L’opinion européenne et son baromètre

Séance ordinaire du 19 novembre 2018

par Dominique Reynié,
politologue

 

 


Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Communication de M. Dominique Reynié,
politologue


 

Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Cher ami,

Vous nous avez fait l’honneur et l’amitié d’assister, la semaine dernière, à notre séance solennelle, sous la Coupole ; aussi avez-vous pu prendre la mesure des réflexions qui nous occupent depuis le mois de janvier mais également de tout ce qu’il nous reste à traiter pour clore notre tour d’horizon de l’opinion publique.

Vous aurez pu observer combien nos travaux s’inscrivaient dans le prolongement de votre ouvrage capital, le Triomphe de l’opinion publique, publié il y a vingt ans… C’est naturellement pour cette raison et à la suite de vos essais plus récents sur l’opinion européenne, que votre communication était nécessaire et attendue.

Comme il en a été pour de nombreux intervenants, Sciences Po est votre alma mater. Après y avoir suivi vos études, c’est là que vous soutenez, en 1994, une thèse de sciences politiques, sous la direction de Jean Leca. Son titre, L’Ordre démocratique : les fondements pratiques d’une politique de masse de type démocratique, renvoie à la problématique de nos systèmes politiques : comment articuler le vote du grand nombre avec l’exercice du pouvoir ? Et vous allez répondre : en apprivoisant l’opinion publique, sujet du Triomphe de l’opinion publique, que je viens de citer et que vous sous-titrez : L’espace public français du XVIe au XIXe siècle.

Hormis une courte parenthèse à l’université de Nice-Sophia Antipolis où vous enseignez de 1997 à 1999, vous n’avez cessé d’approfondir ces questions au sein du Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po. Vous avez été l’un des premiers, au lendemain du « non » français au traité constitutionnel européen de 2005, à étudier les mouvements qui contestent l’ordre politique en place. Vous publiez Le vertige social-nationaliste : la Gauche du Non et le référendum de 2005. Suivent, en 2011, Populismes : la pente fatale, réédité en 2013 sous le titre Les nouveaux populismes, et qui a reçu le prix du Livre politique 2012.

Vous liez l’apparition de ces courants à l’incertitude du lendemain qui s’est emparée des sociétés occidentales confrontées aux bouleversements de la globalisation et au recul de leur démographie, qui menace la pérennité de leur modèle social. Vous montrez en parallèle la défiance grandissante vis-à-vis des États qui ne semblent plus en mesure de répondre à ces défis.

Cela va être confirmé par une grande enquête de la Fondation pour l’innovation politique, Fondapol, que vous dirigez depuis dix ans, grande enquête conduite dans 26 pays d’Europe. Publiée l’an dernier sous le titre Où va la démocratie ?, celle-ci reste l’un des états des lieux les plus complets des opinions publiques occidentales.

Plus de 200 notes ont été produites par la Fondapol, sous votre autorité, sur l’économie, les questions de société, les nouvelles technologies et l’environnement, la plus récente sur notre système de retraite. Vous intervenez régulièrement dans les médias, vous avez même tenu une chronique hebdomadaire sur France Culture, « Le monde selon Dominique Reynié ».

Le sujet que vous allez traiter, « L’opinion européenne et son baromètre », est controversé. Peut-on concevoir une opinion publique en dehors de l’espace politique national ? Oui, concluiez-vous en 2004 dans votre essai, La Fracture occidentale : naissance d’une opinion européenne, à propos de l’hostilité à l’intervention américaine en Irak. Cette affirmation s’appuie aussi sur la série d’enquêtes annuelles que vous dirigez depuis 2000, L’opinion européenne.

Sommes-nous à un tournant ? Pour la première fois depuis quarante ans, diverses voix s’élèvent pour affirmer que les élections européennes du mois de mai prochain pourraient voir s’affronter deux conceptions de la construction européenne.

Cher ami, en attendant de voir ce qu’il en est, que pouvons-nous dire en l’état de l’opinion européenne ? Vous avez la parole.

 

Communication de M. Dominique Reynié,
politologue

 

L’idée d’une opinion européenne est une extension de la notion d’opinion publique. Il serait donc surprenant de traiter de l’opinion européenne sans expliciter d’abord ce que l’on entend par opinion publique.

L’opinion publique combine l’idée d’opinion et l’idée de publicité. L’opinion est un point de vue sur le monde. Ce point de vue est plus ou moins fondé en raison, plus ou moins documenté ; il part de l’opinion spontanée, du préjugé, de l’idée reçue, jusqu’à ce point où ses fondements atteignent une telle solidité qu’il change de statut pour se muer en une vérité admise par tous.

