[16 septembre 2019] Michel Duclos : La France face à la recomposition du Proche-Orient

 

Allocution  de présentation

de M. Georges-Henri Soutou, Président de l’Académie

 

Monsieur l’ambassadeur,

Je vous remercie d’avoir accepté l’invitation que je vous ai adressée et de venir faire devant nous le bilan de l’action française au Proche-Orient au cours de la dernière décennie. Devant un tel bilan — que l’on sait d’avance assez négatif —, nous attendons aussi de vous que vous nous aidiez à imaginer les formes que pourrait prendre une action constructive dans les années à venir.

Vous êtes sans aucun doute l’un de nos meilleurs spécialistes de la question, non seulement parce que vous réfléchissez à ces questions depuis des années, mais aussi parce que votre carrière vous en a fait acteur.

Vous avez débuté votre carrière diplomatique en 1970 comme attaché d’ambassade à Tunis en 1970, puis à La Valette de 1971 à 1974. Après votre scolarité à l’École nationale d’Administration (promotion Pierre Mendès France) suivi d’un bref passage par le ministère de la Défense, vous intégrez le Quai d’Orsay ; vous y travaillez au Centre d’analyse et de prévision de 1981 à 1987, vous en êtes le directeur adjoint à partir de 1984.

Vous avez par la suite été en poste successivement à Moscou (1987-1991) et à Bonn (1991-1994). Sous-directeur de la Direction des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement du Ministère des affaires étrangères de 1994 à 1998, vous êtes nommé à Bruxelles comme ambassadeur auprès de l’Union de l’Europe Occidentale puis auprès du Comité Politique et de Sécurité de l’Union européenne. En 2002, vous devenez représentant permanent adjoint de la France auprès des Nations Unies en plein cœur de la crise provoquée par l’intervention américaine en Irak.

En 2006, Jacques Chirac vous nomme ambassadeur de France à Damas. Vous allez y rester trois ans au cours desquels vous apprenez à connaître le pays, son régime autoritaire et ses acteurs, à commencer par Bachar el Assad. Lorsque qu’éclate le « Printemps arabe », vous suivez les événements de Paris, puisque vous êtes depuis deux ans déjà conseiller diplomatique au cabinet de Claude Guéant, ministre de l’Intérieur. Votre connaissance du régime de Damas vous pousse à conclure très tôt que le régime ne fera aucune concession et n’hésitera pas à recourir à la violence extrême pour se maintenir.

En 2012, vous achevez votre carrière de diplomate comme ambassadeur de France à Berne. Après avoir quitté ce poste en 2014, vous êtes devenu Conseiller spécial – Géopolitique à l’Institut Montaigne. Vous avez publié dans ce cadre, en juin 2017, une Note remarquée, intitulée Syrie : en finir avec une guerre sans fin. Vous avez tout récemment, en juin dernier, actualisé et amplifié votre réflexion dans un ouvrage de plus de 200 pages, La longue nuit syrienne. Dix ans de diplomatie impuissante (Éditions de l’Observatoire).

Vous êtes également expert auprès de l’Atlantic Council au sein du Rafik Hariri Center for Middle East et livrez régulièrement vos analyses dans la revue Commentaire de notre confrère Jean-Claude Casanova.

Avant de vous donner la parole, je citerai, même si cela est devenu un cliché, une phrase trop souvent répétée, issue du premier tome des Mémoires de guerre du Général. Celui-ci écrit, relatant son voyage pour Damas en 1941 : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples ». Et de poursuivre : « Je savais que, au milieu de facteurs enchevêtrés, une partie essentielle s’y jouait. Il fallait donc en être ». Aujourd’hui, plus que jamais, le Moyen-Orient est une zone où se joue une « partie essentielle » car, au-delà des ambitions régionales de l’Iran, de la Turquie, d’Israël et de l’Arabie Saoudite, s’y joue une partie internationale entre les pays que vous appelez « néo-autoritaires » et les pays occidentaux. Votre comparaison entre la Guerre de Syrie et la Guerre d’Espagne est à ce titre éclairante, même si vous vous défendez de vouloir pousser trop loin le parallélisme.

