La médecine et la biologie d’aujourd’hui dans les universités et la recherche en France et dans le monde

séance du lundi 19 octobre 2009

par M. Philippe Even,
Pneumologue, ancien doyen de l’Institut Necker

 

 

Fier d’être universitaire, désespéré des Universités. Université, univers, universel, universalité, unis vers, de beaux noms saccagés.

Certaines vérités sont difficiles à entendre et paraissent d’autant plus noires, qu’endormi par les discours officiels, on s’est efforcé longtemps de ne précisément pas les entendre, parce qu’elles remettent en cause l’image que l’on s’est faite de soi-même, de l’institution à laquelle on appartient, de son pays, de sa place dans le monde et de ses chances de progresser, ou du moins de ne pas décliner.

Dire ces vérités, c’est s’exposer à n’être pas entendu ou accusé de partialité, de jugements excessifs ou de faire dire aux chiffres ce qu’ils ne disent pas, quand il s’agit de faits, non d’opinions. Tel est le sort de Cassandre, qui guette ceux qu’on n’a pu faire taire.

Peut-être, y faut-il quelque déraison, fondée sur l’espoir insensé de réveiller les âmes mortes et de raviver, si peu que ce soit, l’espérance d’une nation, que le passé qu’elle se prête ne rassure plus et que l’avenir inquiète, parce que de nouvelles civilisations se lèvent. Ne soyons pourtant pas de ceux qui, comme Luc Teyton, Français exilé aux Etats-Unis, professeur au prestigieux Scripps Research Institute californien, écrivent, à propos de l’avenir de la recherche française, un texte au titre terrible : « Des raisons de n’avoir aucun espoir » (Commentaire 2004).

Au-delà des résultats, la question-clé, concernera les raisons de nos échecs, dont les unes sont immédiates, les autres lointaines, mais qui en sont la source. Vous devinez les raisons immédiates. Elles concernent les financements, l’architecture et la gouvernance d’un système universitaire et de recherche bloqué sous le poids de son passé. Immobilité dramatique, quand la science file à grande vitesse sur des voies sans cesse nouvelles, à l’image de la parabole d’Alice au Pays des Merveilles, où la Reine Rouge et Alice doivent sans cesse courir, pour rester ne serait-ce qu’à la hauteur d’un paysage qui défile à grande allure à leur côté.

A ces trois raisons immédiates s’en ajoute, depuis 7 ou 8 ans, une quatrième, véritable cassure sismique, faille tectonique vertigineuse, l’hypercomplexité nouvelle de la biologie, qui exige pour la décrypter des moyens techniques et financiers que la France, dans le mur et KO debout devant l’obstacle, est aujourd’hui hors d’état d’inventer, réunir et financer. La biologie est soudainement devenue une « big science », à l’égale de la physique, et nous ne sommes ni prêts, ni probablement capables d’y faire face. Un immense fossé va se creuser, se creuse déjà depuis 5 ans, entre nous et les 10 nations qui ont su s’y engager, parce que leurs structures de recherche étaient fluides, souples et mobiles, leurs investissements supérieurs et leurs chercheurs plus jeunes et plus audacieux, parce qu’ils croient en leur avenir, quand beaucoup des nôtres, découragés par le système qui les contraint, n’y croient plus. Ainsi en est-il des Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Scandinavie, les Pays-Bas, la Suisse, Israël et maintenant l’Asie. Les connaissances nouvelles déferlent sous nos yeux comme un torrent et nous restons sur les berges.

 

Médecine et biologie dans les universités

 

On ne peut traiter de l’état des Universités médicales et de biologie, sans traiter aussi de l’Université en général et de la situation des Grands Etablissements publics de la recherche biologique, CNRS et INSERM. Tout se tient.

Les unités de recherche de ces EPST sont le plus souvent implantées dans les facultés de médecine ou les hôpitaux universitaires et réunissent des chercheurs des EPST et des professeurs de médecine, qui les dirigent souvent. Les professeurs des universités, répartis dans 32 facultés de médecine, sont aussi praticiens hospitaliers (PU-PH), avec une triple mission de recherche, d’enseignement et de soins, mission inégalement assumée, car le temps moyen réellement passé aux soins, à la recherche et à l’enseignement, est respectivement de 65 %, 25 % et 10 %, mais avec de très grandes variations individuelles.

Médecins et chercheurs biologistes représentent la plus grande part des chercheurs et des publications de recherche en France et partout dans le monde (60 %), toutes disciplines confondues, loin devant physiciens, chimistes, mathématiciens, etc., soit 4.000 PU-PH, 1.500 à Paris, 2.100 en province (plus 1.500 maîtres de conférence) 1.000 professeurs de biologie des facultés de sciences, 2.500 chercheurs du CNRS-Sciences de la Vie (CNRS-SV) et autant de l’INSERM, plus 1.000 ou 2.000 chercheurs au CEA, à l’INRA, à l’Institut Pasteur et dans diverses structures, telles que l’Ecole Normale Supérieure (ENS de Paris et de Lyon), le Collège de France, l’Institut Curie et 3 ou 4 autres grands centres anti-cancéreux.

 

Les résultats aujourd’hui : les fleurs du mal français

 

Les bons résultats de l’exercice de la médecine

 

La médecine clinique française est unanimement reconnue dans le monde comme la ou l’une des meilleures. Nulle part, sauf au Japon, la durée de vie n’est plus longue. Aucun pays, hormis la Scandinavie, l’Angleterre et l’Allemagne, ne permet un accès aussi large à des soins de même qualité pour tous et largement remboursés, dans le cadre de la solidarité nationale, par les Caisses d’Assurance-Maladie (même si ces remboursements ne sont plus que de 75 % en moyenne, le reste étant à la charge des assurances personnelles ou professionnelles… pour ceux qui peuvent en avoir une). Les difficultés du Président Obama montrent à quel point les Etats-Unis en sont loin.

Contrairement à des idées largement répandues, nos dépenses de santé par habitant sont aussi parmi les plus basses du monde occidental, au 8ème ou 10ème rang mondial, en valeur absolue, 2,5 fois plus basses qu’aux Etats-Unis, très inférieures à celles de la Suisse, et également inférieures à celles du Royaume-Uni, du Japon, des cinq Pays Scandinaves, des Pays-Bas, etc.

En outre, ces dépenses sont aussi des recettes. La santé fait travailler 2 millions de personnes, qui dépensent à leur tour et paient des impôts, assurant une plus-value supérieure à celle de tout autre secteur d’activité.

Pourtant, bien des choses vont mal dans le secteur de la santé et seront seulement brièvement énumérées ici, car chacune est à elle seule un dossier complexe : trop d’hôpitaux, trop grands et trop dispersés ; trop d’hospitalisations, trop longues ; beaucoup trop d’examens biologiques, d’imagerie et d’interventions chirurgicales inutiles, dérive des prescriptions thérapeutiques de ville, non réellement contrôlées par les caisses et sous la pression continue et puissante d’une industrie pharmaceutique avide, comme toute industrie, de retours sur investissement maximaux. On est loin d’une médecine efficiente et sobre, et on peut estimer que les dépenses de santé pourraient être réduites d’un tiers au moins par une médecine sobre, honnête, rationnelle et humaine. Autre sujet.

 

Résultats de la recherche biologique : le feu dans la maison

 

« La France qui tombe » (N. Baverez), « La France qui décroche » (M. Camdessus), « La France, pays d’imitation, non d’innovation » (E. Cohenn, Ph. Aghion), « On peut parler maintenant du déclin français sans se faire écharper. La méthode Coué a fait long feu » (?) (PA. Chiappori – Univ. Chicago). Pas sûr, parce que le dire, c’est proposer des réformes profondes et qui vont déranger. Beaucoup. Et déjà on traîne, on recule, on négocie, c’est le temps des demi-mesures. Pourtant « attendre ne rassure pas ceux qui craignent et décourage ceux qui attendent« , disait N. Sarkozy, en 2007. Et aujourd’hui, à mi-mandat ?

2003. Coup de tonnerre. Une fusée sortie des vapeurs limoneuse du Fleuve jaune et ajustée par l’Université Jiao Tong de Shanghai, raye d’un coup nos universités de la carte mondiale de l’excellence, dans un nouveau petit livre rouge, qui fit grand bruit. Six à huit seulement d’entre elles, y compris l’Ecole Normale Supérieure et Polytechnique, se classent dans les 200 premières mondiales et généralement après la 50ème place. Ce classement fit l’effet d’une bombe, parce qu’il était chinois, qu’il venait d’un pays que nous regardions il y a quelques années encore comme un pays en voie de développement. Le roi était nu. Un enfant le disait.

Tout cela était pourtant connu depuis plus de 20 ans, à travers les évaluations du CWTS de Leyde, du Times Higher Education Supplement ou de notre propre et excellent Observatoire des Sciences et des Technologies (OST).

Mais ces diverses évaluations internationales concernent les universités françaises, toutes disciplines confondues. Voyons ce qui concerne les disciplines médicales et biologiques.

 

Les Nobel

 

Un désastre français. Si de 1901 à 1914, c’est encore 3 Nobel de médecine sur 19 (contre 6 à l’Allemagne), de 1920 à 1945, alors qu’elle est exsangue et se croit auréolée d’une victoire militaire, qui n’est pas que la sienne, c’est un désastre scientifique, avec UN seul Nobel de médecine sur 34 en 25 ans, l’Angleterre en obtenant 6 fois plus et l’Allemagne, vaincue, mais qui ne l’accepte pas, 12 fois plus et 17 fois avec l’Autriche.

Dans l’après-guerre, de 1945 à 1984, sur 115 Nobel de médecine, les Etats-Unis et l’Angleterre en raflent respectivement 50 % et 22 %, la Suède 6 %, la Suisse, l’Australie et la France 4 %, l’Allemagne 2 %. De 1985 à 2009, ces 25 dernières années, 82 Nobel sont décernés, mais les choses s’aggravent pour nous et la pression américaine s’accentue encore. Les Etats-Unis en récoltent 61 %, l’Angleterre 11 %, l’Allemagne 7 %, Suisse, Australie et Japon 4 %, France et Canada 2 %, soit 5 fois moins que l’Angleterre, 3 fois moins que l’Allemagne, tandis que l’Australie, la Suisse et la Suède font 2 fois mieux que nous et les 5 pays d’Europe du nord, 4 fois mieux.

Et c’est la même chose en physique, où la France recueille 20 % des Nobel entre 1901 et 1918, dans une compétition d’où les Etats-Unis sont encore absents, mais seulement 9 % entre les deux guerres et 4 % depuis 1945.

 

Les citations des articles

 

Second indicateur, plus large et moins élitaire que le Nobel, les citations recueillies par les articles scientifiques de biologie et de médecine. En absolu, les optimistes, ceux qui refusent de voir la réalité, ne cessent de se rassurer en clamant que la France est la 4ème ou 5ème « puissance » scientifique mondiale, à peu près à égalité avec le Japon. Les réalistes parlent plutôt d’impuissance scientifique et remarquent qu’avec moins de 5 % des citations, la France est très loin des Etats-Unis, de l’Angleterre et de l’Allemagne et même du Japon, qui représentent 50 %, 13 %, 9 % et 6 % des citations de biologie et de médecine, soit 10, 2,5 et 1,8 et 1,2 fois plus qu’elle, des proportions qui sont un peu meilleures que celles des Nobel. Nous sommes meilleurs quand on abaisse le niveau de référence de l’excellence.

Si maintenant, pour comparer la France aux autres nations, on exprime les résultats par rapport à la population, la France passe de la 5ème à la 12ème place, dépassée aussi par les petits pays dynamiques d’Europe du nord (les 5 pays scandinaves et les Pays-Bas), la Suisse et Israël, alors que la Grande-Bretagne est N°1 mondial, nettement devant les Etats-Unis.

Par rapport aux dépenses enfin, nous faisons un peu mieux, à la 10ème place, toujours derrière les 8 petits pays, qui font 1,5 à 2 fois mieux que nous, chiffre à méditer, mais surtout derrière l’Angleterre, exceptionnellement performante, puisqu’elle est très loin devant nous en termes de citations, avec des dépenses légèrement inférieures aux nôtres.

 

Les articles les plus cités

 

Troisième indicateur, plus exigeant et élitiste, le nombre d’articles faisant partie des 1 % les plus cités, le « Top 1 % ». La France tombe à 3 % du total mondial et une étude de l’Institut Necker sur les 20 plus grands journaux scientifiques de biologie et médecine réduit encore notre place à 2,5 %.

Ainsi, plus on élève la barre de l’excellence et plus notre place se réduit.

 

Bilan général

 

Cinq faits remarquables émergent de ces analyses : un, la domination des Etats-Unis liée à leur taille, leur qualité et les gigantesques dépenses investies (doublement du budget des NIH en cinq ans, de 1998 à 2003 et +30 % cette année-ci !) ; deux, l’excellence remarquable de l’Angleterre, qui, relativement à sa taille et à ses budgets, se classe de loin au 1er rang mondial et devrait être pour nous un modèle ; trois, les belles performances d’une demi douzaine de petits pays d’Europe du Nord, de la Suisse, de l’Australie et du Canada, qui deviennent l’un des moteurs scientifiques du monde, en attendant la Corée et Singapour ; quatre, la montée rapide de la Chine, mais encore très loin derrière tous ces pays, au 20ème rang mondial ; cinq, les performances médiocres du Japon, le tigre redouté des années 70, deux fois plus grand que la France et qui ne fait que jeu égal avec elle, et la disparition totale de la Russie et des pays de l’est.

 

L’effondrement de nos performances ces cinq dernières années, SOS.

 

Ces résultats inquiétants, le sont bien plus encore si on considère leur évolution. De 2001 à 2006, nous avons perdu 11 % de citations, contre seulement 7 % aux autres grands pays, soit 57 % de plus, diminution seulement expliquée pour la moitié par la montée de l’Asie et des petits pays et le reste par notre propre régression. Plus grave encore, cette décélération de la France s’accentue à grande vitesse, de 2004 à 2009, 5 ans, où l’Institut Necker pointe une chute en valeur absolue de 212 à 133 articles/an, soit 9 % par an, et au total de 42 % des articles, dans les 15 plus grands journaux de biologie et de médecine, et de 37 % dans les 20 plus grands ; 40 % dans Nature, 65 % dans Nature Genetics et Nature Immunology, 71 % dans Cell et 80 % dans Nature Neurosciences ! Il ne restera que 54 et 34 articles français dans ces journaux d’élite en 2019 et 2024, et probablement plus vite encore, car elle s’accélère au fil des années.

Pourquoi cette dégringolade ? Nos chercheurs d’excellence restent tout aussi excellents, mais la biologie, ses problématiques et ses technologies, se déplacent à grande vitesse vers de nouveaux horizons. Les articles sur ces sujets nouveaux envahissent les revues et prennent la place des nôtres. Les radars de l’Etat sont à courte portée, aveugles aux objectifs lointains et les crédits vont à des recherches appliquées de court terme, sur des objectifs proches, visibles, d’autant moins porteurs d’avenir, qu’ils sont déjà le passé. Comme d’habitude, quand l’Etat se mobilise, c’est qu’il est déjà trop tard. Nous avons prix « un coup de vieux ».

Frappante est l’absence quasi-totale de la France, largement pour des raisons de budgets, de formation trop conventionnelle des chercheurs et de dispersion de nos petits centres de recherche, dans les thématiques nouvelles les plus actives, émergées depuis 5 ans et qui exigent concentration et gros moyens.

 

L’évaluation individuelle des chercheurs : qui, fait quoi, où et avec quel résultat.

 

Pour ne pas se contenter de mesurer la place de la France ou celle de ses institutions dans le monde, comme le font l’OST et les autres évaluateurs internationaux, qui ne donnent que des moyennes nationales ou institutionnelles, où le meilleur masque le pire et vice-versa, l’Institut Necker a consacré 4 ans à analyser les performances de nos 12.000 chercheurs en Sciences du Vivant, sur une durée de 6 à 8 ans (2000 à 2006 ou 2009), en éliminant d’emblée 3.000 dossiers vierges de toute publication en langue anglaise (« non-publiants ») et en en retenant 9.000, auteurs de 200.000 articles, qui ont été évalués par 5 indicateurs, en fonction de leurs citations et de la valeur des journaux qui les acceptent.

L’objectif n’était pas de « juger » tous les chercheurs, ce qui n’a aucun sens, puisque les trois-quarts sont d’un niveau de qualité comparable et sont indispensables à la marche quotidienne régulière des équipes et laboratoires, mais d’analyser qui, fait quoi, où et avec quel impact, de manière à repérer les meilleurs, à un instant donné, ceux qu’il faudrait financer aujourd’hui en priorité et autour desquels il faudrait entièrement reconstruire notre système de recherche.

De cette analyse cas par cas, ressort l’extrême inégalité des performances des 9.000 chercheurs et PU-PH qui publient. Parmi eux, 1 % représentent l’élite de l’élite. Ils sont une centaine et recueillent à eux seuls 20 % de toutes les citations ; 10 % incluant le 1 % d’élite (900), sont d’un haut niveau d’excellence et recueillent 60 % des citations, mais 75 % n’en recueillent que 10 %, autant dire rien, en moyenne 150 fois moins que l’élite des 100 meilleurs et 50 fois moins que les 800 d’excellence.

 

Les classements internationaux des Universités

 

Les résultats calamiteux des classements internationaux, Shanghai, CWTS de Leyde ou Times Higher Education Supplement ne sont donc pas une surprise. Si différents que soient leurs critères, où domine cependant toujours et de loin la recherche, tous donnent le même résultat : la France est toujours mal placée, au 8ème ou 10ème rang mondial, dépassée de très très loin par les Etats-Unis et l’Angleterre, mais aussi par la Hollande, l’Australie, la RFA, la Chine, la Suisse et l’Autriche, à égalité avec le Canada et le Japon, mais devant la Mauritanie. Par rapport à la population, et comme pour les citations, la France est plus loin encore, au 13ème rang mondial et au 5ème à 7ème rang européen, loin derrière, dans l’ordre, l’Australie, la Suisse, l’Autriche, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, les cinq pays scandinaves, l’Allemagne, le Canada, qui font 1,5 à 7 fois mieux, et à égalité avec le Japon, la Belgique et la Corée. En 2009, 23 seulement de nos universités se classent parmi les 500 premières mondiales, soit 4,6 %. Seules quelques-unes de nos 100 universités et grandes écoles, émergent, très loin des premiers rangs, dans les 100 premières européennes ou les 200 premières mondiales, mais pour la plupart au-delà du 50ème et surtout du 100ème rang.

 

Quatre commentaires

 

Il y a eu chaque année de très grandes percées françaises auxquelles sont associés les noms de nos chercheurs d’élite et de leurs équipes : Y. Agid (Salpétrière), C. Antignac (Necker), JF. Bach et L. Chatenoud (Necker), EE. Baulieu (Paris Sud), LA. Benabid et P. Pollak (Grenoble), H. Bismuth (Paris Sud), JL. Casanova (Necker), P. Chambon (IGBMC, Strasbourg), JP. Changeux (I. Pasteur), A. Fischer (Necker), C. Griscelli (Necker), JA. Hoffmann (IBMC, Strasbourg), A. Israel (I. Pasteur), A. Kahn (Cochin), N. Le Douarin (CNRS Nogent), B. Malissen et E. Vivier (CIML Marseille), P. Forterre (Paris Sud, I. Pasteur), JL. Mandel IGBMC, Strasbourg), D. Moras (IGBMC), A. Munnich (Necker), M. Radman (Necker), D. Raoult (Marseille), B. Rocha (Necker), W. Vainchenker (I. G. Roussy), JC. Weill et CA. Reynaud (Necker) et évidemment L. Montagnier, et récemment encore, les belles percées de P. Aubourg (St Vincent de Paul), M. Peschansky (Evry), Y. Ben Ari (Marseille) ou M. Fontecave (Grenoble), sans oublier les percées de jeunes seniors remarquables, tels B. Antonny (Nice), JL. Bessereau (ENS), A. Eichmann (Coll. France), F. Geissmann (Necker, Londres), T. Heidmann (I.G. Roussy), O. Hermine (Necker), A. Houdusse (I. Curie), T. Lecuit (IBDM Marseille), P. Leopold (Nice), P. Mehlen (Lyon), T. Préat (IBPC), F. Rey (I. Pasteur), F. Schweisguth (ENS, Curie), O. Voinnet (IBMP, Strasbourg), L. Zitvogel (I.G. Roussy) et bien d’autres encore. Toute liste comporte une part d’arbitraire.

