Michel Duclos :
La France face à la recomposition du Proche-Orient

 

Allocution  de présentation de Michel Duclos

de M. Georges-Henri Soutou, Président de l’Académie

 

Monsieur l’ambassadeur,

Je vous remercie d’avoir accepté l’invitation que je vous ai adressée et de venir faire devant nous le bilan de l’action française au Proche-Orient au cours de la dernière décennie. Devant un tel bilan — que l’on sait d’avance assez négatif —, nous attendons aussi de vous que vous nous aidiez à imaginer les formes que pourrait prendre une action constructive dans les années à venir.

Vous êtes sans aucun doute l’un de nos meilleurs spécialistes de la question, non seulement parce que vous réfléchissez à ces questions depuis des années, mais aussi parce que votre carrière vous en a fait acteur.

Vous avez débuté votre carrière diplomatique en 1970 comme attaché d’ambassade à Tunis en 1970, puis à La Valette de 1971 à 1974. Après votre scolarité à l’École nationale d’Administration (promotion Pierre Mendès France) suivi d’un bref passage par le ministère de la Défense, vous intégrez le Quai d’Orsay ; vous y travaillez au Centre d’analyse et de prévision de 1981 à 1987, vous en êtes le directeur adjoint à partir de 1984.

Vous avez par la suite été en poste successivement à Moscou (1987-1991) et à Bonn (1991-1994). Sous-directeur de la Direction des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement du Ministère des affaires étrangères de 1994 à 1998, vous êtes nommé à Bruxelles comme ambassadeur auprès de l’Union de l’Europe Occidentale puis auprès du Comité Politique et de Sécurité de l’Union européenne. En 2002, vous devenez représentant permanent adjoint de la France auprès des Nations Unies en plein cœur de la crise provoquée par l’intervention américaine en Irak.

En 2006, Jacques Chirac vous nomme ambassadeur de France à Damas. Vous allez y rester trois ans au cours desquels vous apprenez à connaître le pays, son régime autoritaire et ses acteurs, à commencer par Bachar el Assad. Lorsque qu’éclate le « Printemps arabe », vous suivez les événements de Paris, puisque vous êtes depuis deux ans déjà conseiller diplomatique au cabinet de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur. Votre connaissance du régime de Damas vous pousse à conclure très tôt que le régime ne fera aucune concession et n’hésitera pas à recourir à la violence extrême pour se maintenir.

En 2012, vous achevez votre carrière de diplomate comme ambassadeur de France à Berne. Après avoir quitté ce poste en 2014, vous êtes devenu Conseiller spécial – Géopolitique à l’Institut Montaigne. Vous avez publié dans ce cadre, en juin 2017, une Note remarquée, intitulée Syrie : en finir avec une guerre sans fin. Vous avez tout récemment, en juin dernier, actualisé et amplifié votre réflexion dans un ouvrage de plus de 200 pages, La longue nuit syrienne. Dix ans de diplomatie impuissante (Éditions de l’Observatoire).

Vous êtes également expert auprès de l’Atlantic Council au sein du Rafik Hariri Center for Middle East et livrez régulièrement vos analyses dans la revue Commentaire de notre confrère Jean-Claude Casanova.

Avant de vous donner la parole, je citerai, même si cela est devenu un cliché, une phrase trop souvent répétée, issue du premier tome des Mémoires de guerre du Général. Celui-ci écrit, relatant son voyage pour Damas en 1941 : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Et de poursuivre : « Je savais que, au milieu de facteurs enchevêtrés, une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être ». Aujourd’hui, plus que jamais, le Moyen-Orient est une zone où se joue une « partie essentielle » car, au-delà des ambitions régionales de l’Iran, de la Turquie, d’Israël et de l’Arabie Saoudite, s’y joue une partie internationale entre les pays que vous appelez « néo-autoritaires » et les pays occidentaux. Votre comparaison entre la Guerre de Syrie et la Guerre d’Espagne est à ce titre éclairante, même si vous vous défendez de vouloir pousser trop loin le parallélisme.

Nous allons donc vous écouter avec la plus grande attention, dans l’attente de savoir quelle forme d’action pourrait être mise en œuvre par la France si ses dirigeants reprenaient à leur compte la dernière phrase du chapitre « Orient » des Mémoires de guerre : « Le devoir était d’agir, là comme ailleurs, aux lieu et place de ceux qui ne le faisaient pas ».

Je vous donne la parole.

