Jean-Robert Pitte : Que nous inspire le bac 2020 ?

Cet article a été publié le 28 avril 2020 sur le site de l’Institut de l’Entreprise, une communauté ouverte d’entreprises, créée en 1975,  qui travaille à mieux comprendre et valoriser le rôle de l’entreprise au cœur de la société. Forte de 120 entreprises, cette communauté s’attache à définir de nouveaux équilibres entre performance économique, sociale, sociétale et environnementale, à travers des réflexions dans lesquelles les dirigeants d’entreprise s’impliquent personnellement et des actions pédagogiques permettant de favoriser le dialogue entre les entreprises et les autres acteurs de la société.

Depuis 2019, l’Académie des sciences morales et politiques et l’Institut de l’Entreprise organisent  une fois par trimestre  dans les murs de l’Institut de France « les conférences de Sociétal« , le media numérique de l’Institut de l’Entreprise.

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Pour Jean-Robert Pitte[1], Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, « le Baccalauréat 2020 est l’occasion de repenser la formation et l’orientation des jeunes Français »

Si certains s’attristent que la crise actuelle ait imposé une modalité d’obtention du Baccalauréat 2020 par contrôle continu, le géographe et Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques milite pour une « petite révolution » d’un diplôme devenu « chiffon de papier » qui gâche une partie de la jeunesse et dévoie la vocation de l’enseignement supérieur. Outre l’obtention du Baccalauréat et une orientation-sélection selon un livret scolaire reflétant le juste niveau des élèves, Jean-Robert Pitte plaide donc pour le développement de l’enseignement technique et professionnel en lien avec l’apprentissage, et pour une meilleure intégration des formations en alternance dans l’enseignement supérieur. Une orientation qui, selon lui, ne doit pas seulement reposer sur l’État, mais également sur les milieux professionnels, qui ont tout intérêt à ce que s’accroisse le nombre de jeunes bien formés qui viendront les épauler dans leurs stratégies de développement et d’adaptation à la mondialisation.

Pour cause de coronavirus, le baccalauréat 2020 ne sera pas organisé dans sa forme traditionnelle, mais via un examen du livret scolaire, c’est-à-dire en contrôle continu. D’aucuns s’en attristent, tant ce diplôme fétiche a rang de monument historique dans l’imaginaire français. Certains élèves, en général pas les meilleurs, ont exprimé leur tristesse car ils regrettent le petit pincement au cœur du rituel de l’affichage des résultats. Et surtout, ils espéraient avoir de meilleures notes à l’examen final qu’en cours de l’année, ce qui démontre qu’ils connaissent bien le fonctionnement des jurys et le relèvement systématique des notes attribuées par les correcteurs, surtout dans certaines académies. Au moins, les livrets scolaires rendent compte de la réalité du niveau des élèves, car s’il s’avère que, par peur de représailles à la sortie des lycées des quartiers difficiles, les professeurs surévaluent leurs élèves, c’est que notre Éducation nationale est tombée bien bas. C’est un argument pitoyable qui a été évoqué le mois dernier à l’occasion de l’annonce du ministre de l’Éducation nationale et que l’on entend depuis des années pour défendre le maintien du bac éternel. Au contraire, les plus réputés des établissements auraient l’habitude de noter très sévèrement leurs élèves pour les stimuler davantage.

Et pourtant, ce fameux sésame qu’est le bac n’est qu’un chiffon de papier lorsqu’on voit les pourcentages de réussite qui tournent autour de 90% après les rattrapages dans toutes les séries générales. C’est moins vrai dans les bacs technologiques et surtout professionnels, car ces derniers comportent des épreuves pratiques avec lesquelles le rideau de fumée et le laxisme sont plus difficiles. Pour avoir toute ma carrière enseigné dans une université littéraire et avoir corrigé des milliers de copies d’étudiants de première année de licence, je peux affirmer, comme beaucoup de mes collègues, que l’on se demande souvent comment certains étudiants ont pu décrocher ce fameux diplôme, premier grade de l’enseignement supérieur depuis Napoléon. Un niveau de réflexion, une syntaxe et une orthographe affligeantes révèlent non seulement une inaptitude à suivre des études universitaires, mais une totale absence de motivation, de travail et d’envie d’apprendre. Nombreux sont ceux qui abandonnent en cours d’année, mais certains s’accrochent, traînent plusieurs années et finissent par obtenir une licence de justesse… qui ne les mène nulle part et en fait prématurément des laissés-pour-compte. C’est une situation absurde de gâcher ainsi par démagogie une partie de la jeunesse, avec la complicité de l’État, et de dévoyer la vocation de l’enseignement supérieur, surtout lorsqu’on sait la difficulté d’obtenir un poste de Maître de conférences dans une université, au terme d’une douzaine d’années d’études après le baccalauréat. Beaucoup d’anciens élèves de l’École normale supérieure qui bénéficient de postes d’assistants dans les universités lorsqu’ils préparent leur thèse découvrent avec stupeur le niveau des étudiants débutants et s’empressent de pantoufler en passant d’autres concours, comme ceux de l’ENA, des Affaires étrangères ou de grandes écoles de commerce qui leur permettent de rentrer dans le monde de l’entreprise où leurs talents sont hautement appréciés. C’est un grand gâchis compte tenu des investissements que la Nation a consentis pour leurs études en vue de former les meilleurs professeurs possibles.

