L’opinion publique et le pouvoir

séance du lundi 12 mars 2018

par M. Valéry Giscard d’Estaing


 

Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

« L’opinion publique et le pouvoir » par M. Valéry Giscard d’Estaing,
de l’Académie française


 

Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Cher monsieur le Président,

Permettez-moi de vous dire combien je mesure l’honneur qui est le mien d’avoir le privilège de vous accueillir parmi nous dans cette grande salle des séances de l’Institut. Un privilège mêlé d’émotion, et si vous m’y autorisez, d’une respectueuse affection.

Ces lieux vous les traversez le jeudi pour assister aux travaux de l’académie française, dans la petite salle des séances voisine où nous siégeons aussi, le lundi. Chacun de nous sait que le fauteuil qu’il occupe est également celui d’un confrère de l’académie française.

Ainsi vous êtes ici chez vous.

Président de la République, protecteur de l’académie française et de l’Institut, vous avez franchi à plusieurs reprises la lourde porte qui s’ouvre sur l’amphithéâtre de la coupole, pour les réceptions de Marguerite Yourcenar et d’Alain Peyrefitte, mais aussi pour la venue du président du Mexique, Lopez Portillo, à l’invitation de notre académie des sciences morales et politiques.

Siégeait alors au sein de notre compagnie monsieur votre père, Edmond Giscard d’Estaing, dont le souvenir demeure vivant parmi nous. Grâce à nos archives, j’ai pu observer qu’il avait exercé à cette même place les fonctions de président de l’académie il y a tout près d’un demi-siècle, c’était en 1969 – lorsqu’il avait succédé à Edouard Bonnefous. Mais votre grand-père, Jacques Bardoux, avait lui aussi été membre de notre académie, de même que votre aïeul Georges Picot qui en fut le secrétaire perpétuel aux premières années du XXe siècle.

Cette maison n’est pas seulement la vôtre, elle est celle d’une lignée familiale !

Monsieur le Président,

Vous avez été élu à l’académie française le 11 décembre 2003, au 16e fauteuil qui était précédemment celui d’un autre illustre chef d’Etat et homme de lettres, Léopold Sédar Senghor.

Un détail m’a frappé. Quelques semaines avant votre élection, les cinq académies s’étaient réunies le mardi 21 octobre, comme elles le font chaque année autour du 25, pour une séance solennelle sur un thème unique. Ce thème était le suivant : « changement et progrès »…

Ainsi, à 29 ans de distance, vous avez d’abord été élu comme président de la République, puis comme membre de l’académie française sous le même signe – « changement et progrès » ! On ne peut voir là qu’une très symbolique coïncidence…

Vous voici aujourd’hui parmi nous pour traiter de l’opinion publique. C’est un terme que vous employez peu. Vous lui préférez d’autres mots ou expressions ; vous parlez plus volontiers de public, de citoyen, d’état social, de démocratie, et même de démocratie souterraine quand celle-ci s’exprime à travers des réseaux de toute nature.

En relisant le magnifique discours sur la vertu que vous avez prononcé sous la coupole le 4 décembre 2014, dix ans après votre réception, j’y trouve cette phrase : « La vertu du pouvoir est le miroir dans lequel les citoyens peuvent se regarder… » Et nous qui pensions que la presse, les médias, l’opinion, étaient le miroir de la société ! Combien de journaux n’ont-ils pas placé « Miroir » dans leurs titres ! Nous étions donc loin du compte…

Chef de l’Etat, vous distinguez trois temps du pouvoir : l’accès au pouvoir, l’exercice du pouvoir, l’adieu au pouvoir. Ces trois temps, vous les avez tous vécus – comme député, ministre, président de la République, puis à nouveau comme élu de la nation, élu de votre chère Auvergne, jusqu’à la présidence de la convention européenne ! A chacun de ces moments, vous avez du affronter l’opinion publique… Et qui plus est, dirais-je, comme un chef d’Etat réformateur qui doit trouver des soutiens pour consolider et raffermir sa majorité.

Vous qui avez sauvé l’armée de l’empereur, vous ne pouvez ignorer comment Napoléon a su dompter l’opinion publique ! Alors, vous-même, comment l’avez-vous appréhendée, anticipée, séduite, guidée, convaincue?

