Grande-Bretagne-France : alliance possible, entente difficile

 

Séance ordinaire du 3 juin 2019

 

« Grande-Bretagne-France : alliance possible, entente difficile »

 

par John Rogister,
professeur émérite de l’université de Durham,
correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques

 

L’année dernière, lorsque le Président m’a proposé de parler sur ce sujet, je lui avais dit que je préférais ne pas le faire sous l’aspect exclusivement du « Brexit ». Ni lui, ni moi, ne pensions sans doute que le « Brexit » prendrait si longtemps à s’accomplir au point qu’il faudra quand même que je l’évoque. Je craignais que, s’il entrait trop dans mon propos aujourd’hui, nous risquions peut-être de répéter la scène de ce dîner de famille représenté par Caran d’Ache au moment de l’affaire Dreyfus : « Et surtout, ne parlons pas de l’Affaire », dit le père de famille à la tête de la table. La caricature suivante s’intitule : « Ils en ont parlé ». On assiste à une scène de carnage familial, où l’on voit un homme qui étrangle une femme sur la table ; même le chien de la maison a reçu une fourchette dans le postérieur. Rassurez-vous, mes propos seront, je l’espère, modérés.

Pour envisager le sujet sous l’angle historique qui sera le mien, il faut avoir recours à une chronologie réaliste. Il n’est sans doute pas inutile de remonter à Jeanne d’Arc, à Louis XIV, ou à Napoléon Ier pour trouver des précédents ou bien des préjugés, mais j’ai pensé que la période d’un peu plus d’un siècle circonscrite par l’Entente cordiale de 1904 et le traité de Lisbonne de 2009 serait celle qui nous permettrait de rester dans l’actualité tout en y associant le passé proche. Du moins, qu’elle nous fournirait matière à réflexion.

Signe d’âge sans doute, j’ai participé à trois commémorations de l’Entente cordiale, en 1994, en 2004 et la dernière en 2014 (qui coïncidait aussi avec le 60e anniversaire du Débarquement des troupes anglo-américaines en Normandie). Verrai-je celle de 2024, ou même celle de 2034 ? D’ailleurs, continueront-elles sur leur lancée ?

Les célébrations précédentes donnèrent lieu à des publications ainsi qu’à des déclarations officielles. En 1994, dans une introduction conjointe à une brochure de 32 pages publiée par leurs deux ministères, Alain Juppé et Douglas Hurd annonçaient d’emblée que :

« La France et la Grande-Bretagne ont été des amis, des alliés naturels – et des concurrents sains (‘healthy competitors’) depuis plus de 150 ans. »

La datation manquait de précision, mais elle semblait s’appliquer à 1844, et à la première Entente cordiale portant ce nom, celle de Louis-Philippe et de la reine Victoria, tout en évitant de mentionner Napoléon Ier. La difficulté était vite contournée dans la section « Un peu d’Histoire », où l’auteur nous apprenait que :

« Les guerres napoléoniennes furent la dernière fois que les deux pays se sont battus de côtés opposés. »

Comme vous voyez, cela ne nous concernait pas ! Le même auteur ajoutait :

« Indifférent ne sera jamais le mot pour décrire notre rapport. L’un peut toujours rendre l’autre perplexe, souvent par inadvertance. Nous sommes distinctement et fièrement divers, tant à l’intérieur de nos propres frontières qu’en comparaison l’un avec l’autre. Mais nous avons plus en commun que nous ne le pensons habituellement. Ce petit livre nous l’expliquera. »

Alors, tout y passe : les racines culturelles dans le Moyen-Âge avec la féodalité chrétienne et l’enrichissement architectural et artistique, l’Humanisme de la Renaissance, les Lumières, le progrès scientifique. On nous dit que des parties de la Normandie ressemblent au val d’Evesham, la côte bretonne à celle de la Cornouaille. Ensuite on passe à la gastronomie, pour s’attarder à la vie en Provence ou en Dordogne, appréciée par les « expatriates » anglais, et enfin, il y a les exploits du joueur de football Éric Cantona. Telle était l’Entente cordiale en 1994, année qui fut aussi celle de l’inauguration du tunnel sous la Manche. Lors de son voyage officiel en 1972, la reine Elizabeth II avait déclaré :

« Il est vrai que nous ne conduisons pas du même cote de la route, mais nous allons dans la même direction. »

On peut parfois se le demander.