Deuxième remarque plus pessimiste, il n’y a que six à huit Français nobélisables et très très incertains en Biologie et Médecine (P. Chambon, médaille Lasker, antichambre du Nobel, N. Le Douarin, J-P. Changeux, M. Radman, J-A. Hoffmann et A. Fischer, mais pour la plupart d’entre eux, il est probablement trop tard).

Troisième remarque d’une extrême importance et cela est si constant, qu’il faut le souligner, tous nos Nobel d’après guerre travaillaient dans des structures protégées des incursions administratives excessives de l’Etat, I. Pasteur, ENS, ESPCI, I. Français du Pétrole, Thales, ou à Genève, au CERN, tous hors de nos universités et grands établissements, CNRS, CEA ou INSERM, qui avec leur 6.000 chercheurs de biologie n’ont reçu aucun Nobel en propre depuis 40 ans, quand le Cavendish Lab de Cambridge en reçoit 10 en quelques années, l’Institut d’Immunologie de Bâle 3 sur 50 chercheurs, Rockefeller 11, etc. Et cela n’est pas nouveau, puisque 26 des 32 Nobel français depuis 1901 travaillaient aussi en dehors des universités et des établissements publics, tandis que 11 de nos 15 centres de recherche d’élite d’aujourd’hui, et 22 des 28 premiers, sont eux-mêmes hors des universités. L’Université, un frein pour la recherche.

Quatrième remarque, s’ajoutent à cette débâcle, les exils aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Suisse de beaucoup de nos meilleurs chercheurs, médecins ou biologistes. Autrefois A. Cournand et R. Guillemin, l’un et l’autre devenus américains et nobélisés, et depuis, E. Mignot, N. Perrimon, L. Teyton, A. Bendelac, D. Mathis, C. Benoist, O. Pourquié, C. Desplan, G. Karsenty, J-L. Casanova, P. Sassone-Corsi, J. Banchereau aux Etats-Unis, F. Geissmann, P. Froguel, F. Guillemot en Angleterre, Y. Barrandon, B. Lemaitre, S. Cole en Suisse, E. Karsenti et A. Ephrussi en Allemagne, à l’EMBL, qui, à eux seuls, chacun avec quelques collaborateurs, publient au plus haut niveau, plus que les 700 chercheurs de l’I. Pasteur réunis. « Moins de 1 % des professeurs émigrent. Il n’y a pas de fuite des cerveaux. C’est un canard rebattu » (N. Sarkozy, mal informé, le 22/01/2009, Strasbourg). Certes, numériquement. Mais supposons qu’il parte lui aussi à l’étranger. Un UMP sur 300.000. Rien. Mais qu’arriverait-il aux prochaines élections ? C’est la même chose ici, car nos chercheurs en exil font partie de l’élite de l’élite. Dès lors, ce sont soit les meilleurs qui partent, soit les conditions de travail qu’ils trouvent à l’étranger qui en font les meilleurs. Ou les deux. Dans tous les cas, la perte est irréparable, car les faire revenir est quasi impossible, compte tenu des conditions qui leur sont faites, en termes de salaire, de crédits, de liberté thématique et d’atmosphère générale de la recherche en France, où elle n’incline guère à l’optimisme. D’où la remarque quelque peu ironique du sombre « décliniste » N. Baverez, qui se bat comme Cassandre pour sauver Troie, ou Agamemnon : « La France de l’excellence, c’est aujourd’hui la France off-shore (celle des laboratoires libérés de nos structures centralisées) et ce ne sera plus demain, que la France en exil« …

 

Illusions

 

C’est dans ce contexte, que le coup de tonnerre chinois, parce qu’il est chinois, met le feu aux poudres. La presse s’en empare. Impossible de refermer le couvercle, mais les scientifiques récusent, nient l’évidence, n’y voient que des biais malveillants. Pourtant, les politiques s’interrogent à leur tour. Enfin. Que faisaient donc le Conseil National des Universités, le CNU, le CNRS, l’INSERM et leurs commissions endogamiques d’auto-évaluation, qui les couvraient, comme des tombes, de fleurs artificielles, depuis tant d’années ?

Le problème est que ceux qui s’expriment au nom de la recherche française et qu’interroge paresseusement une presse peu capable de mener de vraies enquêtes, sont les responsables mêmes de nos structures scientifiques. On ne peut compter sur eux pour une réflexion critique. Tous sont de ces chercheurs qui, faute d’y réussir, ont abandonné la recherche pour la diriger. Lisez le portrait symbolique de « REVIZOR », que peint PG de Gennes (Points 2002) : « REVIZOR fut éduqué dans une Grande Ecole. Il a fait ensuite une thèse théorique, heureusement oubliée. Peu après, sa vraie vocation est apparue : on l’a vu diriger, tour à tour, diverses agences de l’Etat. Les domaines concernés n’ont certes rien à voir avec ce qu’il a appris. Mais il y règne avec aisance, passant de vastes accords avec l’étranger, encourageant l’innovation, l’interdisciplinarité et d’autres baudruches incontournables de notre époque. Ayant renoncé à comprendre, il peut diriger« . Il s’agit pour eux de ne pas scier la branche qui les supporte, même si elle ne donne guère de fleurs et moins encore de fruits. Ils ne peuvent dès lors en parler qu’avec emphase. Elle est leur enfant. « Nous sommes juste (!) derrière les Etats-Unis » écrivait P. Tambourin, Polytechnicien, qui fut chercheur en biologie et était à l’époque Directeur des Sciences de la Vie du CNRS ; « La France vient aussitôt (!) après les Etats-Unis et l’Angleterre » (Cl. Allègre) ; « Dans les 4 ans, nous allons doubler l’impact de nos publications, tripler les brevets internationaux, créer 400 compagnies de haute technologie » (L. Jospin), sommet de l’illusion étalée dans le plus grand journal américain et qui fit rire (Science, 24/07/1998). »Nous sommes la 2ème puissance scientifique mondiale » disait un autre. « Dans nombre de domaines, la France est championne du monde. Elle brille par des pôles d’excellence internationalement reconnus » (F. Jacob, PL. Lyons, P. Kourilsky, JM. Lehn). « L’INSERM se classe au niveau du Medical Res. Council » écrit son Directeur Général, grand scientifique trompé par ses services d’évaluation indigents ; « Le CNRS est au niveau des I. Max Planck allemands« , écrit son Directeur des Sciences de la Vie, qui compte comme françaises, les publications des laboratoires étrangers cosignées par nos étudiants qui y sont en formation ! Le record est atteint par Mme C. Bréchignac, présidente du CNRS, qui exalte le classement récent de SCImago (qui réunit l’éditeur hollandais Elsevier et la petite université espagnole de Alcala de Henares et cherche sans succès depuis deux ans à concurrencer Thomson Reuters et Google), « un classement qui place le CNRS devant Harvard et le MIT et la NASA« . Grotesque. Le CNRS s’étend sur toute la France, il réunit 25 à 30.000 chercheurs CNRS ou universitaires statutaires et autant de non statutaires, plus des unités communes avec l’INRA et quelques autres EPST, et Mme Bréchignac se félicite de le voir classé de peu devant Harvard (à peine la moitié de Boston, au plus 6.000 chercheurs), le MIT (1.000 chercheurs) et la NASA, dont tous les travaux sont secret-défense et non publiés !

 

Résultats de la recherche clinique

 

Les PU-PH mènent deux types de recherche. Les uns, environ 1.500 sur 4.000, soit 38 %, biologistes autant que médecins, travaillent, très très inégalement, au sein des 300 unités INSERM, dont ils dirigent la moitié, sur les mécanismes cellulaires et moléculaires des maladies et les traitements qui peuvent en dériver. Leur recherche est parfois fondamentale, comme celle de beaucoup de biologistes, mais elle est en général appliquée aux maladies en utilisant les données et les techniques que leur fournit la biologie fondamentale. Beaucoup dans ce groupe parviennent au plus haut niveau de l’excellence.

Les autres travaillent plus modestement sur les malades eux-mêmes, sur les données cliniques, sur les procédures diagnostiques ou les médicaments ou associations de médicaments, les imaginant eux-mêmes quelquefois, mais se bornant beaucoup plus souvent à évaluer ceux qui ont été inventés ailleurs, aux Etats-Unis, en Angleterre et en Suisse principalement. C’est essentiellement cette démarche qu’on appelle recherche clinique.

Avant de porter un jugement de valeur, rappelons que les médecins ne sont pas des chercheurs purs, mais d’abord des médecins, penchés sur des malades réels et non sur des questions théoriques. Ils se sentent, se veulent ou se savent regardés comme des êtres d’altruisme. La souffrance et le destin des hommes malades les préoccupent plus que les concepts. Ce sont des armes efficaces et sûres contre les maladies, la souffrance et le handicap de leurs malades, qu’ils veulent forger.

Mais aujourd’hui, la plupart des PU-PH cliniciens se sont mis à la remorque de l’Amérique et se bornent à répéter ou à participer de façon minoritaire à des travaux collaboratifs d’un conformisme affligeant, apportant trop souvent des réponses à des non-questions et vice versa, des non-réponses à de vraies questions. Comme le dit D. Horrobin, grand éditorialiste du Lancet, « la plupart ont oublié qu’ils avaient pour mission le progrès de la médecine au service des malades de demain, en découvrant, inventant et innovant et pas seulement l’application mécanique et protocolisée de soins standardisés, au service des malades d’aujourd’hui. Ils se sont ainsi presque tous résignés au piétinement, au lent progrès d’une médecine qui avance ailleurs et sans eux.

Ils ont ainsi perdu le sens des différences et des droits individuels des malades et le sens de l’obligation de tenter de progresser à grands pas, bien que, pourtant, l’histoire montre que des sauts majuscules, de grandes percées, sont toujours possibles, à condition d’agir avec audace ». Les révolutions existent aussi en thérapeutique, mais on n’en voit guère en France, hormis en thérapie génique, peut-être aujourd’hui le seul domaine où la France soit au premier rang mondial.

Finalement, la qualité de l’activité scientifique de nos 4.000 PU-PH de médecine, biologie et chirurgie s’établit ainsi : 1.500 travaillent, plus ou moins activement, dans les 350 unités de l’INSERM (38 %) et 170 d’entre eux (4 %) y atteignent un réel niveau d’excellence ou du moins de qualité, et parmi eux de 50 à 60 (1,5 %) appartiennent à l’élite mondiale de leur discipline ; 800 travaillent en recherche clinique, dans les hôpitaux, hors unité INSERM (20 %) et 200, dont 70 en chirurgie (5 %) parviennent à un réel niveau de qualité. Au total, 370 sur 4.000 (9 %) atteignent ainsi un niveau d’excellence ou de qualité, 1.900 (48 %) sont à peine repérables à la loupe et 1.700 ne publient rigoureusement rien et ne remplissent donc pas leur mission statutaire de recherche.

 

Résultats inexistants de la recherche biotechnologique. Zero.

 

« Prototypes réussis, mais où est la série ?« 

Le but est de développer ou d’inventer de nouvelles technologies de recherche, de nouveaux dispositifs médicaux (prothèses diverses, stents ou valves cardiaques, etc.), de nouvelles méthodes de diagnostics en biologie ou imagerie médicale et surtout de nouveaux médicaments, particulièrement les biomédicaments, qui sont l’avenir à long terme de la thérapeutique et qui occupent une place de plus en plus importante dans le traitement des cancers, des maladies rhumatismales, des hépatiques chroniques, des anémies, du diabète ou de la sclérose en plaques, etc.

Nos opérateurs, CNRS ou INSERM, se prévalent souvent du nombre de leurs brevets, mais un brevet n’est rien ; ce qui compte, ce sont les brevets valorisés, vendus chers à l’industrie ou ayant permis de constituer des sociétés de biotechnologie qui gagnent de l’argent : nous n’en avons aucune.

 

Les stades de la recherche-développement

 

Les trois stades de la recherche-développement méritent d’être rappelés. Premier stade, en quatre étapes : découverte du concept, presque toujours par des inventeurs des laboratoires de recherche publics et très rarement dans les entreprises privées elles-mêmes ; prise de brevet ; publication ; vente des brevets ou licences d’exploitation accordées à des entreprises contre des royalties aux universités et aux inventeurs.

Deuxième stade, l’inventeur souhaite créer sa propre entreprise, une « start-up », avec l’aide de son université, sa famille, ses amis ou de petits investisseurs à capital- risque (les business angels). Il s’agit à ce stade, qui va durer 2 à 4 ans, d’établir les preuves du concept, par de nouvelles expérimentations, confirmant les premières et visant à en simplifier les étapes en vue d’industrialisation (1 à 4 M€), puis à réaliser les premiers essais précliniques sur cultures cellulaires ou sur des animaux de laboratoire (10 M€). A ce second stade, la nouvelle start-up doit sans cesse élargir son tour de table à des Fonds d’investissement ou se vendre à de grandes firmes. C’est l’étape la plus difficile du développement (la « vallée de la mort »), celle ou se noie la majorité des projets.

Troisième stade, celui des premiers essais sur l’homme pour vérifier l’efficacité, déterminer les doses et identifier les toxicités par des essais cliniques internationaux très onéreux 30 à 100 M€) sur des groupes de plus en plus importants de malades, 20, 50, puis des centaines ou des milliers.

Si le produit est perçu comme prometteur, c’est l’heure de l’entrée en bourse, qui permet parfois à la start-up de garder son indépendance, de poursuivre les essais cliniques et de devenir elle-même une grande société cotée, mais c’est là une exceptionnelle exception. Le plus souvent, elle va se vendre, quelquefois très cher, aux grandes firmes, de plus en plus en quête de ces molécules qu’elles ont renoncé à chercher depuis longtemps.

Ces trois stades s’étalent sur 10 à 12 ans et reviennent au total à 50 à 300 M€, et il en faudra parfois plus encore s’il s’agit de chimie de synthèse lourde, pour laquelle il faut quelquefois construire des usines spécifiques, ou s’il s’agit de biomédicaments qu’il faut faire fabriquer dans des bioréacteurs par des bactéries ou des cellules animales en culture, bioréacteurs aujourd’hui concentrés en Grande-Bretagne, en Irlande, à Porto Rico et à Singapour, sans qu’il n’en existe aucun en France et probablement pas avant 2013, tant est grand le retard pris par notre industrie.

 

Pas de biotech française

 

Le chiffre d’affaire des grandes biotechnologiques est de 50 G€ (600 G€ pour les grandes firmes pharmaceutiques) et il croît de 20 % par an (contre 10 % pour les grandes firmes). Une dizaine de ces sociétés domine de loin toutes les autres, Amgen, Genentech-Roche, Gilead, Genzyme, Biogen-Idec, Medimmune-Astra, Sepracor, toutes aux Etats-Unis, Serono-Merck (Allemagne), Actélion (Suisse).

Dans cet immense domaine, la France est quasi-absente. 3.000 sociétés de biotechnologie aux Etats-Unis, 250 dans la seule ville de Boston, implantées au contact ou dans les universités, 500 en Angleterre, 400 en Allemagne, 135 en France, où elles sont toutes minuscules. Question d’investissements, les sociétés américaines sont nées grâce à d’énormes investissements publics et privés, 100 G€ de 1995 à 2005 contre 15 à l’Europe entière et 600 M€ à la France. Sans argent, il n’y a pas d’argent. Les emplois sont plus différents encore : 180.000 aux Etats-Unis, 28.000 en Angleterre, 14.000 en Allemagne, 4.000 en France, contre 8.000 en Suisse, autant en Scandinavie et 5.000 aux Pays-Bas. Douze sociétés françaises cotées en bourse seulement, mais la plupart sur le petit marché Alternext (capital total 5,6 G€), créé en 2005 pour les entreprises françaises, belges et néerlandaises, et très mal soutenu par l’Etat.

 

Pas de brevets français

 

En amont, en termes de brevets internationaux de biologie, la France ne représente que 5 % des brevets européens et 2 % des brevets américains et ce pourcentage a diminué de moitié depuis 1990. Toutes disciplines confondues, elle représente moins encore, 1 % des brevets internationaux, respectivement 5, 15 et 35 fois moins que l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis.

92 % de nos brevets viennent des entreprises privées (Thomson 560, Peugeot, Renault et L’Oréal, 500, etc.) et 8 % de la recherche publique, 3 % seulement des EPIC, surtout le CEA (210), si volontiers autovanté, 2 % du CNRS (250), 2 % des Universités et 1 % de l’INSERM. Rien.

Pour le CNRS, l’INSERM et l’AP-HP, les nombres de brevets stockés sont de 2.600, 730 et 380, mais presque tous sont des brevets dormants ou morts, non valorisés, ce qu’ironiquement on a appelé des « rana » (recherche appliquée non applicable), de sorte que les redevances annuelles versées à ces organismes par l’industrie sont dérisoires, respectivement de 53 ( dont 90% d’un seul brevet), 12 (8 produits) et 3 M€, soit pour les deux premiers 2 % de leurs budgets et pour le troisième 0,05 % !

Mais on entend toujours les mêmes cocoricos grotesques « France leads the european charge for biotech innovation » (Y. Agid, 2006). On croit rêver.

 

Pourquoi cet échec ?

 

Trois niveaux, prise de brevets, opérateurs et financements.

Prendre un brevet est difficile en France, à cause de la multitutelle des copropriétaires, c’est-à-dire des co-employeurs des inventeurs (Universités, EPST, hôpitaux), qui ne se mettent que difficilement d’accord sur l’opportunité de prendre ou non le brevet. Il en résulte une grande lenteur des procédures et des multisignatures nécessaires, entraînant un retard de publication que, à juste titre, les chercheurs, jugés sur leurs publications et qui peuvent se voir doublés par d’autres, n’acceptent pas.

Les opérateurs, Universités et EPST, n’ont qu’une efficacité réellement ridicule, inavouable (leur valorisation leur rapporte 1 % de leur budget) et ne marquent qu »un faible intérêt pour la valorisation, malgré des discours emphatiques. Leurs structures de valorisation, qui devraient être un de leurs principaux départements, sont très petites et d’une grande incompétence managériale (hormis à l’INSERM) et c’est bien pire encore au sein des Universités où le plus souvent une ou deux personnes gèrent la valorisation de milliers de chercheurs, sans y rien connaître. Tragique. Mais il y a pire ! Incroyable ! L’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (où la valorisation rapporte 0.05 % du budget !). Pour tout cela, voir tableaux Enquête IN 09-B). Beaucoup, particulièrement le CNRS, ont en outre une conception fermée de la propriété industrielle et refusent de céder les brevets, qu’ils considèrent comme des bijoux de famille incessibles, préférant n’accorder que des licences d’exploitation. Mais les licences d’exploitation n’intéressent pas les grandes firmes parce qu’elles ne sont pas vendables.

Les financements aux biotech sont, on l’a vu, 50 fois inférieurs à ceux des Etats-Unis, qui eux-mêmes investissent 6 fois plus que l’Europe entière et ils sont d’accès difficile. Il existerait ainsi 6.000 dispositifs nationaux, régionaux et locaux, d’aide à la valorisation, le plus souvent minuscules, tandis que les investisseurs sont confrontés à une multitude d’opérateurs, non seulement les Universités et les EPST, mais 31 incubateurs, 9 Génopoles, 70 pôles de compétitivité, etc.

Les Fonds d’investissements privés sont dans l’ensemble d’une grande timidité en France et le marché Alternext est trop petit et peu soutenu par l’Etat. Enfin, les mesures de soutien public, CIR et OSEO (voir plus bas), sont détournées au profit quasi exclusif des grandes entreprises et au détriment des Jeunes Entreprises Innovantes, dont le statut est par ailleurs trop restrictif, comme le répète France-Biotech. Ainsi, sur les 3 ou 4 G€ du CIR et les 800 M€ d’OSEO, seulement 30 M€, sous forme d’exonérations fiscales, et 120 M€ de subventions et avances remboursables de l’OSEO vont aux jeunes entreprises innovantes de biologie, ce qui ne représente que la moitié de leurs financements privés (200 à 500 M€/an, selon les années), apportés eux-mêmes pour la moitié par les capital-risqueurs et pour la moitié venus de la bourse.

Enfin et surtout, l’Etat ne soutient pas les « business angels », seuls capables d’amorcer efficacement les start-up, ce qu’il pourrait faire en couvrant tout ou partie de leurs risques en cas d’échec, comme c’est le cas aux Etats-Unis, et c’est pourquoi il n’y a que 4.000 « business angels » en France, contre 500.000 de l’autre côté de l’Atlantique ! Cherchez l’erreur.