Nous ne pouvions pas mettre ce sujet à l’étude sans le soumettre à votre regard, sans faire appel à votre expérience, à vos souvenirs, à votre compétence, et c’est pourquoi je vous remercie très chaleureusement d’avoir bien voulu accepter notre invitation.

Monsieur le Président, vous avez la parole.

 

« L’opinion publique et le pouvoir » par M. Valéry Giscard d’Estaing,
de l’Académie française

 

L’opinion n’est pas une posture scientifique, née d’un raisonnement rigoureux, comme le sont les idées selon Platon.

C’est l’expression d’une préférence, d’une tendance. D’après le dictionnaire Larousse, « c’est une manière de voir ou de juger particulière à une personne ou à un groupe social, en matière de morale, religieuse ou politique ».

« Publique » signifie qu’il s’agit d’un groupe, parfois d’une collectivité toute entière, ou même éventuellement de la nation.

Les spécialistes cherchent à mesurer sa dimension. Jadis c’était une approche simplifiée, tendant à la situer par rapport à une moitié de l’opinion. Avec le développement des instituts de sondage, on approche d’une évaluation plus précise. Celle-ci reste fragile, comme viennent de le prouver les résultats des élections italiennes du 4 mars, car l’opinion publique est changeante.

Chacun en parle, mais quelle est-elle ?

L’opinion publique n’est pas la conclusion d’un raisonnement rationnel et scientifique, comme le souhaitait Platon. C’est à propos de cette opinion publique changeante, que je vais m’efforcer de répondre à deux questions :

L’opinion publique connait-elle le chef de l’État mieux que celui-ci la connaît ?

L’opinion publique influence-t-elle le chef de l’État plus que lui-même ne l’oriente ?

 

*

 

Les dirigeants sont-ils bien informés de l’opinion publique ?

Quand vous êtes élu à une responsabilité importante, la pensée médiatique en conclut que vous serez désormais coupé du monde : les bruits de la rue ne vous parviendraient plus que par l’intermédiaire de vos conseillers, empressés à vous plaire.

Or c’est faux ! C’est même le contraire.

Le chef de l’État croule sous les informations. Il dispose des radios, des télévisions, des revues de presse, de tous les sondages, et aujourd’hui des résumés de ce qui se dit sur les tablettes et les téléphones portables. Il reçoit à longueur de journée les hommes politiques, les dirigeants d’entreprises, les syndicalistes, tous désireux de l’informer de l’évolution de l’opinion de leurs mandants.

C’est la multiplicité de ces canaux d’information qui permet au chef de l’État d’en faire la synthèse et d’évaluer l’état de l’opinion publique.

Les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être qu’avec mon épouse, il nous arrivait d’aller chaque mois dîner chez les Français. Ces conversations nous étaient précieuses, parce qu’elles étaient vraies, authentiques, et différentes.

Les médias étaient ulcérés d’être court-circuités. Ils allaient le lendemain chez les intéressés pour demander : « Qu’est-ce-qui n’a pas marché? » C’est tout juste s’ils n’exigeaient pas que ces contacts directs entre les citoyens et le chef de l’État soient interdits par la Constitution ! Mon regret est qu’il ne nous ait pas été possible d’honorer les milliers d’invitations qui nous étaient parvenues.

Au total, un chef d’État a tous les moyens de connaître l’opinion de ses concitoyens. Il est probablement le mieux informé de l’opinion publique !

*

La réciproque est-elle vraie ?

L’opinion publique connaît-elle bien ses chefs d’État?

La réponse est plutôt négative.

Nous connaissons mal les autres, seraient-ils nos amis. Cette constatation « socratique » suffit à nous convaincre que nous ne connaissons jamais que de manière imparfaite ceux qui sont appelés à nous diriger.

L’exemple le plus éclatant a été donné par le général de Gaulle en mai 1968.

Les manifestations étudiantes qui se sont développées autour de la Sorbonne et de l’Odéon, et qui parcouraient en cortège le boulevard Raspail, ignoraient délibérément la fonction exercée par le général de Gaulle. Lorsque celui-ci a « disparu » pendant quelques heures de l’Élysée, la surprise a été complète, et l’opinion publique a tourné son intérêt vers la formation d’un gouvernement d’opposition, ignorant de Gaulle parti à l’étranger. Or, il a suffi que le Général, revenu à Paris, prononce à la radio une allocution de quelques minutes, pour qu’une foule innombrable se rassemble le long des Champs-Élysées pour lui apporter son soutien.