Revenons en arrière. Mon point de départ sera la guerre de 1914-1918. Par un curieux paradoxe, l’Entente cordiale de 1904, qui ne visait que la résolution de certains problèmes coloniaux, s’était muée en des conversations militaires secrètes et à haut niveau entre nos deux pays et ensuite en une alliance en temps de guerre. Mais cette évolution n’a pas été sans heurts. Ces conversations secrètes militaires avec la France, commencées sous le gouvernement d’Asquith, avaient été inspirées par la crainte qu’avait une partie de ce gouvernement de la menace navale et commerciale posée par l’Allemagne de Guillaume II. Mais seuls quelques ministres du gouvernement étaient au courant de ces conversations, car les autres ne partageaient pas les vues de leurs collègues au sujet de l’Allemagne et n’auraient pas envisagé une action militaire aux côtés de la France. Certains, comme Haldane, par exemple, pensaient qu’il était préférable de rechercher plutôt une entente avec les Allemands. Ces ministres avaient été tenus à l’écart des conciliabules secrets. La division au cœur du cabinet Asquith éclata au moment de la crise de juillet 1914. Même une lettre au Premier ministre adressée par les chefs de l’opposition conservatrice rappelant que le pays avait contracté une obligation morale envers la France n’avait pas refait l’union à l’intérieur du gouvernement. Il avait fallu l’invasion allemande de la Belgique et la violation de sa neutralité, garantie par les grandes puissances dans le traité de Londres de 1839, pour décider le Royaume-Uni à entrer en guerre aux côtés de la France (non sans les hésitations, à la dernière minute, d’un ministre, Lloyd George). Certains ministres donnèrent leurs démissions.

Mais l’entrée en guerre des Britanniques se faisait sur des bases peu rassurantes pour leurs alliés français. Leur participation se ferait surtout à travers leur puissante flotte, avec une petite armée seulement envoyée en France, les Français se battant sur terre et les Britanniques sur mer. Or, les choses se passèrent d’une tout autre manière. La bataille du Jutland en 1916 fut le seul grand engagement naval, et la guerre sur mer se limita pour l’essentiel à l’action des sous-marins allemands qui mirent en grand danger le ravitaillement des Alliés. En même temps, la guerre d’usure des tranchées nécessita une plus grande participation militaire de la Grande-Bretagne en France et ailleurs, entraînant l’introduction de la conscription, ainsi que l’emploi de troupes coloniales.

L’entrée en guerre du Royaume-Uni aux côtés de la France avait déjà montré que l’entente avait des buts limités : rétablir l’indépendance de la Belgique, freiner l’expansion allemande, sans pour autant adopter les buts de guerre français et russes. Nous avons déjà mentionné ceux qui, parmi les libéraux au pouvoir, auraient préféré avant la guerre chercher un terrain d’accommodement avec les Allemands. Chez ces hommes, il y avait, en plus du coût présumé astronomique de la guerre, la crainte des pertes financières et économiques qu’aurait à subir le pays. Certains avaient aussi un préjugé en faveur des Allemands : préjugés de race et – je reviendrais par la suite sur cela – admiration pour la science, la philosophie et la musique allemandes. La France, par contre, avait un côté « belliqueux » qui inspirait méfiance et crainte ; et puis, il y avait sa « frivolité » que l’on comparait au « sérieux » des Allemands.

En 1915, afin de renforcer l’entente militaire entre la Grande-Bretagne, la France, la Russie tsariste et leurs nouveaux alliés, on se livra sur le papier, dans des traités secrets, à de vastes partages de territoire en Europe, en Asie, et en Afrique, qui se feraient aux dépens des Empires centraux et de l’Empire ottoman La France récupèrerait l’Alsace-Lorraine, des colonies allemandes, la Syrie. Il fallut attendre pourtant le 12 octobre 1917 pour que la Grande-Bretagne s’engageât formellement à ne pas poser les armes avant que l’Alsace-Lorraine fût redevenue française, et cela dans le contexte évoqué par le Premier ministre Lloyd George et le président du Conseil Painlevé d’une compensation possible pour l’Allemagne aux dépens de la Russie dans le cadre d’une éventuelle paix négociée.