Sur ces erreurs de politique, on peut citer le point de vue de B. Zimmern, Président de l’iFRAP : « La France est peuplée de cadavres de plans calculs, plans machine-outil, plans télévision haute définition, four solaire, etc. Les seuls domaines où l’Etat a réussi sont le nucléaire et l’espace, car ce sont les deux seuls où les masses critiques nécessaires dépassent les capacités des plus grandes entreprises. Mieux vaudrait, comme aux Etats-Unis, laisser le privé choisir ses cibles et prendre ses risques. Quand un domaine technique apparaît sur le radar des hauts fonctionnaires, il y a longtemps qu’il est déjà trop tard. Les jeux sont faits. Personne ne peut dire à l’avance quelles seront les techniques de demain et faute de savoir où sont les routes de l’avenir, il faut multiplier les éclaireurs et aider les business angels, seuls capables de financer ces éclaireurs-là. Au lieu de quoi, on multiplie les structures inefficaces, les pires étant les agences qui subventionnent. L’Etat ne devrait pas choisir les domaines, mais encourager les entrepreneurs à prendre des risques« .

 

Les causes lointaines de notre échec

 

Plus importantes que les causes immédiates, financements, structures et gouvernance, qui ne vous surprennent pas vraiment, sont les causes lointaines. Nous ne résoudrons rien sans d’abord comprendre le pourquoi de notre immobilisme ancestral, source de toutes les défaillances d’aujourd’hui.

Pourquoi la France reste-t-elle incapable d’élan, et comme drapée dans sa propre admiration ? Quelles sont les raisons qui ont modelé, structuré les mentalités, les comportements individuels et collectifs et les structures sociales d’un pays, qui n’est pas plus vieux que ses rivaux ? Image d’une France éternelle, admirative du passé qu’elle se prête, attachée à sa « culture à la française » et enfermée dans « une certaine idée » d’elle-même, justement bien incertaine ? Volonté de préserver les situations acquises, comme si quoi que ce soit pouvait rester à jamais acquis ? Le monde va-t-il désormais trop vite pour nous ?

Trois causes lointaines.

La première est le centralisme de fer qui a fait la France. L’hexagone ne préexiste pas à son histoire. Sans frontières naturelles, ouverte à tous les vents, la France n’a été une entité bien définie qu’après l’âge du fer, avec les invasions celtes venues d’Europe centrale. Mais, après quelques siècles, sans cesse divisée, la nation gauloise s’effondre devant les nouvelles invasions, d’abord romaines, puis venues par vagues successives de Germanie et du nord et de l’est, Francs, Wisigoths, Burgondes, et plus tard encore Normands et Sarrasins. Un patchwork ethnique, linguistique, religieux et culturel. Quinze siècles d’un centralisme absolutiste d’airain ont été nécessaires pour parvenir, en force, les armes à la main, à une unité qui n’était pas encore réalisée au XVII°S de Richelieu et Colbert, où 90 % des Français ne parlaient toujours pas leur propre langue. Il a fallu pour y parvenir en partie, conquérir et coloniser, brûler, décapiter, exiler, condamner, emprisonner, embastiller à coup de lettres de cachet, censurer et interdire pendant des siècles, pour briser les résistances des grands féodaux, des princes du sang, de la grande noblesse, des 13 Parlements, des villes et des peuples, sans cesse révoltés, et pour réduire les hérésies albigeoises, quasi libertaires, et chasser les protestants, après des guerres atroces.

Mais c’est seulement la révolution jacobine qui fera de la France, contre la Gironde décapitée, une nation de citoyens et non plus un ensemble de province, où le roi n’avait que des sujets qu’il fallait contraindre à servir et à payer. Tout, depuis toujours, a été placé sous la tutelle de l’Etat, Parlements, Justice et Universités comme le reste.

Aucune autre nation n’a subi un tel joug centraliste, parce qu’elles étaient ethniquement, linguistiquement et culturellement homogènes. Les unes, comme l’Angleterre, protégées par leurs frontières naturelles, vivaient dans un espace sans graves conflits, où la liberté, les sciences, la philosophie et les Lumières purent s’épanouir parallèlement à la conquête des mers et d’un immense empire colonial. Les autres, comme l’Allemagne, elles aussi ouvertes à tous les vents, mais parce qu’elles partageaient les mêmes langues, traditions et cultures, furent tolérantes, juxtaposant catholiques, luthériens et calvinistes, sans conflit après la Guerre de Trente ans. Elle réalisa alors son unité, naturellement, en douceur, en 15 ans, sous une forme fédérale souple, sans centralisme aucun, ménageant la tolérance et la liberté de tous, et d’abord celle de penser, créer et inventer.

Seconde raison de nos immobiles rigidités, le poids séculaire écrasant de l’Eglise de Rome, qui fut toujours le meilleurs soutien des rois, en luttant, elle aussi, contre ses adversaires, les armes à la main, à coups de massacres, bûchers, inquisitions, excommunications, emprisonnements, exils, mises à l’index et intolérances radicales, pour vaincre les hérésies, arianiste, orthodoxe, cathare et surtout protestante, porteuses de liberté, presque de républicanisme avant l’heure. Ainsi, l’Eglise a-t-elle imposé la scholastique immobile d’Aristote, Ptolémée et Galien et des dogmes conciliaires catéchisants, de moins en moins crédibles pour les élites, et dont la Bible ne disait rien. C’est pourquoi elle devint au XVI°S un livre dangereux, référence d’Erasme, de Lefèvre d’Etaples, Luther et Calvin, et qu’il était interdit de traduire, imprimer et lire en français, car l’idée d’une terre vieille de 6000 ans seulement, immobile au centre de l’Univers, l’Immaculée Conception, la Sainte Trinité, le Filioque, la Transsubstantiation, le Purgatoire, le culte marial et des Saints, les Papes, les évêques, le clergé régulier ou séculier envahissant et les indulgences simoniaques n’y figuraient pas, pas plus que de voir les maladies comme des punitions divines, qu’il faut expier et non traiter. Ainsi, des siècles, les tribunaux de l’Eglise ont condamné à tour de bras et les Etats exécuté leurs sentences les yeux fermés. Avec ses multiples ordres et congrégations de combat ou d’endoctrinement, chiens de Dieu dominicains, franciscains, soldats de Jésus AMDG et per inde ac cadaver, Congrégation du Sacré Cœur, véritable opus dei, oratoriens, Frères de la doctrine chrétienne, etc. L’Eglise, propriétaire des 2/3 du royaume et plus riche que le roi lui-même, contribuera plus encore que les rois, à tenir en laisse les Universités, coupant définitivement l’Europe en deux, après la Contre Réforme, au nord, liberté, tolérance, philosophie des Lumières, développement des sciences et peinture naturaliste, au sud, foi incandescente, absolutisme, exécutions, supplices, bûchers, tortures, estrapades, prisons, excommunication, censure, mises à l’index, intolérance, peintures religieuses et églises jésuites baroques. « Tous les progrès de l’intelligence ont été faits contre vous. Ils sont inscrits dans votre histoire, mais au verso« , dit Victor Hugo au parti clérical, en 1850.

Troisième raison de notre immobilisme, l’histoire réécrite comme un roman national, embellissant notre passé et justifiant de ne rien changer, ni à nos structures, ni à leur fonctionnement. Pour identifier cette histoire travestie, il suffit de la comparer d’abord aux fait, et ensuite, plus subtilement, de comparer les manuels scolaires et leurs changements de points de vue au fil des années, par exemple, 1930, 1950 et aujourd’hui, pour observer les mêmes histoires racontées de façons bien différentes. Michelet, qui aimait la France comme une femme, Lavisse, Madelin, Bainville et autres Gaxotte, ont réécrit notre histoire avec cette certaine, bien incertaine, idée de la France éternelle, en magnifiant son rôle dans la civilisation , comme si elle avait seule éclairé le monde depuis Charlemagne, en gommant les pages les plus sombres, les erreurs et les crimes, dont la liste, siècle par siècle, serait sans fin, tandis que l’apport des autres nations, qui valait bien le nôtre, est à peine évoqué, alors que la liberté, la philosophie, les Lumières, les Droits de l’Homme, la peinture, la musique, les sciences et même la littérature ne sont pas exclusivement hexagonales. Loin s’en faut.

Le XVII°S, le grand siècle, le siècle d’or ne fut ainsi qu’un siècle de misère, de famines, de frondes, d’absolutisme, de guerres et de sang et d’effondrement démographique (20 millions de Français en 1600, pas plus en 1700, quand l’Angleterre passe de 6 à 18), un siècle de censure et d’exil, dont furent victimes tous ceux qui pensaient librement, de Descartes exilé à Pascal, aux œuvres brûlées aussitôt que parues, tandis que Shakespeare écrit 41 pièces en toute liberté, Corneille et Racine devaient, pour mériter leurs pensions royales, se soumettre à l’Académie et à l’Eglise et n’écrire que de flagorneuses pièces à clé, dédicacées aux Grands, à la forme aussi superbe que le fond était courtisan et servile, au service du modèle absolutiste et moralisateur de Bossuet, le devoir prime les passions, tandis que Don Juan et Tartuffe étaient interdits, que La Fontaine et La Bruyère se cachaient derrière des Fables et des Caractères soi-disant traduits du grec et non signés.

Le XVIII°S sera identique, la gloire apparente en moins, et ne s’ouvrira aux Lumières, en les combattant que 60 ans après Locke et le Tractatus de Spinoza, interdisant, exilant ou emprisonnant Montesquieu, Voltaire, Diderot, Helvétius, Marmontel et Rousseau et stoppant trois fois l’Encyclopédie, pour ne rien dire des bûchers de Rochette, Sirven, Calas et de la Barre, assassinés dans des conditions atroces. Ces deux siècles, la France eut des grands hommes, mais le pays ne le savait pas, car ils étaient interdits. Plus tard, la révolution répandra sur la terre entière, selon nos manuels, les idées de Liberté-Egalité-Fraternité, sans jamais les appliquer elle-même et « qu’est la liberté, sans l’égalité et la fraternité ? L’égoïsme, l’exploitation et le capitalisme » (Léon Blum). La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, rédigée par Mirabeau dans la nuit du 26 août 1789, sera aussi présentée comme française, alors qu’elle est née de 1215 à 1689 en Angleterre, quand régnait encore chez nous les lettres de cachet, et exportée en Amérique, où Thomas Jefferson rédigera la Déclaration d’Indépendance dès 1776.

Après quoi, ce seront les 400.000 morts des guerres de Vendée, dont on ne parlera pas et l’épopée dictatoriale et gluante de sang de l’Empire, portée au firmament, alors qu’au son de la Marseillaise libératrice, l’Empereur distribuait les royaumes européens à ses frères et sœurs, exerçant seul tous les pouvoirs, réduisant la presse à 4 journaux tenus de déposer leurs articles à la censure 5 jours avant la parution et faisant don à la France, disent nos manuels, d’un Code Civil préparé bien avant lui et dont il ne rédige que deux paragraphes, pour préparer son divorce.

Et ainsi de suite, les 30.000 morts de la Commune (autant en 3 mois que la Révolution en 4 ans), escamotés dans tous nos livres, l’affaire Dreyfus escamotée elle aussi, même par J. Isaac en 1938 (rien sur Henry, le bordereau, les généraux Pellieux et Boisdeffre, seulement un colonel Picard qui « acquit – on ne dit pas comment – la conviction – alors qu’il s’agit de preuves – de l’innocence de Dreyfus). Puis l’effrayante guerre de 14-18, qui tuera chez nous 1.000 personnes par jour durant 4 ans, dont ni les causes minuscules, que rien d’essentiel ne justifiait, ni aucune des responsabilités civiles et militaires, effroyables et majuscules, ne sont décryptées, au point que l’histoire, au-delà de l’atroce, en reste à écrire un siècle après. Puis, l’entre-deux guerre, la période la plus noire de notre histoire, réduite à la description factuelle de l’accessoire, pour ne pas voir l’essentiel, qui se passe à Moscou, à Berlin et au sein du grand patronat français, affolé des si raisonnables demandes du Front Populaire, puis l’effondrement prévu de 40, la sottise des politiques et l’aveuglement d’un quarteron de vieux généraux, suivi du lâche soulagement de la défaite et de la collaboration intensive de tant d’élites, pour finir par la Shoah. Autant d’échecs et de crimes où la responsabilité de beaucoup de Français est lourdement engagée, mais qui n’ont été seulement reconnus qu’il y a quelques années, après avoir été activement enterrés pendant 40 ans, jusqu’à ce que Shirer, Paxton, Ophüls, Klarsfeld, etc., les fassent enfin resurgir comme d’effrayants spectres toujours menaçants, comme ceux de Bousquet, Papon, Touvier, si longtemps protégés, sans que nos enfants des écoles sachent par qui et pourquoi, et pour finir cette liste effrayante et si incomplète, les guerres coloniales archaïques et meurtrières, avec leur cortège infernal de « questions », car Aussaresse est toujours là et libre pour éduquer les capitaines de la dictature argentine, et comme tous ses semblables, jamais ou si peu punis, dont les noms brûlent encore. Litanie sans fin. Il faut réécrire notre histoire. Elle est assez belle pour ne pas avoir besoin d’être travestie. Il faut le faire, parce que le danger de cette histoire réécrite est d’embellir notre passé, au point de légitimer notre modèle de pensée et de société, au point d’en faire le garant d’un avenir que nous imaginons pouvoir rester aussi brillant que l’histoire que nous nous sommes inventée. Pour que tout reste comme avant. Alain Finkielkraut parlerait ici « d’imparfait du futur ».

Centralisme de toujours, pesanteur ancienne de l’Eglise romaine, déni de l’histoire se conjuguent pour conforter l’immobilisme, le passéisme, le conformisme de notre pays. Ce n’est pas ainsi, dans une société victime de faux souvenirs inventés, qu’on peut ouvrir les routes de l’avenir. Ce n’est pas dans le mensonge et le conformisme à toutes les conformités, que l’art, les sciences et la création, peuvent s’épanouir. Ce n’est pas ainsi que les Universités peuvent atteindre à l’universel.

 

Nos universités

 

La mentalité française modelée par ce centralisme, le poids séculaire de l’église et une histoire réécrite, transformée en roman national, jointe à la massification des effectifs étudiants depuis 30 ans, rend largement compte de l’état de nos Universités.

Leur histoire commence au IX°S. Elles sont d’abord de petites écoles installées au pied des églises épiscopales, à Chartres, Orléans, Reims, Cluny, puis, à la fin du XII°S, de véritables universités, éprises de liberté, opposées aux évêques et protégées par le roi, « avec privilèges, prérogatives et immunités » et déclarées dès l’an mille, »domicile des muses et fontaine des sciences« . Telle est la « Renaissance carolingienne ».

Plusieurs de ces écoles se développent à Chartres et Paris, autour de moines humanistes, comme P. Abélard, G. de Contres ou T. de Chartres, qui placent au portail de la cathédrale, les statues d’Euclide, Ptolémée et Pythagore (!), et un peu plus tard, à Oxford, à la fin du XIII°S, avec R. Grossetête et R. Bacon, qui ouvrent l’enseignement aux mathématiques, aux sciences de la nature, à l’observation et à l’expérimentation. Les dogmes paraissent menacés, la réaction de l’Eglise est brutale. R. Bacon, franciscain ami du pape, est enfermé 15 ans et avant lui, P. Abélard, condamné par les Conciles de Soissons et Sens, sous l’influence de B. de Clairvaux, cistercien moine-soldat, créateur de l’Ordre des Templiers et prédicateur de la deuxième croisade.

L’Université de Paris, la plus grande, date des années 1200 à 1230. Elle regroupe les collèges du cloître Notre-Dame, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Montaigu, Sainte-Barbe, etc. L’enseignement y est d’abord libéral, mais très vite, la protection royale se transforme en tutelle et surtout Rome s’empare définitivement de tous les pouvoirs pour des siècles, par-dessus la tête des évêques gallicans. En 1277, l’Université de Paris, comme le fera plus tard en 1535, après l’affaire des « placards », son recteur Noël Beda, grand pourvoyeur de bûchers (il sera finalement arrêté et mourra prisonnier au Mont Saint-Michel), condamne les « 219 erreurs exécrables« , interdit le Quadrivium (astronomie, arithmétique, géométrie et musique), ne maintenant longtemps que l’enseignement théologique et scholastique du Trivium (rhétorique, logique et grammaire).

Dès lors, les esprits libres sont écartés et les universitaires choisis, comme le sont les parlementaires de l’ancien régime, pour leur obéissance à l’ordre établi et aux dogmes religieux. Aucun murmure ne s’élève derrière les murs de ces institutions prétendument autonomes – déjà ! –. L’Université n’écrira en dix siècles qu’une page si blanche, ou noire, que personne n’a jamais tenté d’en écrire l’histoire, parce que cette histoire est vide.

On comprend alors que les pouvoirs successifs aient créé à côté de ces Universités muettes et immobiles, qui n’ont pour mission que de former des serviteurs obéissants et dévoués, des « Contre-universités », où puissent se développer les sciences, les langues et les cultures anciennes, et ce sera le Collège des Trois Langues, puis Royal, créé par François Ier et sa sœur, G. Budé, et J. du Bellay, qui recrute des « lecteurs royaux » indépendants (mais Erasme en refusera la direction), et plus tard, par Colbert, le Jardin du Roy, futur Museum, l’Observatoire de Paris et, en 1666, l’Académie des Sciences, qui officialise « l’Académie Parisienne » de Mersenne, Gassendi, Robertval, Desargues, Mydorge, etc., qui correspondait chaque semaine avec Descartes, Fermat et Leibniz et où Pascal, l’enfant prodige, fait sa première apparition à 13 ans. Aux siècles suivants, ce seront les Ecoles des Mines, des Ponts et d’Artillerie par Louis XV et Louis XVI, Polytechnique, l’Ecole Normale Supérieure et l’internat de Paris, par la Révolution et l’Empire, et, après 1945, le CEA, le CNRS, ébauché en 1936, l’INRA, l’INSERM, l’INRIA, etc., vidant les universités de ce qui aurait du être leur raison d’exister.

La révolution prend acte de leur état de mort apparente et les ferme. Napoléon les recrée quinze ans plus tard, à son service exclusif, plus encadrées que jamais, définitivement stérilisées, n’ayant plus pour mission que la formation de serviteurs très zélés, respectueux et obéissants.

N’ayant rien de cosmologique en commun avec l’Univers et l’Universel, nos universités se traînent donc en queue de peloton de tous les classements internationaux, proches de la Mauritanie, restant ce qu’elles ont toujours été depuis huit siècles qu’elles n’existent pas, le lieu de tous les conformismes, surtout ultramontaines, mais parfois tentées par le jansénisme ou attirées par les jésuites, bien qu’ils soient leurs rivaux, puisqu’ils tiennent la plupart des collèges de France. Tour à tour sous la coupe de Rome, du Louvre, de Versailles, des Tuileries, ou, quo non descendam, des rues de Grenelle ou Descartes, les voilà aujourd’hui soumises, à la tutelle étroite de l’hydre administrative anonyme et normative des ministères et des rectorats napoléoniens, qui n’existent dans aucun autre pays et persistent malgré l’autonomie de pure forme qui leur a été récemment octroyée. Octroyée, mais pas conquise. Car beaucoup d’entre elles n’en veulent pas !

Sans ambition, sans volonté, sans force, sans liberté, sans ressources, survivant dans un champ clos, fermées à la société, ignorantes du reste du monde, écrasées par la massification des étudiants et leurs exigences d’insertion professionnelle, nos Universités de Catacombes ne sont pas même conscientes de ce que ne brille à leur fronton aucun grand nom d’universitaire, pour l’évidente raison qu’il n’y en eut jamais – Poincaré, Sabatier (Nobel de chimie 1912) exceptés – tandis qu’elles s’abritent derrière ceux de Rabelais, Corneille, Descartes, Pascal, d’Alembert, Diderot, Lavoisier, Fourier, F.Magendie, C. Bernard, Pasteur (qui fut cependant 3 ans Doyen de la Faculté de Sciences de Lille à 32 ans, avant de passer à l’ENS pour l’essentiel de sa carrière), Pierre et Marie Curie, Lumière, ceux-là même des grands hommes qu’elles avaient ignorés, rejetés, poursuivis, condamnés ou tenté d’écarter (les Curie n’y entrent qu’après leur Nobel, après plusieurs rebuffades, comme d’ailleurs à l’Académie des Sciences). Un décor. Des noms d’emprunt. Qui disent tout. Sans vergogne. Et sans courage, car Voltaire, Rousseau, Hugo, Comte, Michelet, Quinet, Baudelaire, Rimbaud, Zola, Renan, Taine, A. France, M. Proust, qui, à divers titres, sentent le fagot, n’y figurent pas.