La publicité doit s’entendre de trois manières différentes qui non seulement ne sont pas exclusives les unes des autres mais qui sont imbriquées les unes dans les autres : d’abord, une opinion est publique en ce sens qu’elle est partagée par une pluralité d’individus, c’est ce que j’appellerai une opinion commune ; ensuite, une opinion est publique, en ce sens qu’elle porte sur les affaires publiques, qu’elle concerne la vie de la cité ; enfin, une opinion est publique en ce sens qu’elle est rendue publique, qu’elle est publiée. L’opinion publique est une opinion rendue publique parce qu’elle porte sur les affaires publiques et qu’elle est commune à un certain nombre de personnes.

Je défendrai ici que l’on peut faire dériver l’idée d’opinion européenne d’une telle définition de l’opinion publique. Mais cela suppose la possibilité de repérer des opinions non seulement communes aux Européens mais aussi propres aux Européens.

Cela suppose des artefacts : instruments, institutions, procédures vont permettre de repérer ces phénomènes d’opinion, de les observer, de les quantifier et même de les rendre publics. C’est l’ensemble de ces instruments que l’on peut ranger dans la catégorie du baromètre, les uns par destination directe (il existe en effet des mesures barométriques de l’opinion européenne), les autres par destination indirecte, par l’usage, puisque leur étude complète notre information sur l’état de l’opinion européenne : les mobilisations collectives, les réseaux sociaux ou encore les résultats électoraux, dans le cadre des consultations nationales comme européennes.

Les déterminants de l’opinion européenne

Les opinions sont conditionnées par le jeu de mécanismes psychologiques et sociaux. Mais si l’on veut s’intéresser à l’opinion européenne en un temps limité, il faut pointer les mécanismes qui lui sont propres.

Une triple détermination de l’opinion européenne
Une substance civilisationnelle commune

Des éléments religieux (le judéo-christianisme), philosophiques (l’humanisme ou l’individualisme), le rationalisme scientifique, des éléments politiques (le parlementarisme) ou économiques (le capitalisme) sont des exemples que l’on pourrait convoquer pour documenter la forme européenne de civilisation. Le critère de vérification étant que les différences relevées à l’intérieur de l’espace européen entre les sociétés qui le composent sont moins grandes que les différences relevées entre l’ensemble européen et le reste du monde.

Cependant, une approche culturaliste rend parfois difficile, ou mouvante, la définition des limites géographiques, comme elle rend difficile la distinction entre un modèle « européen » et un modèle « occidental », au moins en raison de la diffusion du modèle européen à d’autres ensembles géographiques et humains, notamment par le biais de la colonisation, des mouvements d’émigration, des échanges économiques, culturels et sociaux. Phénomène que l’on peut résumer avec cette citation de Denis de Rougemont : « L’Europe a exercé dès sa naissance une fonction non seulement universelle, mais, de fait, universalisante. Elle a fomenté le monde [1]. »

Une convergence politique et institutionnelle progressive

Par son ancrage civilisationnel, l’idée d’une opinion européenne résulte aussi de la convergence politique et institutionnelle progressive vers une forme particulière de régime politique : l’État de droit, l’humanisme juridique, la séparation des pouvoirs ou encore la consécration de la souveraineté populaire, soit une façon d’organiser la cité marquée par la volonté de limiter le pouvoir. Ce cadre politique est lui-même le produit de cette tradition et un legs de cet héritage en tant qu’il consacre à la fois la liberté humaine et la liberté des peuples.

Un projet politique : une Union européenne

L’opinion européenne résulte enfin du processus de rapprochement opéré à travers le projet d’une Union européenne, trop souvent ramené à l’immédiate après-guerre et résumé à la volonté de mettre un terme aux conflits qui avaient ensanglanté le continent, alors qu’il puise à des racines bien plus anciennes. De la respublica romana à la respublica christiana (ve-xie siècle) se dessine déjà un projet d’Europe où, à l’époque carolingienne, il revient au pape la direction de l’Ecclesia universalis et au roi l’autorité sur l’empire. De cette partition entre le théologique et le politique, la première séparation des pouvoirs, entre le sacerdotum et le regnum, advient une des fondations de l’Europe. Dès le ve siècle, nous sommes au-delà de la seule coexistence géographique, dans une communauté de culture, une communauté de sens, dans un espace qui se pense comme un vaste ensemble politique, l’empire, doté d’un idéal. Sa mission est alors spirituelle : un empire chrétien. C’est d’ailleurs ainsi que s’est accompli le premier élargissement à l’est de l’Europe. Les Barbares furent certes contenus par le fer mais encore davantage absorbés par la conversion au catholicisme. Vers l’an mille, l’Europe catholique est deux fois plus étendue que l’Empire carolingien. L’Europe de l’Est se convertit, à l’exemple de la Hongrie (et le pape Sylvestre II salue le chef des Hongrois, le futur saint Étienne, qui vient de faire baptiser tout son peuple).