Le traité de Versailles fut décevant pour la France qui aurait voulu obtenir la rive gauche du Rhin en plus de l’Alsace-Lorraine. À partir de 1919, la politique étrangère de la Grande-Bretagne s’écarta sensiblement de celle de la France. Elle visait à éliminer les aspects du traité de Versailles qu’elle jugeait intenables et indéfendables. Elle donna la priorité au rétablissement des relations économiques d’avant-guerre avec la nouvelle République allemande. Comme on l’a vu, l’intérêt de la Grande-Bretagne était le maintien d’un équilibre européen. La menace de l’impérialisme militaire allemand avait disparu, la flotte allemande était sabordée, la Belgique indépendante rétablie, et la France devait se contenter du retour de l’Alsace-Lorraine et de réparations raisonnables, la Grande-Bretagne ne soutenant pas ses efforts pour obtenir la rive gauche du Rhin. Pour les Anglais, les exigences françaises auraient compromis le nouveau système international basé sur la Société des Nations, en plus de nourrir le revanchisme allemand. Ils revenaient à la conception minimaliste de la plupart de leurs dirigeants de la seconde moitié du XIXsiècle, mais pas tout à fait à la « Splendid Isolation », car, en dépit de ces différences, la France et la Grande-Bretagne restaient liées l’une à l’autre, par l’expérience commune de la Grande Guerre et par la méfiance envers l’Allemagne. À moins que l’Europe ne soit menacée d’une nouvelle hégémonie allemande, une alliance entre nos deux pays restait possible, mais une entente serait difficile. En effet, la France envisageait de parer au danger allemand à l’avance par un réseau d’alliances défensives avec les nouveaux États de l’Europe centrale, tandis que les Britanniques mettaient leurs espoirs dans la Société des Nations et s’efforçaient plutôt d’apaiser les Allemands par une politique conciliatrice. En attendant, les préjugés anti-français revenaient à la surface. Ce fut donc sans l’appui des Britanniques, que les Français et les Belges occupèrent la Ruhr en 1923, afin d’obliger les Allemands à se mettre à jour pour le paiement des réparations qui leur étaient dues. L’échec de l’occupation mena aux négociations de Locarno deux ans plus tard. Conclu entre la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Allemagne et l’Italie, le traité avait comme effet que ces puissances garantissaient mutuellement leurs nouvelles frontières en Europe de l’ouest. En ce qui concerne nos deux pays, ce qui les unit semble toujours plus grand que ce qui les divise ; ils étaient unis pour affronter le problème de l’Allemagne et des frontières, mais seulement à l’ouest ; il n’était pas question des alliés de la France à l’est, de son « cordon sanitaire ». Mais leurs solutions au problème de l’Allemagne s’écartent toujours l’une de l’autre, et dans les moments de crise aigüe, ils n’arrivèrent pas à se concerter autour d’une action efficace commune, d’abord au sujet de l’action italienne en Abyssinie à partir de 1935 et, surtout, à la suite de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler en mars 1936.

La raison est facile à déceler. La France et la Grande-Bretagne avaient toutes les deux la crainte de l’Allemagne redevenue menaçante, mais elles n’étaient pas d’accord, on l’a vu, sur les moyens à employer pour parer au danger. Une crainte encore plus grande que celle de l’Allemagne les hantait toutefois : la crainte de la guerre. C’était comme si, à tout prix, il fallait éviter l’hécatombe de 1914-1918. La France y avait perdu 1,3 million d’hommes, la Grande-Bretagne 700 000. Le premier référendum tenu en Grande-Bretagne fut en fait, et cela à titre indicatif, le « Peace Ballot », de novembre 1934 à juin 1935. Sur une population de 38 millions, 11 640 006 adultes de plus de 18 ans y prirent part ; c’est-à-dire 38 % de la population, et plus de la moitié des 21 millions qui voteraient quelques mois plus tard aux élections de 1935. Il fallait répondre à plusieurs questions avec une seule réponse. Était-on en faveur de la guerre ou de la paix ? Était-on en faveur de la Société des Nations et pour ou contre le désarmement international ? Les résultats étaient prévisibles : 11 millions contre 350 000 en faveur de la paix et de la Société des Nations. Aux autres questions, s’il fallait empêcher l’agression d’un pays, une majorité de 10 millions (contre 635 000) privilégiait le recours aux sanctions économiques, tandis que, si cela était nécessaire, 6,7 millions favorisaient une action militaire contre 2,35 millions.