Aucune révolution ne mobilisera jamais, ni l’Université, ni les universitaires, ni même les étudiants, sélectionnés socialement, et qu’on ne verra dans la rue, ni en 1830, ni en 1848, ni en 1871. Pas une voix universitaire ne s’élèvera, ne songera même à s’élever, bien au contraire, à la révocation de l’Edit de Nantes, au renvoi de Turgot, aux proclamations du consulat à vie en 1802 et de l’Empire, deux ans après, ni au tour de passe-passe qui escamotera 1830 et amènera Louis-Philippe au pouvoir et pas plus au coup d’Etat de Badinguet, en 1851 (il faut l’esprit de contradiction de Ph. Seguin pour en faire « le grand Napoléon »).

Instable vingt ans, la troisième République sera d’abord la République des ducs, de l’ordre moral et de l’adulation de Pie IX. On sauvera la France au nom du Sacré Cœur, qu’on construira sur le site même où est née la Commune. « La République sera conservatrice ou ne sera pas« , écrit Thiers, son premier président. Même avec J. Ferry, la « Gueuse » poursuivra donc cet objectif de toujours de tous les pouvoirs : la mise en tutelle de l’Université. Elle l’est encore. Recrutements et progression des carrières y restent sous le contrôle exclusif des jurandes corporatistes de chaque discipline, sous le parrainage attentif de l’Etat.

L’Etat, qui les veut autonomes, les contrôle toujours de façon napoléonienne, dans un climat poussiéreux, de méfiance et de suspicion permanentes. Il décide des emplois, des horaires, de la pédagogie et des méthodes d’évaluation des étudiants, dépossédant les universitaires de toute autonomie, ne leur accordant aucune confiance. Comment s’étonner alors de leur désenchantement et de leur démotivation ? Imposait-on son discours à Socrate ou Platon ? Comment espérer enthousiasme et dynamisme d’hommes, qu’on transforme en exécutants, au nom d’un égalitarisme normatif, qui ignore leurs spécificités et leurs qualités individuelles et leur impose de rigides contraintes « a priori », plutôt qu’une évaluation « a posteriori » qui n’a jamais lieu : ni évaluation, ni promotion, ni sanction. Tenue en laisse serrée, comme si elle était encore contestataire et dangereuse, comme elle aurait pu l’être et ne fut jamais. Hélas, si Bonaparte est mort le 18 Brumaire 1798, comme le disait Pierre Larousse dans la première édition de son dictionnaire, Napoléon n’est mort à Sainte-Hélène que dans la chanson, car il vit encore au cœur de l’Etat.

Il ne reste plus aux enseignants que l’en-tête de leur papier à lettres, leurs robes jaunes ou amarantes soutachées d’hermine et leurs toques rondes ou polygonales, pour se faire croire à eux-mêmes, une fois par an, qu’ils existent encore.

Non que l’Etat cherche à faire taire les universitaires. La plupart n’ont plus rien à dire et ceux qui ont à dire s’expriment ailleurs en dehors d’elle, et s’en écartent, désespérés ou exaspérés. La recherche scientifique, la littérature, la philosophie se passent ailleurs, au CNRS, dans les grandes écoles, au Collège de France, à l’EPHE ou hors de toute structure et la vie de la nation se déroule sans eux. Non, l’Etat n’a qu’une crainte : les agitations étudiantes qui l’ont fait trembler plusieurs fois depuis 1968, et pour les éviter, il maintient la non sélection officielle, la fiction de l’égalité des Universités et des diplômes et la quasi-gratuité, renonçant à tout système de prêts à long terme, tels qu’ils existent partout dans le monde et en France même, hors des Universités, dans beaucoup d’écoles publiques, y compris les grandes. Une égalité qui n’est qu’un nivellement par le bas, un égalitarisme antidémocratique, qui ôte aux Universités françaises toute chance d’entrer dans la compétition mondiale. Même les Chinois s’en sont aperçus.

Car trop de départements universitaires ne sont guère plus que des garages pour étudiants perdus et des sinécures pour des universitaires qui ont abandonné depuis longtemps toute ambition et ne font que survivre dans ce monde clos et poussiéreux, coupé du monde vivant, se complaisant dans de stériles rivalités et des jeux de pouvoirs, très locaux et très petits, pour oublier la pauvreté, la vieillerie, la saleté, le sous-équipement technique et pédagogique.

Même si elle est excessive sur quelques points et porte la marque d’immenses déceptions, notre analyse rejoint celles d’E. Cohen et Ph. Aghion et celle de C. Blanc. Les grands campus et les pôles de compétitivité qui commencent à se mettre en place seront peut-être la solution.

Mais on est bien loin de l’image de contes de fées que l’Université se fait encore d’elle-même : selon 16 de ses Présidents, »L’Université est une chance pour la nation, une chance pour les étudiants, une chance pour la recherche, le savoir et l’innovation, un lieu de créativité intellectuelle, avec une tradition d’impertinence (?) et de bouillonnement critique » (???). Ses étudiants, oui, bouillonnent, du moins depuis 40 ans, et surtout avec leurs pieds, mais certes pas leurs maîtres, silencieux hier, silencieux aujourd’hui. Autonomes et ambitieuses, courageuses, c’est ce qu’elles devraient être et n’ont jamais été. Même pas en rêve, car elles ne rêvent même pas.

Quatre causes immédiates à notre échec : formation et sélection désastreuse, financements insuffisants, opérateurs trop nombreux et gouvernance aberrante. Toutes relèvent de l’immobilisme, que les causes lointaines qu’on a évoqué ont imposé à notre société. S’y ajoute depuis quelques années la nouvelle hypercomplexité de la biologie, qui aggrave les conséquences des quatre premières et implique une redéfinition urgente des structures et des moyens. Demain, il sera trop tard.

 

Qu’est-ce que la recherche ? Echec de la formation des chercheurs et médecins et de la sélection des universitaires

 

« Je ne suis pas content de notre système éducatif, de ses filières, de sa pédagogie, de ses critères de sélection des étudiants et des enseignants. Des choses doivent être dites, aussi sévères qu’elles paraîtront à certains« , PG de Gennes, 1994, l’année même de son Nobel (Les Objets Fragiles). Aucun impact.

« La France d’aujourd’hui est devenue un pays d’imitation, qui privilégie l’enseignement primaire et secondaire permettant d’assimiler les techniques inventées ailleurs, non un pays d’innovation qui privilégierait l’enseignement supérieur et la recherche. Si elle continue ainsi, la France n’a aucun avenir. N. Baverez a raison« . (E. Cohen, Ph. Aghion – Rapport au Conseil d’Analyse Economique auprès du Premier Ministre – CAE, 2004).

« Le parcours des chercheurs français est à la vraie recherche ce que le croquet est au golf professionnel » (Pr L. Teyton, Scripps Res. Inst., Commentaire, 2006).

Nous sommes là en amont de tous les autres facteurs, au cœur des raisons actuelles de l’échec français. Si formation et sélection ne sont pas corrigées, il est inutile de mettre en œuvre telle ou telle réforme de structure, et tout aussi inutile d’investir, ce serait à fonds perdus. Plus d’argent, plus de postes n’est pas la solution. C’est d’une défaillance qualitative, non quantitative qu’il s’agit. Cette carence de la formation est largement, peut-être entièrement déterminée par nos traditions historiques et cela ne concerne pas que les médecins et les chercheurs de biologie, mais tous les domaines, collèges et lycées autant que les universités et les autres disciplines.

 

Qu’est-ce que la recherche ?

 

L’objectif est de former des médecins et des chercheurs à la recherche biologique et médicale. Soit, mais qu’est la recherche ? Selon les grands philosophes des sciences, H. Poincaré, G. Bachelard, G. Holton, L. Feuer, P. Feyerabend, T. Kuhn, K. Popper, H. Kragh et bien d’autres, elle n’est pas la science établie, mais la science en marche et elle est double, ou plutôt triple, recherche fondamentale, recherche appliquée, dont relève la plus grande part de la recherche médicale et recherche-développement, dont relève l’industrie pharmaceutique. Rien de nouveau. Aristote distinguait επιστημε et τεχνη et Diderot arts libéraux et arts mécaniques.

La recherche fondamentale est une recherche de réflexion et elle est toujours individuelle dans ce qui est sa démarche de pensée (question, hypothèse, planification et contrôle des expériences), même si elle devient collective dans son exécution expérimentale. C’est Napoléon et non la Garde impériale qui a vaincu à Austerlitz et perdu à Waterloo et le génie de Van Gogh n’est pas celui de ses marchands de couleurs. La recherche fondamentale part de l’inconnu, procède par analogie, intuition et induction, découvre entre les faits des liens que personne n’avait identifiés. Elle vise à comprendre, découvrir et proposer des explications étayées expérimentalement, mais parfois purement théoriques, source de percées parfois majeures et même de révolutions scientifiques. L’essentiel est ici l’audace, la prise de risque, l’originalité, l’ampleur et la pertinence des questions posées, bien plus importantes que les hypothèses et souvent plus importantes aussi que les réponses elles-mêmes, qui, à leur tour, valent surtout par les nouvelles questions qu’elles posent, « puisque toute recherche aboutie crée de nouvelles ignorances« , dit le poète H. Michaux.

La recherche appliquée est une recherche d’action, quelquefois aujourd’hui d’une formidable ampleur en physique lourde, CERN par exemple, mais aussi en biologie, avec le séquençage du génome, autre exemple. Elle part du connu et, par déduction individuelle et expérimentation, de plus en plus collective, vise à apporter des faits, des preuves et des savoir-faire nouveaux et éventuellement brevetables.

La recherche-développement ou recherche translationnelle, est une recherche de production entrepreneuriale toujours collective, une recherche de médecin ou d’ingénieur au sens le plus élevé du terme, qui vise à innover, c’est-à-dire à améliorer, amplifier ou simplifier, standardiser et transférer du laboratoire au lit du malade les inventions de la recherche appliquée, qui elles-mêmes dérivent souvent de la recherche fondamentale, pour en faire, à travers des firmes pharmaceutiques et des sociétés start-up de biotechnologie, des produits sûrs, efficaces et commercialisables, par exemple des médicaments.

Ces trois recherches de réflexion, action et production, qui assurent respectivement percées, progrès et produits, sont interdépendantes, complémentaires et d’égale importance. « Il n’existe pas une catégorie de sciences auxquelles on donne le nom de sciences appliquées, il y a une science et les applications de la science, liées entre elles comme le fruit à l’arbre qui l’a porté… La destination de la science est le vrai, l’utile ne vient qu’ensuite » (L. Pasteur), et F. Bacon écrivait dès 1610 « La vérité importe plus que l’utilité« .

Ces trois formes de la recherche diffèrent cependant par la psychologie des chercheurs. Liberté thématique, originalité, audace, ambition, goût du risque, contestation des dogmes, passion, volonté de s’affirmer comme les primus inter pares et parfois violence dionysiaque, visant à découvrir ou inventer, pour la recherche fondamentale, intelligence apollinienne, logique déductive, constructive, tenace, patiente, visant à prouver, pour la recherche appliquée, démarche technologique collective pour la recherche-développement et compassion, désir de soulager et de guérir chez les médecins.

Toutes les recherches sont par nature des combats, des aventures, d’abord individuelles, même dans le cadre de projets collectifs. Le succès exalte et les échecs ne découragent pas. L’espoir est toujours présent. Il faut bien comprendre ce qu’est la recherche qui découvre, invente, explique, ouvre de nouvelles perspectives par les questions nouvelles qu’elle pose. Elle n’est ni linéaire, ni prévisible, ni programmable, ni collective. « Elle emprunte toujours des chemins buissonniers » (Y. Ben Ari). « Elle n’est pas, comme dans les livres, une suite bien ordonnée, déductive, d’expériences qui s’enchaînent comme des engrenages, dans un ordre linéaire rigoureux, le long d’une voie royale, de l’obscurité vers la lumière, sans la moindre erreur … En réalité, le chercheur erre à l’aveugle dans un labyrinthe, comme un prisonnier dans sa cellule, tourne en rond, cherche une issue, une lueur, hésite, recule, se cherche, s’interroge … Soudain, un éclair, un trait de feu déchire l’obscurité, éclaire le paysage d’une lumière plus forte que mille soleil. Eblouissante évidence, source d’un plaisir sauvage, d’une immense impression de force et de puissance » (F. Jacob). L’eurêka d’Archimède, l’œuf de Colomb, l’héliocentrisme de Copernic, la pomme de Newton. Mais cela exige une profonde connaissance, une tension obsessionnelle et quasi-douloureuse de l’esprit, une pression qui rapprochent suffisamment les savoirs et les faits, pour que, soudain, dans les cas heureux, jaillisse entre eux l’arc électrique, source des associations nouvelles, auxquelles personne n’avait songé auparavant. Mais combien d’échecs et de désillusions pour quelques succès et quelques heureuses surprises inattendues, parfois exactement inverses des hypothèses initiales.

L’essentiel de la démarche est la nature, la pertinence, l’ampleur de la question posée, à partir des lacunes et des contradictions de la science établie ou acceptée. Elle progresse ensuite à partir d’hypothèses, de « conjectures » disent les mathématiciens, petites ou grandes, mais qui sont toujours individuelles et ne sont, d’abord, que des pressentiments vagues, qui finalement, surgissent soudainement, par intuition, c’est-à-dire association, analogie, et induction, du plus profond de l’esprit des chercheurs, de façon en apparence irrationnelle, dit K. Popper, qui parle d’intuition amoureuse, « Einfühlung ». « Contrairement à ce que s’imagine le grand public, un grand chercheur est souvent plus un homme de passion, qu’un homme de logique » (P-G. de Gennes, Petit point). Ensuite, seulement au stade expérimental, la démarche devient celle de « la logique déductive, qui, si elle était seule, ne serait qu’une suite de syllogismes tautologiques stériles » (Poincaré).

 

Les chercheurs

 

La recherche n’est pas un métier comme un autre et moins encore lorsqu’elle touche à la souffrance, la maladie et la mort. C’est une vocation, une façon d’être et de vivre différente, souvent marquée par le besoin de liberté, l’idéalisme, la curiosité, l’exigence de vérité, la « libido sciendi », le désir passionné de comprendre et d’expliquer le premier, ou au moins de participer activement au progrès, et en médecine, le désir de guérir, ou au moins de soulager. Pour cela, tous les chercheurs sont de qualité, même si leur excellence et leur engagement sont, comme partout, inégaux.

En témoignent, leur idéalisme, leur désintéressement, leur austérité, leur rejet des sociétés mercantiles et leur ténacité malgré angoisses, échecs, déceptions et conditions de travail érodantes, en particulier en termes de salaires, de moyens, de souplesse d’organisation et de liberté. Leurs efforts et leurs résultats, qui les placent au 4ème ou 5ème rang mondial en valeur absolue, méritent plus de marques effectives d’estime et de confiance.

 

L’enseignement scientifique

 

Nos enseignements des collèges, lycées et facultés et des grandes écoles d’ingénieurs, sont destinés à former, non des aventuriers de la recherche ou des entrepreneurs entreprenants, mais des serviteurs de l’Etat, y compris les enseignants eux-mêmes, et les cadres et ingénieurs des entreprises.

Ni PG de Gennes, ni ceux qui l’avaient précédé ou suivi sur la voie des critiques, n’ont été entendus, A. Kastler, L. Schwartz, G. Charpak, M. Serres, P. Lena et bien d’autres avant eux comme après eux, quand Marie Curie, Paul Langevin, J. Perrin et quelques-uns de leurs amis retiraient leurs enfants des écoles, pour les enseigner eux-mêmes et préparer les succès d’Irène Curie et Francis Perrin.

Notre éducation est un moule unique, où le même enseignement moyen est dispensé à tous identiquement, trop complexe pour ceux qui ont pris du retard et trop simpliste pour les mieux doués, dont il freine les talents. Les mêmes champs de connaissance sont ouverts à tous, avec le même volume, les mêmes mots, les mêmes raisonnements, les mêmes pédagogies, quand les élèves sont intellectuellement, psychologiquement, sociologiquement, émotionnellement, affectivement si divers et plongés dans des environnements plus divers encore. Condamnée à l’uniformité et à la conformité, l’enseignement devrait se limiter à un savoir minimum, destiné à donner les règles pratiques de base et à éveiller la curiosité, en laissant à chaque élève ou étudiant, de larges espaces de temps et de liberté pour s’enseigner eux-mêmes ce qu’ils aiment et comme ils aiment le faire, avant de le raconter et l’expliquer aux autres, sous le contrôle des maîtres, dans le cadre d’un enseignement interactif.

J’ai analysé l’enfance de dizaines de génies scientifiques et ce qu’on découvre est impressionnant, tant est grand le nombre de ceux qui sont venus d’autres horizons que celui où ils ont finalement brillé, tels B. Franklin, imprimeur, A. Volta, littéraire, Helmholtz et Mayer, médecin et chirurgien de marine, de Broglie, historien, Gamow, touche à tout de génie, ou qui n’ont pas connu l’école avant 10 ou 15 ans ou plus, ni l’Université, et ont été de purs quasi-autodidactes, comme Kepler, Newton, Faraday, Joule, Pavlov, F. Jacob, ou éduqués par des précepteurs, comme Maxwell, ou révoltés contre l’école jusqu’à la fuir, comme Einstein, ou exclusivement éduqués par leur père, comme Pascal, ou qui ont bénéficié, en plus de l’école, d’une éducation paternelle ou fraternelle intensive et dominante, comme S. Carnot, de Broglie, Schrödinger, Feynman, Gell-Mann ou Irène Curie, même si beaucoup ont été de sages collégiens et des étudiants brillants, comme W. Thomson, R. Clausius, W. Gibbs, H. Hertz, L. Boltzmann, E. Rutherford, M. Planck, N. Bohr, W. Pauli, W. Heisenberg, P.A. Dirac et même Fresnel et Malus, polytechnicien et X-Ponts, à l’époque où ces écoles n’avaient pas renoncé à la recherche, pour se soumettre à un formatage aussi strict que leur uniforme, « un enseignement à bicorne« .

Aussi, lycéens et étudiants fuient-ils à tire d’ailes les filières scientifiques (de 2000 à 2008, de 185.000 à 150.000, moins 20 % pour les sciences « dures », et de 85.000 à 70.000 pour la biologie et les géosciences, moins 18 %), non comme aux Etats-Unis, en raison des faibles salaires accordés aux chercheurs par comparaison à ceux de la banque et des affaires, mais parce qu’ils sont désespérés par l’enseignement qui leur est donné dès le collège, prodigieusement aride, abstrait, réducteur, ennuyeux et présenté comme les tables de marbre de lois immuables, des enseignements, dont les sciences expérimentales, l’antique « leçon de choses », ont été exclues, des enseignements qui sont à mitrailler. Allons-y : monodisciplinaires – plus d’histoire en S –, conformistes, trop détaillés, purement théoriques et équationnels, visant à un apprentissage étouffant, factuel, passif, mémoriel, récitatif, normatif, dogmatique, purement déductif souvent quasi religieux et périmé, presque en « questions-réponses », comme les antiques catéchismes de Bossuet, et qui apporte des réponses d’hier à des questions d’avant-hier, plutôt que de s’ouvrir sur l’avenir, en recherchant les réponses de demain aux questions en panne d’aujourd’hui, un dressage « mutilant l’imagination comme les pieds d’une chinoise » (P. Feyerabend), véritable lavage de cerveau, inhibant les intuitions et entravant l’imagination, visant à imposer une syntaxe, à réciter des sourates et à appliquer des recettes toutes faites de cuisine mathématique ou de montages expérimentaux sur papier ou sur écran. « Quand ils sont avides de connaître et comprendre la nature et le monde, les élèves ne comprennent pas que tant de place soit donnée à la résolution de problèmes formels, portant sur des sujets étroits, dont ils ne trouvent pas la pertinence pour leur propre vie » (P. Lena).

Surtout, un enseignement infecté très tôt et inutilement des mathématiques les plus abstraites, « infecté d’équations différentielles ou de diagonalisations d’hamiltoniens » (PG de Gennes), qui envahissent comme une peste noire et réductrice toutes les autres disciplines scientifiques, et qui conduisent lycéens et étudiants à les rejeter en bloc, radicalement jusqu’à, littéralement, les vomir et en conduire beaucoup à se sentir hémiplégiques, victimes d’une sorte de fatalité génétique, celle de n’avoir pas « la bosse des maths ».