 

La France face à la recomposition du Proche-Orient

 Michel Duclos[1]

 

M. le Président,

M. le Chancelier,

M. le Chancelier honoraire,

M. le Secrétaire perpétuel,

M. le Vice-Président,

Mesdames et Messieurs les académiciens,

Mesdames et Messieurs,

Je vous suis très reconnaissant de me recevoir aujourd’hui pour une présentation de ma part, mais surtout une discussion ouverte entre nous, sur la politique de la France face aux recompositions du Proche-Orient. Je suis d’autant plus sensible à l’honneur que vous m’avez fait en m’invitant que la série de conférences dans laquelle ma modeste contribution intervient a été inaugurée, le 7 janvier de cette année, par l’Ambassadeur Jean-David Lévitte.

Face aux recompositions qui sont en cours au Proche-Orient, où en est « la politique arabe de la France », selon l’expression jadis consacrée ? Mes propos ne pourront égaler la profondeur de son intervention – dont j’ai retrouvé de nombreux échos dans le récent discours du président de la République devant la conférence des Ambassadeurs et des Ambassadrices – mais à défaut je voudrais lui emprunter son plan, d’une efficace simplicité : d’où venons-nous ? Ou allons-nous ? Que faire ?

 

D’où venons-nous ?

 

Lorsque l’on parle de la « politique arabe de la France », comme l’on dit ou comme l’on disait couramment, deux puissants mythes encombrent le débat. En premier lieu, une sorte de nostalgie existe d’une période qui aurait été glorieuse, et au cours de laquelle l’influence, le prestige, le rôle de la France dans l’Orient compliqué, sous l’impulsion du général de Gaulle, auraient été sans pareils. En revanche – et c’est le second mythe – nous aurions en quelques années perdu tous nos acquis, en raison principalement d’une politique mal conçue, réputée trop alignée sur des intérêts extérieurs (comprendre : américains).

Il me semble que notre politique à l’égard du Proche et du Moyen-Orient, entendu au sens large, avec des incursions en Afrique du Nord, ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette profusion d’indignité. Ce sont surtout les évolutions – ou les convulsions – internes à cette vaste zone qui expliquent les difficultés de notre politique.

Ne refaisons pas l’Histoire. Mais rappelons quelques faits. L’influence du général de Gaulle sur notre politique au Proche-Orient a été absolument décisive – elle a été séminale – mais brève. Il faut attendre en effet la guerre des Six jours et la célèbre conférence de presse du 27 novembre 1967 pour que prenne forme l’une des caractéristiques majeures de la politique de la Ve République : une position d’équilibre sur le conflit israélo-palestinien. Jusqu’à cette date, on l’a oublié, la Ve République suivait une ligne classique pro-israélienne. Il est vrai qu’en arrivant au pouvoir en 1958, le Général avait mis un terme à certaines coopérations avec Tel Aviv, en matière nucléaire notamment, mais le soutien de nombreux pays arabes à l’indépendance de l’Algérie avait constitué un frein à tout rapprochement trop marqué avec ceux-ci.

L’inflexion capitale de 1967 est demeurée dans les décennies qui ont suivi un des marqueurs majeurs – peut-être le marqueur majeur – de notre approche des affaires proche-orientales. Elle a valu à la France – à faible coût il faut bien le dire – une immense popularité dans l’opinion des pays arabes. Elle lui a aussi ouvert des marchés. Elle a parfois supposé des risques, lorsque par exemple le président Mitterrand a aidé Arafat à s’extirper du Liban où il risquait de laisser sa vie en même temps que sa fortune politique, en butte aussi bien aux attaques du régime d’Hafez el-Assad que d’Israël.

Cependant, au jour le jour, l’image de la France comme défenseur de la cause arabe s’est surtout nourrie de discours, à la Knesset ou ailleurs – et plus encore de petites phrases. On se souvient de la formule de Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou en 1973, deux jours après l’attaque contre l’État juif par la Syrie et l’Egypte. Ou encore de celle de Jacques Chirac visitant la vieille ville de Jérusalem en octobre 1996, faisant de lui immédiatement un héros de ce que l’on appelait « la rue arabe ».

Il convient d’évoquer un second axe – ou un second pilier – de notre politique vis-à-vis du monde arabe telle que l’on tend parfois dans certains milieux à l’idéaliser : il s’agit de solides relations avec les dictateurs ou les autoritaires qui dirigeaient la plupart des pays concernés.

Nous n’étions pas les seuls, dans le monde occidental naturellement, à entretenir ce type de relation avec les Assad, avec Saddam Hussein, avec Kadhafi, Moubarak et bien entendu Ben Ali et Bouteflika. La « touche » française consistait surtout dans la rationalisation du type « despotisme éclairé » pour Saddam Hussein ou « garant de la stabilité » pour d’autres despotes.

