Total, un major français

Séance du lundi 3 juin 2013

par M. Christophe de Margerie
PDG de Total

 

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames, Messieurs,

Votre académie a choisi de réfléchir cette année à la place de la France dans le Monde, et l’un des volets de votre réflexion porte sur le domaine stratégiquement très sensible de l’énergie. C’est dans ce cadre que votre Président m’a fait le grand honneur de me demander de vous parler de la place de Total sur la scène énergétique internationale. Le titre que j’ai retenu, « Total, un Major Français », veut illustrer que cette position est importante et que notre pays peut en tirer un légitime sentiment de fierté. Total, Major et français. L’alliance de ces deux termes ne va pas de soi. Je vais m’appliquer à vous le montrer en évoquant successivement :

  1. La position de Total sur l’échiquier énergétique mondial.

  2. La relation entre Total et la France.

  3. Total et la politique énergétique.

 

La position de Total dans le monde

 

Partons de l’expression que j’ai choisie pour titre « Total, un Major français ». Pour un pétrolier anglo-saxon des années 50, cette expression ne pouvait être qu’un oxymore, une contradiction dans les termes, une prétention sans fondement. Pour eux, un Major c’était : Une société anglo-saxonne.

Membre du cartel qui s’était réservé un quasi-monopole d’accès aux ressources pétrolières du Moyen-Orient et était à ce titre membre du Consortium for Iran.

Les Seven Sisters, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, sont devenues par changements de noms et fusions successives, Exxon, Chevron, BP et Shell. En 1973, avant le premier choc pétrolier, elles contrôlaient encore 85 % des réserves mondiales.

Rejoindre cette aristocratie des compagnies a été le fruit d’une longue aventure pour Total. Les trois compagnies dont la fusion a formé le Total d’aujourd’hui : la Compagnie française des pétroles (CFP), Elf Aquitaine et Petrofina, ne faisaient pas partie du Club.

Vous connaissez les principales étapes de cette progression qui font partie de l’histoire industrielle de la France :

  • La récupération par la France des intérêts allemands dans le pétrole irakien par le traité de San Remo,

  • la création de la CFP en 1924, la loi de 1928 qui favorise le développement du raffinage français,

  • la découverte du gaz de Lacq, puis les grandes aventures industrielles de l’Algérie, de l’Afrique et de la Mer du Nord.

Ces histoires finissent par converger en 1999-2000 pour créer un major qui est aujourd’hui la Sème compagnie pétrolière internationale. Sa production de pétrole et de gaz représente 2 % de la production mondiale. Le groupe est présent dans 130 pays dont 50 au titre de son cœur de métier, l’exploration-production.

Total est devenu un des Majors, mais cette notion a considérablement évolué sous l’effet de plusieurs facteurs :

  • À partir de 1973, les pays producteurs ont repris le contrôle de leurs réserves et le rapport de force s’est radicalement modifié. Pour le pétrole, les compagnies nationales des pays producteurs assurent 52 % de la production pétrolière mondiale et contrôlent 88 % des réserves prouvées.

  • De nouveaux grands acteurs sont apparus dans les pays émergents, en particulier en Chine, en Inde, en Malaisie, au Brésil, dont certains sont entrés dans un processus d’internationalisation très actif.

Qu’est ce donc aujourd’hui qu’un Major ? Une très grande entreprise privée, dotée de moyens industriels financiers et humains considérables.

À la pointe de la technologie dans son domaine.

Présente dans un grand nombre de pays.

Total correspond bien à ce profil avec sa présence mondiale, son leadership technologique, en particulier dans les domaines de l’offshore profond, des gaz non conventionnels et du GNL, et sa position de deuxième capitalisation boursière de la Zone €.

Il est assez remarquable que la France ait permis un tel développement du Groupe Total alors que notre pays a peu de ressources en hydrocarbures, à part peut-être le gaz de schiste. Cette situation de départ explique certaines caractéristiques du Groupe :

  • Disposant d’une faible base domestique, à la différence de ses concurrents américains, Total a dû s’internationaliser pour croître.

  • Cette internationalisation s’est opérée en priorité en Afrique, qui représente aujourd’hui 31 % de nos productions d’huile et de gaz, en Europe, qui a une part de 27 %, et au Moyen-Orient qui compte pour 21 %.

  • Nous continuons à avoir dans nos terrains d’opération traditionnels du Golfe de Guinée, de la Mer du Nord et du Moyen-Orient des développements majeurs.