Nous allons donc vous écouter avec la plus grande attention, dans l’attente de savoir quelle forme d’action pourrait être mise en œuvre par la France si ses dirigeants reprenaient à leur compte la dernière phrase du chapitre « Orient » des Mémoires de guerre : « Le devoir était d’agir, là comme ailleurs, aux lieu et place de ceux qui ne le faisaient pas ».

Je vous donne la parole.

 

Communication

Michel Duclos, ancien Ambassadeur,

 

M. le Président,

M. le Chancelier,

M. le Chancelier honoraire,

M. le Secrétaire perpétuel,

M. le Vice-Président,

Mesdames et Messieurs les académiciens,

Mesdames et Messieurs,

Je vous suis très reconnaissant de me recevoir aujourd’hui pour une présentation de ma part, mais surtout une discussion ouverte entre nous, sur la politique de la France face aux recompositions du Proche-Orient. Je suis d’autant plus sensible à l’honneur que vous m’avez fait en m’invitant que la série de conférence dans laquelle ma modeste contribution intervient a été inaugurée, le 7 janvier de cette année, par l’Ambassadeur Jean-David Levitte.

Mes propos ne pourront égaler la profondeur de son intervention – dont j’ai retrouvé de nombreux échos dans le récent discours du président de la République devant la conférence des Ambassadeurs et des Ambassadrices – mais à défaut je voudrais lui emprunter son plan, d’une efficace simplicité : d’où venons-nous ? Ou allons-nous ? Que faire ?

 

D’où venons-nous ?

 

Lorsque l’on parle de la « politique arabe de la France », comme l’on dit ou comme l’on disait couramment, deux puissants mythes encombrent le débat.

En premier lieu, une sorte de nostalgie existe d’une période qui aurait été glorieuse, et au cours de laquelle l’influence, le prestige, le rôle de la France dans l’Orient compliqué, sous l’impulsion du général de Gaule, auraient été sans pareils. En revanche – et c’est le second mythe – nous aurions en quelques années perdu tous nos acquis, soit en raison d’une politique mal conçue, trop alignée sur des intérêts étrangers soit du fait des évolutions internes au monde dont l’on parle – dont il est au passage difficile de définir le périmètre.

Il me semble que notre politique à l’égard du Proche et du Moyen-Orient, entendu au sens large, avec des incursions en Afrique du Nord, ne mérite ni cet excès d’honneurs ni cette profusion d’indignité.

Ne refaisons pas l’Histoire. Mais rappelons quelques faits. L’influence du général de Gaulle sur notre politique au Proche-Orient a été absolument décisive mais brève. Il faut attendre en effet la guerre des six jours et la célèbre conférence de presse du 27 novembre 1967 pour que prenne forme l’une des caractéristiques majeures de la politique de la Vème République : une position d’équilibre sur le conflit israélo-palestinien. Jusqu’à cette date, on l’a oublié, la Vème République suivait une ligne classique pro-israélienne.

Cette inflexion capitale est demeurée dans les décennies qui ont suivi un des marqueurs majeurs – peut-être le marqueur majeur – de notre approche des affaires proche-orientales.

Elle a valu à la France – à faible coût il faut bien le dire – une immense popularité dans l’opinion des pays arabe. Elle lui a aussi ouvert des marchés. Elle a parfois supposé des risques, lorsque par exemple le président Mitterrand a aidé Arafat à s’extirper du Liban où il risquait de laisser sa vie en même temps que sa fortune politique.

Mais au jour le jour, l’image de la France comme défenseur de la cause arabe s’est surtout nourrie de discours, à la Knesset ou ailleurs – et plus encore de petites phrases. On se souvient de la formule de Michel Jobert, ministre des affaires étrangères de Georges Pompidou en 1973, deux jours après l’attaque contre l’Etat juif par la Syrie et l’Egypte. Ou encore de celle de Jacques Chirac visitant la vieille ville de Jérusalem en octobre 1996, faisant de lui immédiatement un héros de ce que l’on appelait « la rue arabe ».