Il faudrait pouvoir évoquer plus longuement une troisième composante, ou une troisième strate, d’une sorte de politique arabe classique imaginaire de la France, car ce troisième aspect est moins connu : c’est la détermination, le talent, parfois l’audace qui ont conduit notre pays – autorités politiques, entreprises, milieux intellectuels – à élargir notre « pré carré » initial (le Maghreb et le Liban) pour prendre pied, puis exister, dans toute la région, y compris dans le Golfe qui jusqu’il y a quelques décennies encore ignorait à peu près tout de la France.

Dans ce mouvement d’expansion de notre influence, un rendez-vous manqué : l’Iran ; et un rendez-vous compliqué, douloureux : la Turquie. Je reviendrai plus tard sur la Turquie, dont je crains que l’on ait souvent tendance en France à sous-estimer l’importance stratégique. S’agissant de l’Iran, le rendez-vous manqué est venu de la révolution de 1979, et non de nous-même – encore que nos choix dans le conflit Iran-Irak apparaissent rétrospectivement particulièrement malheureux.

Même ce rendez-vous manqué avec l’Iran a parfois paru (à tort certes) faciliter nos desseins : souvenons-nous qu’il y a peu d’années encore, avant la signature de l’accord nucléaire de juillet 2015, notre « fermeté » à l’égard de l’Iran constituait un pont commode entre notre proximité à l’égard de l’Arabie saoudite d’une part et notre amitié profonde vis-à-vis d’Israël d’autre part, alors que ces deux pays représentaient à cette époque deux des pôles opposés des divisions de la région.

Ce sont ces quelques soubassements de notre politique traditionnelle – schématisés à l’extrême pour la clarté de l’exposé – qui se sont trouvés bouleversés, ruinés même, par le tremblement de terre des Printemps arabes de 2011-2012.

Il n’y a plus de « rue arabe », avec tout ce que cette expression comportait d’émotivité, fût-elle sans lendemain. Nous avons affaire aujourd’hui à des opinions mieux informées et connectées par les réseaux modernes avec le monde global. Nous avons en revanche devant nous des courants politico-religieux de différentes tendances – salafisme, frérisme, djihadisme – qu’il ne faut pas mettre dans le même sac mais qui fournissent des références à un extrémisme violent presque omniprésent. La question religieuse est désormais au centre du regard que nous portons sur le monde arabo-musulman, ce qui n’était nullement le cas en 1967. La question israélo-palestinienne, sans disparaître certes, a perdu de sa centralité : une position d’équilibre sur ce dossier ne suffit plus à assurer à un pays comme la France, au Proche-Orient, une image flatteuse.

Ouvrons une parenthèse pour nous demander si le « plan Trump » concernant le processus de paix israélo-palestinien – le fameux « deal du siècle » – est de nature à modifier cette évolution. Je ne crois pas. Il a pour effet paradoxal de redonner en effet un peu de visibilité à la question palestinienne, mais sans doute pour une courte période. Il n’est pas destiné à être mis en œuvre : tout laisse penser qu’ayant donné quelques cadeaux supplémentaires, par ce plan outrageusement partial, à la droite israélienne, le président Trump se désintéressera de son suivi. Son échec prévisible sera attribué à l’attitude de refus de l’Autorité palestinienne.

Revenons à notre post-mortem du Printemps arabe : à l’exception de la Tunisie, la grande révolte de 2011-2012 a pour l’essentiel tourné à la confrontation entre islam politique et autoritaires – et à la victoire de ces derniers sur le premier. Le monde proche-oriental est dominé aujourd’hui par des pouvoirs contre-révolutionnaires comme l’était l’Europe dans les années 1850. On pense au maréchal Sissi en Égypte, aux princes héritiers en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, mais c’est le cas aussi de Recep Tayipp Erdoğan en Turquie, ancien soutien flamboyant de la cause des peuples, toujours partisan de l’islam politique, mais ayant lui-même cédé aux sirènes de l’autoritarisme.

Cela constitue-t-il une validation de ce que j’ai appelé le second pilier de notre politique d’autrefois ? Je ne le crois pas car nous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion que l’autoritarisme est synonyme de progrès ou de stabilité. Le soulèvement du début des années 2010 en a apporté une première démonstration; une seconde vague de contestation populaire paraît à l’œuvre, en ce début d’année 2020, comme on l’a observé au cours des derniers mois au Soudan, en Algérie, puis en Irak, au Liban et en Iran. Les dernières élections en Turquie ont aussi rappelé qu’une résistance au régime de M. Erdoğan demeure et en fait s’amplifie. S’agissant de la Syrie, il est peu plausible que la victoire annoncée du régime atroce de Bachar al-Assad puisse être le prélude à l’établissement d’une paix civile durable.