Si le gouvernement a le courage de profiter de cette situation pour ne pas  rétablir le baccalauréat traditionnel en 2021, cela restera l’une des plus heureuses conséquences de la crise sanitaire de ce printemps. Cependant, pour tirer profit de cette petite révolution, il y a tout de même quelques conditions à remplir pour qu’elle constitue un réel progrès. La première d’entre elles est que l’ensemble des professeurs de lycée accordent encore davantage de temps et de soin qu’aujourd’hui à l’établissement des livrets scolaires. Ce sont eux qui connaissent  le mieux leurs élèves et qui peuvent les juger avec le plus d’objectivité en tenant compte de toutes les facettes de leur personnalité et de leurs progrès. Les notes justement attribuées sont importantes, mais l’appréciation qualitative encore plus.

Ensuite, il importe que, dès le collège, mais encore davantage au lycée, la réflexion sur les métiers prenne une place grandissante dans la formation des jeunes. Ils doivent comprendre le plus tôt possible que les études ont pour but de se former en vue de devenir autonome au sein de la société, ce qui passe entre autres par l’accession à un emploi correspondant à leurs goûts, à leurs compétences, mais aussi aux besoins de la société. Cette tournure d’esprit doit être promue par toute la communauté éducative,  sans oublier les parents et les forces vives de l’économie. Ce ne peut être le seul rôle des conseillers d’orientation psychologues qui sont très réticents à exposer le deuxième et le troisième points aux élèves pour privilégier leurs goûts qui sont souvent très utopiques. Leur parler des métiers d’avenir et des savoir-faire nécessaires pour les exercer est qualifié par beaucoup d’entre eux d’adéquationnisme, c’est-à-dire d’attention aux besoins des différents secteurs de l’économie et donc des entreprises qui ont souvent une image négative au sein de l’Éducation nationale comme chez beaucoup de Français. Les propos que l’on a entendus dans la bouche de responsables syndicaux, mais aussi de simples manifestants pendant la crise des « gilets jaunes » étaient fort révélateurs à cet égard. Une partie des Français rêve de l’instauration d’une économie encore plus dirigée par l’État qui, il faut le rappeler, gère et dépense déjà 56% de la richesse nationale.

L’un des meilleurs moyens de modifier les mentalités à l’égard du rapport formation-emploi, est de développer bien davantage qu’aujourd’hui l’enseignement technique et professionnel en lien avec l’apprentissage. Évidemment, cela a un coût, mais à bien y regarder moindre pour la nation que celui du chômage ou du déclassement, c’est-à-dire du repli de jeunes qui ont fait des études supérieures sur des emplois peu qualifiés, souvent après des années de galère. Il suffit de voir ce qui se passe au-delà de nos frontières : en Allemagne, en Suisse, dans les pays scandinaves, en Belgique. L’apprentissage et l’alternance y sont bien plus développés. 1,5 million d’Allemands sont en apprentissage, contre 400 000 Français. Le résultat est que le chômage des jeunes atteint 8% en Allemagne et 24% en France ! Cherchez l’erreur. Pour changer la donne dans notre pays, il faut évidemment que les entreprises s’impliquent fortement et que l’État les y encourage. Il faut aussi que change l’opinion, car beaucoup de jeunes ont une image très médiocre de l’apprentissage. Cela ne changera que si l’État pèse de tout son poids pour dire la vérité et que les médias viennent en appui de cet enjeu national majeur, en particulier les chaînes audiovisuelles qui sont peu allantes sur cette thématique.

Enfin, les établissements d’enseignement supérieur doivent aussi prendre leurs responsabilités. Depuis deux ans, le gouvernement a mis en place le système Parcoursup ; il remplace Admission Post-Bac (APB) qui était à bout de souffle et avait abouti en 2017 à la multiplication des tirages au sort des bacheliers en vue de leur affectation dans les établissements et les filières en tension. Désormais, et c’est heureux, les établissements (classes préparatoires, universités, écoles professionnelles, de commerce ou d’ingénieurs post-bac) examinent les candidatures des lycéens de Terminales : leur livret scolaire et une lettre de motivation. À eux de jouer pleinement leur rôle, comme cela se pratique dans la plupart des pays de l’OCDE. Oui, c’est une sélection ou, plutôt, une orientation-sélection à priori, mais cela vaut bien mieux que la sélection par l’échec et, en particulier, l’échec tardif et cruel qu’est le chômage. Cela implique de ne pas accepter plus d’étudiants dans les différentes filières que les établissements ne peuvent en encadrer sérieusement. Bien choisis et bien formés, les étudiants décrocheront ou échoueront en proportion bien moindre qu’aujourd’hui. Il est essentiel aussi pour tous les responsables de formations et les chefs d’établissements de suivre les parcours de leurs étudiants et de s’informer bien mieux que maintenant l’insertion professionnelle de leurs diplômés. C’est le seul moyen d’adapter leur offre de formation à la réalité économique et sociale. Il n’est pas raisonnable de laisser des universités – ce sont surtout elles qui sont concernées – ouvrir et développer des formations n’offrant que peu ou pas de débouchés. C’est particulièrement vrai dans le domaine des lettres et des sciences humaines qui représente le tiers des 1 600 000 étudiants universitaires. L’enseignement supérieur dans son ensemble doit enfin se tourner lui aussi bien davantage qu’aujourd’hui vers les formations en alternance dont il est prouvé qu’elles offrent des débouchés quasi-certains aux jeunes diplômés. Cette orientation ne doit pas seulement reposer sur l’État, mais sur les milieux professionnels qui ont tout intérêt à ce que s’accroisse le nombre des jeunes bien formés qui viendront les épauler dans leurs stratégies de développement et d’adaptation à la mondialisation.


[1] Ancien président de l’Université Paris-Sorbonne (2003-2008). Ancien Délégué à l’Information et à l’Orientation auprès du premier Ministre (2010-2014). Auteur de Jeunes, on vous ment (Fayard, 2006), Stop à l’arnaque du bac (Oh ! Éditions, 2007) et (dir.) Orientation pour tous (François Bourin, 2011).

 

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