Dira-t-on jamais assez de mal des « mathématiques modernes » des années 60-90, aujourd’hui presque disparues, après avoir sacrifié vingt générations, et qui furent l’enfant bâtard et grotesque du groupe Bourbaki, aussi dominateur que s’il avait inventé quelque chose, et qui s’était donné une mission normalisatrice, quasi-religieuse, celle de l’épuration linguistique, transformant la plus libre, inventive, amusante et débridée des disciplines, qui pourrait n’être qu’un jeu, qui est un jeu, en un garrot, un réseau purement formel, un filet paralysant, aussi serré que celui d’un rétiaire.

Déjà dégoûtés de la littérature par l’invraisemblable et jargonnante grammaire moderne, beaucoup des meilleurs sont aussi écartés des sciences en général et de la magnifique discipline que sont les mathématiques, en particulier, dont « on a perdu le goût savoureux » (P. Lena) et dont on ne leur raconte jamais l’histoire, la simplicité – oui – l’élégance, la liberté, la force et les brillantes astuces qu’elle invente à chaque tournant, pour ouvrir de nouvelles voies. « God used beautiful mathematics in creating the world » (PAM. Dirac) et moins encore l’histoire.

Le résultat direct est l’effondrement du nombre d’étudiants en mathématiques, de 4.000 à 2.000 au niveau licence, de 1.000 à 200 au niveau final (JP. Bourguignon, directeur de l’HES de Bures s/Yvette) et la menace sur notre pool de mathématiciens (6.000, dont 2.000 en entreprises) et cela au moment où les besoins en mathématiques nouvelles se font de plus en plus sentir dans l’enseignement et les entreprises.

Un enseignement enfin, qui permet des examens faciles à corriger par les enseignants et rassurants pour les étudiants, parce qu’ils ne laissent guère de place à l’imagination, à la réflexion et à l’interprétation, les questions étant toujours binaires, telles qu’on sait ou on ne sait pas, et souvent les mêmes d’une année sur l’autre. « On ne gagne pas le grand steeple chase en dressant des chevaux de trait ou de manège« .

« L’enseignement reçu à Polytechnique fut une douche froide. Il n’y était question que de formalisme, parce que la mise en concurrence des élèves pour le classement, écartait qu’on puisse les départager sur des questions de sens, toujours sujettes à controverses. La dextérité dans le maniement des équations et des modèles formels fournissait en revanche un critère « objectif » » (J.P. Dupuy, Pr à Polytechnique et Stanford, Membre de l’Académie des Technologies). Idem à l’ENS, fondation napoléonienne s’il en fut, et où le mot-clé est « normale » et non « supérieure ». Ses élèves seraient-ils « normalisés », plutôt que normaliens ?

« Tous ces cursus sont ainsi parvenus à écarter des sciences trente générations et continuent de le faire avec succès » (PG de Gennes). Y aurait-il des sciences mortes, comme il y a des langues mortes ?

Il faudrait au contraire développer le regard, la curiosité, la pluridisciplinarité, l’initiative, l’observation, l’expérimentation manuelle et apprendre à cultiver le doute, exercer l’esprit critique et conduire les élèves à poser sans crainte, mais avec joie, comme un jeu, des questions originales, même si elles sont naïves, et exercer très tôt leur imagination pour y répondre. Exactement ce que font à Marseille Y. Ben Ari et sa femme (Le Monde, 16/12/2009)Il y a dans la découverte quelque chose de l’enfance qu’il ne faut pas détruire : « A dix ans, je dessinais comme Raphaël et j’ai mis toute ma vie à découvrir comment dessiner comme un enfant » (Picasso). « Il faut comprendre au lieu que d’apprendre, redécouvrir plutôt que répéter et chercher en tout la raison et les effets« , disait Pascal, racontant comment son père, seul, l’avait éduqué.

Tout cela, PG de Gennes et d’autres l’ont répété cent fois et aujourd’hui, F. Robine, inspectrice générale de physique, ne dit pas autre chose : « Pour pallier le déclin des vocations scientifiques, il faut promouvoir la main à la pâte, exposer tôt les élèves aux modes de pensée et à la démarche et non aux seuls résultats de la science, rejeter l’abstraction dont le sens échappe et renoncer à l’accumulation des principes et formules destinés à résoudre des exercices à des fins de sélection » et le Centre d’Enseignement Avancé des Sciences de la Vie de l’EMBO d’Heidelberg (European Molecular Biology Organization) le dit identiquement (Science 2009, 325 : 1077) : « L’enseignement est trop centré sur la transmission des faits, non sur les démarches qui ont conduit aux découvertes » et de même, M. Serres propose-t-il de « fonder l’éducation sur le grand récit que raconte l’histoire des sciences« . L’essentiel est de faire comprendre ce qu’est la démarche scientifique réelle, avec ses avancées, ses reculs, ses hésitations, ses illuminations soudaines, de façon à leur faire aimer non la science établie, mais la recherche vivante et ses vivifiantes surprises, de faire comprendre aussi l’importance des contacts interdisciplinaires quotidiens et les dangers de l’hyperspécialisation, « tant est grande l’inculture des chercheurs pour les autres disciplines et, pire, pour le passé, même récent, et a fortiori pour l’histoire, de leur propre discipline  » (JP. Dupuy, Myopie).

Ainsi, quoique tout le monde soit aujourd’hui d’accord, notre enseignement ne laisse-t-il toujours aucune place au réel, à l’observation, aux questions, à l’expérimentation, à l’intuition, au gai-savoir de Stendhal, repris par Nietzche, à la science vivante, à la création de la science, c’est-à-dire à la recherche, dont il ne dit rien quand elle est tout, et dont le nom n’est pas même prononcé.

Sur un autre plan, tout aussi important, rappelons que la séparation des Grandes Ecoles et classes préparatoires (environ 300.000 élèves) et des Universités (1.300.000 étudiants) est l’une des plaies de notre système. « Les Grandes Ecoles sont beaucoup trop petites et monodisciplinaires. Elles devraient être pluridisciplinaires et rassembler chacune au moins 2.000 à 3.000 étudiants ou plus, comme au MIT, au Caltech, à Stanford ou Berkeley et la recherche devrait dès le début être intégrée à leur cursus. Elles devraient former des ingénieurs plus chercheurs et entrepreneurs » (JL. Chameau, Pt du Caltech, venu de l’ENSAM Lille, 2008). Elles songent aujourd’hui à se rapprocher.

« La conclusion logique de notre étude« , écrivent E. Cohen et Ph. Aghion (Rapport au CAE 2004), « serait de mettre à terre le système d’enseignement supérieur français et d’en reconstruire un nouveau « mais l’échec de C. Allègre est là pour nous rappeler qu’une réforme globale est impossible et qu’il faut renoncer à puiser dans la boîte à outils de la réforme radicale et cibler de petits dispositifs qui permettent d’introduire de vraies évolutions« . A quoi bon la lucidité de ce rapport, si les auteurs l’enterrent eux-mêmes ? Cessons de jouer à nous faire peur avec les échecs de Devaquet et Allègre, trahis par des politiciens calculateurs, alors que nous savons qu’ils avaient raison. C’est de l’intérêt de tous, celui de la nation qu’il s’agit. Un pouvoir élu sur un programme a toute la légitimité pour le mettre en œuvre.

Il est urgent de chanter, comme J. Ferrat, que la montagne est belle, que la recherche est un « fun », comme le disent les vingt Nobel interviewés récemment par Science, que l’invention de la science nouvelle est, avec l’art, et parce qu’elle est art, la plus belle, la plus libre, la plus exaltante, la plus vivante des aventures de l’esprit et du cœur, car elle est aussi passion, et qu’elle maintient indéfiniment jeune, ce qui vaut bien des sacrifices.

 

La formation des médecins

 

Plus désastreuse encore. Pas imparfaite, inadéquate ou insuffisante, désastreuse.

 

Qu’est-ce que la médecine ?

 

De quoi s’agit-il ? D’accueillir un malade ou un homme ou une femme qui se sentent malades, de les écouter, les interroger, les regarder, les palper, d’analyser leurs symptômes, leur vie, leurs difficultés, y compris affectives, familiales, professionnelles. Ces hommes et ces femmes sont non seulement des individus uniques, mais des individus dans la société. Cela n’est pas toujours naturel. Il faut aussi l’apprendre et l’apprendre tôt. Là est l’essentiel de la formation initiale des médecins, celle des premières années. Il faut savoir « apprivoiser » les malades, capter leur confiance, leur montrer de l’empathie, de la compassion, même quand ils ne les suscitent pas. Consulter, c’est aussi vouloir séduire, prendre le temps de tout dire, éventuellement petit à petit, en leur expliquant chaque démarche, en les mobilisant pour ce qui est souvent un combat, « leur » combat jusqu’à, parfois, s’en faire de véritables amis. C’est un certain don de soi, souvent un échange, qui enrichit aussi le médecin et justifie son action à ses propres yeux. Tout cela, les cliniciens, les psychiatres surtout, certains chirurgiens, pas tous, le savent, mais beaucoup, biologistes et radiologues par exemple, ne le savent que par ouï-dire. Il faut aussi leur expliquer que, malgré ses progrès technologiques, exaltés sans cesse sans y rien comprendre par la presse, la médecine est loin d’être une science faite. L’incertitude et les surprises y règnent, aucun résultat n’est totalement assuré, elle est toujours un pari probabiliste. Il faut l’expliquer aux malades et à leurs proches, et leur dire aussi qu’ils peuvent compter sur une présence, une disponibilité et une aide permanentes de leur médecin, même et surtout s’il s’agit pour eux de souffrance et de mort. Bref, le médecin doit sortit épuisé, mais heureux, d’une journée de consultations et c’est le cas pour beaucoup.

Le reste relève seulement de savoirs techniques subalternes, plus ou moins établis et provisoires, dont il faut comprendre les mécanismes et les limites en se formant en permanence, tout au long de la vie, en particulier sur tout ce qui concerne les médicaments en évolution permanente, et c’est pourquoi la formation médicale continue est une évidente nécessité. C’est probablement pourquoi elle n’existe pas en France.

 

La formation des médecins

 

Que d’erreurs ! Cela commence par la sélection de facto, des seuls bacheliers S.

Seconde erreur, une première année à prétention scientifique, inutile et nuisible. Inutile, parce qu’elle est toute entière tournée vers la préparation du concours très sélectif de fin de première année, qui éliminera 75 % des candidats et dont les résultats sont écrits d’avance, puisque le succès ira, à peu près sans exception, aux mentions de Bac S, qu’ils suffisaient de sélectionner à l’entrée, en sachant l’ouvrir à toutes les sections, pas seulement aux « S ».

Nuisible, parce que la pédagogie est entièrement déterminée par la forme d’un concours à correction quasi-automatique. Elle accumule donc les faits, sans laisser place au sens et à la réflexion.

Plus nuisible encore, parce que le programme dit « scientifique » est destiné à sélectionner, non à former, et qu’il ne donne nullement, comme il le faisait antérieurement, quand il s’appelait PCB et ouvrait l’esprit aux grandes disciplines des sciences expérimentales, physique-chimie et biologie, un programme regretté par PG de Gennes, qui donnait les bases scientifiques larges, nécessaires pour faire comprendre comment la biologie s’insère et se continue dans les autres sciences.

C’est au contraire de fausse science qu’il s’agit, faite d’une collection de mini enseignements discontinus, sans cohérence, d’intérêt négligeable sur le plan scientifique et choisis pour leur application pratique ponctuelle en médecine d’aujourd’hui. Des miettes éparses. D’idée, point.

Ce sont ensuite 5 ans de déformation, qui semble ignorer que la médecine est aussi une science humaine et sociale et que les facultés de Sciences Humaines et Sociales devraient concourir à l’enseignement des médecins. Elles auraient beaucoup à leur apprendre. Au lieu de cela, psychologie, sociologie, économie générale et de la santé, organisation du système de santé, vieillesse et handicap, sport, pathologies du travail, environnement, nucléaire, pesticides, drogues et addictions, sexualité, protection sociale, formation des infirmières, dentistes et pharmaciens, qui seront leurs partenaires et dont les étudiants ne savent rien.

La sémiologie, qui est l’essentiel de la démarche diagnostique, a disparu corps et bien, au point que le mot n’existe même plus. Si, d’aventure, un étudiant rencontre un malade, il ne sait même plus quelle question lui poser, ni comment interpréter les réponses, ni quel geste d’examen clinique il devrait faire, mais la demande de scanners et d’IRM, absolument inutiles, double tous les ans. Facile. Il suffit d’appuyer sur un bouton. D’ailleurs, le malade les demande lui-même, comme Internet le lui a appris.

La thérapeutique, les accidents auxquels elle peut conduire et l’organisation des essais cliniques avec leurs relations complexes avec l’industrie pharmaceutique, devraient être l’_ et l’_ de la formation, parce qu’aujourd’hui la vraie difficulté en médecine n’est plus que rarement le diagnostic, tant sont puissants les moyens d’investigation techniques, mais le choix et la conduite des traitements, et tout cela, l’essentiel, est réduit à 20 heures en 6 ans, quand il en faudrait au moins 100 !

Pire, en six années, malgré une présence à l’hôpital tous les matins pendant 3 ans, les étudiants ne voient plus guère de malades. Il y a 30 ans, chacun en voyait chaque jour 15 ou 20. Aujourd’hui, en 3 ans, chacun a, tout au plus, eu l’occasion d’interroger, d’examiner, d’échanger, de suivre une centaine de patients, contre 5 et quelquefois 10 fois plus il y a 30 ans.

Aucune présence non plus dans les laboratoires hospitaliers, où les étudiants ne mettent pratiquement jamais le pied, et encore moins dans les unités de recherche, même une heure.

Avec une telle formation, place à la cascade torrentielle des examens d’imagerie, de biologie ou d’endoscopie, dont les 2/3 absolument inutiles, demandés, non en fonction du malade réel, mais d’une check-list théorique, établie en fonction, non pas d’une, mais des maladies suspectées, à la fois par principe de précaution, pour se protéger de tout recours juridique éventuel des malades, et, en ville, pour assurer le remplissage du tiroir-caisse, en faisant tourner la machine à sous à plein régime, de 7 h du matin à minuit, samedi compris.

En 6ème et en fait le plus souvent en 7ème année, à cause du redoublement de la 1ère, l’étudiant passe le concours de l’internat, mémoriel plus que réflexif, et entre en fonction de son rang, pour 3 à 5 ans dans la carrière d’interne, avec un choix de spécialités libre qui ne tient aucun compte de besoins de la nation et privilégie évidemment les disciplines « assises », sans gardes de nuit, sans risque et les plus rémunératrices, aux disciplines « debout », nocturnes, peu rentables et à risques juridiques, avant de privilégier plus tard l’installation dans les villes du sud, plutôt que dans les campagnes du nord ou du centre.

A l’issue de ce cursus, les nouveaux médecins s’installent comme généralistes ou spécialistes ou s’engagent dans une carrière universitaire ou hospitalière publique.

Dans le premier cas, ils ne pourront bénéficier tout au long de leur vie d’aucune formation continue indépendante de l’industrie pharmaceutique, qui prétend occuper seules ce terrain de marketing déguisé et excipent d’une « mission de formation » (sic) que personne ne leur a confiée.

Situation d’autant plus préoccupante que généralistes et spécialistes de ville sont soumis au pilonnage intense de l’industrie, à travers les « visiteurs du diable », les 23.000 visiteurs médicaux Bac +2, extraordinairement ignorants de la médecine et en service commandé, deux fois plus que dans les autres pays, qu’elle leur adresse au rythme de 10 par semaine, toujours dans le but de favoriser la diffusion de ses produits (quelle autre industrie démarche ainsi ses clients à domicile, à ce rythme effréné ?). Sans compter aujourd’hui le « Buzz marketing » multimedia et le « Mixed-marketing » Internet, visant directement les malades, en attendant de pouvoir le faire à la télévision, en créant même des chaînes spécifiques, comme elle le fait aux Etats-Unis, pour qu’ils fassent pression sur leurs médecins, directement eux-mêmes et indirectement par le biais de celles de leurs associations que l’industrie fabrique ou finance, pour accroître les prescriptions.

Enfin, la presse d’information médicale est toute entière la propriété directe ou indirecte de cette industrie, à travers la publicité ou des filiales cachées, et de ce fait, ces journaux délivrent un mélange habile d’informations de qualité et de publicité directe, et surtout indirecte, pour leurs médicaments.

 

La sélection des médecins universitaires

 

S’il veut mener une carrière hospitalo-universitaire, l’étudiant doit s’engager dans un cursus « scientifique » et obtenir un Doctorat de sciences et une Habilitation à Diriger les Recherches (HDR, le plus haut grade universitaire français, créé il y a 20 ans, mais dont personne n’a jamais entendu parler – à juste titre.

Il a alors évidemment tout oublié des mini-sciences souvent périmées, apprises 6 à 8 ans auparavant. Il lui faut donc repartir à zéro. Après un master au programme étriqué d’une des 30 sous-disciplines biologiques et médicales, ce sera un doctorat dans un laboratoire de l’INSERM, une fois sur deux d’un niveau moyen, voire médiocre, où il servira de « petite main » et n’apprendra que sur des sujets ponctuels. Il devra rédiger ensuite, avec beaucoup d’aides, une thèse, parfois de qualité, mais souvent médiocre, que validera un jury de circonstance, choisi parmi ses amis, par le directeur de thèse, mais que généralement aucun journal sérieux ne publiera. Il y a donc D.Sc. et D.Sc. et beaucoup de D.Sc. croient sincèrement qu’ils sont D.Sc. et que l’avenir va s’ouvrir à eux.

A l’heure de l’éventuelle nomination de professeur, encore deux préalables, avoir passé au moins un an dans un service ou laboratoire d’une autre université ou de l’INSERM, ou à l’étranger, séjours trois fois sur quatre de pure forme, contournant l’esprit de la loi, et obtenir l’HDR, sur la base de ses publications, un diplôme souvent accordé les yeux fermés, par des jurys ad hoc, à des candidats qui n’ont pas à leur actif une seule publication scientifique ou seulement un petit nombre et souvent d’emprunt, auxquelles ils n’ont participé que du bout de la cane. Voici donc des candidats, qui, n’ayant jamais fait de recherche, se voient déclarés habilités à les diriger ! Mais personne n’y croit une seconde, sauf eux, quelquefois.

Arrive alors le moment du soi-disant « concours national » de Professeur, destiné à reconnaître les meilleurs, dans l’intérêt de la discipline et de la nation. Étape essentielle, car les candidats retenus sont nommés à vie, pour 30 ans. Les erreurs se paient donc cher. Alors que l’étranger procède par appels d’offre internationaux publics et évalue les dossiers de 5 à 20 candidats pour chaque emploi, rien de tel chez nous, où ce concours national n’est ni un concours, ni une épreuve nationale, mais une pure mascarade, une cooptation locale fermée. Les emplois sont créés d’avance, localement, pour des candidats locaux, préparés localement, dans un service local, pour une nomination locale et la nomination est prononcée par des instances locales, dans le service même d’où ils sont issus. Le Conseil National des Universités n’intervient qu’en amont pour dire la validité ou non du candidat à se présenter, ce qu’il entérine 95 fois sur 100. Mais ce Conseil National, composé d’élus par des jurandes corporatistes et de nommés par le pouvoir politique, a rarement les qualités pour déterminer la valeur scientifique des candidats, n’en ayant guère lui-même, comme le démontre les dossiers des 388 membres biologistes et médecins du CNU, dont 75 % n’ont aucune publication de qualité à leur actif (Enquête IN 09-C).

Analyse personnelle ? Lisez : « Les recrutements universitaires sont faits de façon lamentable en France. Ce ne sont ni des concours, ni des sélections nationales, mais des élections par des conseils où les laboratoires les plus anciens dominent. Jamais on ne cherche le meilleur profil possible » (PG de Gennes, 2006).

Il faut tirer les leçons de ces échecs et revoir programmes, pédagogie et sélection, et peut-être et surtout reconnaître la pluralité de la médecine d’aujourd’hui, en créant trois cursus différents, pour trois métiers différents, futurs généralistes, futurs spécialistes et futurs universitaires, trois cursus qui pourraient être donnés dans les mêmes facultés ou dans des facultés différentes, spécialisées pour délivrer des diplômes médico-scientifiques, type MD-PhD américain. Si l’exercice de la médecine est un art, les progrès de la médecine relèvent des sciences.