Où était alors l’opinion publique ? En France ou au Quartier latin ?

*

J’en viens à ma deuxième question.

Qui influence qui ?

L’opinion publique influence-t-elle davantage le chef de l’État que celui-ci ne la conduit ?

La manipulation de l’opinion est pratiquée avec beaucoup d’adresse et d’efficacité dans nos démocraties, à un point extrême, si on en juge par l’exemple américain.

Mais laissons ces manœuvres et revenons à l’opinion publique.

Influence-t-elle le chef de l’État ? Évidemment oui.

Comment en serait-il autrement, puisque nous sommes en démocratie ?

La manière dont celle-ci fonctionne a pour objectif et pour résultat de canaliser l’expression de cette opinion.

Cette opinion publique est venue à mon secours pendant l’été 1974, lorsque je m’efforçais de faire approuver par le Parlement une loi libéralisant l’interruption volontaire de grossesse. Une partie de ma majorité était réticente pour l’approuver. Mais l’opinion publique qui lui était favorable a fait pression sur les parlementaires de l’opposition pour qu’ils se joignent à la majorité pour voter la loi. Et celle-ci a été adoptée.

De même, j’ai fait appel à l’opinion publique lors des élections législatives de mars 1978. J’avais exprimé mon désir de faire de la France « une démocratie forte et paisible ». Je n’avais jamais modifié une date d’élection, ni, comme on l’a fait trop souvent depuis, changé la loi électorale. Notons en passant qu’il est rare que les Français soient appelés à voter deux fois de suite avec la même loi, à la différence de toutes les grandes démocraties. Or, tous les pronostics, tous les sondages d’opinion me donnaient perdant. La presse décrivait la situation nouvelle qu’allait inévitablement créer la victoire de l’opposition.

J’ai décidé de faire appel à l’opinion publique en lui demandant de faire « le bon choix » pour la France, et en décrivant ce qui arriverait en cas de succès de l’opposition : je continuerais d’exercer ma fonction, mais je n’occuperais plus l’Élysée. J’y viendrais une fois par semaine pour présider le Conseil des ministres, tout en résidant à Rambouillet. Je veillerais seulement à ce que les tenants du Programme commun ne dépassent pas les limites de leur programme, et en cas d’excès je dissoudrais l’Assemblée nationale, comme la Constitution m’en réservait le droit.

Cette présentation a convaincu l’opinion publique, et, à la surprise générale, nous avons gagné ces élections législatives.

*

Je note, au passage, qu’aucun système électoral ne permet de dégager à la fois des majorités vraiment stables, et une représentation fidèle de l’électorat.

Ce que le chef de l’État perçoit par les divers relais de l’opinion publique compte beaucoup dans sa décision. Soit il la maintiendra. Soit il renoncera.

Nous avons tous en mémoire les grandes manifestations, comme celles sur l’école privée, sur l’âge de la retraite, qui ont conduit le chef de l’État de l’époque à abandonner ses projets.

L’opinion publique est parfois beaucoup plus puissante que le pouvoir central.

Il est vrai que nous ne sommes plus ici dans le domaine de la raison pure.

Le relèvement de l’âge de la retraite était un phénomène inévitable lié à cet évènement extraordinairement bénéfique qu’est l’allongement de la vie humaine. Inévitable mais cependant déplaisant pour certains, qui ont attiré le mécontentement d’une partie de l’opinion publique, et qui ont conduit certains responsables politiques à prendre la décision inverse, c’est-à-dire à ramener à 60 ans l’âge de la retraite alors qu’il était à 65 ans sous mon mandat.

La frontière est vite franchie entre la démocratie et la démagogie. Nous avons tous en tête des annonces qui ont permis à leurs auteurs de parvenir au pouvoir, et qui, traduites dans les faits, ont détruit même jusqu’à maintenant la compétitivité de certains secteurs de notre économie.

Je ne peux m’empêcher de penser à cette conversation avec André Bergeron, leader syndical très estimable et sympathique, quelques jours avant l’élection présidentielle de 1981. Il est venu me voir pour me dire ceci : « Annoncez une cinquième semaine de congés payés, et je vous garantis que vous serez réélu ! » Je n’ai pas hésité une seconde. Vous savez ce qui est arrivé.

