Communication du lundi 9 février 2026 de Jérôme Bonnafont, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations unies à New York
Thème de la communication : L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes
Synthèse de la séance
Le président appelle aux honneurs de la séance l’ambassadeur de Singapour en France Umej Bhatia.

Dans son intervention devant l’Académie, Jérôme Bonnafont interroge la résilience de l’ordre international issu de la Charte de San Francisco (1945) face à la résurgence contemporaine des nationalismes et des logiques de puissance. Le diplomate dresse le constat d’une fracture majeure : le passage d’un système aspirant à l’universalité du droit et à la sécurité collective vers une fragmentation géopolitique menacée par l’anarchie ou une bipolarité sino-américaine rigide.
Jérôme Bonnafont rappelle d’abord que le multilatéralisme a constitué une rupture historique avec l’ordre westphalien, substituant la règle de droit à la souveraineté absolue et à l’usage discrétionnaire de la force. Après un « âge d’or » post-Guerre froide (années 1990) marqué par l’expansion de la démocratie et l’efficacité du maintien de la paix, le système subit aujourd’hui une double contestation. D’une part, une critique politique émanant du Sud global, exacerbée par l’intervention américaine en Irak en 2003, qui dénonce un « deux poids, deux mesures » et perçoit l’universalisme occidental comme une forme de néocolonialisme. D’autre part, une remise en cause structurelle par des puissances révisionnistes (Russie, Chine) et par le retour de l’isolationnisme américain, remettant en question la primauté des traités et paralysant le Conseil de sécurité, notamment sur les dossiers syrien, ukrainien et proche-oriental.

Toutefois, l’intervenant récuse la thèse de l’obsolescence totale de l’ONU. Il souligne une demande persistante de régulation mondiale, illustrée par la participation massive des États aux assemblées générales et par l’adoption récente de traités majeurs en 2025 (prévention des pandémies, protection de la haute mer). Il identifie des pistes de revitalisation pragmatiques : la rationalisation de la bureaucratie onusienne, l’élargissement du Conseil de sécurité aux nouvelles puissances (Allemagne, Japon, Inde, Brésil, Afrique) et l’encadrement du droit de veto en cas d’atrocités de masse.
En conclusion, Jérôme Bonnafont affirme que le soutien au multilatéralisme constitue pour la France et l’Europe un impératif existentiel de souveraineté, et non un idéalisme naïf. Face au risque de vassalisation et à la montée des obscurantismes, il plaide pour un « optimisme de la volonté » visant à construire des coalitions de volontaires capables de maintenir la force du côté de la loi et de préserver un espace de coopération internationale.
Verbatim du communicant
2026: Un monde en transformation profonde :
de la déconstruction à la reconstruction de l’ordre mondial :
L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes
Projet d’intervention de M. Jérôme Bonnafont,
Représentant permanent de la France
auprès des Nations Unies à New York,
à l’Académie des Sciences morales et politiques
Paris – Lundi 9 février 2026
Monsieur le Président, Cher Jean-David Lévitte,
Monsieur le Vice-Président, Cher Haïm Korsia,
Monsieur le Secrétaire perpétuel, Cher Bernard Stirn,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
C’est avec un sentiment très particulier que je réponds aujourd’hui à votre invitation pour traiter le thème proposé par votre Président, celui de l’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes, un sujet déjà largement défriché lors de son propre discours inaugural comme par celui de notre ministre des Affaires étrangères, M. Jean-Noël Barrot, voici quelques jours.
Sentiment particulier parce que Je m’exprime devant une assemblée dont chacun des membres apporte une éminente contribution à la culture française, aux accomplissements de notre pays,
et qui compte plusieurs de mes anciens professeurs ou patrons; parce que chaque siège ici renvoie à une prestigieuse lignée; parce que le diplomate que je suis s’exprime en serviteur d’un Etat dont les choix sont faits par une autorité politique élue qui le dépasse, dans une pratique institutionnelle qui, depuis 1958, donne au président de la République une place et une efficacité enviées par ses pairs à travers le monde.
Presque tout a déjà été dit devant vous sur l’état du monde, sur l’impression de stupéfaction, de sidération que provoquent les développements de l’actualité internationale, sur les défis auxquels sont confrontés notre pays et l’Europe.
Le multilatéralisme, idée neuve dans l’Histoire, constitue le fondement – théorique – de l’ordre international depuis 1945 et l’adoption de la Charte de San Francisco. La première tentative, après
la Première Guerre mondiale, avait établi la Société des Nations et fait long feu. Les Américains, inspirateurs de cette transformation kantienne, s’en étaient soustraits et, en moins de vingt ans,
nationalismes et totalitarismes en avaient eu raison.
La création de l’ONU, au lendemain d’une Seconde Guerre mondiale plus meurtrière encore que la précédente, fut elle aussi portée par une détermination américaine non démentie cette fois. Elle
constitue un tournant pour les Etats dont les rapports seront désormais fondés – en principe – sur la règle de droit.
Oui, la Charte de San Francisco met fin à la souveraineté absolue des Etats: adhérant à l’ONU, ils sont réputés consentir librement à se soumettre à quelques principes universels.
Le plus fondamental concerne le recours à la guerre. Désormais, seule la légitime défense peut justifier qu’un Etat prenne les armes contre un autre.
Le second principe de cette nouvelle organisation consiste dans l’affirmation de l’universalité des droits de l’Homme telle que décrite dans la Déclaration de 1948 à laquelle René Cassin apporta une
contribution décisive. Autour d’elle va se construire un impressionnant édifice de Pactes, Traités, Conventions, Protocoles, à commencer par la Convention de 1948 contre le génocide, directement issue de la prise de conscience de la Shoah.
Le troisième principe, c’est le développement et l’engagement des Etats membres à œuvrer en coopération et en solidarité pour le progrès humain. Il permet de traiter à l’échelle mondiale les questions économiques classiques et tous ces nouveaux sujets écologiques, techniques, que l’explosion des échanges humains transfère de l’échelle nationale ou régionale à l’échelle planétaire.
