Abel Quentin, Cabane, 2024

Bernard STIRN

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du lundi 16 septembre 2024 :

Cabane d’Abel Quentin (Éditions de l’Observatoire, 2024, 480 p.).

Discours prononcé par Bernard STIRN

Notre académie connaît déjà Abel Quentin, auquel elle a décerné en 2022 le prix Choucri Cardahi pour son roman Le voyant d’Etampes, qui contait les mésaventures d’un universitaire victime de la cancel culture et des réseaux sociaux. Avec son nouveau roman, intitulé Cabane, Abel Quentin, dont le vrai nom est Albéric de Gayardon, et qui est par ailleurs avocat, poursuit une description talentueuse des doutes et de certains travers de notre société.
Le point de départ est réel et bien connu des économistes. Il s’agit d’un rapport, commandé en 1972 par le Club de Rome sur « les limites à la croissance (dans un monde fini) ». Dans le roman, le rapport est rebaptisé rapport 21. Quatre auteurs imaginaires lui sont donnés, un couple d’Américains, un Français et un Norvégien. Etudiants à Berkeley au début des années 1970, ils auraient été choisis par un professeur réputé dont les travaux auraient pu le conduire au prix Nobel d’économie.
Conçu à partir de modèles mathématiques complexes, issus de la « dynamique des systèmes », et traités par les premiers gros ordinateurs à partir de cartes perforées, le rapport connut un grand succès. Son élaboration nous plonge dans le monde universitaire et intellectuel américain du début des années soixante-dix. Son contenu ouvre des perspectives qui n’ont fait que se confirmer depuis sur les dangers d’une course éperdue à la croissance et sur les risques d’épuisement des ressources naturelles. Le livre est surtout une quête des destins des quatre auteurs, qui, des années 70 à aujourd’hui, suivent des chemins très différents mais dont le point de départ se trouve dans les recherches qu’ils ont menées ensemble durant leurs études. Les deux Américains forment un couple déterminé et pragmatique, qui s’impose parmi les figures du mouvement écologiste aux Etats-Unis. Polytechnicien, le Français connaît dans l’industrie pétrolière une grande réussite qui ne comble cependant pas tous ses rêves de jeunesse. Le plus mystérieux est le Norvégien, génie des mathématiques, qui sombre progressivement dans l’isolement et une forme de folie, pour finir ses jours dans la cabane qui donne son titre au livre. Celui-ci est un véritable roman policier qui maintient le lecteur en haleine en le conduisant de l’université à l’industrie, du souci de la nature au refus de la civilisation, de la rigueur intellectuelle à la folie conceptuelle.
Au fil des pages transparaissent les questions auxquelles nous sommes confrontés depuis un demi-siècle, que nous n’acceptons pas toujours de regarder et auxquelles en tout cas nous peinons à donner la juste réponse. Commentant Cabane pour Le Monde, Emmanuel Carrère a fort justement écrit : « On est devant un livre qui agite des questions d’une urgence vitale avec une intelligence informée et une efficacité narrative impressionnante -vous commencez, je vous défie de le lâcher ». Par l’éclairage qu’il apporte avec humanité et sans dogmatisme aux débats sur l’écologie et sur l’économie, ce beau roman rejoint aussi les réflexions de notre Académie.

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