Je crois ce rappel nécessaire si nous voulons comprendre la nature du contentieux qui traverse aujourd’hui l’Europe et les incompréhensions mutuelles, en particulier du côté de l’Europe de l’Est. C’est la communauté civilisationnelle puis la convergence des formes de régime qui ont débouché, à ce jour, sur l’avènement d’une Union européenne pensée il y a si longtemps. C’est dans ces profondeurs successives que la possibilité d’une opinion européenne plonge ses racines.

Le résultat présent est une organisation politique sans équivalent. L’Union européenne, dans le prolongement de la Communauté européenne, a accueilli un nombre croissant de pays, depuis l’association des six nations fondatrices, en 1957, jusqu’à l’expansion à vingt-huit pays, en 2013, avant de revenir à vingt-sept, depuis le vote du Brexit.

L’Union européenne n’est ni un État ni une nation ; elle exerce cependant un pouvoir gouvernemental, place son action dans le cadre d’un droit propre et prend ses décisions au terme de processus politiques impliquant des peuples et des nations. Au-delà des traits culturels communs que l’on doit à l’histoire, les Européens membres de l’Union européenne ont en partage un ensemble d’institutions se superposant aux institutions nationales de chacun des États dont ils sont les ressortissants : un Parlement européen, élu au suffrage universel direct depuis 1979 ; une citoyenneté européenne, ouvrant sur un droit de vote et d’éligibilité partiellement détaché de la nationalité si l’on est ressortissant de l’un des États européens et qui se distingue des régimes de droit de vote pour les non-nationaux que l’on peut répertorier à travers le monde ; une monnaie unique, certes commune seulement à dix-neuf des vingt-sept États membres mais qui n’en est pas moins devenue la « monnaie européenne », en Europe et pour le monde ; une production abondante de normes communes supérieures aux droits nationaux ; des institutions régulatrices, telles que la Commission, le Conseil des ministres ou le Conseil européen ; un budget propre ; une capacité à produire des politiques publiques sectorielles, etc.

C’est dans ce cadre aussi profond que puissant, déterminant, qu’il convient de poser la question de l’opinion européenne. Parce qu’elle est le résultat d’un projet politique et qu’elle représente un ensemble politiquement défini, l’Union européenne devient un espace pertinent pour fonder la thèse d’une opinion européenne.

Spécificités de l’opinion européenne

L’idée d’une opinion européenne suppose qu’il existe des opinions communes aux Européens à l’intérieur d’un espace politiquement ordonné qui est l’Union européenne. Mais une opinion pourrait se révéler commune aux Européens tout en étant partagée par des sociétés non européennes. Il faudrait alors parler d’une opinion supranationale, occidentale, voire planétaire. Ceci conduit à distinguer les enjeux proprement européens, par exemple l’euro ou les élections européennes, à propos desquels il y aura une opinion qui, en tant qu’elle implique le grand nombre, sera nécessairement européenne, de l’existence d’un point de vue européen à propos d’un enjeu qui n’est pas européen, ou non exclusivement européen, par exemple le réchauffement climatique, la globalisation, les mouvements migratoires ou une crise internationale.

On dira donc d’une opinion qu’elle est « européenne » si elle est à la fois partagée par un certain nombre d’Européens et, peu ou prou, le propre des Européens, parce que la question suscitant l’expression d’une « opinion » ne fait pas sens en dehors de l’Union européenne, ou parce que l’opinion des Européens apparaît suffisamment spécifique.

L’opinion européenne et ses baromètres

C’est notamment grâce aux enquêtes d’opinion et tout autant à la publication de leurs résultats qu’une opinion collective peut être qualifiée d’« opinion européenne ». Si l’emploi, l’éducation, la santé, l’environnement ou encore la sécurité constituent autant d’exemples de préoccupations communes susceptibles de donner naissance à des phénomènes d’opinions collectives, celles-ci ne sont cependant pas publiques aussi longtemps que leur existence n’est pas révélée. Des individus ignorent qu’ils partagent un point de vue si aucune institution ou aucun instrument ne permet de mettre en lumière la convergence. La mesure est une chose, la publicité de la mesure en est une autre.