Autour de ces principes constitutifs se déploie un ensemble d’organes et institutions qui, avec le Conseil de sécurité, investi d’une autorité et de pouvoirs sans précédent dans les relations
internationales, jusqu’à l’autorisation du recours à la force sous l’empire du Chapitre VII, avec l’Assemblée générale et ses commissions, avec le Secrétaire général et avec les organisations spécialisées, construisent un système multilatéral doté d’autorité normative et de pouvoirs
d’exécution. La Cour internationale de Justice introduit au sommet de l’édifice l’idée d’un contrôle des Etats juridictionnel et supra-étatique.
D’une cinquantaine de membres à sa création, l’ONU est passée à 193 du fait des vagues de décolonisation qui se sont succédées de 1945 à la désagrégation de l’Union soviétique. Gardons à l’esprit deux évolutions : celle des chiffres, puisque 2,5 milliards d’êtres humains en 1945 sont aujourd’hui 8 milliards, un triplement, tandis que le nombre d’Etats a quadruplé; celle de l’attractivité, fondée sur l’égalité souveraine de tous les Etats, puisque seuls n’appartiennent pas à l’ONU ceux que la communauté internationale ne reconnaît pas comme tels.
Ces principes marquent deux ruptures avec l’ordre ancien : le passage du système Westphalien, où l’Etat fait ce qu’il lui plait, à l’état de droit international, où il soumet son comportement international à des règles; le passage d’un système eurocentré à un système qui embrasse tous les continents.
La Charte est loin d’avoir pu s’affirmer d’emblée. De 1945 à 1990, plusieurs réalités se sont imposées qui ont rendu inefficace le système créé pour en finir avec les guerres.
Le bloc communiste constitué autour de l’Union soviétique et de la Chine s’est institué en rupture contre ses principes; il a développé une pratique agressive en contradiction avec l’interdiction du recours à la force en premier. Pendant des décennies, des guerres et conflits sans nombre ont opposé au monde libre le monde communiste en recherche d’expansion.
Si la décolonisation a pu être pacifique parfois, la France est bien placée pour savoir que souvent l’indépendance a été arrachée par les peuples à travers des guerres longues et dévastatrices. Il reste de cette époque plus que des traces.
Enfin les Etats-Unis eux-mêmes ont toujours estimé que leur sécurité et la défense de leurs intérêts les autorisaient à recourir à la force lorsqu’ils l’estimaient nécessaire. C’est la longue histoire du va-et vient entre isolationnisme et impérialisme, la litanie des interventions américaines sur le continent américain et au-delà.
Impressionnés que nous sommes aujourd’hui par le regain de violence dans les rapports internationaux, gardons le souvenir de cette période durant laquelle la menace de la guerre nucléaire pesait sur le monde, avec des pics terrifiants comme la crise des missiles de Cuba; période durant laquelle les guerres pouvaient conduire à des tragédies humanitaires, partition de l’Inde, guerre du Biafra, Vietnam; période durant laquelle le bloc communiste maintenait sa population sous le
joug du totalitarisme tandis que la dictature restait le régime politique le plus courant; période où la grande pauvreté constituait le sort du plus grand nombre.
Et pourtant, malgré ce chaos, malgré l’impuissance du Conseil de sécurité, malgré une paix globale fragile, fondée hier comme aujourd’hui sur l’équilibre de la terreur, les Nations Unies sont restées non seulement le seul lieu où se rassemblaient tous les Etats, mais aussi celui où étaient élaborés des principes, normes, programmes de coopération touchant la guerre et la paix, les droits de l’Homme, l’action humanitaire et le développement.
Même si la force continuait à prévaloir sur le droit, s’exprimait sur cette scène multilatérale balbutiante l’aspiration persistante à la construction d’une société internationale civilisée. Un certain cynisme la moquait, la moque toujours d’ailleurs, au nom du réalisme, voire de la délectation à décrire la victoire des forts contre les faibles, à penser l’histoire en termes darwiniens, souvenons-nous de Kissinger. Mais le monde restait inspiré par cette école politique selon laquelle l’assujettissement du comportement international des Etats à des lois est aussi nécessaire au progrès de l’humanité que le furent, dans la construction de la démocratie, la mise en place de l’état de droit et l’acquisition progressive du monopole de l’usage légitime de la force par l’Etat sous le contrôle du juge.
La désintégration de l’Union soviétique et les choix économiques de la Chine ont ouvert dans les années 90 et pendant deux décennies une ère qui reste dans l’esprit public comme une forme d’âge d’or du multilatéralisme.
Avec la fin de l’affrontement bipolaire, le Conseil de sécurité, jusque-là empêché d’agir, a pu s’imposer comme le garant effectif de la paix et de la sécurité internationales. Même quand il n’était pas en tant
que tel à l’origine des processus de paix, au Cambodge, en ex-Yougoslavie, en Afrique, c’est vers lui que se tournaient les promoteurs de ces initiatives pour leur donner autorité et légitimité. Ainsi les
accords de Paris sur le Cambodge, les accords de Dayton et Paris sur l’ex-Yougoslavie, les accords d’Oslo sur le processus de paix israélopalestinien, attribuaient-ils au Conseil de sécurité une fonction de ratification et souvent une mission de surveillance de leur application ; l’ONU déployait à travers le monde des opérations de rétablissement ou de maintien de la paix qui donnaient aux casques bleus un rôle universel.
La menace de guerre s’estompant, le désarmement progressait : conventionnel, avec l’interdiction des mines antipersonnel; chimique, biologique, nucléaire, avec les traités de limitation ou d’interdiction de ces armes. En Europe, les budgets de défense baissaient, on engrangeait les dividendes de la paix.
Pendant ces années, la concurrence idéologique a fait place à l’universalisation de l’idée démocratique et de l’économie de marché.
Le multilatéralisme s’est déployé dans les domaines économique et financier, écologique, social et politique comme méthode de régulation de la mondialisation. Un édifice législatif et opérationnel
impressionnant a été construit pendant toutes ces années, largement sous l’inspiration de l’Europe ne l’oublions pas.