On ne ferait plus de nos jours des référendums sur des bases pareilles. À l’époque les résultats furent interprétés différemment, sauf que, dans le cas d’une agression commise par un pays, on privilégiait le recours aux sanctions économiques, avec un éventuel emploi de la force armée. Heureusement pour nous qu’après sa victoire aux élections de 1935 grâce à son programme de désarmement, le Premier ministre Baldwin annonça à la radio – et d’une manière magistrale, prenant le public dans sa confiance, lui parlant « with appalling candour » – que la Grande-Bretagne allait en fait réarmer. Cependant, elle ne fit pas la guerre au sujet de l’Abyssinie et savait qu’elle n’y entraînerait pas la France, non seulement parce qu’en France un « Peace Ballot » aurait obtenu les mêmes résultats, mais parce que son gouvernement voulait empêcher l’Italie fasciste de Mussolini d’évoluer vers une alliance avec Hitler.

De la même manière, lors de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler en mars 1936, qui violait les traités de Versailles et de Locarno, les Britanniques n’étaient pas en faveur d’une intervention militaire, comme l’avaient proposé, assez mollement d’ailleurs, les Français, dont le système de défense militaire était pourtant remis en cause. Baldwin déclara à Flandin que la Grande-Bretagne n’était pas en état de faire la guerre. Il fit la même réponse au nouveau président du Conseil, Léon Blum, à propos d’une intervention conjointe au cours de la guerre civile en Espagne quelques mois plus tard. Dans ce cas-là, il y avait des différences idéologiques aussi, la Grande-Bretagne favorisant le succès de Franco. Pour comprendre ces réticences de part et d’autre, il faut aussi faire la part des difficultés pratiques de prendre d’importantes décisions bilatérales lorsqu’il fallait tenir compte de la situation parlementaire dans nos deux pays : les changements de gouvernements, les rivalités ministérielles, les idéologies contestataires et l’arc-en-ciel de l’opinion, ainsi qu’une presse active et puissante (comme celle de Lord Rothermere, par exemple). Face aux dictatures grandissantes et promptes à la décision, soutenues par les presses d’un parti unique, les démocraties parlementaires étaient souvent tatillonnes et hésitantes, sinon indécises.

Dans ses Notes pour un homme d’État français qui traverse pour la première fois la Manche (1938), André Maurois écrivait :

« Les différences de culture et de tempérament, les souvenirs lointains… le réveil sous des formes neuves et diverses des préjuges puritains rendront longtemps encore, entre nos deux peuples la coopération un peu difficile. Mais le possible est toujours près du nécessaire et cette coopération est assez utile pour qu’elle devienne chaque jour plus confiante. »

Du moins, c’était l’espoir, pas toujours réalisé, d’un homme qui fut officier de liaison entre nos deux armées pendant les deux Guerres mondiales. Austen Chamberlain, un des artisans de Locarno et grand francophile, avouait dans ses mémoires de 1935 : « qu’il y avait beaucoup qui rendait la compréhension mutuelle entre Anglais et Français difficile ». Il y avait aussi un grand mépris outre-Manche pour les hommes politiques français. Barthou était « a nasty old man at heart » (Sir George Clerk, 15 janvier 1935), Laval surtout était « a crook » (Sir George Clerk, ibid). Beaucoup ne faisaient qu’englober les Français dans une méfiance hostile qu’ils étendaient à tous les étrangers. Lord Cranborne, au Foreign Office, n’aimait pas « those frightful foreigners ». Baldwin était plus sélectif, réservant sa détestation pour les dictatures de droite et de gauche, voyant le continent divisé, selon un raccourci amusant, « between the Nasties and the Bolshies », qu’on ferait mieux de laisser se battre entre eux. Pourtant, beaucoup d’hommes politiques français ne nourrissaient aucun sentiment d’hostilité envers la Grande-Bretagne et ses politiciens. Ce fut le cas de Blum, Flandin, Reynaud, Mandel, et même Laval lui-même. Les diplomates étaient plus critiques à l’égard des Britanniques, tel André François-Poncet, qui s’attaquait aux « clergymen, aux vieilles dames, aux organisations pacifistes, aux intellectuels et aux électeurs du parti Labour, coupables d’une germanophilie latente, pendant que la France serait là pour régler la note ». Il visait le cercle de Lady Astor qui se réunissait dans sa superbe propriété de Cliveden, ou bien le magnat de la presse Lord Rothermere, admirateur de Hitler, ou des organisations d’anciens combattants comme the Link. Pourtant, en dépit de ces éléments, une majorité voulait une entente avec la France.

