Réflexions sur la sociologie

Séance du lundi 26 septembre 2011

par M. Raymond Boudon

 

 

Les deux grandes orientations de la sociologie

 

Comme toutes les sciences humaines et, je présume, comme toutes les sciences, la sociologie a été depuis les origines une discipline très diverse. Mais on y distingue une tension permanente entre deux conceptions principales : celle qui nourrit l’ambition de saisir la société comme un tout et celle qui recherche plutôt l’explication de faits sociaux singuliers.

Ainsi, Émile Durkheim, celui que tous les manuels considèrent, avec Max Weber, comme le père de la sociologie, se pose dans son étude sur Le suicide une série de questions portant toutes sur des phénomènes singuliers : pourquoi les taux de suicide des femmes sont-ils plus bas que ceux des hommes ? Pourquoi les taux de suicide des protestants sont-ils plus élevés que ceux des catholiques ? Pourquoi ceux des célibataires sont-ils plus élevés que ceux des personnes vivant en famille ? Durkheim s’efforce ensuite de synthétiser les explications qu’il propose de cet ensemble de faits singuliers dans un cadre théorique plus large.

Max Weber épouse la même démarche. Ainsi, il se demande dans son Judaïsme antique pourquoi les Pharisiens croient à l’immortalité de l’âme et pourquoi les Sadducéens n’y croient guère. Ailleurs, il s’interroge sur les raisons d’être de l’exception religieuse américaine : pourquoi les Américains restent-ils beaucoup plus religieux que les Anglais, les Français ou les Allemands ? L’accumulation des explications qu’il propose de phénomènes singuliers comme ceux-là lui permet de renouveler l’explication des phénomènes religieux.

C’est le grand économiste autrichien Ludwig von Mises qui a forgé la notion de singularisme méthodologique pour identifier la démarche qui se donne pour objet l’explication de phénomènes singuliers, et la distinguer de celle qui cherche à embrasser de vastes objets d’un regard global. Pour von Mises, le singularisme méthodologique est une condition nécessaire de toute explication scientifique. La perspective qu’on peut qualifier par symétrie de holisme méthodologique peut conduire à des interprétations intéressantes, mais non à des explications au sens strict.

Si j’insiste d’entrée de jeu sur la notion du singularisme méthodologique, c’est qu’elle s’applique, non seulement à la sociologie, mais à toutes les sciences sociales. Toutes ont donné naissance à des traditions de pensée obéissant au principe du singularisme méthodologique ou à son contraire.

Ce n’est pas par hasard que la notion du singularisme méthodologique a été créée par un économiste autrichien. Au tournant du XIXe au XXe siècle, les économistes allemands et autrichiens donnent en effet l’impression d’appartenir à deux mondes intellectuels différents. Du côté des Allemands, domine le courant de pensée dit de l’école historique. En simplifiant, il affirme que l’économie ne peut avoir pour objectif que de saisir l’évolution des institutions économiques. Les économistes allemands regardent alors de haut les économistes marginalistes autrichiens qui développent des modèles visant à expliquer des phénomènes économiques singuliers. Leur querelle de méthode est restée célèbre dans l’histoire des idées économiques.

Du côté de la sociologie, l’histoire mouvementée de la célèbre École de Francfort illustre, elle aussi, ce même conflit de méthode. Je me contente d’en extraire une anecdote. Fuyant la montée du national-socialisme en Allemagne, plusieurs représentants de l’École de Francfort se réfugient aux États-Unis dans les années 1930. Max Horkheimer, la figure centrale de l’École, se propose d’y développer un projet visant à développer une Théorie de la société dont il insiste pour la présenter avec un grand T, ce qui est usuel en allemand, mais insolite en anglais. Ayant quelque peine à comprendre son projet, ses interlocuteurs américains renâclent à l’encourager. Il fut tiré d’affaire grâce à l’appui d’un sociologue d’origine autrichienne peu connu et qui allait devenir l’un des sociologues les plus importants du XXe siècle, Paul Lazarsfeld. Mais dès que Horkheimer et Lazarsfeld se furent installés dans le monde universitaire américain, ils se regardèrent en chiens de faïence. La raison principale en est que, à l’instar des économistes allemands et autrichiens, ils s’étaient rangés des deux côtés de la fracture du singularisme.