Mais notre portefeuille a connu des inflexions géographiques remarquables qui en modifient l’équilibre :

  • Un développement important aux Amériques, en particulier dans le domaine des hydrocarbures non conventionnels : huiles lourdes et sables bitumineux au Canada et au Venezuela, gaz de schiste aux États-Unis et en Argentine, sans parler de nos ambitions au Brésil.

  • Un engagement massif dans la Zone Asie-Pacifique où nous sommes présents depuis longtemps en Indonésie mais où nous avons des projets majeurs en Australie et en Chine dans le domaine des gaz non conventionnels.

  • Plusieurs projets très structurants pour le Groupe en Russie et en Asie Centrale, en particulier Kashagan dont la première phase s’achève au Kazakhstan, et le développement du champ d’Amal dans l’extrême nord sibérien en partenariat avec Novatek.

  • Je n’aurai garde d’oublier l’Afrique de l’Est qui offre un potentiel important et à laquelle Total porte un intérêt renouvelé.

Cette diversification géographique renforcée est une bonne chose pour Total. Elle protège mieux notre portefeuille face aux risques géopolitiques et elle nous permet d’appliquer notre expertise à de nouvelles cibles. Deux aspects méritent d’être soulignés pour caractériser la démarche d’internationalisation de Total :

  • L’importance des partenariats. Dans nos développements amont, nous ne sommes jamais seuls. Nous sommes très souvent associés avec les Compagnies Nationales locales, et de plus en plus avec de nouveaux acteurs comme les grands groupes énergétiques chinois.

  • Total attache beaucoup d’importance à son ancrage local. Total au Nigeria ou au Qatar se perçoit d’abord comme un acteur nigérian ou qatari. Cette observation me conduit tout naturellement à évoquer maintenant la relation particulière de Total avec la France.

 

Total et la France

 

Même si l’actionnariat de Total est étranger à plus de 70 %, le Groupe demeure très lié à la France. Dans notre développement international, nous apparaissons d’abord comme français, même si nous sommes en réalité plutôt franco-belges et européen. Nous entretenons des relations régulières avec les pouvoirs publics français et avec le réseau des ambassades de France.

Cet ancrage français repose sur un ensemble de réalités très tangibles : des dirigeants qui sont dans leur très grande majorité français, le rôle central de la France pour nous comme centre de décision stratégique et de recherche – la moitié de nos dépenses de recherche sont réalisées en France. Total opère en France 116 sites industriels, il détient la moitié de la capacité de raffinage du pays et il est n°2 comme opérateur gazier. Notre participation dans Sunpower fait aussi de nous le n°1 français dans le domaine du solaire.

Contrairement à la rumeur, nous payons des impôts en France : 1 Md€ en 2012. Pourtant le rapport de Total avec la France et avec l’opinion publique française est complexe : être riche, puissant et multinational ne plaide pas en notre faveur, pas plus que la mémoire douloureuse de l’Erika et d’AZF. Toute hausse des prix à la pompe soulève des critiques contre nous. L’hostilité irrationnelle à l’égard du gaz de schiste entretient une méfiance plus générale à l’égard des producteurs d’hydrocarbures.

Conscient de ces difficultés, Total attache beaucoup d’importance à la qualité de son rapport avec la France. Comme ailleurs mais avec une particulière exigence, nous voulons nous y comporter en acteur local responsable et en bon citoyen. Cette volonté a des implications très concrètes :

Maintenir en France une capacité industrielle, scientifique et technologique importante, même si les ressources en hydrocarbures et les marchés en forte croissance sont ailleurs. Nous continuons à investir en France : 1, 6 Md€ en 2012.

Contribuer à la bonne santé économique des bassins d’emploi dans lesquels nous sommes implantés, et au développement des PME.

Ce souci est né à l’origine de notre volonté d’accompagner de manière responsable les restructurations nécessaires de notre outil industriel, le déclin de Lacq notamment. Mais cet effort trentenaire nous a donné une solide expertise pour aider les PME innovante. En 2012, Total Développement Régional a soutenu 132 PME en France et il en a aidé 400 à se développer à l’International.

Total est très attentif aux enjeux sociétaux de la France et apporte sa contribution à leur résolution soit en direct, soit par l’action de la Fondation Total. Parmi les thèmes sur lesquels nous travaillons en France, je voudrais mentionner en particulier la lutte contre la précarité énergétique, l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, l’éducation et la recherche, la diversité.