Enfin, l’espace proche-oriental, au sein duquel nous étions parvenus à exercer une certaine influence, a toujours été divisé ; il est aujourd’hui fractionné, éclaté même, avec des pans entiers – que l’on songe à l’Irak et à la Syrie – où le tissu urbain a été détruit et les populations martyrisées. Dans cet espace, le rôle des puissances extérieures – les puissances globales – reste essentiel. Cependant, là aussi, les changements sont majeurs : les États-Unis, jadis principaux tuteurs de la région, aspirent à se retirer – avec des atermoiements qui à eux seuls sont à l’origine de beaucoup de secousses ; la Russie est de retour, grâce à la guerre civile globalisée en Syrie ; elle ne prétend pas se substituer aux États-Unis ni hâter le retrait américain mais elle entend bien remplir le « vide stratégique » créé par le repli américain ; la Chine a pris là comme ailleurs un poids économique capital ; l’Inde est présente, en particulier dans le Golfe. Il faut bien constater que l’Europe est portée disparue – au moins au Levant car il ne faut pas sous-estimer ce qu’elle fait sans beaucoup d’éclat mais non sans utilité au Maghreb.

Je serais tenté de dire qu’après un pareil cataclysme, il est plutôt étonnant que la France, sans avoir procédé à des révisions particulièrement déchirantes mais par une série d’adaptations pragmatiques, soit restée un pôle d’attraction pour les peuples et les gouvernements de la région. Il est vrai cependant que notre approche traditionnelle a atteint ses limites : nous n’avons plus guère de prise sur des convulsions où l’extrémisme religieux et le djihadisme ont leur part, mais aussi la confrontation entre l’Iran et les États-Unis ou encore l’hostilité entre la Turquie et le Qatar d’un côté, l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis de l’autre. Je reviens sur ces différents points dans un instant. Ce qu’il faut constater, c’est qu’au fur et à mesure que les tensions devenaient plus vives, et où en fait la conflictualité sous toutes ses formes se banalisait, notre poids relatif diminuait. Notre propre approche au cours de ces dernières années s’est elle-même par la force des choses concentrée sur les questions sécuritaires : combat contre le terrorisme, Daech en particulier ; polarisation sur la question iranienne sous ses différents aspects.

 

Où allons-nous ? ou plutôt : où va le Proche-Orient ?

 

Je viens d’évoquer brièvement les Printemps arabes. J’ai aussi mentionné la révolution iranienne de 1979, qui a inoculé dans la région le virus dangereux d’une exploitation politique des sentiments religieux, avec les conséquences que l’on sait et notamment l’émulation qui en est résultée avec l’Arabie saoudite. Entre ces deux événements, l’intervention américaine en Irak a aussi contribué à déstabiliser en profondeur les équilibres régionaux.

Personne n’est évidemment capable de répondre à la question : où va le Proche-Orient ? Pour contribuer à la réflexion, tout au plus puis-je proposer un constat sur la situation géopolitique actuelle, une mise en perspective de l’évolution possible des sociétés et une évocation de quelques scénarios possibles.

 

Le constat géopolitique

Le conflit syrien – qui a été pour la région et au-delà un véritable Tchernobyl géopolitique – n’est pas achevé. Un jour ou l’autre, l’État islamique, qui n’a pas disparu, repassera à l’offensive. La situation à Idlib porte en elle le germe de tant de haine qu’elle sera une nouvelle source de vocations au terrorisme. Le conflit au Yémen oppose deux États du Golfe à des proxies de l’Iran. La République islamique a accru sa capacité de menacer Israël. Celui-ci riposte sur des positions iraniennes ou assimilées en Syrie, voire en Irak et au Liban – ce qui revient en réalité à un conflit ouvert, plus ou moins régulé en Syrie par la Russie mais sans régulateur du même type en Irak et au Liban. La Turquie est en guerre contre l’enclave kurde du Nord-Est de la Syrie et contre le régime syrien dans la province d’Idlib ; elle s’est rapprochée de plus en plus de la Russie, au point que ses attaches avec le monde atlantique sont maintenant en question ; mais des divergences sur le terrain à Idlib ont laissé penser qu’un nouveau retournement dans la relation russo-turque peut aussi intervenir.