Dans nos sociétés démocratiques, les sondages ne sont pas l’unique opérateur de la mise en visibilité des opinions collectives. On peut citer les médias, les manifestations, les pétitions, les réseaux numériques, qui représentent autant de passages alternatifs vers la visibilité de l’espace public. J’évoquerai ici trois types de mise en visibilité de l’opinion, trois types d’instrument : les enquêtes d’opinion par sondage, l’émergence de mobilisations collectives européennes et les comportements électoraux. Le fait est qu’en ce qui concerne l’opinion européenne, compte tenu des contraintes qui retiennent la pleine émergence d’un espace public européen, la dépendance à l’égard des enquêtes quantitatives par sondages est presque totale.

Les enquêtes d’opinion par sondages

Les enquêtes par sondages permettent à la fois de repérer l’existence d’opinions communes à un nombre plus ou moins grand d’Européens et de révéler la singularité d’une opinion européenne par rapport à des opinions collectives qui parcourent des sociétés non européennes.

Les enquêtes menées par l’Eurobaromètre depuis 1973 produisent des données d’opinion d’une richesse sans équivalent. Le premier sondage européen a été réalisé en 1962. D’autres ont suivi, mais sans continuité, en 1970 puis en 1971. Le fondateur de l’Eurobaromètre, le Français Jean-René Rabier, qui fut un disciple d’Emmanuel Mounier, a témoigné de son intention initiale : « L’objectif était, d’une part, de mieux connaître l’opinion pour orienter la politique d’information et, d’autre part, de contribuer à révéler les Européens les uns aux autres. Il s’agissait, non seulement de connaître l’opinion publique européenne, mais également de faire connaître à cette opinion ce que les citoyens et les citoyennes de tel ou tel pays pensaient sur les mêmes thèmes [2]. »

La réalisation d’études quantitatives régulières dans un aussi grand nombre de pays entraîne des coûts considérables. Une enquête nationale peut être prise en charge avec un budget compris entre 10 000 et 15 000 euros, mais il faut compter vingt à trente fois plus pour mesurer l’opinion au niveau européen, ce qui n’est pas aisément à la portée d’un parti, d’une association, d’une Église ou d’une organisation. La mesure de l’opinion européenne, par conséquent, dépend largement de cet instrument, l’Eurobaromètre, lequel est placé sous l’autorité d’institutions européennes, à savoir la Commission européenne et, depuis 2007, le Parlement européen, qui a lancé sa propre série d’enquêtes.

Il en résulte malgré tout un déficit d’informations pouvant conduire à ne pas repérer certains phénomènes européens d’opinion, simplement par défaut d’enquête. Ce serait une erreur pour autant de confondre la rareté de la mesure avec l’absence de phénomènes européens d’opinion, si l’on considère qu’elle trouve sa principale cause dans les contraintes techniques liées à la conduite d’enquêtes transnationales et internationales.

Des informations d’un second type doivent donc permettre d’évaluer la singularité de l’opinion européenne par rapport à des opinions collectives extra-européennes. De telles informations peuvent être recueillies auprès d’instituts privés réalisant de vastes études internationales, à la demande de clients particuliers, tels des organes de presse ou des fondations soutenant des programmes d’expertise. Les grands instituts d’études privés sont parfois sollicités pour conduire des enquêtes couvrant plusieurs pays européens, un ensemble de pays membres de l’Union européenne ou encore des pays extérieurs à l’Union européenne, voire à l’espace européen. Le réseau Gallup, le groupe Kantar TNS (ex-TNS Sofres) ou le groupe Ipsos, par exemple, réalisent de telles études. D’autres programmes d’étude enrichissent les données disponibles, tel que le « Pew Global Attitudes Project », présidé par Madeleine K. Albright et lancé en 2001 pour mesurer l’impact de la globalisation, de la modernisation, des transformations culturelles et technologiques et du 11-Septembre sur les valeurs et les attitudes dans le monde [3]. L’étude « Transatlantic Trends », soutenue par le German Marshall Fund, la Compagnia di San Paolo et la Luso-American Foundation, est quant à elle particulièrement précieuse puisqu’elle est dédiée aux représentations croisées entre l’Union européenne et les États-Unis [4]. On peut encore puiser dans les données de l’enquête « European Values Survey » qui s’inscrit dans une recherche fondamentale sur l’évolution des valeurs par de grandes enquêtes décennales [5].