Il serait abusif de décrire cette période comme celle d’un triomphe des idées démocratiques. Les dictatures tombaient les unes après les autres, Cuba restait le symbole de la résilience communiste aux Etats-Unis; en Iran, la résistance pendant la guerre contre l’Irak conduisait le régime théocratique institué après la chute du Shah à s’associer aux gardiens de la révolution dans une nouvelle alliance du sabre et du goupillon contre le grand et le petit Satan, Washington et Jérusalem. Il s’agissait de propager l’islam politique chiite, de détruire Israël et de reconstituer une forme d’empire perse sur le monde arabe. Ce projet n’est pas mort.
Le système multilatéral, pourtant construit en réaction contre les horreurs de l’Holocauste, s’est révélé défaillant face au génocide au Rwanda et en Bosnie-Herzégovine, faible, lent face aux guerres en ex-Yougoslavie, et progressivement empêché par la remise en cause de l’ordre international par la Russie du président Poutine.
Quant aux attentats du 11 septembre 2001, ils ont fait prendre conscience qu’existait dans le monde une nouvelle menace: la volonté des islamistes d’imposer par la terreur au monde musulman leur lecture totalitaire de l’Islam, rayer Israël de la carte et mettre fin à la domination occidentale.
Au surplus, entretenant des rapports complexes avec l’émergence de ce fléau, l’échec de la paix entre Israël et la Palestine et l’intervention américaine en Irak ont légitimé dans le «Sud» l’émergence du thème « deux poids, deux mesures» au nom duquel se rassemblent les critiques de l’ordre international. Ne perdons pas de vue ce point : l’invasion de l’Irak en mars 2003 marque pour une bonne partie du monde le début de la fin du respect par les grands du principe de non recours à la force.
Il s’est produit au début du XXlème siècle une sorte de coagulation entre la contestation politique de l’ordre multilatéral et la remise en cause de la mondialisation. La contestation politique s’est traduite par le regain du souverainisme et l’affirmation par de nombreux pays de leur volonté de ne plus se voir limités par des règles qu’ils estimaient dictées par « l’hégémonie occidentale». Une des expressions les plus fortes de cette remise en cause fut le discours prononcé par le président Poutine
à Munich en 2007. Il marqua les esprits: la Russie s’exprimait, beaucoup au « Sud » approuvaient.
Face aux droits de l’Homme, le relativisme s’en est pris à la lecture universaliste de la Déclaration de 1948. Des groupes d’Etats et des mouvements politiques et religieux, notamment dans le monde
musulman, l’ont méthodiquement contestée au nom de la diversité des cultures. A Genève comme à New York, les droits des femmes et des minorités, le principe de non-discrimination ont été attaqués jusqu’à obtenir des reculs inimaginables il y a quelques années – comme si le chemin de l’émancipation nationale devait passer par le retour à des formes patriarcales et précoloniales.
Contestation économique : de longue date déjà, les pays en développement attaquaient un ordre international fondé selon eux sur la perpétuation d’inégalités issues du système colonial. Pendant les
décennies libérales cette contestation s’était estompée et l’impression prévalait que la prospérité nouvelle pouvait être équitablement redistribuée. L’OMC s’imposait comme instance régulatrice d’échanges commerciaux mondialisés sur la base des droits de douane les moins élevés possibles.
Ces dernières années, l’accession des pays émergents à la puissance économique combinée à la persistance de la grande pauvreté a conduit à une nouvelle remise en cause de la répartition du pouvoir économique, qu’il s’agisse de la gouvernance des institutions de Bretton Woods, des règles du commerce international ou de l’exploitation des ressources naturelles.
D’un côté, les émergents veulent plus de pouvoir, les BRICS en témoignent, de l’autre les plus vulnérables revendiquent le droit à la compensation des injustices passées, tous demandant plus d’accès aux marchés du Nord. La vieille solidarité du G77 trouve ainsi un regain de vitalité et c’est à l’ONU qu’elle s’exprime le mieux, puisque ces pays y disposent de majorités quasi-automatiques à l’Assemblée générale.
Après la prise de conscience de l’urgence écologique, dont les déclarations de Rio, en 1992, marquent le moment fondateur, les pays émergents et du Sud se sont mis à contester une approche de la protection des ressources naturelles qui, selon eux, sanctuarisait le niveau de vie du Nord et freinait l’accession de leurs populations à la prospérité. Qu’il s’agisse de la lutte contre le changement climatique, de la préservation de la biodiversité et des ressources en eau, ils dénoncent un système qui vise selon eux à entraver leur développement agricole et industriel. Leurs résistances sont d’autant plus fortes que le principal consommateur et pollueur, les Etats-Unis, en prend à son aise avec les
règles communes.
Cette contestation est allée de pair avec l’impressionnante arrivée au pouvoir de dirigeants nationalistes qui, à travers le monde, remettaient en question le primat de la règle de droit et du respect des traités. Qu’on en juge: Bolsonaro au Brésil, Erdogan en Turquie, Duterte aux Philippines, Xi Jinping en Chine, Modi en Inde, Poutine en Russie, Trump aux Etats-Unis, Orban en Hongrie, Milei en Argentine, tant d’autres.
Tous ces « hommes forts» sont portés par des mouvements politiques qui s’inscrivent en réaction contre l’internationalisation. En Europe même, la montée des partis souverainistes bouleverse le
paysage politique.
Plusieurs causes concourent à cette contestation planétaire de la mondialisation, du multilatéralisme, de l’ouverture du système international, de la démocratie pluraliste.
Voici la première et la plus évidente : se sentant érodées par l’uniformisation et l’affaiblissement des frontières, les identités traditionnelles se rebiffent contre ce qu’elles perçoivent comme une
menace d’anéantissement. Nombre de nations, sur tous les continents, la vivent avec une angoisse dont les réactions aux phénomènes migratoires constituent la première manifestation. Les transformations des modes vie par des produits et techniques massivement importés alimentent cette réaction – tandis que, déstabilisées par les mutations des structures de production et les limites des systèmes de solidarité, les classes moyennes et laborieuses se révoltent.
Vous qui consacrez vos existences aux évolutions morales et politiques, vous le savez : les bouleversements démographiques, technologiques, écologiques, plongent le monde dans une ère de
déconstruction et d’incertitude. La recherche de réponses simples à ce désarroi aboutit au repli et au rejet de l’autre. Au marxisme, utopie des damnés de la terre du XXème siècle, se substituent, comme substrat de l’esprit de révolte, des idéologies nationalistes et religieuses qui remontent à une tradition fantasmée, captant et dirigeant les énergies rebelles. Elle s’accompagne, comme toujours dans l’histoire et partout dans le monde, du réveil des discours de haine et d’exclusion, xénophobes, racistes, antisémites, rejetant les différences, ravivant la discrimination des minorités. Epousant la modernité, elle se propage par l’adaptation raisonnée des vieilles techniques de propagande aux
dernières technologies.