Depuis un certain nombre d’années – depuis l’invasion de l’Irak par l’Amérique en fait –, la montée en puissance de l’Iran dans la région s’est substituée au conflit israélo-palestinien comme ligne de partage fondamentale dans les jeux de puissances dans la région. Ce phénomène a été accentué par le conflit syrien. Il se trouve en quelque sorte consacré par la politique de l’administration Trump à l’égard de l’Iran qui, paradoxalement, achève de faire de ce pays la clé des équilibres dans la région. Notons au passage, à propos de l’Iran, que le poids géopolitique d’un État n’est pas nécessairement lié à son importance économique : le PNB de l’Iran était égal en 1979 à celui de la Turquie et à celui de la Corée du Sud ; ces dernières années le PIB iranien atteignait la moitié de celui de la Turquie et le quart de celui de la Corée du Sud.

S’ajoute à cette première ligne de partage une seconde fracture relative aux régimes politiques – avec d’un côté la Turquie et le Qatar favorables aux Frères musulmans et de l’autre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Egypte déterminés au contraire à éliminer leur influence.

Il résulte de ces différents clivages une sorte de renversement des alliances avec en gestation l’émergence de deux coalitions, au moins en pointillé : un axe Arabie-Saoudite – Égypte – Israël, soutenu par les États-Unis, et qui prend corps à la fois au nom de la résistance à l’expansionnisme iranien et à l’hostilité à l’Islam politique (au moins sous ses couleurs « fréristes ») ; un axe constitué par l’Iran, les milices affiliées à l’Iran au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen, enfin le régime d’Assad – et soutenu de facto par la Russie au moins sur ce théâtre central qu’est la Syrie. La Turquie de M. Erdoğan est dans un rapport conflictuel avec le premier axe ; mais elle a avec l’Iran des relations ambivalentes : intérêts communs face à l’Arabie saoudite, l’Égypte, Israël, ou encore sur le dossier kurde ; mais intérêts divergents en Syrie, où les deux pays se trouvent dans des camps opposés.

Voilà, très schématiquement encore une fois, le panorama géopolitique. Comment, dans ce contexte, interpréter la montée des tensions que l’on a observée depuis le printemps 2019 entre l’Iran d’un côté, les États du Golfe et les États-Unis de l’autre ? Le président Trump a décidé le retrait américain de l’accord nucléaire avec l’Iran. Le retour des sanctions américaines à l’encontre de l’Iran, sous une forme de plus en plus aggravée, ne pouvait rester sans réponse de la part de Téhéran. Les Iraniens ont utilisé leur capacité de télécommander leurs proxies – ces acteurs non-étatiques que les Gardiens de la Révolution contrôlent un peu partout dans la région – pour procéder à des actions de force dans leur voisinage de plus en plus fortes. Trump n’a pas cru devoir réagir, notamment lorsqu’un drone américain a été détruit par la DCA iranienne, et surtout lorsqu’une attaque d’origine non identifiée a détruit des installations vitales d’ARAMCO, au centre de l’Arabie saoudite. Dès lors, les Gardiens sont passés un cran au-dessus et des bases américaines en Irak ont été l’objet à leur tour d’attaques, dont l’une a causé la mort d’un Américain. Cette fois les États-Unis ont répliqué sur des installations d’une milice irakienne pro-Iran, faisant plus de vingt morts. Il s’en est suivi les manifestations monstres contre l’ambassade américaine à Bagdad et, en réaction, l’assassinat ciblé par les Américains du chef légendaire de la force d’intervention extérieure des Gardiens de la Révolution, le général Soleimani, et d’un important chef de milice irakien. Une frappe en retour iranienne contre des bases américaine n’a pas fait de morts. Nous nous trouvons, au moment où ce texte achève d’être rédigé, dans une situation de « pause » de l’escalade tout à fait précaire : chaque partie croit avoir « rétabli la dissuasion », sans exclure de nouvelles agressions. À Téhéran, les durs consolident leur pouvoir, y compris à l’occasion des élections générales de février 2020. Ils tablent sur une réélection du président Trump et se préparent à une confrontation de longue haleine avec l’Amérique.

Plusieurs facteurs font redouter une nouvelle spirale de la violence : de même que la Turquie se sent encerclée par Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, voire l’Europe, qui s’oppose à ses menées pétrolières au large de Chypre, de même l’Iran cherche-t-il à rompre son isolement en exerçant une sorte de chantage à l’égard de ses voisins du Golfe. Aussi longtemps que les puissances globales ne s’accorderont pas pour instaurer un mécanisme de réduction des risques d’escalades, le potentiel pour une ou deux déflagrations générales dans la région continuera de se développer.

 

Eléments de prospective sur l’évolution des sociétés

Les développements de ces dernières années nous ont appris que ce serait une erreur de sous-estimer les évolutions des sociétés.