Quand vint la guerre en 1939 et, après, la défaite de 1940, les récriminations ne manquèrent pas de part et d’autre. Cette période de 1940 à 1944 est bien connue et je n’en évoquerais que quelques aspects. D’abord, les gaullistes de la première heure, ceux de Londres, conservèrent de l’accueil britannique un excellent souvenir, quels qu’aient été les rapports difficiles du général de Gaulle avec les autorités du pays sur le terrain politique. Churchill disait que la croix la plus lourde qu’il avait eue à porter pendant ces années était la croix de Lorraine, mais il devait ménager les Américains, hostiles à de Gaulle, et le gouvernement de Vichy, reconnu officiellement par les États-Unis et vis-à-vis duquel Churchill avait certains engagements tacites. À la fin de la guerre, les autorités anglaises avaient senti aussi la nécessité de faire mieux connaître la France, sa langue et sa culture à travers les écoles et les universités. La guerre entraîna de même la faillite de certaines vieilles idées et préjugés. Dans La France Libre de janvier 1944, le journaliste Pierre Maillaud – mieux connu sous son pseudonyme de Pierre Bourdan des émissions gaullistes à la B.B.C. – écrivait :

« La Grande-Bretagne, à travers son histoire, n’a cessé de servir la cause de la diversité européenne, avec des motifs et des objectifs variables. C’est pour cette raison, au-dessus de toutes les autres, qu’elle est aujourd’hui encore, sur le plan moral, l’ennemi “Numéro 1” de l’Allemagne hitlérienne. Mais tout en rendant au monde ce service, elle a souvent commis l’erreur d’étudier superficiellement la nature interne de ce continent où elle intervenait : la longue illusion de la parenté avec l’Allemagne, renouvelée après 1919, en est un signe. Cette parenté n’existe dans aucun des ordres profonds de la conscience qui font la nature morale d’un peuple. Aucune des convictions secrètes et publiques pour lesquelles un Anglais, un Français, un Norvégien, un Polonais ou un Hollandais pourrait donner sa vie, ne ferait risquer une goutte de sang à un Allemand qui, en revanche, acceptera sans murmurer un sacrifice total en vertu d’injonctions qui feraient sourire un citoyen d’un autre pays. Cette erreur d’affinité qui, dans le passé, faisait retenir à l’Angleterre quelques signes superficiels de parenté avec l’Allemagne, et ignorer, en fonction de différences frappantes mais également superficielles, des connexions plus profondes avec d’autres nations, c’est une faute qu’on ne peut manquer de faire en considérant la carte d’Europe de l’extérieur. »

Ce texte est à méditer et reste d’actualité. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Grande-Bretagne avait appris cette leçon, du moins en partie, et le développement de l’étude des langues européennes, ainsi que de l’histoire et de la géographie du continent, prit de l’essor. Après 1945, le Foreign Office fut modifié aussi, le service consulaire et le rôle des attachés commerciaux et des instances culturelles furent rattachés ou liés au Foreign Office.

Cela dit, il ne faut pas oublier qu’entre 1940 et 1945, tous les pays européens, sauf ceux de la péninsule ibérique, la Suède et la Suisse furent occupés par les Allemands. Entre 1940 et 1941, la Grande-Bretagne lutta seule contre l’Allemagne et ses alliés. Il ne faut pas l’oublier, car cette constatation influence toujours fortement la perception qu’ont la majorité de Britanniques de l’Europe et de la France. La Grande-Bretagne a contribué à les libérer. Les commémorations de l’anniversaire du débarquement de Normandie en présence des derniers combattants, arborant tous, parmi leurs décorations, la Légion d’honneur que la France a tenu à leur décerner, en sont un émouvant témoignage.

