les industries de contenus (musiques enregistrées, livre, cinéma, jeux vidéo, logiciels linguistiques) se caractérisent par une fragilité et un coût élevé. Il me semble que les grands acteurs multinationaux tels Google, Apple, eBay ou Amazon, qui réalisent des chiffres d’affaires et des bénéfices considérables, notamment en France, sans contribuer à l’action publique, devraient être mis à contribution – à supposer que ce soit possible.

*

Pour développer une forte politique de la francophonie, nous disposons d’outils, quoique diffus, divers, et mal accompagnés. Rappelons les plus actifs : l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) : l’Association internationale des maires francophones (AIMF) ; l’AUPELF (dont le siège est à Montréal), Agence francophone pour l’enseignement supérieur et la recherche qui œuvre au développement de la « francophonie scientifique » ; la Conférence des ministres de l’Éducation des pays ayant en commun l’usage du français (CONFEMEN) ; l’Assemblée internationale des parlementaires de langue française (AIPLF) ; l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF), première organisation se réclamant de la francophonie, qui regroupe 3000 journalistes de 90 pays) ; la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF) dont le siège est situé à Sèvres, au CIEP ; l’Association internationale des maires et responsables des capitales et métropoles partiellement ou entièrement francophones (AIMF) ; L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), qui assure le pilotage et le suivi du réseau scolaire français à l’étranger, réseau unique au monde par son ampleur (485 établissements homologués, plus de 300 000 élèves dans 130 pays). Les établissements scolaires français à l’étranger concilient une éducation française et un enseignement de standard international.

Le CIEP, l’opérateur public de référence du ministère chargé de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche, principal partenaire opérateur du ministère des affaires étrangères et du développement international pour la langue française et pour la coopération internationale en éducation. Il dispose de plus de 1 000 centres d’examens dans 167 pays et monte des projets dans plus de 50 pays, grâce à des assistants de langues originaires de 60 pays et à des missions d’expertises dans 85 pays.

Campus France et ses sites locaux dispersés dans le monde entier qui accueillent et guident les étudiants dans leur recherche, les aident dans leur choix d’une formation, les accompagnent dans les formalités administratives et consulaires préalables à leur arrivée en France.

TV5 Monde, qui, avec 220 millions de foyers raccordés à travers le monde, est la première chaîne mondiale de télévision en français. Grâce à ses 10 chaînes partenaires, TV5 Monde diffuse le meilleur des programmes francophones, sous-titrés pour la plupart en douze langues et en français. Elle propose des émissions dédiées à la langue française comme « Merci professeur ! », « Monsieur Dictionnaire », « J’aime les mots », etc.

Mais cette armée mexicaine ne fait pas une politique. Rien ne me paraît plus nécessaire que de recréer un ministère en charge uniquement de la francophonie, non pour pleurnicher ou pinailler sur le français d’autrefois, mais pour fédérer et animer ces lieux militants, et pour orienter leur action vers les leviers économiques, dans l’esprit de ce que fait, avec l’aide de la BPI (Banque publique d’investissement)[5], devenu Businessfrance, puis Atout France.

*

Vous connaissez tous la formule assassine de Jean-François Revel : « Depuis le temps que la France rayonne, je me demande comment le monde entier n’est pas mort d’insolation. » Et pourtant, la dynamique du « rayonnement » est la métaphore par laquelle la France, depuis longtemps, a pensé et défini sa politique culturelle extérieure. Quoi qu’en dise Jean-François Revel, ne récusons pas complètement l’image puisqu’elle correspond à l’idée que nous nous faisons de la puissance de la France et de la projection de la culture française vers l’international. D’ailleurs, ce rayonnement a su évoluer : il a cessé de se penser comme une diffusion unilatérale d’une culture supérieure ; il est devenu une réciprocité, une interaction, un échange. Cette transition a eu lieu avec succès. Nous n’exposons plus le monde au risque d’insolation, sans pour autant nous condamner à la nuit.

Le danger aujourd’hui n’est plus celui d’une insolation culturelle, mais plutôt, si j’ose à mon tour une métaphore éblouissante, celui d’une cabine de bronzage culturel. Le danger, c’est la tendance actuelle à réduire la culture à une affaire de technologies, de produits et de marques. Certes, comment nier que la culture soit devenue une économie, une industrie ? Il ne faut pas être nostalgique de la diplomatie culturelle d’autrefois. Mais il ne faut pas non plus laisser enfermer l’influence culturelle dans une définition purement technologique, mercantile, ludique, artificielle, où la culture ne servirait plus qu’à fournir des « contenus » à des activités de loisirs, de tourisme ou de bruits de fond – à condition qu’ils soient divertissants pour le consommateur et lucratifs pour le producteur. Si tel était le cas, sans doute notre action diplomatique en ce domaine serait-elle utile et nécessaire, malgré tout, car c’est un secteur d’activité aujourd’hui très important. Mais elle serait bornée et surtout étrangère aux vrais enjeux du monde dans lequel nous vivons.