Autre explication : de même que la démocratie parlementaire fondée sur la recherche du compromis, donne souvent une impression de lenteur et d’inefficacité, de même, la culture multilatérale faite
d’interminables négociations et de solutions minimalistes entretient l’impression d’un système inefficace, imposant toujours des compromis trop couteux, incapable de prendre les décisions radicales « qui s’imposent».
En même temps, la volonté de jouir de cette souveraineté absolue dont les pays occidentaux bénéficièrent longtemps anime de nombreux pays. Il faut entendre en Europe de l’Est la contestation de Bruxelles, dont la tutelle est parfois comparée à celle du Pacte de Varsovie. Il faut entendre à Brasilia, à New-Delhi, à Pretoria, à Téhéran, à Moscou, l’équivalence faite entre l1ordre de droit international construit par l1Occident et les pratiques coloniales. Ces critiques nous heurtent, nous
paraissent illégitimes, surtout lorsqu1elles prétendent légitimer des pouvoirs tyranniques ou guerriers; elles émanent des traumatismes de l’histoire, d’une aspiration à l’indépendance qu’on ne saurait sous-estimer.
Cette volonté va de pair avec une seconde phase de décolonisation, celle des esprits et des institutions, qui inspire explicitement bon nombre de dirigeants du sud. De cette évolution naissent les coups de boutoirs de plus en plus violents que subit le système multilatéral. Chacun a d’abord à l’esprit la guerre et la multiplication des conflits armés ces dernières années.
Depuis 2008, la Russie conduit nombre d1opérations militaires dans son voisinage, à commencer par les invasions de la Géorgie et de l’Ukraine, mais aussi dans le reste du monde: soutien à Bachar el-Assad, déploiement de Wagner en Afrique.
A cause de la guerre d’lrak, de l’agressivité iranienne, de la perpétuation du conflit israélo-palestinien, le Proche et le Moyen-Orient sont en perpétuelle ébullition.
En Afrique, non seulement les conflits armés ne s’apaisent pas, mais ils sont marqués par un niveau de violence et de mépris pour les conséquences humanitaires des combats qui a conduit par exemple au doublement du nombre de réfugiés en dix ans.
Le rejet par les belligérants du monde entier des règles humanitaires des Conventions de Genève a atteint une telle gravité et traduit un tel recul de la civilisation que le CICR a lancé avec six pays,
dont la France, une initiative mondiale de remobilisation autour de ces principes fondamentaux d’humanisation de la conduite de la guerre, à commencer par la protection des civils.
Face à cette détérioration, les tensions entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis ont entravé le Conseil de sécurité, de moins en moins capable d’assumer la mission que lui confie la Charte.
Ainsi, depuis le mouvement populaire en Syrie en 2012, la Chine et la Russie ont empêché le Conseil de prendre quelque décision que ce soit pour s’opposer à la répression d’Assad. On en connait le résultat: 500 000 morts, 150 000 disparus, la moitié de la population déplacée ou exilée, la dévastation de l’économie, l’écartèlement du pays entre les assauts des islamistes et les tensions communautaires. Depuis la divine surprise de la chute d’Assad en décembre 2024, le chemin de la
reconstruction et de la pacification est aussi long qu’incertain.
Deuxième exemple de blocage, les vétos américains au traitement de la question israélo-palestinienne, culminant avec les deux années de destruction systématique de la Bande de Gaza en réaction aux épouvantables attentats perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas et à la crise des otages. Si le plan Trump de septembre 2025 est porteur d’espoir, les choix de Netanyahou font peser sur les Américains tout le poids des pressions qui seront nécessaires pour l’amener à négocier avec les Palestiniens une paix durable.
Troisième exemple, le plus évident et sans doute le plus grave pour l’ordre mondial, l’utilisation par la Russie de son veto pour empêcher le Conseil de réagir à l’invasion de l’Ukraine par ses armées. Une violation massive de la Charte des Nations Unies commise par un des membres permanents du Conseil de sécurité, en charge justement de la faire respecter, à qui son statut même et l’arme nucléaire offrent une protection imparable.
D’autres blocages sont moins spectaculaires et néanmoins destructeurs. Ainsi les vetos russes et chinois contribuent-ils à empêcher la communauté internationale de réagir comme elle le devrait face aux guerres civiles au Soudan ou en Birmanie.
Au-delà, les dépenses militaires ont recommencé à progresser: expansion rapide de l’armée chinoise, devenue deuxième au monde, réarmement des Etats-Unis et des pays de l’OTAN, développement des forces armées des pays émergents. Les traités sur la maîtrise de l’arme nucléaire sont remis en question tandis que piétinent les négociations sur de nouveaux sujets tels que la maîtrise des systèmes d’armes dits « intelligents », la cyberdéfense ou l’utilisation pacifique de l’espace.
Le comportement de la Chine de Xi Jinping et les réactions qu’elle provoque vous ont été exposés par le ministre voici peu et l’ambassadeur Etienne a décrit la nouvelle révolution américaine. Il
serait redondant d’y revenir. Mais l’offensive du président américain contre le système multilatéral mérite qu’on s’y arrête tant les Etats-Unis dominent le système international.
Dénonciation de l’idéologie « wokiste » qui aurait inspiré l’ONU depuis plusieurs années : Les Etats-Unis attaquent tout ce qui se réfère aux objectifs de développement durable, à la lutte contre le
changement climatique, au genre, à la protection des minorités contre les discriminations et même au droit international.
Si le président Trump maintient les Etats-Unis à l’ONU, il a décidé leur retrait d’une soixantaine d’organisations dont une trentaine du système des Nations Unies, tels l’UNESCO, l’OMS, le Conseil des droits de l’Homme, le FNUAP, ONU-Femmes.