Car l’opinion publique peut se tromper, pour peu qu’on sache la flatter.

Elle est peu, ou pas, sensible à l’intérêt général à long terme.

Or telle doit être précisément la première préoccupation d’un chef de l’État : l’intérêt général à long terme.

Les points de vue de l’opinion et des chefs d’État dignes de cette fonction sont par nature contradictoires.

Il s’en suit que lorsque ce chef de l’État est convaincu qu’en réformant il assure un meilleur avenir à la nation, son devoir est d’influencer l’opinion publique au cas où celle-ci serait réticente.

Pour cette raison nous devons remercier le général de Gaulle de nous avoir dissimulé si longtemps sa pensée sur l’Algérie. J’étais au gouvernement, et je le voyais chaque semaine. Comme militaire de carrière, il a souffert plus que tout autre de ce qui s’est passé. Mais il a compris que, dans ce monde en pleine évolution, l’avenir à long terme de la France serait durablement handicapé si nous ne savions pas mettre un terme à ce conflit. L’opinion publique était profondément divisée. Il l’a manœuvrée en tacticien qu’il était.

Heureusement pour nous, notre pays n’était plus dans les années 1970 confronté à ces situations extrêmes.

C’est pourquoi, pour répondre à la question que vous vous posez, je n’ai pas eu à manipuler l’opinion publique, ni non plus à l’ignorer.

Il faut évidemment distinguer la manipulation de l’information et de la mise en garde.

C’est ce que j’ai fait dans ce discours de Verdun-sur-le-Doubs en avertissant l’opinion publique. Au cas où le Programme commun l’emporterait, je n’avais pas le pouvoir de m’opposer à sa mise en œuvre.

Nous avons gagné ces élections. Personne ne peut dire dans quelle mesure mon discours a influencé l’opinion. Mais en le faisant, je ne la manipulais pas. C’est même le contraire. Je devais lui dire la vérité, la simple et forte vérité. C’est sans doute pour cela que j’ai été entendu.

Je le répète : l’information n’est pas la manipulation.

L’information moderne de l’opinion publique doit être directe et concrète. Au ministère des Finances, j’ai cherché la manière de commenter des résultats statistiques qui, autrement, auraient été incompréhensibles pour l’opinion. J’ai fait l’effort de m’adapter aux exigences de la télévision naissante. Pour moi, c’était respecter les citoyens, et faire appel à leur intelligence et à leur raison.

Par la suite j’ai pris, très consciemment, un certain nombre de décisions, qui de l’avis des meilleurs politologues, devaient empêcher ma réélection. La liste est longue : l’IVG, le vote à 18 ans, la taxation des plus-values boursières, la protection du littoral qui lésait les lotisseurs, l’interdiction de la construction des tours à Paris, la limitation de vitesse sur les autoroutes (ce qui heurtait les automobilistes et les motards, vaste relais d’opinion).

Nous sommes ici au cœur de notre sujet.

En 1974, que pensait l’opinion publique de l’IVG ou encore du vote à 18 ans ?

Elle était divisée ou assez indifférente. Les hommes politiques se gardaient de prendre position.

Ce que me disaient mes amis, et aussi les meilleurs politologues, était d’un grand bon sens :

– les pesanteurs sociologiques sont très fortes. Quelles que soient les circonstances, les électeurs continuent majoritairement de voter comme ils l’ont toujours fait ;

– ces électeurs oublient vite les auteurs des réformes qui leur paraissent opportunes ou qui leur sont favorables, mais ils ne pardonnent jamais à ceux qui ont réformé contre leurs intérêts ou leurs croyances.

De telle sorte que le chef de l’État qui réforme bénéficie à la rigueur de l’estime de la majorité de l’opinion publique, mais non de ses suffrages.

Les politologues m’avaient prévenu que l’IVG me ferait perdre durablement 500 000 voix. Et chacun sait qu’à 18 ans on vote majoritairement pour la gauche révolutionnaire.

Je savais tout cela. On me l’avait dit et répété : c’était l’opinion publique !

Lorsqu’aujourd’hui encore, je me demande pourquoi j’ai mené à bien ces réformes, je n’ai pas d’autre réponse que celle-ci : il fallait que je le fasse. Il m’était impossible d’agir autrement.