Quels sont ces enjeux ?

C’est d’abord la lutte contre l’uniformisation culturelle et la défense du multilinguisme, combat mené en commun par la France et par l’Organisation de la Francophonie, et qui correspond, j’en suis convaincu, à une aspiration largement majoritaire dans le monde.

C’est aussi de savoir quel message la France et l’Europe veulent adresser au monde du XXIe siècle : c’est une question autant culturelle que politique. Ce message sera-t-il le nationalisme, la contemplation obsidionale – et faussement confortable – d’une identité aussi figée que fantasmée ? Ce serait la négation même de toute diplomatie culturelle, car il n’est pas de diplomatie sans échange ni de culture sans ouverture. Ou bien ce message sera-t-il la pensée que portent l’Europe et la France elle-même depuis toujours, qu’elle puise aux sources de l’Antiquité, du christianisme et des Lumières : celle de l’état de droit qui protège les citoyens, de l’humanisme qui rapproche les peuples, de la diplomatie qui tempère les conflits au lieu de les aggraver ? Je n’ai jamais cru que l’action culturelle de la France soit en mesure de « sauver le monde ». Mais elle contribue à ce que la France soit plus qu’elle-même, que son influence reste supérieure à la réalité de son poids économique et politique.

Enfin, l’enjeu de l’action culturelle de la France au XXIe siècle sera de se doter d’un cap. Un cap clair, original, visionnaire.

À la question de savoir pourquoi apprendre le français et pourquoi s’intéresser à la culture française, deux réponses sont généralement proposées : soit le français est une langue utile, une langue de communication, une langue qui valorise une carrière ou simplement la vie quotidienne ; soit c’est une langue de culture, une langue qui permet de s’élever, de se distinguer, en tout cas de sortir de l’uniformité, de prendre part à une certaine esthétique, à une certaine vision du monde.

La logique « utilitaire » est une voie indispensable à promouvoir dans les régions francophones, mais illusoire en dehors. La logique « culturelle » est potentiellement universelle mais forcément un peu élitiste, voire réservée à quelques happy few, si vous me pardonnez cette provocation.

Saurons-nous trouver une « troisième voie », non exclusive des deux autres ? Si l’anglais est la langue des affaires, des sciences et du loisir de masse, le français pourrait-il être reconnu, non seulement comme la langue du luxe, de l’élégance, d’un certain raffinement, ce qu’elle est déjà, mais aussi comme la langue privilégiée des sciences humaines et sociales, de l’histoire et de la géographie, de la philosophie, de tout ce qui contribue à forger l’esprit critique ? Nous pourrions commencer par un effort d’ouverture plus grande de nos universités au monde extérieur, dans ces disciplines. Nous pourrions aussi inciter les professeurs de notre réseau culturel à proposer la langue française non seulement comme la voie d’accès à une littérature belle et brillante, mais comme la langue des sciences humaines, la langue de la « culture générale » de l’honnête homme du XXIe siècle. Ce ne sont là que quelques éléments de réflexion.

Il y a exactement cinquante ans, le 3 mars 1969, notre Académie avait élu Léopold Sédar Senghor membre associé étranger, quinze ans avant son entrée à l’Académie française. Et le président-poète vint dire sous la Coupole : « plus que jamais, nous nous acheminons vers la “Civilisation de l’Universel”, le français peut, doit être la langue d’un nouvel humanisme ».

Il faut reconnaître que la « Civilisation de l’Universel » est comme l’horizon : plus on avance, plus il semble s’éloigner. Mais le nouvel humanisme porté par la langue française, il ne tient qu’à nous de l’inventer. Nulle part dans le monde, on ne mettra en doute la légitimité de la France à le faire, c’est-à-dire à concevoir et à exprimer une vision globale de l’humain.

 

[1] Latiniste, homme politique (maire de Périgueux, sénateur, plusieurs fois ministre, en particulier de l’Education nationale), Xavier Darcos est membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dont il a été secrétaire perpétuel (2011-2016). Il est également membre de l’Académie française et chancelier de l’Institut de France. Il a été le premier président de l’Institut français (2011-2015).

[2] Le terme se banalise. Selon l’OCDE, la « littératie » est « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités. »

[3] Rapport remis à M. le Président de la République en août 2014.

[4] En français : formations en ligne ouvertes à tous, FLOTs.

[5] Mais aussi avec celle de l’assemblée des CCI ; de la Coface ; de partenaires privés et institutionnels ; etc.

Avec un budget de 95 millions d’€, alors même que l’essentiel des moyens de la diplomatie économique tient dans une mobilisation du réseau diplomatique (programme 105) et du réseau consulaire (programme 151) qui n’est pas quantifiée au plan budgétaire.

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