L’émergence de mobilisations collectives européennes

L’importance des phénomènes d’opinion européenne est fortement réduite à la fois par le fait qu’ils dépendent, presque exclusivement, des enquêtes par sondages et par l’insensibilité du système institutionnel aux résultats de ces enquêtes. A contrario, on peut soutenir que si des conditions aussi défavorables n’empêchent pas l’émergence d’un tel phénomène, il est possible d’imaginer qu’il existe bel et bien comme un fait social qui pourrait se déployer davantage. En dehors de la mesure par sondages, l’expression d’une opinion européenne revêt, entre autres, la forme de mobilisations collectives de nature associative et syndicale à l’échelle de l’Europe, même si elles sont plutôt rares ces dernières années. On relève des « europrotestations » ou des « euromanifestations », telles les Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions, voire une européanisation des syndicats (encore limitée), des organisations non gouvernementales et du mouvement associatif. On pourrait encore développer ce point à partir de l’observation des réseaux sociaux et de leur contribution à ce processus d’européanisation du débat public.

Je ne renverrai ici qu’à un exemple particulièrement illustratif de cette tendance, celui des manifestations contre l’intervention militaire en Iraq. Elles nous ont permis d’évaluer, en Europe et dans le monde, les contours et la fermeté de l’opinion européenne qui, pour la première fois, ne s’exprimait pas par sondages mais par des manifestations de rue. Devenue, à proprement parler, « manifeste », l’opinion européenne s’est imposée en 2003, pour la première fois, comme une opinion publique [6]. Rappelons qu’entre le mois de janvier et le mois d’avril 2003, près de 3 000 manifestations eurent lieu à travers le monde contre l’intervention américaine en Iraq, rassemblant au total plus de 35 millions de manifestants dans 90 pays différents. Ces manifestants ont formé ensemble la plus importante mobilisation politique jamais observée et il est clairement apparu que les plus grands rassemblements ont été le fait des Européens. La journée du 15 février 2003 a constitué le sommet de la protestation planétaire : plus de 13 millions de personnes ont manifesté à cette occasion en Europe contre une intervention militaire en Iraq sans mandat de l’ONU [7].

Les comportements électoraux

L’opinion et le vote doivent être distingués. L’opinion est un point de vue, le vote est une décision. On peut cependant regarder les résultats électoraux comme des indications sur l’état de l’opinion. C’est à ce titre, et à ce titre seulement, qu’Émile Durkheim estimait utile pour l’État d’organiser des élections [8]. Or ce que nous révèlent depuis quelques années les élections en Europe, c’est une forme de cassure, comme une divergence, au sein de l’opinion européenne, dont l’évolution future reste incertaine mais sera sans aucun doute capitale pour l’histoire du continent.

Opinions et votes : des indications contradictoires ?

Le soutien électoral à l’Union européenne : un fait incontestable de longue durée

Considérons d’abord, les élections générales, celles qui distribuent le pouvoir de gouverner : depuis le traité de Rome, en 1957, jusqu’en 2017, quelque 315 consultations électorales nationales dans les pays membres de l’Union européenne, impliquant des centaines de millions de suffrages, ont accordé de manière répétée leur confiance à des politiques favorables à la poursuite de la construction européenne. Ce fait majeur, puissant, incontestable, n’est presque jamais souligné.

De même, parmi les référendums portant sur l’Union européenne, très nombreux, la quasi-totalité ont été favorables à l’Union européenne. Mais l’année 2005 a été marquée par le rejet du traité constitutionnel européen au terme des référendums organisés en France (29 mai) et aux Pays-Bas (1er juin), et en 2016 on a découvert la puissance destructrice que pouvait avoir un référendum national portant sur les questions européennes avec le référendum britannique (23 juin) qui a provoqué le premier cas de sortie d’un pays membre de l’Union européenne.

L’émergence d’un vote européen protestataire, un fait incontestable

C’est depuis le milieu des années 1990 qu’une inflexion des résultats électoraux est notable. Des partis de type populiste développant un discours hostile à l’Union européenne se sont constitués, comme au Danemark (Parti du peuple danois), en Suède (Démocrates de Suède) ou en Finlande (Vrais Finlandais) – en 1995, dans les trois cas – ou ont connu un succès inédit, comme en France, avec le score de Jean-Marie Le Pen lors des élections présidentielles de 1988, 1995 et 2002, où il accède au second tour, puis aux Pays-Bas, en Italie et peu à peu dans presque tous les pays de l’Union européenne [9].