La Grande-Bretagne et la France renaissante de la IVRépublique s’intégrèrent rapidement dans la nouvelle perspective « atlanticiste » de l’après-guerre, grâce à l’OTAN, à la Guerre froide, et à la défense de ce qui restait de leurs empires coloniaux. Une partie de ce système devait s’effondrer après l’affaire de Suez en 1956 et son échec. Si, en France, les documents montrent que le gouvernement avait envisagé de reprendre seul l’opération l’année suivante, en Grande-Bretagne, l’affaire de Suez produisit une grave division dans le pays et dans les familles, comme dans la caricature de Caran d’Ache. D’une manière assez surprenante, Suez fut envisagé comme une honte par une grande partie de l’opinion publique. Une forte et nouvelle tendance libérale et progressiste rejetait aussi le colonialisme, car partout, en Afrique, en Asie, et même à Chypre, la Grande-Bretagne combattait le « terrorisme » nom qu’on donnait aux « mouvements de libération ». Après le départ d’Anthony Eden et la victoire assez surprenante des conservateurs lors des élections de 1959, la crise fut gérée assez adroitement par son successeur, Harold Macmillan qui poursuivit une politique de décolonisation définie par son célèbre discours à propos des « Winds of change », qui soufflaient sur l’Afrique. Macmillan renforça les liens avec les États-Unis du Président Kennedy : cela devint le « Special Relationship. »

En France, la crise engendrée par la décolonisation commença avec la perte de l’Indochine et la guerre d’Algérie et fut à l’origine d’un changement de régime et de l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Lors d’un entretien en 1959 pour être admis à un collège d’Oxford, il me fut demandé si je pensais que le Général était un dictateur. J’ai oublié quelle fut ma réponse, sauf qu’elle n’eut pas le mérite de convaincre mon auditeur. Je n’avais pu bénéficier de la réponse que de Gaulle avait lui-même donnée à la même question : « Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ? » Cela dit, Franco et Salazar l’étaient toujours à l’époque. Macmillan avait eu des rapports cordiaux avec lui pendant la guerre. Toujours est-il que le Général modifia radicalement la politique étrangère de la France, avec son retrait de l’OTAN et avec une politique différente au sujet de la Guerre froide et de la Russie. Cet abandon de l’« atlanticisme » ne pouvait qu’inquiéter les Anglo-Américains et les incliner à resserrer le « Special Relationship ».

Pour les Anglais le problème avec de Gaulle se posa aussi au sujet de l’Europe. Macmillan pensait qu’avec la décolonisation et ses conséquences, la Grande-Bretagne se trouverait obligée de rejoindre le Marché commun pour conserver son influence et sa position commerciale. Là, comme on le sait, il se heurta, lui et ses successeurs Hume, Wilson et Heath au veto du général de Gaulle, qui avait bien senti que la Grande-Bretagne faisait partie de l’Europe géographiquement, sans être sensiblement européenne. Les Britanniques n’entrèrent finalement dans le Marché commun qu’avec l’appui du Président Pompidou, en 1973, du temps de Heath. Déjà, il y avait eu une forte opposition à l’idée, surtout de la part du parti Labour, et il y eut un premier référendum en 1975 du temps de Wilson. Les résultats donnèrent une majorité pour rester dans le Marché commun. En votant ainsi, les Britanniques ne pensaient pas qu’ils votaient pour une Europe unie qui rognerait peu à peu le pouvoir des gouvernements et parlements nationaux. En 1986, Mme Thatcher signa l’Acte unique sous la même impression, ou illusion. La réunification de l’Allemagne l’inquiéta beaucoup en 1989, à la veille de son départ forcé des affaires. Elle n’avait pas convaincu Francois Mitterrand de l’aider à l’empêcher. De même, elle avait participé sans enthousiasme aux fêtes du bicentenaire de la Révolution française, ne perdant aucune occasion de proclamer les mérites supérieurs de l’œuvre contre-révolutionnaire d’Edmund Burke. Par ses rapports avec le Président Reagan, elle tenait à rappeler aussi l’importance du « Special Relationship » et de nos racines constitutionnelles communes avec les États-Unis.

John Major, le successeur immédiat de Mme Thatcher, partageait aussi l’impression que nous n’allions pas vers l’Europe unie et centralisée lorsqu’il apposa sa signature au traité de Maastricht en 1992, obtenant l’option de ne pas adopter une monnaie unique. Mais la vision qu’avaient les Britanniques de la France, en cette fin de siècle, était quand même qu’elle construisait activement l’Union européenne. Ils craignaient qu’elle ait le soutien d’une Allemagne forte et réunifiée dans cette entreprise inquiétante pour un pays aux fortes traditions différentes. Pensant au « Special Relationship », Major aurait refusé l’invitation de participer à une troïka qui aurait piloté l’Europe nouvelle.