 

La sociologie adoptant le singularisme méthodologique

 

En épousant le principe du singularisme méthodologique, les pères fondateurs de la sociologie visaient en fait à expliquer des phénomènes sociaux énigmatiques à l’aide des procédures qui sont celles de toutes les sciences. Ainsi, dans son travail courant, le biologiste se penche sur les causes de phénomènes singuliers, comme l’action de tel ou tel virus. Il ne se désintéresse certainement pas de la question de l’origine et de l’essence de la vie, mais il la repousse à l’horizon de sa recherche.

Max Weber obéit aux mêmes principes que le biologiste lorsqu’il explique pourquoi les Pharisiens croyaient à l’immortalité de l’âme, alors que les Sadducéens n’y croyaient pas. Cela résulte, explique-t-il, de ce que les Pharisiens étaient en majorité des commerçants et des hommes d’affaires. L’équité des échanges représentant une préoccupation cruciale pour eux, ils étaient heureux d’apprendre que l’âme est immortelle, puisque cela leur permettait d’espérer que les mérites et les déméritesqui n’avaient pasreçu leur juste sanction ici-bas feraient l’objet d’une révision dans l’au-delà. L’idée de l’immortalité de l’âme leur faisait miroiter sur le mode symbolique l’assurance que leur souci d’équité serait satisfait. Les Sadducéens, eux, constituaient le vivier d’où étaient puisées les élites politiques juives. Ils n’avaient donc pas du tout les mêmes raisons d’adhérer à une idée venue d’ailleurs, de l’Inde sans doute, et qui leur paraissait étrange.

C’est de la même manière que Benjamin Constant et Tocqueville, devançant ici Max Weber, avaient proposé d’expliquer la croyance hindouiste à la métempsycose. Selon eux, la suite des réincarnations d’un même être traduit de façon symbolique le souci du croyant que justice lui soit rendue en un jugement dernier, au terme du cycle de ses réincarnations.

Autre exemple de singularisme méthodologique relevant aussi de la sociologie des religions : l’explication proposée par Durkheim des raisons pour lesquelles la notion de miracle est facilement évoquée pendant des siècles, puis brutalement déconsidérée. C’est que la notion de miracle, explique-t-il, ne pouvait être discréditée qu’à partir du moment où le développement des sciences eut solidement installé la notion de loi de la nature et par suite donné sens à la distinction entre le naturel et le surnaturel. Avant, il était normal que la notion de miracle aille de soi. Après, il était compréhensible qu’elle ne soit plus reconnue qu’avec les plus expresses précautions par les autorités religieuses elles-mêmes. Mais les autorités religieuses se devaient tout de même de maintenir la notion de miracle, sous peine de renoncer à l’idée de la toute-puissance de Dieu et de tomber dans l’hérésie spinoziste du Deus sive natura.

J’ai voulu insister pour commencer sur le contraste entre la sociologie visant à l’explication scientifique de faits singuliers énigmatiques et la sociologie cherchant à saisir les sociétés comme des totalités, parce que ce contraste est permanent.

Ainsi, le sociologue allemand Ulrich Beck doit sa notoriété actuelle à ce qu’il tente de saisir l’essence des sociétés contemporaines en les décrivant comme des sociétés du risque. Le sociologue anglo-polonais Zygmunt Baumann doit la sienne, lui, à ce qu’il y voit des sociétés sans points fixes, où toutes les valeurs et toutes les institutions auraient perdu leur solidité d’antan, et qu’il qualifie pour cette raison de liquides.

Cette sociologie de caractère holiste est depuis toujours la plus visible. Mais je voudrais maintenant me tourner vers la sociologie à ambition scientifique, celle qui voit la sociologie comme ayant vocation à suivre les procédures et les principes auxquels obéissent toutes les sciences. Le singularisme méthodologique représente l’un de ces principes, mais il en est d’autres.

Cette ambition scientifique a en effet revêtu diverses formes et donné naissance à diverses traditions de pensée. J’essaierai de les cerner sommairement en essayant d’éviter le risque de la simplification.

 

La sociologie descriptive

 

L’une de ces traditions de pensée a insisté sur un autre principe de méthode : s’assurer que les données recueillies par le sociologue sont bien objectives. C’est le principe de la neutralité de l’observation, qui impose de décrire les faits sociaux de manière à contourner autant que possible le subjectivisme de l’observateur.