Offensive budgétaire : dès son retour au pouvoir, le président Trump a interrompu le financement du système humanitaire – qui reposait pour 40 % sur les contributions de Washington. Il en résulte pour l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial, le Haut Commissariat aux réfugiés, le CICR, une réduction de près de moitié de leurs capacités d’intervention. Les Etats-Unis ont diminué leurs
paiements au fonctionnement de l’ONU et des opérations de maintien de la paix au point de provoquer une crise de trésorerie où le Secrétaire général de l’ONU voit la menace d’une faillite.
Tout a été dit sur les nouvelles pratiques commerciales américaines, en rupture avec les règles de l’OMC. Elles sont d’autant plus perturbantes qu’elles visent non seulement des objectifs économiques
classiques, tels que la réindustrialisation par le protectionnisme, mais aussi des buts stratégiques au service desquels les droits de douane deviennent des instruments de pression politiques.
Le Président Trump a affirmé à l’ONU le 23 septembre dernier que l’organisation devait se recentrer sur sa vocation de paix. En attendant, il multiplie les initiatives qui font aujourd’hui de son pays l’acteur principal face aux conflits les plus graves. Ukraine, Iran, Proche et Moyen-Orient, Afrique, Venezuela, les processus impressionnent par la capacité d’action qu’ils démontrent autant que par les méthodes disruptives employées.
La méthode Trump, si l’on peut dire, a permis dans certains cas de signer des accords de principe, comme en République démocratique du Congo, un cessez-le-feu comme à Gaza, une nouvelle approche de la question du Sahara occidental. Elle n’a pas à ce stade débouché sur des accords durables car la complexité et la profondeur des antagonismes s’imposent.
Autre développement sans précédent, l’idée du Conseil pour la Paix, « Board of Peace », présentée à l’automne comme une entité intérimaire pour assurer l’administration de Gaza et désormais comme
une institution potentiellement chargée de la paix et de la sécurité mondiales. Il est encore impossible de prévoir l’avenir de cette proposition, mais tant son principe que sa Charte constitutive posent
des questions qui ont conduit la plupart des Européens et des pays émergents invités à suspendre leur réponse.
Certes, les rapports de Washington avec le multilatéralisme ont toujours été fluctuants, mais il s’agit désormais d’autre chose.
Combinée aux discours sur l’Union européenne, sur l’Alliance atlantique, sur l’Ukraine et la Russie, sur la place des Etats-Unis dans le monde, la nouvelle politique américaine témoigne d’une bascule.
Et de ce fait, la question posée au système multilatéral s’exprime crûment sous la forme d’une alternative.
D’un côté un nouvel ordre bipolaire : deux puissances, les Etats-Unis et la Chine, faisant de leurs rapports le déterminant principal de l’évolution des relations internationales, quelques autres très grands pays pouvant exercer une influence systémique tandis que le reste prend position dans une logique de soumission aux rapports de force.
Le ministre Barrot a consacré des développements importants à ce point.
Ce nouveau modèle bipolaire, qui s’appliquerait d’abord à la paix et à la sécurité internationales, aurait des prolongements dans le traitement des questions économiques et questions globales.
De l’autre, une réaction collective pour que l’inspiration multilatérale se perpétue.
Les jeux ne sont pas faits.
Tout d’abord, face à ces tentations nationalistes et impériales, la plupart des Etats membres des Nations Unies aspire à conserver un ordre fondé sur la règle de droit, tant les effets du retour à la brutalité seraient destructeurs.
Il est significatif qu’en septembre dernier, sur 193 Etats membres de l’organisation, près de 150 aient été représentés à l’ouverture de l’Assemblée générale à New York par leur chef d’Etat ou de gouvernement. Cet afflux démontre qu’en dépit, ou à cause des menaces, les Etats veulent préserver l’ONU.
Cette majorité silencieuse, ou tout au moins peu audible, elle continue à agir et le système multilatéral continue à produire des normes et des programmes de coopération. Beaucoup ne sont pas
perçus, tant la dimension spectaculaire des agissements des « super grands» l’emporte; les résultats n’en sont pas moins là et voici quelques exemples, en 2025, de conférences internationales aux résultats remarquables.
Le 20 mai dernier à Genève, un traité a été adopté sur la prévention des pandémies. Il peut sembler anecdotique de commencer par cette question, mais, au lendemain du COVID, le sujet est capital. Les enjeux sanitaires, économiques, scientifiques et de souveraineté de cette négociation étaient tels que ce résultat n’avait rien d’acquis. Les Etats-Unis ont décidé de se tenir à part, certes, comme ils le font vis-à-vis de nombreux traités, mais le résultat n’a pas été compromis pour autant. A Nice, en juin 2025, lors du Sommet sur l’Océan, un traité international pour la protection des fonds marins a été conclu. Il est entré en vigueur en un temps record et répond à la question de l’exploitation des ressources océaniques. A Séville, en juillet dernier, un programme d’action pour le développement a été accepté par tous, à l’exclusion des Etats-Unis. Il définit l’articulation entre financement public et financement privé pour la réalisation des objectifs de développement durable.
A Doha et à New York, cet automne, deux rendez-vous sont passés inaperçus alors qu’ils aboutissaient à l’adoption d’un consensus inattendu, l’un sur les principes universels du développement social,
l’autre sur les droits des femmes, sous présidence saoudienne, évolution notable.
A Paris en janvier de l’an dernier, puis New-York et New-Delhi, la recherche d’une approche multilatérale de l’lntelligence artificielle a été lancée. Face à la domination de quelques grandes entreprises, aux progrès fulgurants de cette technologie révolutionnaire, au fossé qui se
creuse entre ceux qui y ont accès et ceux qui en sont exclus, aux risques pour les libertés et même l’intégrité de l’être humain, l’ONU veut affirmer l’existence d’un bien public. Tâche colossale, tant sont
complexes les sujets et puissants les intérêts. Tâche indispensable, à lire les rêves transhumanistes de ses inventeurs. Tâche prometteuse, tant l’Humanité peut bénéficier de ces techniques bien maîtrisées.