Dans nombre de débats qui divisent la France en matière économique et sociale, je pense à la compétitivité, à l’emploi, à l’avenir de l’industrie, à l’environnement, le dirigeant de Total que je suis ne se tient pas dans une réserve prudente. Il me parait important d’exprimer sur ces sujets mon point de vue, éclairé par la présence mondiale du Groupe et sa vaste expérience. Tel est le cas notamment de la politique énergétique dont je vais vous parler maintenant.

 

Total et la politique énergétique

 

La question énergétique est un enjeu important du débat public. Elle présente un caractère transverse car elle interfère avec d’autres débats, sur la croissance, sur la compétitivité de notre industrie, sur le pouvoir d’achat des ménages, sur l’environnement et le climat, et même sur le type de société dans lequel nous voulons vivre.

Total est un groupe énergétique, il a une connaissance approfondie du sujet, son expertise rend légitime sa participation au débat et je dirais même que le Groupe a le devoir d’y contribuer. On ne nous donne pas toujours la parole mais nous n’hésitons pas à la prendre.

Je dirais pour commencer que toute politique énergétique doit définir un équilibre entre trois exigences de nature différente : assurer à l’économie nationale un approvisionnement énergétique compétitif, garantir la sécurité d’approvisionnement, notamment par rapport aux risques géopolitiques, et enfin préserver l’environnement et le climat.

L’équilibre retenu est très différent d’un pays à l’autre :

  • Les États-Unis, qui ont la chance de disposer de ressources fossiles très abondantes, ont clairement privilégié l’indépendance énergétique et des prix de l’énergie bas, notamment grâce au gaz de schiste.

  • La Chine, dont la consommation d’énergie a crû de près de 10 % par an ces dernières années, a elle aussi une énergie peu chère et largement d’origine domestique grâce au charbon qui couvre plus de 70% de ses besoins.

  • En Europe, la priorité est le climat, ce qui a donné lieu à la fixation d’objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions, d’amélioration de l’efficacité énergétique et d’augmentation de la part des renouvelables. Mais dans ce cadre les choix faits par les pays membres de l’Union divergent sensiblement et l’Europe de l’énergie continue à se chercher.

La France a lancé à nouveau un débat national sur la transition énergétique, très orienté par des objectifs climatiques et par les engagements de campagne du Président Hollande sur la réduction de la part du nucléaire et sur l’augmentation de celle des renouvelables dans le mix énergétique.

Par rapport à ce débat, les convictions de Total sont les suivantes :

Au niveau mondial, la demande énergétique va continuer à croître. En France, il existe un potentiel important d’amélioration de l’efficacité énergétique, dans le bâtiment en particulier. Mais penser que l’on peut, sans grave dommage pour notre économie et notre mode de vie, réduire de manière drastique la consommation énergétique du pays, allant jusqu’à une division par 2, ne me paraît pas sérieux.

Il est indispensable de diversifier le mix énergétique. La part des fossiles dans la consommation d’énergie primaire mondiale est supérieure à 80%. En France, elle est de 52 %. Mais à notre sens les fossiles vont durablement conserver une place importante dans le mix énergétique parce qu’ils sont abondants et qu’ils offrent un excellent rapport qualité-prix. Le pétrole sera durablement incontournable dans les transports, et le gaz est une clef essentielle de la transition énergétique pour réduire les émissions.

Un effort soutenu de recherche et d’innovation est indispensable pour développer des énergies renouvelables compétitives. C’est un domaine auquel Total croit beaucoup. Les filières dans lesquelles nous avons choisi de nous engager à fond sont le solaire, en particulier le photovoltaïque, et la valorisation énergétique de la biomasse. Mais cet effort prendra du temps, beaucoup de temps, parce que la transformation d’un système énergétique s’inscrit nécessairement dans la longue durée.

Pour conclure mon propos, je voudrais souligner que la qualité de ses grands acteurs de l’énergie est une chance pour la France. Cela vaut pour Total, mais aussi pour Edf, Gdf Suez, Areva. Cela vaut aussi pour nos grands équipementiers, Alstom, Schneider Électrique. L’énergie est un domaine dans lequel la France excelle depuis longtemps au plan mondial. Cet atout doit être préservé. C’est avec eux et non contre eux que peut s’effectuer une transition énergétique qui serve bien les intérêts de notre pays et qui s’inscrive dans la continuité de ce que nous a légué la génération précédente.

Je vous remercie.