Il faut toujours commencer par la démographie. La transition démographique est entamée depuis longtemps dans la zone Afrique du Nord-Proche-Orient, avec toutefois de profondes différences selon les pays et des allers-retours (Algérie et Egypte en particulier). Globalement, la population arabe devrait croître jusqu’à environ 500 millions d’habitants d’ici 2030, et donc rejoindre si ce n’est dépasser la population européenne. Dans le monde arabe d’aujourd’hui, 60 % de la population a moins de trente ans. Parallèlement, les ressources devraient se raréfier, du fait du retournement de l’économie de l’énergie, du fait de la rétraction des ressources hydrauliques et du rétrécissement des terres cultivables dus au changement climatique. Deux bombes démographiques potentielles, peut-être sans équivalents dans le monde : la vallée du Nil et Gaza. Une conséquence globale pour l’Europe : un flux de migration qui sera inévitablement pris en main toujours plus par des entrepreneurs criminels si des politiques ambitieuses ne sont pas adoptées.

Nous sommes habitués désormais à nous appuyer sur les rapports successifs du PNUD sur le développement humain : l’indice auquel parvient le PNUD avait significativement progressé de 1980 à 2000 ; sa croissance annuelle a ralenti de moitié entre 2010 et 2014 par rapport à ce qu’elle avait été entre 2000 et 2010. Ces fluctuations ne doivent pas cacher un fait majeur : en termes d’espérance de vie, d’élévation du niveau de vie, d’éducation surtout – éradication de l’analphabétisme dans de nombreux pays – de connectivité, de mobilité etc. un « nouveau monde arabe » – c’est le titre d’un rapport séminal qu’avait publié l’Institut Montaigne – est en train d’émerger. Il pourrait en résulter, pour rester dans une perspective de prospection, un double décalage.

D’abord, sur le plan sociétal, il n’est pas impossible que se fasse jour une tendance à la sécularisation, contredisant le courant puissamment établi depuis plusieurs décennies en sens inverse, celui de la montée d’une religiosité rigoureuse. Un facteur parmi d’autres allant dans ce sens : l’urbanisation, qui va d’ailleurs poser d’immenses problèmes d’intégration. Une éventuelle sécularisation des sociétés, d’une ampleur difficile à déterminer, ne ferait pas disparaitre la résilience du fondamentalisme religieux et de ses variantes violentes : la tension entre les deux phénomènes risque de prolonger voire d’intensifier dans certaines circonstances le conflit de base qui mine les sociétés proche-orientales.

L’autre décalage est de nature géographique. Osons pour un instant une bouffée d’optimisme. Les États du Golfe se trouvent à un tournant du fait de la transformation du marché de l’énergie et de la tendance au désengagement américain. Mais ils disposent des ressources pour réussir une réorientation historique : ils peuvent, renouant ainsi avec leur histoire, s’intégrer à la zone Asie-Pacifique et s’arrimer ainsi à l’un des pôles majeurs de croissance économique de la planète. Dans le cas de l’Arabie saoudite, une sorte de course de vitesse est engagée entre une nécessaire modernisation du pays, bousculant les équilibres de la société patriarchale traditionnelle, et un attachement au passé qui sera mortelle pour la monarchie des Saoud ; c’est l’une des interprétations possibles de la frénésie de réformes du prince Mohammed ben Salmane.

Tournons-nous vers le Maghreb. Allons encore plus loin dans l’optimisme : l’expérience tunisienne réussit, l’Algérie parvient à une relève des générations pacifique, le Maroc poursuit sur sa trajectoire actuelle, la Libye sort de l’anarchie. L’Europe et le Maghreb décident de relever en commun les défis démographiques : la poussée du monde sub-saharien, l’écart entre les deux rives de la Méditerranée. Un Maghreb arrimé à l’Europe et une Europe s’appuyant sur le Maghreb auraient de meilleures chances de dessiner un avenir de paix et de prospérité.

En revanche, comment imaginer un avenir radieux pour le sillon du Levant qui fait le partage entre le monde du Maghreb et celui du Golfe ? Quelle que soit une éventuelle sortie de crise en Syrie, la longue nuit syrienne aura entraîné de tels traumatismes et un tel degré de destruction qu’il est difficile d’imaginer que ce pays puisse se relever avant plusieurs générations. Il est à craindre que l’instabilité syrienne ne continue à s’étendre au Liban à tout ou partie de l’Irak et de la Turquie. C’est ici qu’il faut revenir aux facteurs géopolitiques que nous avions rapidement brossés au début de cette présentation.

 

Trois scénarios possibles

Une combinaison du jeu des puissances et des mouvements profonds des sociétés peut conduire à trois scénarios, purement indicatifs naturellement.