J’avais le sentiment que je devais d’abord me préoccuper de l’intérêt général à moyen et à long terme.

Aujourd’hui, j’ai la satisfaction de constater que presque personne ne se souvient de ce que j’ai réformé : c’est la preuve que l’opinion publique a assimilé ces changements au point de ne plus pouvoir les dater !

Nous devons souhaiter, espérer, croire, que notre actuel chef de l’État saura s’en souvenir.

*

Peut-être le lecteur ressent-il combien ces relations entre les opinions publiques et les chefs d’État avaient, comme dans les tragédies grecques, quelque chose de fatal.

C’est que l’intérêt individuel immédiat coïncide rarement avec l’intérêt général à long terme. Vient plus ou moins vite le moment de la séparation.

Cette loi de nature s’applique à toutes les nations.

Churchill gagne la grande guerre mondiale mais dans les jours qui suivent perd les élections nationales.

La France regrette et respecte le général de Gaulle. Mais il a dû deux fois abandonner le pouvoir.

Ces deux grands Européens portaient une attention extrême aux variations de l’opinion. Ils avaient les moyens de la manipuler et ils ne s’en privaient pas.

Si l’on souhaite prendre quelque recul et nous souvenir de notre histoire politique, on s’aperçoit que l’opinion publique et le chef de l’État ont tour à tour exercé une influence dominante.

De 1789 jusqu’à la Terreur, c’est l’opinion publique qui a dirigé, et encore de 1795 à 1799. De 1799 à 1815, c’est le chef d’État qui était alors empereur. Puis jusqu’en 1848, un certain équilibre est assuré entre l’opinion publique et le souverain. De 1848 à 1852, c’est à nouveau l’opinion publique qui influence. De 1852 à 1870, c’est à nouveau le chef de l’État. À partir de 1870, on recherche un équilibre acceptable par le chef de l’État. Cela dure jusqu’en 1914-1918. Dans l’entre-deux-guerres, l’influence revient à l’opinion publique, avec quelques postures destructrices, puis le silence s’établit sous l’Occupation. En 1945 l’opinion publique retrouve son influence qu’elle transmet au général de Gaulle qui l’exerce pendant 11 ans. Le pouvoir est alors assumé par les trois premiers présidents de la Ve République, avant de revenir graduellement entre les mains de l’opinion publique.

Ainsi, pendant les 229 dernières années, le pouvoir a été exercé en France par l’opinion publique seule pendant 46 ans, par le chef de l’État seul pendant 42 ans, et par un travail commun des deux pouvoirs pendant 141 ans, soit un peu plus de la moitié du temps.

Ce long parcours montre combien en France la direction du pays est instable et combien courtes sont les périodes où soit le chef de l’État, soit l’opinion publique dirige clairement le pays.

*

Le temps passe. Peu à peu, l’opinion des citoyens devient celle des historiens, que l’on peut espérer sereine et dépassionnée. Il suffit d’être patient.

Je voudrais, avant de conclure, vous faire part d’une remarque. Le chef de l’État et l’opinion ne sont pas seuls.

Dans l’époque contemporaine, largement modelée par les réseaux sociaux, apparaît une composante nouvelle, celle des lobbies.

Il arrive que des décisions sur lesquelles le chef de l’État et l’opinion publique convergent soient combattues plus ou moins insidieusement par les lobbies civiques ou médiatiques.

Ces lobbies ne sont pas des partis politiques. Leurs dirigeants ne sont pas élus, et recherchent souvent l’anonymat. Ils défendent des intérêts privés.

Nous allons les voir manifester contre la remise en ordre de notre vie publique que souhaite engager le chef de l’État. Ils vont chercher à s’opposer à la simplification de nos procédures parlementaires qui visent à rendre les lois plus simples et plus transparentes, car ils vivent de l’exception et de l’obscurité. Ils ne représenteront pas l’opinion publique, même s’ils cherchent à le faire croire. Prenez garde aux lobbies dans les phases prochaines de la communication.

Je me souviens d’avoir protégé le littoral contre le lobby des lotisseurs. Vous devinez ce que je pense du lobby de ces éoliennes qui dégradent le superbe paysage français.

Il n’est plus possible d’envisager une démocratie sans lobby. Mais que devient la démocratie quand ces lobbies sont triomphants ?

C’est un sujet d’interrogation pour nous tous.