A New York enfin, en juillet et septembre derniers, sous la coprésidence de la France et de l’Arabie saoudite, 142 pays ont réaffirmé que la paix au Proche-Orient ne pourra venir que de la solution
des deux Etats, Israël et Palestine. Le lendemain-même de cette conférence, le président Trump réunissait huit pays arabes et musulmans et lançait un plan dont le résultat le plus tangible est, à l’heure actuelle, la perpétuation du cessez-le-feu à Gaza, en attendant une nouvelle dynamique.
Mais cette organisation, l’ONU, elle ne pourra rester telle qu’elle fonctionne actuellement. Pour gagner en efficacité et pertinence, c’est à-dire en légitimité, elle a besoin de réformes corrigeant ses tendances à l’impuissance et à la bureaucratie.
La France, avec l’Europe et de nombreux partenaires affinitaires, appuie trois évolutions.
La première a été initiée l’automne dernier par le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Constatant lourdeurs et impasses, il prend prétexte de la crise financière pour engager des transformations radicales. Une réforme administrative d’abord : réorganisation et cure d’amaigrissement pour le Secrétariat, c’est à dire l’ensemble chargé des affaires générales du système.
En second lieu, une transformation absconse à première vue : la réforme des mandats. Le Secrétaire général fait observer qu’il est responsable de la mise en œuvre de plus de 4000 mandats décidés par
des résolutions successives de l’Assemblée générale et de ses organes, et qu’aucun système n’existe pour prévenir les duplications ou mettre un terme aux activités devenues sans objet.
Tâche ardue : chaque groupe a ses attachements. Le Sud craint que la rationalisation ne soit une tentative pour limiter l’action en faveur du développement. Le Nord veut protéger les mandats relatifs aux droits de l’Homme.
Le troisième pilier, sans doute le plus ambitieux, vise à rendre cohérence à la sédimentation d’agences, fonds, programmes, institutions, organisations spécialisées qui composent aujourd’hui le
système onusien. Entreprise complexe, chaque structure est dotée de sa propre gouvernance. Il en est de l’ONU comme des administrations nationales: le mille-feuille administratif n’est pas seulement français. Certes, « ONU 80 » ne procède pas d’un beau big bang refondateur par lequel un jardin à la française viendrait rationaliser une structure marquée par le passage du temps. Mais, à condition que la porte une volonté réformatrice soutenue, cette voie pragmatique est sans doute la meilleure possible.
Deuxième axe de revitalisation, l’apparition de nouveaux modèles coopératifs. L’idée selon laquelle l’Assemblée générale ou les Commissions plénières pourraient à elles seules dégager l’énergie et la
créativité nécessaires au règlement des grandes question mondiales n’est bien entendu pas réaliste. C’est pourquoi, de longue date, d’autres modèles se déploient.
Le G7 a longtemps été source d’initiatives grâce auxquelles des décisions cruciales étaient prises pour la stabilité économique et les questions globales. C’est largement à l’initiative de la France qu’il s’est
élargi à un G20 qui met autour de la table les grands émergents et les représentants de chaque région du monde.
Ces derniers temps, la rivalité sine-américaine, l’isolement de la Russie, la vision du monde de Donald Trump ont affaibli G7 comme G20. La France assume cette année la présidence du G7 qui se réunira en juin prochain à Evian. Elle a pour ambition de revitaliser ce groupe en traitant des grands déséquilibres macro-économiques et de la solidarité mondiale.
Une autre façon de dynamiser le système multilatéral, inspirée en quelque sorte de l’idée des coopérations renforcées qui a eu cours en Europe, consiste à créer des coalitions de volontaires, d’affinitaires, rassemblant quelques dizaines d’Etats autour d’un objectif commun. La France n’est pas la seule à prendre des initiatives dans ce domaine. Mais elle a développé ces dernières années, avec les « One Planet Summit » organisés par le Président Macron, une série de réunions internationales
à Paris, New York, Libreville, etc. consacrées à la maîtrise de la crise écologique.
Abordant changement climatique, protection des forêts, des océans, de l’eau douce, rassemblant les Etats, des organisations internationales, des entreprises, la société civile, à l’image de la nouvelle société internationale, ces sommets créent une masse critique capable d’adopter des programmes d’action ensuite déclinés à l’échelle mondiale.
Une autre voie de réforme consiste en une meilleure articulation entre l’ONU et les organisations régionales. C’est un chemin difficile mais prometteur, par exemple dans le maintien de la paix. Les grandes opérations de casques bleus déployés des années durant sur des théâtres de crises pour stopper les combats et stimuler les efforts de paix ne peuvent plus être la seule réponse. Aussi la communauté internationale cherche-t-elle à mobiliser davantage les mécanismes régionaux, y compris par la création de forces régionales auxquelles l’ONU viendrait apporter un soutien politique, logistique et financier. Des tentatives de ce type sont en cours en Somalie ou en Haïti.
Il est enfin une tâche dont la communauté internationale parle depuis des décennies sans parvenir à la réaliser, en dépit de son urgence : la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies.
Sa composition autour de cinq membres permanents et dix membres élus n’a pas bougé depuis près d’un demi-siècle. Avec l’apparition de nouveaux géants ou de nouvelles grandes puissances
régionales, cette structure n’est plus représentative du monde tel qu’il fonctionne.
En outre, bien que la Charte demande que les membres élus le soient en fonction de leur aptitude à en défendre les principes, l’habitude a été prise d’organiser une sorte de rotation permettant aux
plus petits comme aux plus grands d’être élus. Il en résulte un Conseil dont les membres élus le sont au rythme d’accords régionaux qui ont peu à voir avec les exigences de la recherche de la paix tandis que trois des cinq permanents abusent de leur veto au point de conduire l’institution à l’impuissance.
Les discussions tournent depuis une trentaine d’années autour de trois questions : la représentation de l’Afrique, réduite à la portion congrue; l’équilibre entre nouveaux membres permanents et accroissement du nombre de membres élus; l’usage du veto.
La France est reconnue comme le membre permanent le plus engagé en faveur de cette réforme. Pour nous, le Conseil de sécurité amplifierait son efficacité et consoliderait sa légitimité si les Nations
unies décidaient une réforme en trois points.
D’une part l’accroissement du nombre de membres permanents, dont l’Allemagne, deuxième contributeur financier au système onusien, le Japon, troisième économie mondiale, l’Inde, pays le plus peuplé de la planète, le Brésil, premier pays d’Amérique latine, et deux pays africains décidés par l’Union africaine.