 

Scénario numéro un : la poursuite de la spirale de conflits et de violences. Ce serait dans la logique des crises incessantes qui ont cours dans la région depuis précisément la guerre des Six Jours ; si l’on remonte encore plus loin, les drames actuels, comme l’a brillamment démontré le professeur Henry Laurens dans un récent ouvrage, plongent les régions arabes de l’ancien Empire ottoman dans les mêmes tueries de masse que celles qu’avaient connues jadis les Balkans et l’Anatolie.

Scénario numéro deux : ce que l’on pourrait appeler la stabilité par l’ordre autoritaire et milicien. Dans cette hypothèse, les sociétés syrienne et irakienne se soumettent à la domination de l’Iran et de la Russie. Les milices assurent un ordre relatif, malgré la persistance d’un terrorisme endémique. Se mettent en place et se consolident au Levant des « États miliciens » – sur le modèle de l’État-Gardiens de la Révolution en Iran et de l’État-Hezbollah au Liban ; ils trouvent, par affinité idéologique « contre-révolutionnaire » et/ou partage de zones d’influence, l’appui des autoritaires qui s’affirment ailleurs. Les Américains et surtout les Européens financent de l’extérieur ce nouvel ordre pour cogérer avec les pouvoirs en place les mouvements de migrants et la menace terroriste.

Un tel scénario représente le meilleur des mondes possibles pour de larges courants de nos opinions et une partie de notre classe politique. La raison principale tient à ce que nous ne voyons très souvent pas d’autre alternative, si ce n’est le triomphe des courants les plus violents de l’islamisme politique. Ce schéma de la stabilisation, au moins apparente, par l’autoritarisme, présente un défaut : il repose sur la perpétuation d’un capitalisme de connivence et de la corruption généralisée ; il n’ouvre pas la voie à de véritables investissements étrangers qui permettraient un décollage économique sain et durable. La stabilité relative obtenue pourrait n’être qu’un faux semblant, laissant présager des explosions ultérieures encore plus graves.

Scénario numéro 3 : à la lumière du succès confirmé tunisien, les sociétés civiles l’emportent progressivement sur les pouvoirs autoritaires, par exemple en Algérie, par exemple en Iran, en Égypte, en Turquie, en tout cas dans un ou plusieurs de ces pays ; cette version pacifique ou ce prolongement pacifique du Printemps arabe affaiblit l’assise des États-miliciens en Syrie et ailleurs.

On l’a déjà dit, une telle projection suppose beaucoup d’optimisme. Ne faut-il pas cependant imaginer qu’un avenir positif est plausible pour mettre en place les politiques volontaristes qui peuvent rendre un tel avenir possible ? On l’a déjà noté : alors que l’Occident doute de lui-même, que la vogue est dans les vieilles démocraties à la montée du populisme et au reflux du libéralisme, des foules descendent dans la rue à Alger, Khartoum, Beyrouth, et dans les villes d’Iran et d’Irak. En quoi ce second Printemps arabe se distingue-t-il du premier ? Il n’a pas de leader, il se heurte à des systèmes en place figés, qui ont retenu les leçons des années 2011-2012 ; mais ces mouvements populaires nouveaux, issus des générations montantes, ont eux-mêmes appris de leurs prédécesseurs dans d’autres pays : par exemple, en Algérie comme au Soudan, la priorité des manifestants n’allait pas à des élections rapides, sachant que celles-ci risquaient, comme ce fut le cas en Égypte, d’amener au pouvoir des islamistes, eux-mêmes entraînant le retour des militaires. Au Soudan, une formule a été trouvée dans laquelle les cadres de la société civile qui avaient mené le soulèvement ont préféré un compromis avec les militaires à un changement de régime.

C’est peut-être en Irak et en Iran que se jouent de manière la plus décisive cette nouvelle forme de compétition pour le pouvoir que l’on vient d’évoquer. Il est difficile de pousser très loin l’analyse car nous abordons une terra incognita. Pour l’instant, ces sont les organes de répression, au moins en Iran, qui l’ont emporté. Leur politique est facilitée par le réflexe nationaliste qu’entraine chez les Iraniens la stratégie de l’administration Trump. L’assassinat du général Soleimani en a été la preuve. Cependant, l’incident qui a conduit à descendre par erreur un avion de ligne ukrainien a jeté dans les rues des foules de manifestants, plus nombreuses encore que celles qui pleuraient la mort du général. On a là, à quelques jours de distance, une illustration frappante du divorce entre le régime et une société civile qui retient de la gouvernance en place son incompétence autant que son caractère militariste et répressif.