Ce type de préoccupation est illustré en France par des travaux qui coïncident au XIXe siècle avec une période de visibilité particulière de l’Académie des sciences morales et politiques. Je pense notamment aux travaux de Louis Villermé. Elu à l’académie de médecine en 1823, il l’est à l’Académie des sciences morales et politiques en 1832. L’académie lui confie entre juin 1835 et août 1837 la visite des départements abritant des industries textiles. Il y observe les conditions de travail, de logement, d’alimentation et de salaire des ouvriers. Ces recherches minutieuses donnent lieu à la publication en 1840 de son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. Il est à l’origine de la loi de 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures, qui limite à 8 ans l’âge de leur admission dans les entreprises de plus de 20 salariés et, en 1850, de la loi interdisant la location de logements insalubres. Les différents travaux de Villermé ont été réédités en 1986.

Il faut évoquer aussi sur ce chapitre de la sociologie descriptive ou sociographie les travaux de Frédéric Le Play. Ils ont été publiés sous le titre Ouvriers européens. Études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l’Europe, précédée d’un exposé de la méthode d’observation. Comme Villermé, Le Play a le souci de produire des informations aussi peu contaminées que possible par la subjectivité de l’observateur. Il cherche à y parvenir en distribuant aux familles d’ouvriers observées des fascicules où elles devaient noter soigneusement le détail de leurs activités au jour le jour selon un protocole rigoureux.

Aux États-Unis, la sociologie descriptive est brillamment illustrée dans la période de l’entre deux guerres par les travaux de l’école de Chicago : ceux de Robert Park ou ceux de Thomas et Znaniecki, dont l’énorme ouvrage sur les immigrants polonais se lit aujourd’hui encore avec beaucoup de profit : il accumule des observations minutieuses sur les voies et moyens par lesquels les immigrants polonais se sont progressivement insérés dans la société américaine et éclaire utilement les mécanismes de l’intégration.

La question des procédures d’observation devait aussi beaucoup préoccuper les sociologues de la prestigieuse Université Columbia de New York. Paul Lazarsfeld s’est rendu célèbre notamment par un article devenu classique sur « L’art de demander pourquoi » (The art of asking why). Le premier, il y a expliqué pourquoi de légères variations dans la formulation des questions posées lors d’un entretien ou dans un questionnaire peuvent entraîner des variations considérables dans les réponses.

 

La sociologie quantitative

 

Par la suite, Lazarsfeld devait jouer un rôle majeur dans l’implantation des enquêtes par questionnaires standardisés aux Etats-Unis et en Europe et dans le développement de la tradition dite de la sociologie quantitative, que Durkheim avait illustrée avant lui. On désigne couramment par l’expression sociologie quantitative les travaux qui s’appuient soit sur des données statistiques d’origine administrative, soit sur des données recueillies à partir d’enquêtes par questionnaire.

Il existe aussi bien sûr une sociologie qualitative dont les ambitions scientifiques ne sont pas moindres. Les exemples de sociologie de la religion empruntés à Max Weber, Durkheim ou Tocqueville sur les raisons d’être des croyances aux miracles, à l’immortalité de l’âme ou à la métempsycose que j’ai évoqués en commençant relèvent de la sociologie qualitative. Or ces auteurs proposent de ces phénomènes énigmatiques des explications robustes qui s’accordent parfaitement avec l’ensemble des observations disponibles et qui n’ont guère de concurrents sérieux. C’est sur la base de remarques comme celles-là que l’on peut, je crois, affirmer l’existence d’une sociologie comme science.

Mais je voudrais insister plutôt maintenant, en m’appuyant sur deux exemples, sur l’intérêt de la sociologie quantitative et plus spécifiquement des enquêtes quantitatives par questionnaire pour la connaissance des sociétés.

J’emprunterai mon premier exemple à Paul Lazarsfeld. Préoccupé par la question de savoir si les médias ont réellement sur les opinions et les décisions du public l’influence qu’on leur prête, il multiplie à partir des années 1940 les enquêtes sur l’influence de la radio et en consigne les résultats dans un livre qui est devenu un classique de la sociologie. Pour en résumer les enseignements, il montre que l’influence des médias n’a ni l’importance, ni le caractère mécanique qu’on lui accorde trop facilement.