Ces partis peuvent être qualifiés de populistes, au sens où ils portent un discours antisystème, hostile à l’Union européenne, dénonçant la démocratie représentative, les élites, accusées d’usurper le pouvoir, de spolier les peuples et de les trahir au profit d’un monde désormais sans frontières où seule une poignée de dirigeants, d’entreprises et d’États savent se mouvoir, à leur unique avantage. On ne peut évoquer ce bouleversement en cours sans prendre en compte la question de l’immigration en général et, compte tenu de l’origine des migrants, presque exclusivement issus de pays musulmans, la question des relations avec l’islam, plus particulièrement avec l’islamisme et ses extensions les plus problématiques, le communautarisme et le terrorisme. Une vive tension interculturelle s’est installée au cœur de l’Europe. La pression migratoire, les limites de l’intégration, l’activisme islamiste travaillent les sociétés européennes, presque toutes sans exception. Les partis traditionnels, de gauche mais aussi de droite, sont restés aveugles ou inertes devant ce phénomène, pourtant pointé dès 1968 par un député conservateur britannique, Enoch Powell, dans un discours retentissant qu’il paya d’une ostracisation violente et définitive. Vingt ans plus tard, en Italie, Oriana Fallacci lançait les éléments d’une nouvelle doctrine, repris, dix ans plus tard, par le Néerlandais Pim Fortuyn, puis tous les populistes européens. La thèse était inversée : ces nouveaux partis, ces nouveaux leaders, assuraient s’opposer à l’immigration non pas en raison d’une vision raciste mais au nom de la menace que les migrants, de plus en plus nombreux, faisaient peser sur le style de vie européen et ses valeurs libérales.

La thèse que je défends est celle de l’avènement d’un populisme patrimonial, porté par une double menace. D’un côté, la globalisation et le vieillissement démographique nourrissent la crainte d’une perte du patrimoine matériel et de niveau de vie, sujet particulièrement sensible chez les classes populaires mais qui n’épargne pas les classes moyennes ; de l’autre, les migrants, ne parvenant pas à s’intégrer, feraient peser une menace sur le patrimoine immatériel, le style de vie, incluant la civilité traditionnelle, les relations entre les hommes et les femmes, la place de la religion dans la société, les relations entre le politique et le religieux, les libertés individuelles en général, la liberté d’opinion en particulier. Les partis de gouvernement ont cessé de prendre en charge, ou n’ont même jamais pris en charge pour la plupart d’entre eux, ces problèmes pourtant devenus centraux. J’ai qualifié ce phénomène de « nouveau populisme » en raison de la profonde mutation rhétorique, sinon doctrinale, que ces partis ont accomplie.

Ce cycle électoral s’est affirmé depuis juin 2016. Le référendum britannique débouchant sur la victoire du Brexit en juin 2016 a semblé donner le coup d’envoi d’une série électorale accablante pour l’idée européenne. En deux années seulement, dans un nombre significatif de pays européens, une partie des électeurs ont exprimé une préférence électorale que le référendum britannique a conduit à interpréter comme un rejet croissant de l’Union européenne : l’élection présidentielle autrichienne de décembre 2016, les élections législatives en Allemagne en septembre 2017, en République tchèque en janvier 2018, en Italie en mars 2018, en Hongrie en avril, en Slovénie en juin, en Suède en septembre… Les élections législatives néerlandaises de mars 2017 et l’élection présidentielle française d’avril-mai 2017 semblent faire exception. En réalité, seule la victoire du Premier ministre Mark Rutte, représentant de la droite modérée néerlandaise, qui a contenu les assauts du parti populiste de Geert Wilders, peut être retenue comme un contre-exemple dans cette série. Elle s’explique, à mon sens, par une prise en compte particulièrement habile de deux éléments de l’opinion publique européenne : l’attachement à l’euro et à l’Union européenne, d’une part, et à un style de vie néerlandais, d’autre part. En France, l’élection d’Emmanuel Macron est en réalité le dénouement d’un premier tour où a eu lieu un événement électoral en réalité plus inédit que le résultat du second tour : le total des scores des sept candidats protestataires [10] et hostiles, chacun à sa manière, à l’Union européenne a atteint 48,4 % des suffrages exprimés, soit un record, et de très loin, depuis 1965. De même, au second tour, la proportion des électeurs inscrits qui se sont abstenus, ont voté blanc, ont voté nul ou ont voté Marine Le Pen se situe entre 54 et 56 % selon que l’on comptabilise ou non les bulletins nuls ; ce total était de 40 % le 5 mai 2002, lors du second tour opposant Jean-Marie Le Pen à Jacques Chirac.