D’autre part, l’élargissement du nombre de membres élus notamment en faveur de l’Afrique.
Enfin, évolution que nous portons avec le Mexique, un appel général à « l’usage responsable du veto » par lequel les membres permanents s’engageraient à ne pas en faire usage face aux cas d’atrocités de masse. Cette transformation ne sera pas facile à obtenir. Mais le président Trump serait moins fondé à multiplier les initiatives hétérodoxes si l’ONU fonctionnait mieux au service de la paix.
Tout cet agenda réformateur, urgent autant que difficile compte tenu des divisions entre les Etats-membres, il appartiendra au prochain Secrétaire général, qui sera élu à la fin de cette année, de le porter avec ambition et détermination.
La France a un intérêt pour ainsi dire vital à se maintenir en première ligne des partisans du multilatéralisme.
Depuis des décennies, notre pays défend par la voix de ses présidents de la République l’idée d’un ordre international fondé sur le droit et des valeurs universelles.
Il s’agit d’un choix de philosophie politique, dans la continuité des valeurs de la Révolution et des principes de notre République. Il s’agit d’une vision du monde développée par la Cinquième République : la France, tout en étant européenne par vocation et membre de l’Alliance atlantique, ne se reconnait d’aucun bloc. Elle se vit comme un pays à vocation universelle, qui entretient sur tous les
continents les liens créés par l’Histoire, qui défend la diversité du monde comme l’universalité des valeurs fondamentales. Son attachement à la francophonie reflète cette vision.
Au-delà de ces choix fondamentaux, l’engagement multilatéral tient à la réalité de nos intérêts de paix et de sécurité ainsi que de nos intérêts économiques et sociaux.
Nous ne sommes pas de ces pays pacifistes qui ont renonce a l’usage de la force et pensent pouvoir soit se reposer sur autrui pour leur sécurité, soit parier sur un monde sans guerre. Nous estimons au
contraire que l’aptitude à se défendre et être craint demeure le fondement de la crédibilité internationale. D’ailleurs, nos forces, dont les moyens augmentent, sont engagées activement contre le terrorisme ou pour la défense de l’Ukraine et notre effort de défense demeure parmi les premiers au sein de l’OTAN.
Mais le mouvement historique dans lequel s’inscrit la France l’a conduite à ne plus croire aux aventures extérieures et à avoir renoncé à toute prétention territoriale à l’encontre de quiconque. Elle fait le pari de la sécurité collective et d’un ordre international ou la prohibition de l’agression est effectivement respectée. a défense de nos intérêts économiques et sociaux, qu’il s’agisse
de la stabilité financière mondiale, de la fluidité du commerce, des échanges de technologies, de l’équité dans la répartition de l’effort écologique, passe par le multilatéralisme.
La France, avec l’Europe, estime que les solutions coopératives sont les seules à même d’établir durablement la stabilité économique. Quand le plus fort cherche à imposer sa loi, il provoque la guerre
commerciale et un effet de compétition inégale qui finissent toujours par plus de dommages que d’avantages.
Surtout, l’efficacité de la lutte contre le changement climatique, de la protection de la biodiversité, de la bonne gestion des ressources en eau douce, de l’exploitation raisonnée de l’espace, ne peut reposer
que sur des modèles coopératifs.
Il n’est malheureusement pas suffisant qu’une solution soit souhaitable pour qu’elle s’impose. Le comportement des Etats-Unis ou des pays du Golfe dans les négociations climatiques en témoigne.
L’avenir du multilatéralisme, critique pour la France, pour le monde, dépend de notre engagement face aux forces hostiles et exige un combat qui s’assimile, une nouvelle fois, à celui de la démocratie contre le despotisme.
Monsieur le président, mesdames et messieurs les académiciens, Pour conclure, comme le dit le président de la République, le multilatéralisme s’impose à la France et à l’Europe comme une nécessité
si elles veulent éviter une nouvelle vassalisation.
Loin d’être un choix iréniste, c’est un choix d’indépendance et de volonté d’influence, pour que la France et l’Europe demeurent dans un monde transformé une référence incontournable, un pôle d’attraction par sa vitalité autant que par ses idées.
C’est un choix réaliste : il ne nie pas les rapports de force, il constate que lorsque ceux-ci s’expriment sans frein dans l’ordre international, l’anarchie qui s’installe ne profite qu’aux moins scrupuleux. Il veut réussir à l’échelle mondiale le pari fait par nos pères pour notre pays comme pour l’Europe, grande leçon de succès du multilatéralisme : soumettre aussi les puissants à la loi.
C’est un choix exigeant qui suppose de mettre la force du côté de la loi, et non l’inverse: être dotés d’une économie dynamique, de forces armées respectées; créer un réseau mondial d’amis et alliés prêts à se mobiliser pour l’ordre international ; donner aux instruments internationaux des moyens pour faire respecter la loi internationale, qu’il s’agisse de la prohibition des agressions, des règles économiques ou écologiques; doter l’ONU de modalités de fonctionnement qui lui évitent inefficacité comme paralysie.
La France est, certes, puissance nucléaire, membre permanent du conseil de sécurité, premier pays en Europe par la surface et second par la démographie, sixième ou septième économie mondiale. C’est un des rares pays dont le monde attend des idées, des engagements, des propositions, le refus des diktats. Il existe, mutatis mutandis, une filiation reconnue par le monde entre l’Appel du 18 Juin et le gaullisme, la diplomatie tous azimuts du Président Mitterrand, le refus de la résignation en Bosnie et de la guerre d’Irak par le Président Chirac, le discours du président Macron à Davos voici quelques jours : un esprit d’indépendance, de résistance face à la force brute.
Prenons garde cependant à la pérennité des atouts hérités de nos pères.
Notre capacité nucléaire est contestée : si demain la Cour internationale de Justice déclarait l’illicéité de l’arme nucléaire, comme elle y est poussée, si le traité d’interdiction de ces armes s’universalisait,
certes les deux super-grands seraient capables de résister et la Russie se braquerait, mais nous serions, avec les Britanniques, soumis à une pression considérable. Notre statut de membre permanent du conseil de sécurité est sourdement attaqué : par les émergents qui en sont privés alors qu’ils avancent à grands pas; par les autres Européens, qui y voient un privilège daté et voudraient un siège permanent pour l’Union.