Plus précisément, il montre qu’un auditeur tend à recevoir les messages publicitaires émis par les médias comme des informations qui n’arrêtent son attention que si les biens et services qu’ils vantent rencontrent ses intérêts. Si tel est le cas, il tente couramment de tester la fiabilité du message auprès de sources présentant à ses yeux le double caractère d’être facilement accessibles et d’être crédibles. Si un message vante par exemple à grands sons de trompe une marque de café, si je suis amateur de café et si je sais que mon ami l’est aussi, je chercherai à savoir avant de me décider s’il pratique la marque en question et, si oui, ce qu’il en pense.

Tout prosaïque qu’il soit, cet exemple permet de comprendre des phénomènes familiers et cependant énigmatiques, comme le fait que le bouche-à-oreille conduise fréquemment au plébiscite d’un film ou d’un livre massacré ou ignoré par la critique. Il permet aussi de mieux comprendre un phénomène essentiel pour l’analyse de la vie politique, à savoir que les sondages fassent apparaître l’opinion publique comme étant sur bien des sujets en rupture avec l’opinion des médias. Il permet même de comprendre pourquoi la diffusion des nouveautés tend à obéir à la loi mathématique dite logistique, qui engendre une courbe représentative prenant la forme d’un S étiré, car la vitesse instantanée de propagation d’une nouveauté est d’autant plus grande que la rencontre entre un converti et un non converti est plus probable.

Mais le livre de Lazarsfeld comporte surtout une conséquence essentielle du point de vue de la vie politique. Il jette en effet un doute légitime sur l’idée reçue selon laquelle le public serait manipulable à merci. Or cet enseignement ne me paraît toujours pas pris en compte aujourd’hui. Les mensonges habiles que certains politiques débitent avec assurance devant les caméras de télévision trahissent au contraire une confiance naïve dans les pouvoirs de la sacro-sainte communication. Le livre de Lazarsfeld peut en d’autres termes être lu aujourd’hui encore comme une critique puissante des illusions sur les pouvoirs effectifs de la com et plus généralement des médias. Le même auteur a en effet montré dans d’autres ouvrages que l’influence de la communication politique sur l’opinion obéit aux mêmes mécanismes que la communication commerciale.

Mais ces études sociologiques classiques illustrent aussi un autre grand principe de la sociologie comme science, à savoir que les phénomènes sociaux sont les effets d’actions individuelles dont les causes doivent être recherchées dans les raisons qui les inspirent dans l’esprit des individus. A la suite de Max Weber et de son élève, le grand économiste, sociologue et homme d’Etat Joseph Schumpeter, ce principe est dit de l’individualisme méthodologique.

 

L’essor de la sociologie quantitative

 

Aujourd’hui, les enquêtes par questionnaire comme celles conduites par Lazarsfeld prolifèrent de par le monde en raison de leur intérêt du point de vue de la connaissance des processus sociaux. S’est amplement développée aussi l’exploitation des enquêtes administratives comme celle que Durkheim avait conduite dans son étude classique sur le suicide. Il faut noter incidemment à ce sujet que les dispositions prises en France par le législateur pour interdire la collecte d’informations jugées susceptibles de porter atteinte à la dignité de groupes minoritaires sont souvent ressenties par les sociologues comme engendrant un sérieux frein à la recherche.

En France, notre confrère Jean Stœtzel a joué un rôle particulièrement éminent dans l’implantation des enquêtes quantitatives, d’abord dans le cadre de l’IFOP, qu’il crée en 1938, puis dans d’autres cadres. Dans la dernière phase de sa carrière, il a beaucoup contribué à la mise en place d’enquêtes sur les valeurs conduites à l’échelle européenne. Aujourd’hui, ce type d’enquêtes s’est étendu à l’échelle mondiale. Elles me paraissent revêtir une importance particulière et représenter actuellement l’un des points forts de la sociologie française.

L’enquête sur les valeurs mondiales

Afin de préciser l’intérêt des enquêtes quantitatives pour la connaissance des phénomènes sociaux, je me permettrai de présenter succinctement un second exemple. Il s’agit d’une analyse que j’ai moi-même proposée de données tirées de l’enquête la plus ambitieuse, je crois, jamais entreprise, l’enquête pilotée par l’Université du Michigan sur Les valeurs du monde.