Les choses se précisèrent assez rapidement. Les conservateurs de John Major étaient maintenant divisés au sujet de l’Europe, et furent battus aux élections de 1997. L’arrivée de Tony Blair au pouvoir faisait penser que le « New Labour » allait donner le coup de barre pour faire entrer la Grande-Bretagne dans le grand projet européen. En 1998, la déclaration franco-anglaise de Saint-Malo sur la défense semblait un premier pas vers une politique de défense européenne commune, idée à laquelle la Grande-Bretagne s’était opposée pendant des décennies, mais, à part certaines opérations conjointes en Afrique, le projet n’alla pas plus loin. La Grande-Bretagne restait résolument « atlanticiste » – on l’a vu au sujet de l’Irak – et le fait que Blair, tout « européen » qu’il fût, voulait rester proche des États-Unis et du « Special Relationship », lui fit refuser l’Europe de la Défense de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder en avril 2003.

Blair était partisan d’entrer dans l’euro, mais il n’opposa qu’une faible résistance à l’opposition de son ministre des Finances et éventuel successeur, Gordon Brown, et de son propre parti. La livre était forte à l’époque et l’est restée, et la décision britannique lui a épargné certains des pires effets de la crise financière de 2008-2009. Le moment de décision approchait de la création officielle de l’Europe et de l’adoption d’une constitution. Les électeurs britanniques, qui ne furent pas consultés par leur gouvernement au sujet du projet de constitution, assistèrent à son rejet par référendum en France par 54 % des votants en mai 2005, et par 61 % des Néerlandais en juin. La suite des événements donna aux Britanniques l’impression d’une énorme magouille, qui prit la forme d’une refonte de la constitution sous la forme d’un traité, dont la signature en 2008 fut retardée par son rejet une première fois par les Irlandais, avant qu’il soit finalement ratifié par eux lors d’un second référendum en 2009. Gordon Brown signa le traité de Lisbonne en catimini la nuit, son ministre des Affaires étrangères David Miliband l’ayant signé pendant la journée avec les autres signataires. Il fut alors prestement adopté par la Chambre des communes par 332 voix contre 221 avec de vives protestations de David Cameron, nouveau chef du Parti conservateur. C’est le seul vote qu’il y ait eu en Grande-Bretagne au sujet de la création de l’Union européenne et de l’adoption de sa constitution avant le référendum populaire de 2016. Les travaillistes perdirent les élections en 2010, mais les conservateurs ne revinrent au pouvoir qu’après avoir conclu une alliance avec les libéraux, qui ne voulaient pas qu’on touche au projet européen. Les conservateurs étaient déjà menacés par le parti anti-européen UKIP, et Cameron promit un référendum afin de capter leur électorat aux élections de 2015. Il gagna les élections de justesse mais perdit le référendum en 2016. Je m’arrête à cette date, car la suite des événements se déroule en ce moment.