Permettez-moi d’évoquer un second axe – ou un second pilier – de notre politique vis-à-vis du monde arabe telle que l’on tend parfois dans certains milieux à l’idéaliser : il s’agit de solides relations avec les dictateurs ou les autoritaires qui dirigeaient la plupart des pays concernés.

Nous n’étions pas les seuls, dans le monde occidental naturellement, à entretenir ce type de relation avec les Assad, avec Saddam Hussein, avec Kadhafi, Moubarak et bien entendu Ben Ali et Bouteflika. La « touche » française consistait surtout dans la rationalisation du type « despotisme éclairé » pour Saddam Hussein ou « garant de la stabilité » pour d’autres despotes.

Il faudrait pouvoir évoquer plus longuement une troisième composante d’une sorte de politique arabe classique imaginaire de la France, car cette troisième composante est moins connue : c’est la détermination, le talent, parfois l’audace qui ont conduit notre pays – autorités politiques, entreprises, milieux intellectuels – à élargir notre « pré carré » initial ( le Maghreb et le Liban) pour prendre pied, puis exister dans toute la région, y compris dans le Golfe qui jusqu’il y a quelques décennies encore ignorait à peu près tout de la France.

Dans ce mouvement d’expansion de notre influence, un rendez-vous manqué : l’Iran ; et un rendez-vous compliqué, douloureux : la Turquie. Je reviendrai plus tard sur la Turquie, qui dans ma cosmogonie personnelle occupe une grande place. S’agissant de l’Iran, le rendez-vous manqué est venu de la révolution de 1979, et non de nous-même – encore que nos choix dans le conflit Iran-Irak apparaissent rétrospectivement particulièrement malheureux.

Même le rendez-vous manqué avec l’Iran a parfois paru ( à tort certes) faciliter nos desseins : souvenons-nous qu’il y a peu d’années encore, avant la signature de l’accord nucléaire, notre « fermeté » à l’égard de l’Iran constituait un pont commode entre notre proximité à l’égard de l’Arabie saoudite d’une part  et notre amitié profonde vis-à-vis d’Israël d’autre part,  alors que ces deux pays se trouvaient dans une situation d’antagonisme en raison de la question palestinienne.

Ce sont ces quelques soubassements de notre politique traditionnelle – schématisés à l’extrême pour la clarté de l’exposé – qui se sont trouvés bouleversés, ruinés même, par le tremblement de terre des printemps arabes de 2011-2012.

Il n’y a plus de « rue arabe », avec tout ce que cette expression comportait d’émotivité, fût-elle sans lendemain. Il y a des opinions mieux informées et connectées par les réseaux modernes avec le monde global. Il y a aussi des courants politico-religieux de différentes tendances – salafisme, frérisme, djihadisme – qu’il ne faut pas mettre dans le même sac mais qui fournissent des références à un extrémisme violent presque omniprésent. La question religieuse est aujourd’hui au centre du regard que nous portons sur le monde arabo-musulman, ce qui n’était nullement le cas en 1967. La question israélo-palestinienne, sans disparaitre certes, a perdu de sa centralité : une position d’équilibre sur ce dossier ne suffit plus à assurer une image flatteuse.

A l’exception de la Tunisie, les printemps arabes ont pour l’essentiel tourné à la confrontation entre Islam politique et autoritaires – et à la victoire de ces derniers. Le monde proche-oriental est dominé aujourd’hui par des pouvoirs contre-révolutionnaires comme l’était l’Europe dans les années 1850.  Cela constitue-t-il une validation de ce que j’ai appelé le second pilier de notre politique d’autrefois ? Je ne le crois pas car nous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion que l’autoritarisme est synonyme de progrès ou de stabilité. L’Histoire, avec le soulèvement du début des années 2010, l’a démontré ; et l’Histoire est toujours en marche comme on le voit au Soudan, en Algérie, en Turquie avec les dernières élections – et d’une autre façon, beaucoup plus tragique, en Syrie, où il faut être aveugle pour croire que la victoire du régime atroce de Bachar al Assad puisse être le prélude à l’établissement d’une paix civile durable.