En votant pour les partis populistes, les Européens semblent exprimer un rejet de l’Union européenne. Faut-il pour autant voir dans ces résultats une telle demande ? Pour répondre, il faut les mettre en relation avec les enseignements de l’Eurobaromètre.

Que disent les récentes enquêtes d’opinion sur l’Europe ?

Selon le dernier Eurobaromètre, publié le 17 octobre 2018, 62 % des Européens estiment que l’appartenance de leur pays à l’Union européenne est « une bonne chose ». C’est un record depuis 1989. Les deux tiers (68 %) des Européens interrogés estiment que leur pays a bénéficié de son appartenance à l’Union européenne, ce qui est un record depuis 1983. De même, les deux tiers (66 %) souhaitent que leur pays reste membre de l’Union européenne. Au sein de la zone euro, 64 % des personnes interrogées répondent être attachées à la monnaie européenne. Comment interpréter cet apparent mouvement en ciseaux qui voit, d’un côté, les Européens plébisciter l’Union européenne dans les sondages mais, d’un autre côté, qui les voit donner plus de suffrages aux partis populistes ? Faut-il seulement considérer les votes populistes et y lire le retour du nationalisme ou bien seulement considérer les enquêtes d’opinion et y voir l’attachement réaffirmé des Européens à l’idée d’une union ?

Personnellement, je propose une troisième interprétation. Je pense que les électeurs ne veulent pas d’un repli nationaliste. Fortement attachés à leur pays, la plupart des Européens ne croient pas qu’ils réussiront mieux seuls dans la globalisation, face à la Chine, au réchauffement climatique, aux migrations, aux GAFAM, au terrorisme, etc. C’est la raison pour laquelle ils ne veulent pas voir leur pays quitter l’Union européenne. Cet attachement est pragmatique et solide. Il s’illustre particulièrement bien dans l’attachement à la monnaie européenne, au nom du patrimoine matériel, que les individus et les familles souhaitent préserver, partager et transmettre. Si l’évocation d’un retour à la monnaie nationale n’est pas sans réveiller quelque nostalgie, qui est sans doute aussi celle du temps qui passe, il n’y a qu’une petite minorité pour souhaiter l’abandon de l’euro. C’est au point que, presque partout au sein de la zone euro, les populistes ont choisi de modifier leur discours, plus ou moins discrètement, afin ne plus dresser devant eux-mêmes, en menaçant l’euro, un obstacle infranchissable. En France comme ailleurs dans la zone euro, ce n’est plus le « front républicain » qui peut contenir l’accès des populistes au pouvoir, mais le fait que leurs propres électeurs ne sont pas favorables à l’aventure vertigineuse d’un « exit » consistant à quitter à la fois l’euro et l’Union européenne. Les électeurs protestataires ne veulent pas moins que les autres préserver leur patrimoine. Ce n’est plus le « front républicain » mais un « front monétaire » qui protège l’Europe et les pays qui la composent contre une poussée populiste.

Conclusion

Les Européens ne souhaitent pas un repli nationaliste mais le retour de la puissance publique

Ici comme partout, aujourd’hui comme hier, les électeurs ne peuvent choisir qu’en fonction de l’offre qui leur est proposée. En votant pour les populistes, les Européens n’appellent pas un repli nationaliste. Ils espèrent le retour de la puissance publique, ce qui est bien différent. Oui, c’est une demande d’autorité, une demande d’efficacité publique ; non, ce n’est pas une demande de nationalisme ou d’autoritarisme. Plus précisément, ce n’est pas encore le cas.

On ne peut proposer plus ou moins explicitement aux Européens d’être les seuls au monde à devoir affronter les mers agitées de la globalisation sans frontière, sans protection, sans puissance publique ; on ne peut demander aux Européens de vivre au xxie siècle sur un continent à la fois désarmé, ou désorganisé, et ouvert. Ce n’est pas recevable du point de vue des gouvernés. C’est ce que disent ces votes qui ne sont disruptifs que parce que les grands partis de gouvernement ont abandonné à des organisations au départ marginales des thématiques qui sont pourtant fondamentales.

Les Européens demandent à leurs puissances publiques, nationale et commune, d’accomplir la part du contrat qui revient à toute autorité légitime en contrepartie de l’obéissance des gouvernés : assurer l’ordre et la sécurité d’où procède toute liberté, comme le dit dans une clarté lapidaire l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »

La demande de puissance publique est une demande de souveraineté populaire

La demande de puissance publique est une demande de souveraineté. Mais il existe deux souverainetés : la souveraineté nationale et la souveraineté populaire.

