Communication de Jean-Louis TISSIER « Images de la terre des hommes »

Communication de Jean-Louis Tissier, professeur émérite de géographie à l’Université Paris Panthéon Sorbonne

Thème de la communication : Images de la terre des hommes

 Synthèse de la séance

Jean-Louis Tissier commence en rappelant qu’au temps de sa Terre des hommes, Saint-Exupéry, en tant que pilote, se savait un témoin privilégié du processus d’humanisation de la Terre. Aujourd’hui, grâce à des outils comme Google Earth ou le Géoportail de l’IGN, il est possible, depuis un bureau et en quelques clics, de repérer, d’un continent à l’autre, les signes de la présence humaine. La géographie entretient un lien particulier avec les images, à commencer par les cartes. Paul Vidal de la Blache les décrivait comme « le moyen d’expression qui concentre les rapports qu’il s’agit de présenter ensemble à l’esprit ». Au XXe siècle, la combinaison de la photographie et de l’aviation a enrichi les analyses des géographes. Les satellites, à leur tour, ont introduit une nouvelle iconographie. Fernand Verger, professeur de géographie à l’ENS, correspondant de la Nasa et conseiller du programme Spot au CNES, prolongeait l’idée de Vidal de la Blache selon laquelle « la géographie est une vielle science mais elle rajeunit périodiquement à mesure qu’elle se retrempe à ses sources vives, c’est-à-dire à la diversité des spectacles terrestres » (Leçon inaugurale, Sorbonne, 1899). Aujourd’hui, les usages techniques des images satellites sont multiples, notamment la télédétection spatiale, qui assure une surveillance, un monitoring permanent de l’atmosphère, les océans, les cultures, les forêts, les glaces… Ces analyses, souvent d’une grande précision, permettent de poser des diagnostics et d’orienter des gestions adaptées. Jean-Claude Tissier cite, à titre d’exemple, la surveillance de la santé des châtaigneraies françaises par Sentinel 2 et le protocole Casteldiag. Les nouvelles images satellites, selon lui, ouvrent deux perspectives principales. La première, clinique, évalue la vitalité de la planète et oriente vers des solutions thérapeutiques globales ou locales. La seconde, plus méditative, interroge les traces laissées par l’humanité sur la surface terrestre et le sens de ces empreintes. Qu’avons-nous fait sur la surface de la Terre et que continuons-nous à y faire ? Là où Saint-Exupéry parlait des « signes de notre présence », la télédétection fait référence aux « signatures spectrales ».

Jean-Louis Tissier poursuit sur la reconnaissance des sociétés géo-graphiques et leurs signes. Il rappelle que Saint-Exupéry survolait des régions où les marques humaines étaient rares, tandis que les sociétés modernes ont écrit leur présence à travers des aménagements, des habitats et des routes, créant des styles géographiques distincts. Ces exemples historiques soulignent la continuité des modèles géométriques dans l’organisation des territoires, des arpenteurs romains aux damiers des grandes plaines américaines en passant par les campagnes chinoises. Ces traces témoignent de multiples temporalités et de séquences historiques d’aménagement ou de réaménagement, tandis que les images satellites sont « fraîches » et témoignent des dynamiques inégales des sociétés humaines : certaines fébriles et entreprenantes, d’autres apaisées voire assoupies. À travers des lieux étudiés par des géographes membres de l’Académie, J.L. Tissier propose de faire le point sur ces vitalités contrastées.