Il faut avoir conscience, plus largement, de la façon dont le Sud, abusivement dit global, nous voit, nous l’Occident. Le Sommet des BRICS, réuni en octobre 2024 à Kazan à l’invitation du président
Poutine, a été l’occasion d’un appel à la marginalisation de« l’Occident collectif» comme aiment à dire les Russes. Le propos est simple: le dynamisme et le goût de l’avenir sont au Sud tandis que l’Occident se dépeuple, devient décadent et se recroqueville sur des privilèges datés.
Il est temps pour le Sud de prendre le pouvoir, d’imposer des décisions cohérentes avec ses intérêts, de mettre à leur place d’anciens colonisateurs dépassés.
Ne croyez pas qu’il s’agisse là de propos de comptoir: ce sont les interventions mêmes des chefs d’Etat et de gouvernement, des élites de ces pays émergents et pauvres aux yeux desquels la roue de l’histoire est en train de tourner.
Or, convenons-en : le regard que nous-mêmes semblons porter sur le monde et l’évolution des sociétés est en ce moment, dans le débat public, trop souvent empreint de pessimisme. Pessimisme sur notre place, sur la nature de ces changements. Serait-ce la marque d’un peuple qui vieillit ? N’est-ce pas une insulte à notre jeunesse que cette assignation au déclin ?
Face aux puissances impériales, il est du devoir de la France et l’Europe de s’affirmer dans le monde :
Démontrer tout d’abord que nous continuons à être pôle de créativité, de découverte scientifique, d’innovation technologique, de croissance économique, de confiance dans l’avenir – faire venir dans
nos universités, nos entreprises, les étudiants prometteurs du monde entier, appliquer le rapport Draghi sur l’investissement.
Savoir faire preuve ensuite de générosité et d’esprit de solidarité. L’Europe reste parfois étroite dans les négociations sur les affaires globales. Ecologie, santé, nouvelles technologies, endettement des plus pauvres, protection des réfugiés dans les zones de conflit, soit nous sommes pingres, soit nous attachons à nos aides de telles conditionnalités que les bénéficiaires, en Afrique et en Asie, se tournent vers la Chine ou le Golfe. La coopération pour la solidarité fait partie de l’investissement de sécurité. Il faut aider l’Europe à s’inspirer de l’engagement vers le Sud par lequel la France a depuis des décennies
redéfini ses rapports avec le monde. Enfin, comme on l’a vu à Davos, constituer le pôle de résistance à
l’unilatéralisme et aux nouveaux impérialismes, en rassemblant ces nations grandes, moyennes et petites dont parlaient voici quelques jours et notre président et le Premier ministre canadien dans une unité d’inspiration qui a marqué les esprits. C’est la France et l’Europe qui ont vocation à coaliser ce qu’un de nos ministres appela « l’alliance pour le multilatéralisme ». Porté par une culture originale et universelle où les civilisations asiatiques, africaines et méso-américaines comptaient autant que la
nôtre et par un regard passionné par la très longue durée de l’histoire humaine, le président Jacques Chirac décrivait autour de trois formules le programme que devait se donner la France face au nouveau cours des choses.
Il fallait construire un monde multipolaire harmonieux – le contraire du chaos qui menace de s’installer aujourd’hui.
Il fallait humaniser et maîtriser la mondialisation, c’est-à-dire laisser libre cours à son potentiel créatif mais y mettre des bornes de conscience, de justice et de solidarité. Il fallait en somme civiliser la mondialisation. Tout ceci est fidèle à une exigence qui traverse notre histoire nationale.
Nous sommes le pays de la mesure, de l’équilibre, de l’art de vivre, de la civilisation des moeurs, pour reprendre la vieille et belle formule de Norbert Élias. A l’heure des nouveaux nationalismes, de l’urgence écologique, du déferlement d’inventions d’une puissance incommensurable, ce sont ces brides qu’il faut mettre sur des appétits débridés, canalisant par l’esprit des lois autant la colère que le
mouvement vers l’avant des forces d’aujourd’hui.
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Vous avez consacré vos vies à la défense du Bien Public, avec pour références la France et l’Europe telles qu’elles étaient sorties des guerres mondiales puis coloniales, enfin de la guerre froide. Vous avez bâti les institutions d’une France qui veut équilibrer liberté et solidarité, d’une
Europe de la paix par le droit, d’une mondialisation qui diffuse le progrès humain et la prospérité.
Et voilà que, par les effets du désenchantement des peuples, de la révolution technologique et des bouleversements économiques, démographiques et écologiques, le bel édifice se fissure, laissant une
impression sinistre, comme si le monde auquel nous avons cru s’évanouissait sous nos yeux.
Ne cédons pas au découragement. Ma vie de diplomate fort de décennies consacrées à l’observation attentive des mouvements du temps me conduit à l’optimisme de la volonté.
Toujours s’est jouée et se joue la tension entre l’ordre et le désordre, la force et le droit, la violence et la coopération, le progrès et l’inertie, l’obscurantisme et l’aspiration à la lumière.
Le devoir d’un Français – enfant d’une œuvre multiséculaire, la construction de la France, de sa culture et de son message – n’est certainement pas de se recroqueviller dans la nostalgie d’un passé
révolu, car tel est le chemin de l’anéantissement. Il n’est certainement pas d’adopter des mœurs venues d’ailleurs qui contredisent les idéaux et la morale forgés par la Nation au fil des siècles, car cela s’appelle vassalisation.
Il est de choisir un progrès maîtrisé, contre l’obscurantisme autant que contre l’optimisme béat; de choisir le multilatéralisme contre un libéralisme sans frein autant que contre les nationalismes; de penser et agir à l’échelle du monde pour qu’à l’heure de l’unité de destin de l’Humanité, les principes et les règles qu’elle s’applique s’inspirent de notre réflexion sur la condition humaine : face à la tentation d’une nouvelle barbarie, l’ambition d’un humanisme aux dimensions de notre
temps.
Tel est, je crois, l’enjeu du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes.
Je vous remercie.