 

L’hypercomplexité du vivant

 

Deuxième raison très générale de l’échec français, la découverte, ailleurs, depuis moins de 10 ans de l’hypercomplexité du vivant, insoupçonnée à ce degré et qui va peser très lourd chez nous, parce que nous ne sommes pas armés pour y faire face.

 

La catastrophe de l’hypercomplexité

 

Car après 2000, se produisent trois catastrophes. La biologie change d’échelle. Les moyens techniques se multiplient et elle devient une « big science », comme la physique des particules et elle est de plus en plus coûteuse. On peut séquencer les génomes à grande vitesse, non plus en 5 ans, comme en 1995, mais bientôt en quelques minutes, on peut voir fonctionner les protéines et les acides nucléiques en direct, individuellement, en temps réel, dans les cellules vivantes, on peut comparer les génomes entre eux, grâce à des puces de 500.000 sondes spécifiques marquées. Succès ? Non, échec. Plus on progresse, plus on recule. « Chaque fois qu’on élargit le cercle de lumière, on accroît autour le cercle d’ombre« , disait H. Poincaré. Les questions s’accumulent, les moyens nécessaires pour les résoudre doivent être de plus en plus sophistiqués, onéreux, concentrés, sur les mêmes sites. Exactement tout ce que ne sait pas faire la France, qui saupoudre ses maigres financements. On est tombé sur l’hypercomplexité insoupçonnée du vivant.

Première catastrophe, le séquençage des génomes de 2001 pose bien plus de questions qu’il n’en résout. Là où on pensait qu’il existait 100.000 gènes et 100.000 protéines, il y a un million de protéines et seulement 20.000 gènes et certains gènes, dits « mastergènes » en contrôlent des dizaines d’autres. Le concept « un gène-une protéine » est mort.

En outre et surtout, on découvre que les gènes n’occupent que 2 % de l’ADN. Tout le reste, 98 %, n’est pas de l’ADN inutile, de l’ADN-poubelle comme on le croyait, mais un ADN essentiel, dont la mission est de contrôler, par un grand nombre de voies complexes, l’expression des 2 % de gènes codants.

Deuxième catastrophe, les techniques très récentes de séquençage rapide, de détection des mutations ponctuelles (un nucléotide à la place d’un autre), de pertes de segments de gène (délétions), ou au contraire d’un redoublement, ou plus, d’un gène (amplifications). Elles permettent la comparaison de vastes segments des génomes des malades et du génome normal, on dit du « génotype » et du « phénotype », techniques dites GWA (Genome Wide Association), analyses « mammouth », qui permettent la comparaison des gènes de milliers de sujets. Elles font découvrir, non pas 1 à 10 gènes anormaux dans les cancers – on dit oncogènes – mais des centaines, et différents d’une tumeur à l’autre. Chaque tumeur est un individu unique. Le rêve « une cible-un médicament » prend l’eau. Et voilà pourquoi les laboratoires universitaires et l’industrie pharmaceutique ne développent guère de ces médicaments ciblés et que ceux qu’on fabrique n’ont que des activités limitées sur quelques tumeurs, mais pas sur les autres.

Troisième catastrophe. La biologie cellulaire aussi s’est extraordinairement compliquée.

Il y a 30 ans, on recensait quelques milliers de protéines, quelques dizaines de circuits de fonctionnement cellulaire. Aujourd’hui, c’est d’un million de protéines qu’il s’agit, qui s’ouvrent, se ferment, pincent, tournent, agissent, isolément ou plus souvent en équipes, en commandos, rapidement dissociés et recomposés, de 2, 10 ou 50 d’entre elles, engagées séquentiellement en cascades, en série, dans des centaines de circuits fonctionnels, de 5, 10, 20, 40 étapes. Ce sont de véritables cartes de circuits d’autoroutes, de nationales et de départementales, qu’il faut établir, étape par étape, c’est-à-dire protéine par protéine, et modéliser dans des ordinateurs surpuissants. A coté de cette toile d’araignée, séquencer le génome en 2001 n’était qu’un jeu d’enfant.

Cette hypercomplexité a de terribles conséquences sur la thérapeutique des maladies qui ont jusque là résisté à tous les efforts, beaucoup de cancers, maladies génétiques mono et multigéniques, neurodégénérescences, maladies virales, etc.

Les grands médicaments antérieurs avaient été découverts par des hasards de rencontre heureux. Pénicilline, hypoglycémiants, diurétiques, anticoagulants, etc.

Dans les années 90, les biologistes et l’industrie pharmaceutique ont fait un rêve. L’analyse systématique (le « screening ») des tissus, des végétaux exotiques, des espèces animales rares, c’était fini. L’époque où l’on cherchait et trouvait des médicaments par hasard, en ne comprenant qu’après coup, parfois 50 ou 70 ans après, comme pour l’aspirine, quel était leur mécanisme d’action, était terminée. Traiter, puis comprendre, c’était fini.

On allait pouvoir faire l’inverse : comprendre le mécanisme moléculaire des maladies, identifier des cibles, gènes ou protéines mutés, reconnaître leurs défauts de forme et donc de fonction, en général dus à des mutations et remplacer les gènes responsables par thérapie génique, ou les corriger en synthétisant des molécules, qui, comme une clé dans une serrure, allaient les normaliser. Ou encore faire fabriquer les molécules manquantes par des bactéries par génie génétique combinatoire. Ou encore inhiber les molécules dangereuses à l’aide d’anticorps dits monoclonaux, hautement spécifiques.

C’était la fin programmée du hasard, le nouveau dogme était : comprendre d’abord et traiter ensuite.

Alors, on a commencé à le faire. Mais ces molécules nouvelles ne concernent chacune que très peu de malades, très particuliers, donc de très petits « marchés ». L’industrie avait mangé son pain blanc de 1950 à 1990. Maintenant, c’est le pain gris. Pour maintenir ses revenus, elle a du imposer des prix astronomiques, inversement proportionnels au nombre de malades, cent fois plus chers, pour un marché cent fois plus petit, bien plus que ces traitements ne lui avaient coûté. Mais ces médicaments, à quelques très rares exceptions près, ne font que prolonger la vie de 1 à 6 mois au plus, en moyenne 2. D’où la question posée par Américains, « faut-il dépenser autant pour allonger de quelques mois la vie des 550.000 Américains qui meurent chaque année de cancer ? La question à 500 milliards de dollars » !!!

Il est donc beaucoup trop tôt pour pavoiser. La complexité est bien trop grande. Il va probablement falloir de nouveau compter sur la chance et divers types de « screening », de « testing » systématique.

Le screening robotisé à haut débit devrait le permettre, capable d’analyser jusqu’à 50.000 molécules par jour, au lieu d’une par semaine il y a 30 ans. L’avenir immédiat est de nouveau aux bactéries, archaea, parasites, levures, végétaux ou animaux divers plus ou moins maléfiques, poissons exotiques monstrueux, escargots de mer, grenouilles, crapauds, serpents, chauve-souris, etc., vivant dans des conditions exceptionnelles de température, de pression ou de salinité des environnements extrêmes, forêts tropicales, corail, failles océaniques, toundras sibériennes ou laponnes, qui laissent penser que ces espèces ont développé des molécules spécifiques pour résister à ces conditions de vie particulières. Si la vie existe sur Mars, il faudra y prospecter.

 

Financements insuffisants et surtout mal répartis

 

Beaucoup de chiffres ici. On peut préférer les tableaux joints (Enquête IN 09-FP et FE).

 

Financement global

 

La France consacre à la recherche des financements totaux, publics et privés, considérables, qui la placent au 4ème rang mondial en valeur absolue (35 G€), quoique loin derrière les Etats-Unis (350 G€), le Japon (115 G€) et l’Allemagne (55 G€), mais juste devant l’Angleterre (30 G€), soit 2,1% du PIB.

Par contre, elle n’est qu’au 10ème ou 12ème rang mondial, lorsque ces financements sont rapportés à son PIB ou à son nombre d’habitants.

Elle a, ainsi, consacré en 2007 seulement 2,1 % de son PIB à la recherche, au 10ème rang mondial, derrière de très dynamiques petits pays, Israël (4,5 %), Suède (3,9 %), Finlande (3,5 %), Suisse (2,9 %), Danemark et Autriche (2,5 %), mais aussi derrière Japon (3,1 %), Etats-Unis (2,8 %) et Allemagne (2,5 %), mais juste devant l’Angleterre (1,8 %).

Par rapport à sa population, elle se classe 12ème (570 €/hab.), derrière Etats-Unis (1000), Japon (930) et Allemagne (670), à égalité avec le Canada, la Belgique et les Pays-Bas (570), toujours juste devant l’Angleterre (500), dont les performances scientifiques sont bien supérieures aux nôtres, mais très loin des petits pays les plus dynamiques, Israël (1.200 €/hab.), Suède (1.100), Finlande (970), Suisse (930), Danemark (780), Autriche (750), Australie (650), et loin devant l’Italie et l’Espagne (270), avec le cas particulièrement remarquable des Etats-Unis, qui ont, entre 1998 et 2003, doublé en 5 ans leur budget de recherche biomédicale publique et de 30 % celui des NIH en 2009-2010 (American Recovery and Reinvestment Act – ARRA).

 

Financement public et financements privés

 

La distinction entre financement public et privé est difficile à établir, car la plupart des pays, y compris la France, accordent aux entreprises des soutiens souvent supérieurs aux investissements propres qu’elles consentent, de sorte qu’elles financent largement leurs dépenses de recherche sur ces fonds publics reçus directement ou par le biais de larges exonérations fiscales sur la recherche-développement.

Cela dit, les dépenses totales de recherche publique françaises sont évaluées à 14 G€ (0,9 % du PIB), au 5ème rang mondial en valeur absolue, derrière les Etats-Unis, 6 fois plus (90 G€), le Japon (31 G€), l’Angleterre et l’Allemagne (16 G€) et au 6ème rang en % du PIB, derrière Suède et Autriche (1,2 %), Angleterre, Pays-Bas et Finlande (1 %), à égalité avec le Danemark et devant les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne (0,8 %), la Belgique (0,7 %), l’Italie et le Portugal (0,6 %), la Grèce et l’Espagne (0,5 %).

 

Evolution des financements

 

Malheureusement, examinées sur la distance, l’évolution comparée des dépenses totales de recherche avec celle des autres pays nous est clairement défavorable.

Les analyses en terme de % du PIB ont l’avantage de traduire la volonté politique des gouvernements, en termes d’investissement dans la recherche. De 1997 à 2005, sur 8 ans, ces dépenses se sont seulement accrues en France de 35 %, un peu plus que l’inflation, contre 42 à 44 % pour les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne et le Japon.

Sur la seule période 2000-2005, le fait peut être le plus frappant est sa faible progression de 2 %, 3 à 4,5 fois plus faible que celle des petits pays, Suède, Danemark, Finlande, etc. (+5 à +9 %) et plus faible aussi que celle de l’Espagne (7 %), l’Italie (4 %), les Etats-Unis (3 %) et l’Allemagne (2,5 %).

Quel que soit le mode de calcul, le résultat est le même : depuis 10 ans, la France investit moins que ses rivaux.

 

Fonds privés

 

Pour accentuer encore notre pauvreté, les fonds caritatifs associatifs (AFM, 100 M€, ARC, 40 M€, LNCC, 40 M€, Sidaction, 20 M€, FRM, etc., au total environ 200 M€), nous placent très loin de beaucoup d’autres pays, où « charity is nobility » et tout particulièrement loin derrière l’Angleterre (1,3 G€), avec son puissant Wellcome Trust, dont l’apport (1 G€) est supérieur ou au moins égal à celui des investissements publics du Medical research Council (MRC) et du Biological and Biotechnological Research Council (BBRC), plus loin encore derrière les Etats-Unis, avec plus de 500 fondations puissantes, au premier rang desquelles le Howard Hughes Medical Institute, la Bill Gates Foundation, chacun presque égal au Wellcome Trust, les fondations Rockefeller, Geffen, etc.

 

Le problème : un financement convenable de la recherche, mais très insuffisant de la recherche biomédicale

 

La part des recherches biomédicales dans le budget français de recherche publique (CNRS-SV, INSERM, CER-Biol., IRD, I. Pasteur) est la plus basse du monde : 14 % pour la médecine et la biologie (2 G€ sur 14, dont 0,5 à 0,6 pour l’INSERM, autant pour le CNRS-SV et 0,125 G€ pour l’ANR-Biologie), soit au total 30 €/an/Français, 10 centimes d’€/jour, 0,7 % du budget de l’Etat, 0,1 % du PIB, un budget comparable au budget public britannique (MRC : 0,7 G€, BBRC : 0,5 G€, HEFC (Higher Education Funding Council) : 0,7 G€, etc.), mais qui est quasi-doublé par le Wellcome Trust et inférieur à celui de l’Allemagne (Deutsche Forschung Gemeinschaft : 0,6 G€, Soc. Max Planck : 0,6 , Association Helmholtz, Landers : 1).

 

L’argent n’est pas le problème

 

L’échec de la recherche biologique française et l’exil des grands chercheurs à l’étranger sont en partie liés à cette faible part au sein des budgets de recherche publique, mais surtout à la gestion et à la distribution aberrante des moyens, au saupoudrage, au refus de mieux subventionner les meilleurs, aux salaires indignes donnés aux chercheurs, ingénieurs et techniciens, aux graves défaillances des évaluations a priori des projets, en termes de validité scientifique et de faisabilité technique, à la douceur sans conséquences des évaluations a posteriori.

Beaucoup n’hésitent donc pas à dire que l’argent n’est pas le problème principal. Ainsi en est-il des grands organismes publics de contrôle : « L’écart entre performances et moyens est lié à la faiblesse du système de distribution et de gestion de l’argent » (Cour des Comptes, 2005) ; « La recherche française ne manque pas de moyens, mais souffre d’une mauvaise distribution et gestion de l’argent » (H. Guillaume, R. Cytermann, Inspection générale des finances et des affaires sociales, 2007). Les scientifiques français émigrés aux Etats-Unis sont du même avis : « L’argent n’est pas le problème, mais la façon de l’utiliser, à qui et comment le distribuer » (L. Teyton, Scripps Res. Inst. 2004), « L’argent n’est pas le problème, mais le mécanisme de distribution de l’argent » (N. Perrimon, Harvard, 2004), « Ce n’est pas un problème d’argent, mais d’organisation de la recherche » (C. Benoist, Harvard, 2003).

 

Les Universités les plus pauvres du monde

 

Nos Universités sont, avec celles d’Italie et d’Espagne, les plus pauvres des 10 plus grands pays du monde occidental et du Japon, avec un budget total, presque uniquement public, de 16 G€ (soit 27 €/mois/Français), dont 2 pour la vie étudiante et 0,8 pour les équipes de recherche propres des Universités. Rien.

Avec 9 G€ pour 1,3 millions d’étudiants (soit 6.500 € par étudiant), les Universités sont 2 fois plus pauvres que les Grandes Ecoles et classes prépa (1,4 G€ pour 100.000 étudiants), encore réservées aux enfants des classes dirigeantes et qui offrent les meilleures carrières sur la base des diplômes ce ces écoles, acquis à 20 ans, plutôt qu’à l’expérience acquise plus tard dans l’Université, puis sur le terrain, assurant ainsi la parfaite immobilité de notre société fermée. Que de belles intelligences perdues, que de médiocrités promues. On le constate tous les jours. Nos Universités sont aussi moitié plus pauvres que les IUT (1,1 G€ pour 115.000 étudiants).

A ces 16 G€ s’ajoutent, pour le financement des unités mixtes avec les EPST, 5 G€, soit un total de 21 G€. Pauvreté extrême à comparer à la richesse américaine : avec 7 G€, à 95 % privés, Harvard bénéficie du 1/3 du budget des 90 Universités françaises et les 12 premières américaines atteignent 21 G€, comme les 90 françaises, dont 1/3 d’argent public (de 5 % à 95 %) et le reste de ressources propres, à quoi s’ajoutent encore les revenus d’un capital total accumulé de 150 G€ (25 à Harvard, 15 à Yale, 12 à Stanford, 10 à Princeton, etc.), alors que le budget des plus grandes Universités françaises, par exemple Paris 6, n’est que de 150 M€, à 90 % public et évidemment sans aucun capital. Nuts.

Tout le système doit être bouleversé.

 

Des opérateurs de la recherche immobiles

 

Les « opérateurs de recherche » – ainsi dit-on – sont les Etablissements publics (EP) ou semi-publics de recherche (j’en exclus ici les 90 Universités). Les « opérateurs de l’Etat » existent dans tous les secteurs. Le Ministère du Budget vient ainsi d’en identifier 643, qui depuis 2007 ont recruté plus de personnels que les Administrations publiques n’avaient supprimé de postes dans le cadre de la loi sur le non-remplacement de la moitié des retraités ! Leur architecture est impénétrable, tant elle est enchevêtrée et d’autant plus qu’elle change sans cesse, sans changer réellement, pour que rien ne change, se bornant à modifier les intitulés, à multiplier les étages hiérarchiques verticaux et les périmètres de responsabilités horizontaux, les fausses fusions et les pseudo divisions. En apparence grouillants de vie, mais en réalité absolument immobiles, ils ne travaillent les uns et les autres qu’à leur propre conservation. Avec succès.

 

Les EPST

 

Des vingt EPST, (EP scientifiques et techniques, CNRS, INSERM, INRA, INRIA, IRD, etc.), EPIC, (EP industriels et commerciaux, CEA, CNES IFREMER, BRGM, etc.) et GIP (tel Evry), nous verrons seulement les deux plus importants en biologie et médecine, l’INSERM et le grand département des Sciences de la Vie du CNRS (CNRS-SV), « le percheron » de C. Allègre. Les autres ne sont guère différents.

Chacun emploie 6.000 personnes, 2.500 chercheurs (20 % de ceux du CNRS travaillent dans des unités INSERM et vice-versa), en moyenne de 47 ans, mis à la retraite, comme à l’Université, à 65 ans, quelles que soient leurs performances.

Les EPST financent en effet seulement, et mal, les frais généraux, les gros équipements, la maintenance et surtout les très faibles salaires des personnels statutaires (70-75 % des budgets), mais ils ne distribuent que très peu de crédits de fonctionnement, au point qu’on avait pu dire, à juste titre, en 2003, que ces établissements en étaient arrivés à payer leurs personnels à ne rien faire, faute de crédit de fonctionnement quotidien !

CNRS-SV et INSERM sont rivaux de toujours. L’un et l’autre ont une organisation pyramidale, lourde, lente, vieille et incapables de vivre, c’est-à-dire de définir un grand projet, de couper les branches mortes, de fermer les unités improductives, d’en créer rapidement de nouvelles pour les jeunes qui montent.

Les innombrables directeurs de ces innombrables EPST et EPIC, comme d’ailleurs ceux des Agences, qu’on verra au chapitre suivant, ANR, AII, AERES, etc., et naturellement les directeurs des instituts internes, sont tous nommés par les ministères, sans présélection, hors de tout critère d’excellence, hors liste d’aptitude fondée sur l’excellence. Presque tous sont actuellement des scientifiques de second ou troisième rang, déguisés en haut fonctionnaires, serviteurs de l’Etat, sans l’autorité naturelle que confère la valeur reconnue et très inférieurs à leurs homologues anglais ou américains, souvent nobélisés et à deux de leurs plus récents prédécesseurs à l’INSERM.

 

Les unités de recherche

 

Ces deux EPST abritent chacun presque 400 unités de recherche implantées comme des bernard-l’ermite dans 200 à 250 centres ou instituts universitaires ou hospitaliers, n’appartenant que rarement en propre au CNRS (Gif, Aiguier, Sophia-Antipolis, etc.) et moins encore à l’INSERM.

Au moment où la recherche demande une concentration croissante des moyens, ces centres et ces unités sont dispersés aux quatre vents sur le territoire, de façon égalitariste et électoraliste, au lieu d’être rassemblées, comme dans tous les grands pays, sur un petit nombre de sites, disposant de la masse critique multidisciplinaire et cohérente de matière grise et de plateaux techniques, sites qui seraient jugés prioritaires, après débat scientifique et économique transparent. La recherche est ainsi concentrée dans 35 areas urbaines aux Etats-Unis, 10 ou 15 en Angleterre, 20 au maximum en Allemagne. Nous n’avons pas les moyens d’en maintenir 30 en Ile de France et autant en province.