Qu’en est-il, dans les trois scénarios évoqués, d’Israël ? Dans la situation actuelle, l’État juif, avec ses 9 millions d’habitants, a acquis la stature d’une quasi-puissance globale : B. Netanyahou parle sur un pied presque d’égalité avec Poutine, Trump mais aussi Modi et Xi. Israël peut éventuellement être amené à redescendre de son piédestal s’il en vient à connaître des problèmes internes de plus en plus graves et si la garantie de sécurité américaine dont il bénéficie se rétrécit. Le plus probable est qu’il restera de toute façon un acteur majeur de la région.

 

Que faire ?

 

Les États-Unis peuvent peut-être se payer le luxe de se retirer du Proche-Orient ou du moins de réduire leur engagement dans cette région. C’est très nettement le sentiment dominant qui ressort des programmes électoraux des différents candidats à la présidentielle de novembre 2020. Il reste à voir d’ailleurs si ce désir de retrait pourra vraiment se traduire dans la réalité.

Les Européens n’ont d’autre choix que de continuer à tenter de défendre leurs intérêts dans un espace non seulement contigu à leur propre espace mais aussi dans des sociétés étroitement liées aux sociétés européennes. S’il faut retenir une première orientation pour l’avenir, s’agissant de la politique étrangère française, elle se situe là : pour être en mesure d’exercer une influence sur le Proche et le Moyen-Orient de demain, nous devrions décupler nos efforts en direction des sociétés civiles ; avec pour objectif ultime de soutenir un modèle de gouvernance qui constituerait une alternative aux autoritarismes, qu’ils soient séculiers ou religieux. Nous avons rappelé qu’il ne faut pas croire que la vague contre-révolutionnaire issue du premier Printemps arabe aura nécessairement le dernier mot face à l’émergence des sociétés civiles. Cette première mutation en implique cependant une seconde, qui est d’assurer que l’Europe monte en première ligne ; l’Europe est actuellement portée disparue au Proche-Orient : or c’est au niveau européen que l’on peut dégager les moyens et l’expertise nécessaires pour avoir un impact sur les sociétés.

Une seconde orientation réside dans la nécessité pour un pays comme la France de conserver sa capacité de manœuvre politique dans le champ de la compétition et de la collaboration entre États. Il y a à cela deux raisons : la gravité, la multiplicité des crises, les risques qui résultent de leur combinaison, tout cela implique que nous restions plus actifs que jamais dans leur gestion et si possible leur règlement. D’autre part, sur ce terrain, l’ingénierie diplomatique et la liberté d’action politique d’un vieil État-nation comme le nôtre restent potentiellement des atouts. On a pu en avoir la démonstration dans l’initiative du président Macron vis-à-vis de l’Iran. D’autres terrains nous appellent : ce serait une erreur par exemple de se résigner à la dérive de la Turquie, dont tous les experts sur le sujet considèrent que son partenariat actuel avec la Russie trouvera nécessairement ses limites.

Comment retrouver des leviers dans une région qui apparaît de plus en plus comme un champ clos où les rivalités régionales se déchaînent, et où c’est par l’instrument militaire – intervention russe en Syrie et peut-être bientôt en Libye, bases et capacités prépositionnées américaines –que l’influence des puissances extérieures s’exerce principalement ? Les Européens et d’abord la France doivent trouver un rôle spécifique en coopération avec les États-Unis et en concertation avec la Russie. Cela paraît un vœu pieux aujourd’hui, cela paraît même illusoire. Là aussi cependant, il faut anticiper que la situation actuelle reste mouvante : rien ne dit que l’apparent triomphe actuel de la Russie sera durable, ni que le repli américain se transformera en effacement complet. Mais peut-être est-ce en travaillant davantage avec la Chine et l’Inde que l’Europe pourrait recréer un concert des puissances globales intéressées aux affaires du Proche-Orient, dans lequel sa voix se ferait de nouveau entendre ? Ce serait le complément naturel de sa capacité, sans doute très supérieure à celle des autres acteurs extérieurs, à dialoguer avec les sociétés.

[1] Michel Duclos est diplomate, conseiller spécial Géopolitique à l’Institut Montaigne. Il a été ambassadeur au Comité de sécurité et de défense de l’Union européenne (2000-2002), représentant permanent adjoint de la France auprès des Nations unies (2002-2006), ambassadeur en Syrie (2006-2009), conseiller diplomatique au ministère de l’Intérieur (2009-2012) et ambassadeur en Suisse (2012-2014). Il est l’auteur, en 2019, de La longue nuit syrienne, Paris, L’Observatoire.

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