Jean-Louis Tissier s’interroge sur l’idée d’une France mise « en pause ». Il évoque une France en chantier, où certains activistes prônent l’arrêt de tout projet d’envergure : autoroutes, aérodromes, lacs-réservoirs. Tout semble paralysé par des slogans récurrents tels que « Stop… Ne bougeons plus ». Pourtant, cette « fièvre dénoncée » n’apparaît pas clairement aux yeux d’un géographe attentif. Il rappelle que l’époque des grandes transformations reste celle des Trente Glorieuses, décrites par Jean Fourastié et analysées par Pierre George. À cette époque, la France se réinventait à travers des projets d’envergure tels que la décentralisation industrielle, la construction de grands ensembles et les barrages hydroélectriques. Parmi les figures emblématiques de cette période, il y eut Philippe Lamour, qualifié de « Prométhée tricolore », à l’origine du canal du Bas-Rhône Languedoc, qui porte aujourd’hui son nom, qui a dévié l’eau du Rhône vers le Languedoc, et permis d’irriguer des terres et de remplacer une partie de la viticulture par des cultures maraîchères, en partie sous serre.

Aujourd’hui, les grands travaux semblent plus discrets. Les retouches dominent les projets, et peu d’initiatives contemporaines égalent l’ampleur des Trente Glorieuses, en dehors de l’EPR de Flamanville, des fermes photovoltaïques (dans la forêt landaise par exemple) ou des éoliennes (de la Beauce notamment). Ces infrastructures témoignent d’une transition énergétique en cours. Le chantier le plus important est invisible, le tunnel transalpin Lyon-Turin se distingue par son envergure technique et symbolique. Situé dans la Maurienne, ce projet transalpin incarne la coopération européenne.

Jean-Louis Tissier tourne ensuite son regard vers d’autres horizons, « à la poursuite du monde en marche, au sud ou à l’est ».  Il évoque le Brésil, un pays qui offre le cas d’une « construction nationale inattendue, dynamique et inachevée », selon les mots de Maurice Le Lannou. Ce dernier décrivait les franges pionnières comme des espaces en constante évolution, marqués par des défis écologiques et économiques. Aujourd’hui, l’Amazonie révèle des traces visibles de cette occupation humaine, avec un défrichement organisé et des fronts pionniers encadrés par l’État.

Puis, Jean-Louis Tissier poursuit son exploration des tropiques en se concentrant sur le Sahel aurifère. Il décrit l’impact de la ruée vers l’or au Mali, où des terres autrefois agricoles sont désormais exploitées pour leur richesse minérale. Il évoque les bouleversements socio-économiques qu’entraîne cette fièvre aurifère, allant jusqu’à attirer des investisseurs étrangers, chinois et russes.

Avec le Qatar, nous sommes face à une transformation fulgurante de cette péninsule désertique, propulsée par la découverte du gaz, où urbanisme et architecture modernes remplacent les médinas traditionnelles, dans un cycle de chantiers multiples, dictés par les besoins énergétiques et financiers.

Il conclut par une réflexion sur l’interaction entre terre et mer, citant Vidal de la Blache « Si les terres seules offrent à l’homme la possibilité d’imprimer sa trace, d’enraciner ses œuvres, les mers ont été, par une série de conquêtes où resplendit la lumière du génie humain, ouvertes à une circulation sans limites … Presque tout nous échappe au-dessous de la mince couverture où notre présence laisse un fugitif sillon. » Le logiciel Marine Traffic permet de constater les circulations maritimes mondiales, mettant en avant les routes stratégiques et les détroits essentiels au commerce international.

Jean-Louis Tissier invite à voir dans l’ensemble de ces transformations une trace de l’Anthropocène, cette ère où l’homme marque indélébilement son empreinte sur la Terre. Il cite Julien Gracq, qui parlait de « Quaternaire historique » et survolant le Labrador en 1970 écrivait : « Tout à coup, au milieu de ces solitudes au feutrage fauve, déchirées d’eau sauvages et ocellées de blanc on aperçoit la ligne nette et tirée au cordeau de la première piste. Ces premières traces de l’homme rayent soudain ineffaçablement la solitude, comme le diamant une vitre ».

À l’issue de sa communication Jean-Louis Tissier a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, G.H. Soutou, B. Stirn, J.C. Trichet, X. Darcos, J.C. Casanova, M. Bastid-Bruguière, E. Roussel, S. Sur, G. Alajouanine, J.D. Levitte.

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