Mais avant de vous livrer mes conclusions, je dois dire un mot des relations sociales franco-britanniques telles qu’elles ont évolué depuis que nos deux pays sont dans la Communauté européenne. D’abord, on doit mesurer l’impact du tourisme de masse. En 1929, la France accueillait environ 880 000 touristes venus de la Grande-Bretagne ; en sens inverse, seulement 55 000 Français avaient fait le déplacement outre-Manche. En 1995, 10 millions de Britanniques sont venu en France, contre 3 millions de Français traversant la Manche dans l’autre sens. Selon un sondage du Mail on Sunday de septembre 1995, 15 % des 2000 personnes interrogées, soit un échantillon assez important, citaient l’Espagne comme leur dernière destination de vacances contre 5 % seulement qui donnaient la France, juste avant les États-Unis, la Grèce et la Belgique (chacun à 4 % des réponses). Mais 50 % de l’échantillon déclaraient s’être rendu en France au moins une fois au cours de leur vie. Les chiffres fluctuent avec les années, mais environ 100 000 Britanniques possèdent une résidence principale ou secondaire en France, et 3 % de la campagne leur appartient. Il s’agit surtout de retraités. Environ 250 000 Français sont installés en Angleterre, et près de 1300 sociétés françaises y sont établies, pour 1800 sociétés britanniques implantées en France. Les Français en Grande-Bretagne sont souvent de jeunes entrepreneurs. Dans tous ces chiffres, il y a aussi naturellement beaucoup d’étudiants. Dans le domaine de la mode, les Britanniques ont été à la tête de maisons de couture parisiennes, un Anglais a été à la tête de L’Oréal, plus de 110 restaurants britanniques se sont vus décerner des étoiles au Michelin. Quarante ans ou plus d’interpénétration de nos peuples ont dû laisser des marques profondes ou superficielles. Les Anglais écrivent même des romans au sujet de la France. L’humoriste Posy Simmons a ainsi adapté Madame Bovary en un roman en bandes dessinées, où « Gemma Bovery » se fait séduire par un Français au charme fou qui l’abandonne pour épouser une fille b.c.b.g. En revanche, l’enseignement de la langue francaise (ainsi que de la langue allemande) a baissé au point qu’en 2001 les ambassadeurs de France et d’Allemagne en Grande-Bretagne se plaignirent dans une déclaration publique qu’à peine moins de 5 % des élèves britanniques quittaient le secondaire avec des qualifications en langues étrangères. Au niveau universitaire le nombre de ceux qui entraient pour faire des études de francais avait baissé de 17 % (9 % pour l’allemand). Les ambassadeurs indiquaient que l’apprentissage de deux langues étrangères, dans leurs pays, était obligatoire.

Néanmoins, le fait demeure que les Britanniques, même s’ils voyagent beaucoup ou résident en France, restent conscients de ce qu’ils considèrent comme le déficit démocratique de la construction européenne. Ils ne sont pas le seul peuple à en être conscient, mais ils restent fiers de leurs propres institutions parlementaires, qui n’ont finalement pas une grande affinité avec les institutions représentatives européennes et que les « continentaux » ont de la peine à comprendre. La France représente une vision, si l’on peut dire, de l’Europe. À cette vision en est liée une autre, celle du couple franco-allemand comme force motrice poussant en faveur d’une plus grande intégration européenne, et cela en dépit de réticences allemandes de plus en plus prononcées. Face à un certain déterminisme, qui a déjà heurté certains pays comme la Grèce ou l’Italie, face aussi à la montée, partout, de ce qu’on appelle le populisme, et face enfin à une immigration mal contrôlée, les institutions européennes ne semblent pas vouloir se réformer en profondeur.

Qu’est-ce que le populisme ? Sous sa forme électorale, c’est le rejet par un nombre grandissant d’électeurs de la manipulation pratiquée par des élites politiques, du fait de promesses non tenues ou qui n’engagent que ceux qui y croient, tant en France qu’en Grande-Bretagne ou ailleurs. La Grande-Bretagne est peut-être le dernier pays à réagir à cette manipulation, à laquelle se sont prêtées même des associations ou organisations vénérables ou paraétatiques, comme la Franco-British Society ou le Franco-British Council, lui-même assez moribond. Les pays sont très divisés. En Grande-Bretagne, la majorité qui s’est exprimée lors du référendum est prête à réaffirmer son indépendance et son désir de faire cavalier seul comme elle l’a déjà fait au cours de sa longue histoire, et le récent succès aux élections européennes de Nigel Farrage et de son nouveau Brexit Party n’a fait que de renforcer cette majorité. Une autre partie des électeurs reste attachée à de vieilles racines européennes, à l’Entente cordiale, à la France, où sont enterrés tant de nos soldats des deux guerres et où il fait bon de vivre et de bien manger, et à regarder le rugby et le football ensemble. Enfin, il y a ceux qui préfèrent tout simplement pouvoir voyager facilement d’un pays à l’autre, et ceux qui, connaissant un peu l’histoire et le prix de leur liberté, veulent combler le « déficit démocratique ». On peut sans doute s’entendre avec eux, et même, qui sait, s’allier aussi ? Mais dans les circonstances actuelles, les négociations s’annoncent dures, et le bras de fer ne sera pas à exclure. Ce n’est pas pour rien que Churchill reste toujours un héros aux yeux de la majorité des Britanniques.