Les données en ont été collectées entre 1990 et 1993. Elles sont issues d’un questionnaire qui a été administré dans quarante-trois pays. Il comportait de l’ordre de quatre cents questions sur les valeurs. J’ai retenu les données concernant l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Italie, le Royaume Uni et la Suède. Comme la population échantillonnée allait de 16 ans à 50 ans et plus, l’enquête, bien que synchronique, recueille les traces de changements dans les valeurs s’étendant sur quatre décennies.

J’ai été frappé par le fait que les données tirées de l’enquête se caractérisent par un haut degré de convergence d’un pays à l’autre dans les réponses et dans les variations des réponses en fonction de l’âge et du niveau d’instruction. On y observe en d’autres termes des phénomènes tendanciels parallèles dans l’ensemble de ces pays.

J’ai alors tenté d’expliquer ces convergences comme l’effet d’un processus de rationalisation diffuse au sens de Max Weber. Cette notion traduisait dans son esprit l’hypothèse que, non seulement les idées scientifiques, mais les idées politiques, morales, sociales, juridiques et religieuses tendent à être soumises à un processus à deux temps : un temps d’innovation, puis un temps de sélection collective au cours duquel les idées qui apparaissent comme meilleures par certains aspects tendent à déloger des idées plus anciennes. Ce processus s’observe sous divers horizons culturels, explique Max Weber. Il est latent un peu partout, mais n’a rien de nécessaire. Car il n’y a pas pour Weber de loi de l’histoire. Il se trouve seulement que, pour des raisons qu’on peut identifier, ce processus a  rencontré des circonstances exceptionnellement favorables en Europe. Cela contribue grandement selon lui à expliquer que la civilisation européenne ait longtemps dominé le monde.

Revenant aux données de l’enquête de Michigan, j’ai pu montrer en résumé que, conformément au pronostic de Max Weber, les plus jeunes et les plus instruits manifestent une vue plus rationnelle de la morale, de la religion, de l’autorité et de divers autres sujets que les plus anciens et les moins instruits.

A quoi il faut ajouter que, dans la plupart des cas, l’effet statistique de l’âge apparaît comme dû dans une mesure non négligeable à l’élévation du niveau d’instruction moyen au cours du temps séparant le moment où les sujets les plus anciens et les plus jeunes ont effectué leur scolarité.

Plus précisément, lorsqu’on compare entre eux les groupes d’âge et de niveau d’instruction, on discerne clairement dans les données, s’agissant des questions relatives à la politique, une tendance générale des plus jeunes et des plus instruits à vouloir mettre davantage la politique au service du citoyen, à approfondir les institutions démocratiques, à définir de nouveaux droits-libertés et dans une moindre mesure de nouveaux droits-créances, à reconnaître la complexité des processus politiques et à écarter les idéologies simplistes de droite et de gauche.

Les réponses aux questions relatives à l’autorité illustrent également un processus de rationalisation diffuse. Les plus jeunes et les plus instruits acceptent l’autorité, mais ils veulent plus fréquemment qu’elle se justifie : ils acceptent l’autorité rationnelle, mais rejettent l’autorité traditionnelle et l’autorité charismatique, pour utiliser des catégories que l’on doit également à Max Weber.

Les questions relatives à la morale témoignent du même processus de rationalisation. Les plus jeunes et les plus instruits soutiennent en effet plus fréquemment une morale fondée sur le principe exclusif que tout ce qui ne nuit pas à autrui doit être permis. Ils tendent en d’autres termes à traiter comme des tabous les normes qu’ils perçoivent comme fondées sur la seule tradition. Ils croient à la distinction entre le bien et le mal, mais estiment moins fréquemment que les plus anciens et les moins instruits qu’elle résulte de l’application mécanique de principes. Ils veulent pouvoir déterminer les raisons qui permettent de caractériser un état de choses ou un comportement comme bon ou mauvais.