Nos unités de recherche sont aussi trop grandes, réunies au hasard, sans logique scientifique, au hasard des opportunités et des circonstances. Chacune regroupe de 2 à 15 et en moyenne 3 ou 4 équipes hétérogènes et sans grande autonomie, elles aussi souvent réunies sans raison scientifique.

Elles sont surtout quasi-éternelles, pérennisées indéfiniment, quoi qu’elles fassent, telles des fiefs féodaux ou des propriétés de famille ou encore les « chaires » universitaires, supprimées en 1969. On en change parfois le nom et le numéro, l’adjoint alterne avec le directeur, une ou plusieurs fois, avant de lui succéder. Simple valse d’étiquettes, de telle sorte que ces unités durent 10, 12, 15, 20 ou 30 ans, sans évoluer, avec les mêmes chercheurs accrochés aux mêmes thématiques, fussent-elles stériles.

L’incapacité à fermer les unités de recherche improductives, qui coûtent autant que les autres, est l’une des pires tares du système. Beaucoup d’entre elles étaient d’ailleurs condamnées d’avance à l’échec, « from womb to tomb », et n’auraient jamais du être crées et ne l’ont été que par laxisme, manque de courage et trafic d’influence. « L’Etat dépense beaucoup pour la recherche, mais il maintient ou entretient jusqu’à la retraite des chercheurs dont personne ne sait ce qu’ils font » (O. Postel-Vinay, 2004), « Nous sommes en grande difficulté, parce que nous sommes inacapables de fermer 50 % de nos unités qui plombent notre budget » (A. Munnich, 2007), « On ne peut continuer à financer de façon récurrente des centaines d’unités moyennes ou médiocres » (P. Bougnères, 2004).

En dépit d’efforts ponctuels récents (Groupe Avenir, Atiges, etc.), ces unités sont enfin très hiérarchisées, ne laissant le plus souvent guère d’autonomie aux meilleurs jeunes, placés des années au service de seniors plus âgés qu’eux et qui n’accèdent à la liberté de projet que très tard, après qu’ils ont souvent perdu enthousiasme et créativité dans un fonctionnariat sécurisant, mais peu mobilisateur. L’enquête menée par l’Institut Necker sur 170 Nobel de physique et de médecine récompensés depuis 1945 pour un travail précis, non pour une carrière entière, indique que la parution du 1er article sur le sujet récompensé par le Nobel l’est à 36 ± 11 ans (de 22 à 35 ans dans un tiers des cas), donc commencé à 33 ou 34 ans ou même plus tôt, et seulement dans 5 % à un âge supérieur à 50 ans. Beaucoup plus devrait être fait pour identifier les meilleurs jeunes et leur donner à 30 ans, comme à des corsaires, une totale autonomie. Au jeu de la recherche, on ne gagne qu’en pariant, car elle est une loterie. Il faut savoir y prendre des risques calculés, mais acceptés.

 

Une gouvernance de la recherche aberrante

 

S’il n’y avait quelques espoirs suscités par la volonté politique actuellement affichée, voici le chapitre qui serait le plus décourageant, le plus illisible et le plus incompréhensible, mais les détails n’ont guère d’importance, tant notre gouvernance aberrante peut se décrire en quelques mots : création par accumulation, en cascade, récemment accélérée à la mesure de nos échecs, de strates successives de structures de gouvernance illisibles et redondantes, destinées à contourner les précédentes, faute de savoir les réformer ou les remplacer. Ces structures changent parfois de noms, mais elles sont éternelles ou renaissent sans cesse de leurs cendres. Pas de « destruction créatrice » à la Schumpeter, mais des structures plus éternelles, plus entremêlées encore que celles des opérateurs de recherche qu’on vient de décrire, et elles aussi rivales et préoccupées avant tout de leur propre durée, se paralysant au point d’ajouter encore à l’immobilité générale du système. Qui fait quoi ? Qui est responsable ? Personne en cas d’échec, tout le monde en cas de succès.

Rien de nouveau depuis Colbert : « Le malaise que notre nécessaire mutation suscite, tient pour une large part au blocage de notre société. Nous supportons là le poids d’un long passé – L’Etat est tentaculaire et en même temps inefficace. Par l’extension indéfinie de ses responsabilités, il a mis en tutelle la société toute entière dans une vieille tradition colbertiste et jacobine » (1969, Discours du Président du Conseil sur la Nouvelle Société). Depuis 40 ans, rien n’a changé. Faut-il le redire une fois de plus quand trente livres et cent rapports l’ont fait, en vain ?

La gouvernance de notre recherche, secrétariat d’Etat ou ministère, rattachée tantôt aux Ministère des Universités, tantôt à celui de l’Industrie, relève en pratique de l’Elysée, de Matignon et de 7 ou 8 ministères et surtout de celui des Finances, de 7 ou 8 Cabinets ministériels, de 40 Directions ministérielles, de multiples organismes interministériels, de 40 Agences pseudo indépendantes, Hautes Autorités, Hauts Comités, Hauts Conseils, Conseils et Comités nationaux, qui ne sont pas encore « Hauts » et agences et comités qui ne sont pas encore « nationaux », et aussi « d’Instituts », de Fondations et de divers Observatoires de ceci ou de cela, empilés depuis 30 ou 40 ans, et en conflit permanent, s’annihilant les uns les autres et souvent court-circuités par lobbies et comités ad hoc, sortis on ne sait d’où. Sans compter les instances régionales, départementales et municipales. « Une toile administrative infernale où prospèrent les petits chefs carriéristes et qui oblige les autres à des batailles donquichottesques pour faire entendre la voix de la vraie recherche » (L. Teyton, Scripps Res. Inst., Commentaire, 2004).

Exagération ? Le Ministère du Budget vient, à l’instant, de recenser, tous domaines confondus, 944 de ces comités appelés « Théodule » par Ch. de Gaulle, dont 200 seraient en voie de résorption (?). Personne ne décide rien. Personne n’est responsable, et d’ailleurs, ces instances sont faites pour cela, comme les sociétés écrans, pour diluer les responsabilités que personne ne souhaite assumer. Plus de responsable, plus de coupable.

Schématiquement, 4 niveaux : structures de pilotage, Grands programmes, structures d’évaluation et réformes 2007-2009.

 

Les structures dites de pilotage de la recherche et des Universités : officielles et officieuses

 

Impossible d’être exhaustif. Il s’en crée chaque jour et on en découvre d’anciennes chaque mois, qu’on croyait heureusement disparues et qui renaissent de leurs cendres. Increvables !

Les structures officielles
  • Multitutelles de l’Elysée, de Matignon, de 8 ou 10 ministères à couteaux tirés (Universités, Recherche, Santé, Industrie, Agriculture, Intérieur, Défense, Finances, etc.) qui refusent de se concerter et même de se parler, particulièrement Santé et Universités.

  • n Ministres, dont 7 en 8 ans à la Recherche.

  • Des centaines de « Conseillers » de ministre, s’agitant en tous sens et qui ne sont que rarement, comme aujourd’hui à l’Elysée, des médecins et des chercheurs d’exception (on a écrit par erreur qu’il y avait 3.277 conseillers et chargés de mission ministériels, soit en moyenne environ 80 par ministère ou sous-ministère et tout le monde l’a cru ! C’était vraisemblable. Il y en aurait en réalité trois fois moins. C’est encore trop.).

  • 40 Directions ministérielles dans ces 8 ministères et pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche, une MIRES, Mission interministérielle coordinatrice,

On peut en outre s’interroger sur les personnalités placées à la tête de ces directions. Pour un B. Bigot à la DGRT, aujourd’hui administrateur général du CEA et scientifique de premier plan, combien d’autres, tel l’actuel patron de la DGRI (dont le travail le plus cité l’a été … 12 fois), qui fut directeur de « France Innovation Scientifique et Transfert » du CNRS (le célèbre FIST, qui transforme l’or en plomb et les carrosses en citrouilles).

  • n Comités scientifiques (inter)ministériels : CSRT (1982), CCRST (1989), MSV (1995), CCSV (2000), HCST (Haut Conseil Sc. et Technol.)

    • l’ANR, agence de moyens ministérielle. Enfin un progrès.

    • Anvar (1967) et Oseo (ex BDPME), fusionnés en « Oseo-Innovation », puis ANI (Ag. Nat. Inn.) transformée en AII ou A2I (Agence de l’Innovation Industrielle) (2005) (0,5 ou 2 G€?), qui s’est heurtée au veto de Bruxelles, au nom d’aides excessives aux entreprises, et a du redevenir agence privée en reprenant le nom d’OSEO en 2007.

  • n Comités mixtes public-privé (de circonstance) en nombre infini, très éphémères, sauf si le privé y trouve son intérêt, tel le Conseil de Modernisation des Politiques Publiques (CMPP), ainsi nommé par antiphrase, ou tel le CSIS, Comité stratégique – rien de moins – des Industries de Santé.

  • Académie des Sciences, Académie des Technologies. Pour ceux qui siègent dans ces « fauteuils », c’est la ligne d’arrivée d’une carrière, pas la ligne de départ d’une action. Les voilà à l’Académie des Sciences 250, dont 200 de plus de 65 ans (A. Kastler ironisait en disant que l’âge de l’élection ne cessant de croître, il faudrait bientôt être mort pour y accéder. Comme au Panthéon). Ils émettent, parait-il, on le dit, cinq rapports par an que personne ne lit, contre 1.200 Académiciens en Angleterre et 1.800 aux Etats-Unis, dont la moitié de moins de 60 ans, qui produisent 200 rapports par an, tous très écoutés du Congrès, qui sollicite constamment leur avis.

  • A la tête et membres de ces Directions, Hauts Conseils, Hautes Autorités, Comités scientifiques « Nationaux » ou pas, Agences et Instituts, comme à la tête des opérateurs, qu’on a vu un peu plus haut, des personnalités bien en cour, rigoureusement inconnues, nommées sur des critères mystérieux, plus administratives que des administratifs et où, une fois encore, la valeur et l’œuvre scientifique n’apparaissent qu’au microscope. Au fort grossissement. Comme des germes infectieux. Il y a toujours un « Révizor » quelque part.

Mais qui sont ces gens ? Que font-ils là ? Pourquoi eux ? D’où sortent-ils ? D’où les a-t-on déterrés ? J’ai sous les yeux la liste des responsables des grands organismes et grandes directions de la Recherche aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne. Tous connus bien avant d’être nommés, avec une œuvre derrière eux, et respectés pour leur valeur scientifique, mais cela en France, presque jamais.

Que n’écoute-t-on pas M. Radman (réponse à une ministre de la recherche qui l’interrogeait sur ce que devait être une bonne administration de la recherche : « légère, flexible… et jetable ».

 

Les comités ad hoc, les comités secrets et les officines de lobbying

 

Enfin, l’essentiel, ceux qu’on ne voit pas et qui, en coulisses, décident tout, les groupes de pression, CEA, Corps des Mines et des Ponts, CNES, grandes entreprises privées, et pas seulement celles de l’armement : aussi l’industrie du médicament et ses syndicats, LEEM et Groupe des Cinq. Tous les comités officiels sont infiltrés et court-circuités par ces grands corps d’ingénieurs, non de chercheurs, grands serviteurs de l’Etat et de leurs clans, plutôt que de la Nation, et qui déterminent à travers les comités ad hoc et les directions ministérielles, qu’ils colonisent, les très grands programmes, équipements et installations nationaux, européens ou internationaux, TGP, TGE, TGI, surtout spatiaux ou de physique lourde, qui dévorent une très grande part des moyens de l’Etat pour des projets souvent irréalistes et décidés sans débat public, on ne sait par qui, aux dépens des autres disciplines, et qui ne sont jamais évalués a posteriori et jamais interrompus quand ils prennent l’eau. Avoir réussi la bombe, le nucléaire, le TGV, ne compense pas les innombrables échecs qu’on va rappeler. « Il est regrettable que de telles décisions soient prises par des groupes de pression attachés à la seule réussite de leur filière » (E. Brezin, ancien Directeur général du CNRS et Président de l’Académie des Sciences).

« Censés diriger la recherche, les administrateurs se croient habilités à l’orienter ; Pour eux, faire des projets, établir des plans et un calendrier, c’est déjà maîtriser l’avenir » (F. Jacob).

 

Les grands programmes et R-D industrielle

 

Ces structures quasi-occultes et que personne ne contrôle agissent à deux niveaux : grands programmes et programmes de R-D industrielle.

 

Très Grands Programmes, Installations et Equipements (TGP, I, E) en Physique

 

Leurs budgets énormes mobilisent prioritairement l’attention des Grands Corps sur les grandes thématiques, nationales ou européennes, mêlant prestige, électoralisme, ignorances, illusions parfois mirobolantes et naïveté. En biologie et médecine, certaines ont été des succès, au moins partiels, tel le Plan Cancer I, non pour la recherche où l’échec inéluctable est patent, mais pour l’organisation de la prévention et des soins, il en sera probablement de même pour le Plan Cancer II et le Plan Alzheimer. Ces quelques victoires n’excusent pas les échecs des Plans Génétique ou maladies infectieuses des années 90 ou du Génopole d’Evry.

Mais la physique est ici le champ préféré et cette fois, la route est pavée de faillites, qu’on ne peut ici qu’énumérer :

  • Station orbitale habitée internationale (ISS), projet « futile » (« pointless », Science, mai 2007), « flying turkey », selon le Nobel de physique américain, S. Weinberg, réduite aujourd’hui à envoyer dans l’espace un clown au nez rouge.

  • Laser mégajoule de Bordeaux, imitation de la National Ignition Facility américaine, qui permettrait – mais son succès recule de deux ans tous les ans – « à nos frustrés de Mururoa », dit C. Allègre, d’améliorer nos têtes nucléaires sous-marines.

  • ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor, un projet international de 27 nations (7 si on compte l’Europe pour une), à 15 (ou 30?) G€ sur 25 ans, dont 40 %, 6 à 12 G€ pour nous, puisque nous avons acheté très cher le droit d’échouer à Cadarache, soit au moins 100 M€ / an, censé seulement étudier la faisabilité de la fusion nucléaire contrôlée d’ici 2040. Projet pharaonique rejeté par une majorité de physiciens français, y compris R. Dautray, père de la bombe H française et ancien patron du CEA, PG de Gennes, S. Balibar, J. Treiner, Y. Pomeau, E. Brezin, M. Koshiba (Nobel), mais imposé par le CEA. Pourquoi, puisque le Japon et l’Espagne le voulaient, ne pas avoir laissé ce soleil qui ne se lèvera pas, à l’Empire du Soleil levant ou à celui de Charles Quint, sur lequel le soleil ne se couchait jamais ?

Car les problèmes d’ITER sont sans solution. Mais P. Lellouch atteint le plus haut niveau de la sottise glorieuse, « ITER fera de la France l’Arabie Saoudite du XXI°S« , et d’autres parlent « de soleil en bouteille, de l’énergie des étoiles ou de l’énergie gratuite (!) pour toujours« , « obtenue avec de l’eau inépuisable » (Raffarin).

Comme le disait un physicien humoriste : « La fusion est l’avenir de l’énergie et elle le restera« .

Tout cela dans la plus grande opacité et sans même que soit saisi le Parlement.

Il en a toujours été ainsi et chacun devrait se souvenir du « Projet X » hypersecret d’avions détectant de 7000 m d’altitude et à plusieurs kilomètres de profondeur les mystérieux rayonnements (de spin 1/3!!!) de l’or, de l’eau ou du pétrole, « inventé » par un comte belge et un ingénieur licencié par la TV italienne ! La plupart des Français n’y ont vu qu’une galéjade dite des avions « renifleurs ». L’histoire en était pourtant exemplaire, car le projet fut vendu en 1976 à ELF-ERAP, société nationalisée, donc à l’Etat, pour 1 milliard de francs, à l’époque 50 % du budget annuel de l’INSERM.

Pourquoi les grands projets ne sont-ils jamais évalués publiquement, au départ, à mi-parcours et a posteriori ? Pourquoi ne stoppe-t-on jamais ceux qui échouent ou dérivent, ce que font les autres pays et comme le Congrès américain l’a fait pour le supercollider-superconducteur texan à 50 G€, de Waxahachie ?

 

Les grands programmes en biologie

 

Naturellement, le même type de démarches va se dérouler en biologie, devenue une « big science », mais faute de concentration des moyens et d’intérêt direct des grands Corps, ce n’est pas encore le cas chez nous. Nous ne nous y engagerons que plus tard, quand cela sera dépassé. Tout se déroule donc aux Etats-Unis, où de multiples grands projets, organisés en consortium multicentriques, tel le « Human Cancer Gene Project » des NIH. Cela dit, ces grandes analyses génétiques massives ne feront que débroussailler, car on n’a pas la moindre idée des fonctions de ces centaines de gènes mutés, dont la plupart ne sont pas la cause, mais le témoin de l’instabilité génétique générale des cancers (Nature, 2007). Parce que chaque cellule cancéreuse porte un ensemble particulier d’anomalies génétiques, dont un petit nombre sont réellement déterminantes, ce sont les approches réfléchies individuelles, portant sur tel ou tel gène potentiellement oncogène, qui feront lentement avancer.

Ce n’est pas de guerre contre LE cancer qu’il s’agit, LE cancer n’existe pas, mais de guérilla contre DES centaines de tumeurs de mécanismes moléculaires différents, parfois chacune le sien, et « la guérilla ne se programme pas ». Opinion excessive ? Non. J. Watson y a consacré un livre et voici ce qu’en dit B. Alberts, en 2009, Président de l’Académie des Sciences des Etats-Unis, puis éditeur de Science : « Le cancer est une maladie des circuits moléculaires impliquant des centaines de protéines, mutations, délétions, non réparations de l’ADN, différentes pour chaque tumeur. Pour asseoir de nouvelles thérapeutiques, il faut explorer les conséquences de chacune de ces anomalies, non seulement sur les cellules tumorales, mais sur des bactéries, des levures, des vers, des mouches, des poissons ou des souris. Il ne s’agit plus de recherche concentrée sur le cancer, mais de recherches libres bien plus générales, dans tout le champ de la biologie moléculaire et de la génomique, dans toutes les espèces« .

 

L’aide le l’Etat à la R-D industrielle

 

Les nombreuses programmations industrielles et technologiques de l’Etat sont elles aussi décidées sans contrôle et de façon opaque, par divers comités, conseils ou directions ministérielles, au service des grandes entreprises souvent multinationales et à 40 ou 50 % de capitaux étrangers. Toujours prudentes et peu innovantes, elles n’investissent guère elles-mêmes, que 3-4 % par an et de préférence sans risques excessifs. Elles ont ainsi, par exemple, raté les voitures légères, électriques, les filières nucléaires alternatives, les panneaux solaires, les biocarburants ligniniques de 4ème génération, etc.

A l’inverse, les soutiens de l’Etat ne vont guère aux PME et start-up, qui fourmillent d’idées, réalisables ou non, et plutôt au maintien des anciens marchés qu’aux nouveaux à créer et conquérir, les uns militaires, et en soi éthiquement contestables, (la DGA, 12.000 personnes, vient de se féliciter de ses ventes, qui retrouvent les chiffres d’affaire de la « grande époque », 7 G€, 10% du marché mondial), les autres, civils, pour des matériels qui répondent à de pseudo besoins fabriqués à coup de marketing forcené, type électronique embarquée sur les bicyclettes, voitures électriques parfumées (sic) ou multiples produits alimentaires ou cosmétiques bio-ecologico-durables ou dégradables non contrôlés, ou encore médicaments inefficaces, mais ni gratuits, ni atoxiques, destinés à des maladies qui n’existent pas. Liste sans fin. Croissance pour la croissance, croissance pour le chiffre, croissance pour les banques, lancées de plus en plus dans la spéculation, plutôt que le soutien aux entreprises, sans s’interroger sur la nature et l’utilité de ce type de croissance pour nous et le tiers-monde où l’on meurt. Telle est la « Prospérité du vice », de D. Cohen, parodiant Aldonse, le divin marquis.

 

Inefficacité des structures d’évaluation anciennes et nouvelles

 

L’évaluation scientifique en général

 

Chacun sait avec quelle violence et quelle révolte nos chercheurs rejettent toute évaluation, à coup de manifestations de rue, tracts, pétitions, articles de journaux et opuscules. Ils ont raison parce qu’elle est chez nous désastreuse. Ils ont tort parce qu’elle est désastreuse à cause d’eux, parce que leur refus est un refus de principe, contre toute évaluation, contre le concept même d’excellence et parce qu’ils refusent de travailler à l’amélioration des indicateurs, se bornant à fonder leur rejet sur des arguments anecdotiques.