La demande que les citoyens formulent à l’adresse de l’Union européenne est une demande de puissance publique. Elle recouvre l’exigence d’un pouvoir capable de protéger, à commencer par la protection des frontières, mais les Européens réclament aussi l’accès aux promesses du monde nouveau par le déploiement de toutes les puissances dont nous sommes encore les détenteurs, par d’ambitieux projets en matière de transport, d’énergie, de télécommunication, d’innovation, de recherche et d’enseignement supérieur, d’environnement et de solidarité, de défense.

Vouloir doter les Européens d’une puissance publique n’implique nullement une dérive autoritariste ou nationaliste. Vouloir dimensionner la puissance publique à l’échelle du monde n’implique pas davantage l’effacement des nations. Ce n’est qu’en apparence que la construction européenne s’oppose à l’idée de souveraineté nationale. En réalité, elle en est la condition de possibilité. Le rassemblement des souverainetés nationales trouve sa plus haute justification dans le but d’engendrer une puissance publique au service de peuples librement associés. La construction d’une souveraineté européenne se présente comme l’unique et dernière chance de peser sur le cours de l’histoire. Les peuples d’Europe nous disent que le choix n’est plus entre l’Union européenne ou la souveraineté nationale, mais entre la perte de leur double liberté dans l’aventure séparatiste ou la régénération de la souveraineté populaire dans l’affirmation d’une puissance publique européenne au service des deux souverainetés.

Au fond, l’opinion européenne exprime le désir des Européens de rester maître de leur destin. Voir dans cette demande un appel au nationalisme, c’est à la fois risquer de se tromper dans la compréhension de notre temps et adresser une fin de non-recevoir à l’expression populaire légitime. Ne pas répondre à la demande de puissance publique pourrait bien favoriser, finalement, l’avènement d’un repli nationaliste, comme le dernier recours auquel il faudrait se résoudre, mais sans espoir.

[1]. Denis de Rougemont, Vingt-Huit siècles d’Europe. La conscience européenne à travers les textes d’Hésiode à nos jours [1961], Paris, Christian de Bartillat, 1990, p. 7.

[2]. « Entretien avec M. Jacques-René Rabier, fondateur de l’Eurobaromètre », 21 octobre 2003, p. 1 (http://ec.europa.eu/commfrontoffice/publicopinion/docs/entretien_rabier.pdf). Voir également Dominique Reynié, « L’Eurobaromètre et la recherche en science politique », in Pierre Bréchon et Bruno Cautrès (dir.), Les Enquêtes Eurobaromètres. Analyse comparée des données socio-politiques, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 41-52.

[3]. Voir « About the Pew Global Attitudes Project », pewglobal.org, 14 juillet 2005 (www.pewglobal.org/2005/07/14/about-the-pew-global-attitudes-project/).

[4]. www.gmfus.org/initiatives/transatlantic-trends-–-public-opinion

[5]. 1981, 1990, 1999 et 2008, en attendant les résultats de l’enquête menée en 2017 (https://europeanvaluesstudy.eu/about-evs/).

[6]. Voir Jacques Derrida et Jürgen Habermas, « Europe : plaidoyer pour une politique extérieure commune », liberation.fr, 31 mai 2003 (www.liberation.fr/week-end/2003/05/31/europe-plaidoyer-pour-une-politique-exterieure-commune_435481). Dans cet article, les auteurs présentaient les grandes manifestations européennes du 15 février 2003 comme un événement « qui pourrait bien, rétrospectivement, entrer dans les livres d’histoire comme le signal attestant la naissance d’un espace public européen ».

[7]. Concernant la question des effets de la crise irakienne sur l’idée d’une opinion européenne, je me permets de renvoyer à mon ouvrage La Fracture occidentale. Naissance dune opinion européenne, Paris, La Table Ronde, 2004. Dans ce livre, j’ai aussi proposé une méthode d’évaluation de la mobilisation planétaire contre l’intervention militaire en Iraq et établi la liste des manifestations recensées (p. 161-204).

[8]. Voir Émile Durkheim, Leçons de sociologie, Paris, PUF, 1969. Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont à l’origine des leçons professées par Durkheim à Bordeaux entre 1890 et 1900, puis qu’il a reprises jusqu’à sa mort sous forme de cours à la Sorbonne ou sous forme de conférences.

[9]. Sur ce sujet, je me permets de renvoyer à mon livre Les Nouveaux Populismes, Paris, Fayard, « Pluriel », nouvelle édition augmentée, 2013.

[10]. Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, François Asselineau et Jacques Cheminade.