S’agissant du respect dû à autrui, les répondants obéissent à trois critères hiérarchisés d’importance décroissante : Le comportement d’autrui heurte-t-il certaines exigences fondamentales, comme celle du contrôle de soi ? Si oui, résulte-t-il ou non d’un choix ? Si oui, entraîne-t-il des effets négatifs sur des tiers ? Ce système de critères rend bien compte de la distribution statistique des réponses relatives à l’acceptation de l’homosexuel, du drogué, de l’instable émotionnel, de l’étranger, du juif, du musulman et des autres catégories introduites dans le questionnaire. Les réponses relatives à l’avortement, loin d’être binaires, traduisent, elles aussi, l’existence d’un système de raisons hiérarchisées dans l’esprit des répondants.

On constate en résumé qu’on est bien loin sur tous ces sujets de la crise des valeurs dont on nous rebat les oreilles.

Les données relatives à la religion se sont révélées particulièrement intéressantes. Elles confirment clairement, elles aussi, l’hypothèse de l’existence d’un processus de rationalisation diffuse.

On y observe en effet que les réponses sceptiques à l’égard des religions, de leurs dogmes ou de leur importance pour la conduite de la vie sont plus fréquentes chez les plus jeunes et les plus instruits, le niveau de ce scepticisme étant, pour des raisons historiques, très variable selon les pays. Les Italiens et plus encore les Américains restent nettement plus religieux que les Français ou les Allemands, qui le restent eux-mêmes bien davantage que les Suédois. Mais l’attachement des uns et des autres aux religions traditionnelles décline d’une génération à la suivante, notamment chez les plus instruits.

Les données ne confirment donc pas le slogan d’un retour du religieux. Mais elles ne permettent pas davantage d’évoquer une évanescence du religieux. Le déclin de la fidélité aux religions et de l’importance qui leur est accordée est observable partout, mais ce déclin est modéré s’agissant des thèmes religieux les plus généraux, comme celui de l’existence de Dieu. En revanche, les plus jeunes et les plus instruits tendent à refuser des notions dont le symbolisme ne leur parle plus guère, comme celles du Ciel ou de l’Enfer.

On entrevoit en résumé à travers ces données une tendance à la sécularisation du religieux : les croyants tendent à ne retenir des enseignements des religions que l’essentiel, à repousser les symboles qu’ils perçoivent comme obsolètes et à se forger une religion à la carte.

Une seule notion issue de la tradition religieuse fait preuve dans tous les pays d’une résistance remarquable : celle de l’âme. Durkheim l’avait prévu et en avait par avance expliqué la raison, à savoir que la notion d’âme traduit de façon symbolique le fait que dans toute société tout individu a foi en certaines valeurs dont il voit plus ou moins confusément qu’elles sont constitutives de son identité et en même temps qu’il n’en est pas l’auteur : qu’elles sont par conséquent à la fois intimement liées à son moi et cependant extérieures à lui. D’où le sentiment de dualité de l’être humain qu’exprime symboliquement la notion d’âme. On explique ainsi un autre fait singulier majeur, à savoir que ce sentiment de dualité paraît revêtir un caractère universel. Comme Durkheim l’a montré, le vocabulaire courant des sociétés archaïques elles-mêmes comporte toujours un équivalent de la notion d’âme.

L’enquête sur les valeurs fait encore apparaître avec force une autre tendance, à savoir qu’aujourd’hui la valeur par excellence sacrée est celle de la dignité humaine. Elle apparaît en filigrane dans toutes les données de l’enquête. Elle confirme bien la tendance à la sécularisation du religieux. Elle tend même à s’affirmer de façon impérieuse et donne aujourd’hui lieu à un véritable culte, celui des droits de l’homme, qui, comme tout culte, a ses vrais croyants. Dès le début du XXe siècle, Durkheim en avait relevé la naissance et subodoré les excès auxquels il risquait de donner lieu.

On voit par cet exemple que, munie d’une grille de lecture théorique adéquate et armée de données fiables, les enquêtes sociologiques peuvent modifier profondément notre regard sur des sujets essentiels et révoquer en doute bien des idées établies.

 

La sociologie aujourd’hui en France

 

Je tenterai maintenant d’esquisser à grands traits, dans la partie finale de cette communication, un tableau de la sociologie en France aujourd’hui. Mais il me paraît important de tenter d’abord d’expliquer pourquoi le structuralisme a profondément marqué cette discipline pendant une bonne vingtaine d’années, des années 1960 aux années 1980-85, et pourquoi il a, sans le vouloir, offert une cure de jouvence au marxisme.