Chez nous, les chercheurs contraints désormais de se plier à l’évaluation de leur travail, n’acceptent que les autoévaluations entre soi, par des « pairs », c’est-à-dire par eux-mêmes et rejettent l’évaluation « bibliométrique » objective de leurs résultats, traduits par les publications, alors que la bibliométrie est désormais utilisée dans tous les pays et de plus en plus, parce qu’elle est juste et nécessaire. Juste, parce que les chercheurs, financés par la nation, ont des comptes à rendre sur leurs résultats, nécessaire, parce que les politiques élus, ont la mission d’orienter la recherche, d’en dessiner les grandes lignes et d’en définir les priorités. Ils ne peuvent évidemment le faire, sans repérer d’abord les scientifiques d’excellence et leur donner tous les moyens pour développer librement leurs recherches, ou, s’ils acceptent de s’y consacrer, pour leur confier la responsabilité des recherches définies comme prioritaires. On ne marche pas sur l’eau, dans le noir et avec un bandeau sur les yeux.

« La meilleure voie pour soutenir la science est de financer les hommes par les projets » (Nature, 12 nov. 2009). Moins de figures imposées, plus de figures libres. Il y a 30 ans que le Nobel Szent-Györgi le disait : « Rien n’est plus simple que d’avoir de la bonne science, il suffit de financer les bons chercheurs« . Reste à les repérer.

 

Les structures d’évaluation française

 

Malheureusement jusqu’à 2007, l’évaluation en France était pour l’essentiel menée par les EPST eux-mêmes, qui s’auto-évaluaient sans sévérité excessive et prétendaient être les seuls à pouvoir le faire. « Nous sommes, nous, au CNRS, les seuls à pouvoir nous évaluer » écrit le directeur du département « Evaluation ». Elle était confiée – abandonnée – à des commissions d’élus syndicaux et de nommés politiques de compétence limitée, votant, à bulletins secrets, et privilégiant l’égalitarisme, l’ancienneté, le conformisme et la défense des intérêts socioprofessionnels des chercheurs, à celle de la qualité de la recherche et à la reconnaissance et la récompense du mérite et de l’excellence. Autoévaluations « à la française », endogamiques et douces, un simple décor. « Ridicules et médiévales« , dit E. Brézin (Pt Acad. Sciences). Aucune conséquence n’en a jamais été tirée et les soins les plus attentifs ont été apportés à réduire la place de la bibliométrie objective au bénéfice de ces comités de pairs et d’une évaluation « multicritères » subjective, prenant surtout en compte la vie des laboratoires et la « notoriété » (notabilité ?) des chercheurs, beaucoup plus que leurs résultats. « Il y a pire que l’injustice, c’est la justice sans glaive » (O. Wilde).

Tout aurait pu, du, changer avec la création en 2007 d’une agence indépendante des EPST et des Universités, l’AERES : Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur. Avec un président nommé et des milliers d’experts, choisis, les uns les autres, sur des critères imprécis, dont le niveau scientifique et de compétence dans les domaines à évaluer, est variable. Elle est chargée de l’évaluation des institutions, des Universités, des équipes et des unités et non des chercheurs qui restent évalués, ou plutôt non évalués par les EPST. Mais rien n’a changé.

Ces évaluations, d’un coût exorbitant, sont fondées sur un système de visites sur site de 48 h, par 4 ou 5 évaluateurs, dont 2 venus de l’étranger, que les Anglais viennent justement d’abandonner, parce qu’il est très lourd, très coûteux et inutile, puisqu’il donne les mêmes résultats que la simple bibliométrie (Rapport A. Neely, Cranfield Univ.).

Résultats consternants. Ils ne pouvaient que l’être. Pour se faire accepter des syndicats de chercheurs, son Directeur général inscrit au fronton de l’AERES, « qu’ici, on n’évalue pas« , puisqu’il déclare d’emblée « ne laisser qu’une petite place à l’analyse des publications« , c’est-à-dire aux résultats mêmes de la recherche, pour se limiter aux activités « parascientifiques », « notoriété » (« notabilité ») des chercheurs, gestion, direction, dynamisation, diffusion de la recherche, difficultés, états d’âme, intentions ou espoirs, capacité de marketing des chercheurs, etc., tout ce qui est de l’ordre du subjectif et qui est en amont, autour ou en aval de l’essentiel, qui sont les résultats, alors que l’évaluation, dans tous les domaines et dans tout les pays, se fonde d’abord sur des résultats et non pas sur les conditions dans lesquelles ils ont été obtenus, qui n’ont que l’utilité de, parfois, les expliquer, pour en tirer, éventuellement, des corrections de trajectoire.

Seule devrait, au contraire, compter l’acceptation des travaux dans un journal exigeant. Qu’on ne revienne pas sans cesse sur les quelques rares erreurs de jugement historiques des reviewers des grands journau. Oui, les 10.000 articles par an très cités ou publiés dans les très grands journaux ne sont pas tous d’excellence, loin s’en faut, tous ne sont pas d’or, il n’y a pas 10.000 découvertes d’importance par an, mais que de vent et de plomb dans les articles peu cités et dans les petits journaux.

Tout se passe finalement à l’AERES, comme si le but était de ne pas heurter les chercheurs et de masquer les défaillances de la recherche française, parce qu’on n’y croit pas. Pas encore. Les équipes y sont classées selon 4 niveaux, mais tout le monde est beau, tout le monde a gagné. Aucun moyen de repérer l’excellence. Ainsi, seulement 7 % des chercheurs sont au niveau le plus bas, tandis que l’élite, le niveau le plus élevé (A+), en regroupe 26 % et l’excellence (A) 40 %, soit au total, 66 % d’élite ou d’excellence ! L’I. Necker, se fondant sur 8 critères internationaux d’évaluation des publications scientifiques, aboutit, sur les mêmes chercheurs, à des résultats très différents, 9 % d’élite, 14 % d’excellence, 20 % de qualité et 57 % moins ou peu satisfaisants, remplissant la mission de toute évaluation, non pas remettre un satisfecit à tout le monde, mais repérer l’excellence. L’AERES ne sert à rien.

A part l’OST (GIP), l’Observatoire des Sciences et des Techniques, une petite structure presque sans moyens, mais qui parvient à l’excellence par un travail d’analyse et de statistiques remarquable, portant sur toutes les données nationales et internationales disponibles. Malheureusement, sa mission est limitée par l’Etat à l’évaluation de la place de la France dans le Monde et celle des régions en France, mais non à celle des institutions, et encore moins des chercheurs eux-mêmes.

 

Les réformes en cours

 

Réflexions générales

 

Depuis 2007, l’Etat, après 40 ans d’immobilisme, engage une politique dynamique et d’une grande pertinence dans beaucoup de ses objectifs. Dans les grandes lignes, la majorité des scientifiques d’excellence y adhèrent, même si la plupart ne l’expriment guère publiquement, pour ne pas se couper d’une base qui les rejette et, parfois, pour des raisons politiques, qui ne devraient rien avoir à faire ici.

Deux graves points noirs cependant. Le premier est de privilégier les recherches appliquées et programmées à court terme, au détriment des recherches fondamentales libres.

Le second point noir est la consternante habitude des pouvoirs publics de s’entourer, pour les conseiller, des personnalités qu’ils devraient précisément éviter, les « Révizor », « Ancre » ou « Spiros » croqués par PG de Gennes : « Ancre s’est glissé dans une des multiples commissions qui examinent les projets des autres. Les sujets sont souvent au-delà de sa culture, mais cela ne l’arrête pas. Il tranche et par phrases coupantes, s’érige en arbitre. Les autres, plus modestes, ne protestent guère. L’avenir de la science, comme celui du théâtre, est ainsi entre les mains de critiques obscurs » ; « Spiros dirige un vaste secteur de la science par le moyen d’une administration compliquée. Pour parvenir là, il lui a fallu une grande facilité de parole, mais de science point. Il fonde ses décisions sur des rapports issus d’autres rapports…. Il met en place de vastes et coûteuses opérations de recherche appliquée, téléguidées par de grands groupes industriels. Pas celles qui vont produire l’énergie, la nourriture – ou les médicaments – dont nous avons besoin… mais celles dont les industriels se méfient, parce qu’elles sont risquées, et qu’ils installent, à tout hasard, à condition d’être bien subventionnés« . Bref les ministres s’entourent de scientifiques de 2ème ou 3ème rang, qui n’entretiennent plus aucune illusion sur leur propre valeur et choisissent lucidement des carrières parapolitiques. Capables de se déguiser en hauts fonctionnaires, plus hauts fonctionnaires que les hauts fonctionnaires, moutons déguisés en moutons. Comment ne pas comprendre que pour aider aux découvertes, il est préférable de s’entourer de ceux qui ont découvert quelque chose, plutôt que de ceux qui n’ont pas inventé l’eau tiède ?

Malgré ces réserves, la politique engagée mérite d’être soutenue activement par les meilleurs. Rien ne serait pire que de l’abandonner et d’en revenir à l’état antérieur, en prolongeant huit siècles d’inexistence des Universités et un siècle de déclin scientifique, que seul de Gaulle avait su interrompre dix ans, dans une France qui croyait encore en son avenir, parce qu’elle s’était reconstruite. Il faudra la mener contre des oppositions arc-boutées sur l’immobilisme, les corporatismes de droite et le syndicalisme de gauche, aussi antiélitistes les uns que les autres. Il ne s’agit donc pas de critiquer cette politique, bien au contraire, mais de mettre en garde ceux qui tentent de la mettre en œuvre, contre les illusions qu’ils peuvent encore nourrir, ne s’étant frottés que deux ans à l’institution universitaire, dont ils pourraient sous-estimer les résistances masquées, « mi-édredon, mi-hérisson« , écrit F. Demichel, qui les connaît bien, pour avoir longtemps dirigé l’Enseignement Supérieur.

 

Analyse des réformes et projets en cours ou proposés

 

D’abord, l’autonomie des Universités. Elle restera une illusion, tant que persisteront Rectorats, Directions ministérielles, Inspections générales et CNU. Les présidents des Université autonomisées viennent d’indiquer qu’ils avaient aujourd’hui, moins d’autonomie, plus de contrôles du ministère qu’avant l’autonomie ! Il faut briser l’administration centrale. Leurs pouvoirs sont aussi limités de l’intérieur par des conseils élus et encore pléthoriques, qui les contraignent à une autogestion où chacun immobilise le voisin. Il en sera ainsi tant qu’ils seront eux-mêmes issus du sérail local et élus pour la tranquillité que laisse prévoir à leurs électeurs leur personnalité trop souvent effacée. Après 2 ans, peu d’entre eux apparaissent comme des managers scientifiques ambitieux. Tous croient qu’ils n’ont pas les moyens d’une politique à contre-courant du passé, tous se contentent de petits pas, parce qu’ils n’imaginent pas qu’on puisse avancer avec des bottes de sept lieux. Il faut les convaincre, les contraindre ou les changer. Ils ont une obligation de résultats, comme tous les hauts fonctionnaires civils ou militaires d’autorité. Il s’agit d’une bataille contre le passé et pour l’avenir. En temps de guerre, les troupes ne sont pas commandées par des collectifs, mais par des chefs responsables. La collégialité n’a rien à faire ici. On juge après, sur des résultats. L’autogestion conciliante et harmonieuse, c’était avant, quand personne n’attendait rien d’eux.

La fusion déjà esquissée de façon encore informelle dans « Alliance« , des EPST des Sciences du Vivant, surtout INSERM, CNRS-SV et le petit CEA-SV, n’est pas nécessairement une bonne idée. Le CNRS est pur biologiste, l’INSERM est très médical et sa valeur tient autant aux PUPH d’excellence qui y travaillent qu’à ses propres chercheurs. Certes, ces EPST ont des complémentarités, mais l’identité est loin et la psychologie des chercheurs et celle des médecins sont si différentes, que les faire coopérer est difficile. L’Amérique a les NIH et la NSF, l’Angleterre le MRC, le BBRC et le HEFC, l’Allemagne les I. Planck et les Associations Helmholtz et Leibniz. Ces institutions ont toutes une âme, une histoire, une fierté et de vrais succès. Elles en sont fières. Le monde entier connaît le CNRS. Pourquoi le dissoudre ? Les gains à attendre de fusions forcées pourraient être trop faibles pour risquer un conflit.

L’ANR, l’Agence Nationale de la Recherche est déjà un succès. Créée pour contourner les EPST jugés, à juste titre, incapables de mener une politique d’objectifs lisible.

L’ANR est une agence de moyens, directement sous la tutelle du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, sans Conseil scientifique (!), avec 10.000 experts (dont 17 % de l’industrie et 11 % étrangers), choisis par le ministère sur des critères inconnus et non sur une liste sélective et ses directeurs sont également nommés à discrétion par le Ministère. Ils sont autant de Revizor, Ancre et Spiros. PG de Gennes avait raison.

Elle est dotée d’un budget de 850 M€ par an, dont 125 M€ seulement à la biologie, soit 15 %, égal à 25 % de celui de l’INSERM ou de celui du CNRS-SV. Elle finance par an environ 900 contrats de 400.000 €/3 an (100 à 800.000), sur appels d’offres, sur le modèle du nouvel et efficace European Research Council et 200 bourses de jeunes chercheurs par an.

Les contrats vont pour 20 % à la recherche privée et 80 % à la recherche publique, mais au sein de celle-ci, seulement 25 % pour la recherche libre, soit 20 % du total, ce qui devrait être doublé, et le reste à la recherche programmée, sur de grands thèmes décidés par l’Etat (en fait, on ne sait par qui) et qui sont très contestables, faute d’argumentaire scientifique. Pourquoi 45 % pour l’ensemble Biologie cellulaire – Biologie structurale et Génomique et seulement 8 % aux neurosciences, 4 % à l’Immunologie et 1 % à l’Oncologie ? Il en résulte que d’excellentes équipes en sont écartées et que toutes celles qui sont retenues ne sont pas, loin s’en faut, d’excellence.

Les autres réformes, CIR, Plan Campus, pôles de compétitivité, concernent essentiellement la recherche privée. On manque encore de recul pour les juger.

Le CIR, Crédit Impôt Recherche, destiné au seules entreprises privées, représente la plus grande part de l’effort de l’Etat en faveur de la recherche (3,5 G€). Parce qu’il soutient surtout les TGE, il soulève à la fois les critiques des syndicats de chercheurs et des petites entreprises, qui regrettent l’absence d’un équivalent du « Small Business Act » américain, qui depuis 1953 (!) réserve 23 % des commandes de l’Etat aux petites entreprises.

10 « PLANS CAMPUS » prioritaires, unissant Universités, Grandes Ecoles et EPST seraient dotés de 5,0 G€ venant de la privatisation d’EDF annoncés en 2006 (réduits à 3,7 G€ en 2008) pour de très grands travaux de rénovation et construction, financés par les intérêts versés sur 30 ans aux sociétés de construction, mais encore quasi-virtuels. « Je ne comprends pas à quel jeu on nous fait jouer et la légèreté des annonces » (X. Chapuisat, Pt du Pôle Paris-Sud).

70 « mini » PÔLES DE COMPÉTITIVITÉ, 1,7 G€ sur 3 ans, 330 projets (1,7 M€/projet), venant de l’Etat à travers la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), (3 0%), les collectivités locales (25 %), l’ANR (35 %) (2007), présentés comme « une avancée majeure pour la France, une attractivité forte pour les entreprises étrangères« . Trop nombreux, saupoudrés dans 21 régions, financements trop faibles (Science).

Au total, beaucoup de confusion, d’annonces et d’agitation, mais aussi beaucoup d’espoirs. Il faudra conviction, énergie et courage politique pour recueillir quelques succès. Trop de projets sans évaluation préalable, décidés dans la précipitation, peu lisibles, sans cohérence, sans ciblage, au point de paraître tantôt redondants, tantôt contradictoires, et, dans un contexte de crise, trop peu d’argent pour changer un monde trop complexe, dont la résistance au changement est proverbiale.

 

Dernier venu : le grand emprunt : pas seulement une illusion

 

Opération de communication ou réalité ? Les deux. Rappelons que l’Etat emprunte déjà 1 G€/jour, 350 G€/an, pour boucler son budget, dix fois le « Grand Emprunt », qui à cette échelle parait bien petit, mais il est présenté comme vertueux, pour investir et non pas pour assurer la vie courante de l’Etat. 10 % de vertu, 90 % de vice.

Mais ce n’est même pas de 35 G€ qu’il s’agit, puisque les 13 G€ de remboursement des banques y sont affectés, ce n’est donc plus que 22, ce qui veut dire 880 M€ d’intérêts à verser aux prêteurs institutionnels. En contrepartie, les dépenses de l’Etat devront être réduites de 800 M€. Exit l’emprunt. Il s’agit d’un transfert interne au sein du budget de l’Etat. On saute d’une ligne budgétaire à l’autre. Plus d’emprunt, seulement des économies de 800 M€/an, sur d’autres postes. Mais lesquels ? Qui va payer ?

Pour l’instant, place à l’illusion des 35 G€ du Grand Emprunt vertueux, dont 16 (ou 11 ?) « pour que la France ait les plus grandes universités du monde« ). Une pantomime. Un trompe-l’œil. Il ne suffit pas d’injecter une quantité d’argent pour améliorer la qualité des universités (E. Morin), dont le mal séculaire n’est pas d’abord un problème d’argent, mais de formation, de structures, d’état d’esprit et de gouvernance. Y déverser plus d’argent n’y changera rien, s’il n’y a pas la volonté de restructurer, fusse en force, un système vermoulu depuis longtemps et pauvre depuis toujours. Des universités en ruines et les enseignants les plus pauvres des grandes nations. Un monde de catacombes.

Pourtant, la coquille du « Grand Emprunt » n’est pas vide. On fait beaucoup de chose dans une université avec 40 M€ de plus par an, par exemple quelques recrutements d’élite dans des laboratoires rénovés et cela peut tout changer.

 

Conclusion

 

Aussi nous rallions-nous aux propositions des 25 chercheurs français d’excellence autour de T. Piketty (ENS, Polytechnique, EHESS, EEP, Univ.Paris 5, 6 et Toulouse, MIT, Harvard et New York Univ.) (Le Monde, 29/01/2008).

  • « Il est maintenant admis que notre système de recherche doit être une priorité nationale, car, par ses effets sur la formation et l’innovation, il irrigue l’ensemble de la société.

  • Les décisions scientifiques doivent être prises par des chercheurs sélectionnés pour leur compétence, par une instance indépendante et non par le pouvoir politique ou syndical, en particulier par des représentants nommés ou élus par ces pouvoirs.

  • L’évaluation est l’instrument clé de toute politique scientifique. La valeur d’une recherche se mesure par sa capacité à être publiée dans les revues internationales les plus sélectives, qui organisent une sorte de concours permanent.

  • Les salaires accordés aux chercheurs doivent être adaptés aux normes internationales, 2 à 4 fois supérieures aux nôtres. Leur progression de carrière doit se faire en fonction du mérite et non de l’ancienneté.Les directeurs des grands instituts ne doivent pas être nommés et révocables à tout moment, mais être évalués, puis choisis, sous le contrôle d’un réel Conseil de Surveillance indépendant et légitime. L’Agence Nationale de Recherche ne doit pas avoir un conseil d’administration nommé par le gouvernement et doit avoir un Conseil Scientifique qu’elle n’a pas et qui doit être indépendant et légitimé par la qualité de ses membres. Les thématiques qu’elle choisit de soutenir et leur niveau de financement ne doivent pas être décidés par le Ministère de la Recherche ».

Mais il faudra convaincre, frapper fort, aller plus loin encore, jusqu’à conduire nos nouvelles Universités autonomes à contracter avec les Universités et les écoles étrangères et les entreprises, sans que l’Etat s’en mêle, créer des filiales commerciales, intégrer les entrepreneurs et les élus régionaux dans leurs conseils, s’intégrer elles-mêmes à la vie économique et culturelle régionale et nationale, se lier les unes avec les autres, comme toutes les Universités des grands pays.

Elles devront avoir à leur tête des présidents professionnalisés, universitaires ou non, venus du privé comme du public, nommés par le Ministère ou éventuellement élus, mais parmi une liste d’aptitude prenant en compte la valeur scientifique et les responsabilités assumées jusque là. Trop de présidents d’aujourd’hui ne sont en place que parce qu’ils se trouvent être la bissectrice ondulante de toutes les contradictions et de tous les abandons.