Pour saisir le cheminement de l’influence du structuralisme, il faut remonter un peu dans le temps, jusqu’au moment où deux linguistes éminents d’origine russe, Roman Jakobson et Nicolaï Troubetzkoï, fondent en 1920 le cercle linguistique de Prague. Ils mettent alors sur pied une méthode d’analyse des systèmes phonétiques qu’ils qualifient de structurale. Elle leur permet de démontrer que les phonèmes des langues constituent des systèmes de sons satisfaisant à une double exigence d’économie et d’efficacité, c’est-à-dire comportant un nombre d’éléments aussi restreint que possible et permettant une transmission fiable de tout message parlé bien articulé. Ainsi, le russe ne connaît pas le h aspiré de l’allemand parce que ce phonème a une fonction de distinction dans le système des phonèmes de l’allemand, mais serait superfétatoire dans le système phonétique du russe. C’est pourquoi par exemple, en russe, Hegel se dit Gegel.

La phonologie structurale proposait donc de traiter le langage -un phénomène humain s’il en est-, comme un objet naturel et d’étudier les systèmes de phonèmes un peu à la manière dont la cristallographie traite des cristaux. Mais c’est que la phonologie n’a guère d’autre option : faute de traces, il ne lui est guère possible, sauf très partiellement comme le fait la philologie classique, de reconstruire l’histoire de la formation des systèmes phonétiques caractéristiques de telle ou telle langue.

On comprend facilement que la phonologie structurale ait été accueillie avec enthousiasme par l’ensemble des linguistes, mais aussi par les anthropologues. Car, faute de traces, ils ne peuvent pas, eux non plus, expliquer les systèmes normatifs ou les mythes des sociétés sans écriture par leur histoire. Aussi ont-ils vu une échappatoire prometteuse dans l’approche inaugurée par la phonologie structurale. Les premiers succès du structuralisme s’expliquent donc par le fait qu’il a soulevé de grandes espérances intellectuelles.

Celles de l’anthropologie structurale se sont cristallisées, comme on sait, dans l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, dont les travaux sur la parenté puis sur les mythes des sociétés sans écriture proposent une explication structurale de phénomènes inaccessibles à l’explication historique.

Les idées du structuralisme devaient ensuite donner lieu à des tentatives d’application à d’autres disciplines, notamment à l’histoire des idées, à la critique littéraire et à la sociologie, suscitant ainsi l’impression d’avoir provoqué une révolution copernicienne dans l’ensemble des sciences humaines. Mais, comme ces disciplines ne se heurtent en aucune façon au déficit d’information auquel la phonologie et l’anthropologie sont confrontées, la perspective structuraliste s’y est installée de façon artificielle, à l’aide de divers tours de passe-passe. S’agissant de la sociologie, le tour de passe-passe a consisté à emprunter à la vulgate marxiste la notion de « fausse conscience », à savoir l’idée que les raisons que les individus se donnent de leurs actes sont par principe illusoires, ce qui justifie de les ignorer et invite à imputer les phénomènes sociaux à la seule action des structures sociales.

Ces tours de passe-passe n’ont pas empêché l’histoire des idées, la critique littéraire et la sociologie d’inspiration structuraliste de connaître pour un temps un grand succès, d’un côté parce qu’elles avaient réussi à se parer du prestige qu’avait valu au structuralisme ses aspects novateurs, mais surtout parce qu’elles conféraient une légitimité scientifique à la demande de divers groupes d’influence.

S’agissant de la sociologie, sa variante structuraliste dut son audience à ce qu’elle a légitimé la culture de l’excuse et de la compassion. Ainsi, en posant que les différences d’aptitude ou de réussite des élèves sont des effets des structures sociales, elle a couvert de l’autorité de la science l’idée qu’il faut se garder de les évaluer. En posant que les individus rentrent en délinquance sous l’effet des structures sociales, elle a miné la notion de responsabilité individuelle, justifié la priorité inconditionnelle conférée à la prévention par rapport à la répression et surtout entraîné l’occultation de la notion de dissuasion, dont Thomas Hobbes avait pourtant, dès le XVIIe siècle, théorisé toute l’importance au regard de la paix publique. Dans les deux cas, on peut dire que la sociologie structuraliste a contribué à conférer l’estampille de la science à des idéologies. En un mot, l’influence exercée par le structuralisme sur les élites politiques, médiatiques et intellectuelles explique pour une part les errements des politiques d’éducation ou des politiques de lutte contre la délinquance conduites dans les dernières décennies.

Le structuralisme n’est plus aujourd’hui au mieux de sa forme s’agissant des milieux de la recherche française en sciences sociales. Mais les idées collectives sont dotées d’une forte inertie et ont tendance à ne se renouveler en profondeur qu’avec les générations. Outre la transmission familiale, scolaire et professionnelle, une cause majeure explique cette inertie, à savoir que les idées s’éteignent d’abord au centre et après seulement à la périphérie. La sociologie de l’excuse n’est pas resté sans influence sur le monde judiciaire ; la sociologie compassionnelle a pesé lourdement sur les politiques d’éducation. Il n’est pas sûr que cette influence soit éteinte.

Aujourd’hui, la sociologie française a pour une bonne part renoncé quant à elle aux visions globales comme celles qu’avait véhiculées le structuralisme. Elle témoigne surtout d’une grande diversité.

Ce qui caractérise en effet le tout venant de la production sociologique française contemporaine, ce sont surtout des enquêtes de caractère descriptif. Elles sont parfois instructives, mais leur échelle reste le plus souvent modeste, de sorte qu’elles ne se distinguent guère de celles que pratiquent spontanément les journalistes de terrain.

Finalement, la dimension la plus intéressante -sinon la plus visible- de la sociologie française contemporaine, celle qui représente un apport propre à la sociologie et la distingue franchement de l’histoire ou du journalisme est représentée à mon sens par les enquêtes quantitatives sur lesquelles je me suis appesanti. Elles ont un intérêt descriptif, mais avant tout un intérêt critique. Elles permettent de corriger les poncifs mis sur le marché par la sociologie de caractère holiste, laquelle attire en priorité les médias dès lors qu’elle témoigne d’un certain talent de plume. Ces enquêtes quantitatives rendent à l’analyse des sociétés un peu les mêmes services que ceux que le scanner rend à la médecine : elles permettent de voir ce qu’on ne voit pas à l’œil nu.

Ainsi, l’enquête sur les sentiments d’inégalité placée sous l’égide de notre Académie dont les premiers résultats ont été publiés il y a quelques mois montre que le cliché selon lequel le public français serait dévoré par la passion de l’égalité, mérite d’être profondément nuancé (1). Lorsqu’on consulte les résultats de cette enquête, on observe en effet que, loin de faire preuve d’un irrépressible égalitarisme, le public français ne confond pas davantage que ses voisins l’égalité et l’équité. Comme eux, il ne considère comme inéquitables que les inégalités qu’il a des raisons de tenir pour telles.

Cette enquête permet ainsi de remettre à sa place le mythe selon lequel la justice sociale se confondrait dans l’esprit du public avec l’égalitarisme et serait un trait dominant de la société française, un mythe qui exerce une profonde influence sur la vie politique de notre pays, car il est complaisamment entretenu par des groupes d’influence variés dont le personnel politique tend à confondre l’opinion avec l’opinion publique.

 

En résumé

 

Pour résumer d’un mot cette communication : la sociologie est une discipline diverse, mais il existe bel et bien, comme l’ont voulu ses fondateurs, une sociologie qui s’astreint à suivre les principes de l’esprit scientifique. Cette sociologie repose sur les trois principes du singularisme méthodologique, de la neutralité de l’observation et de l’individualisme méthodologique. En termes simples : elle s’attache à expliquer des faits précisément définis, s’assure dans la mesure du possible que les explications qu’elle en propose échappent aux préjugés de l’observateur et reconnaît que les phénomènes sociaux ne sauraient avoir d’autres causes que les raisons que des individus situés dans des contextes variables ont de faire ce qu’ils font et de croire ce qu’ils croient.

Armée de ces principes, la sociologie dans sa dimension scientifique a, comme toutes les sciences, démontré sa capacité à modifier nos représentations dans le sens d’un plus grand réalisme ; elle revêt par là une fonction critique importante dans toute société démocratique. C’est la raison pour laquelle elle ne s’est a contrario jamais épanouie dans les sociétés non démocratiques.