Enfin, l’espace proche-oriental sur lequel nous étions parvenus à établir une certaine influence a toujours été divisé ; il est aujourd’hui fractionné, éclaté même, avec des pans entiers – que l’on songe à l’Irak et à la Syrie – où le tissu urbain a été détruit et les populations martyrisées. Dans cet espace, le rôle des puissances extérieures – les puissances globales- reste majeur. Cependant, les Etats-Unis aspirent à se retirer- avec des atermoiements qui à eux seuls sont à l’origine de beaucoup de secousses ; la Russie est de retour, grâce à la guerre civile globalisée en Syrie ; la Chine a pris là comme ailleurs un poids économique capital, l’Inde est présente surtout dans le Golfe. L’Europe est portée disparue – au moins au Levant car il ne faut pas sous-estimer ce qu’elle fait sans beaucoup d’éclat mais non sans utilité au Maghreb.

Je serais tenté de dire qu’après un pareil cataclysme, il est plutôt étonnant que la France, sans avoir procédé à des révisions particulièrement déchirantes mais par une série d’adaptations pragmatiques, soit restée un pôle d’attraction pour les peuples et les gouvernements de la région. Il est vrai cependant que notre approche traditionnelle a atteint ses limites et qu’il faut donc en arriver à la question suivante.

 

Où allons-nous ? (ou plutôt : où va le Proche-Orient ?)

 

Je viens d’évoquer brièvement les printemps arabes. J’ai aussi mentionné la révolution iranienne de 1979, dont Jean-David Levitte avait indiqué devant vous le 7 janvier qu’elle a inoculé dans la région le virus dangereux d’une exploitation politique des sentiments religieux, avec les conséquences que l’on sait et notamment l’émulation qui en est résulté de la part de l’ Arabie saoudite. Entre ces deux événements, l’intervention américaine en Irak a aussi contribué à déstabiliser en profondeur les équilibres régionaux.

Personne n’est évidemment capable de répondre à la question : où va le Proche-Orient ? Pour contribuer à la réflexion, tout au plus puis-je vous proposer un constat sur la situation géopolitique actuelle, une mise en perspective de l’évolution possible des sociétés, et une évocation de quelques scénarios possibles.

1/ D’abord le constat géopolitique. Le conflit syrien – qui a été pour la région et au-delà un véritable Tchernobyl géopolitique – n’est pas achevé. Un jour ou l’autre l’Etat islamique, qui n’a pas disparu, repassera à l’offensive. Le conflit au Yémen oppose deux Etats du Golfe à des proxies de l’Iran. La République islamique a accru sa capacité de menacer Israël. Celui-ci riposte sur des positions iraniennes ou assimilées en Syrie, voire en Irak et au Liban – ce qui revient en réalité à un conflit ouvert, plus ou moins régulé en Syrie par la Russie mais sans régulateurs en Irak et au Liban. La Turquie est en guerre contre l’enclave kurde du Nord-Est de la Syrie et contre le régime syrien dans la province d’Idlib ; elle se rapproche de plus en plus de la Russie au point que ses attaches avec le monde atlantique sont maintenant en question.

Depuis un certain nombre d’années – depuis l’invasion de l’Irak par l’Amérique en fait –, la montée en puissance de l’Iran dans la région s’est substituée au conflit israélo-palestinien comme ligne de partage fondamentale dans les jeux de puissances dans la région. Ce phénomène a été accentué par le conflit syrien. Il se trouve en quelque sorte consacré par la politique de l’administration Trump à l’égard de l’Iran, qui, paradoxalement achève de faire de ce pays la clef des équilibres dans la région.  Ouvrons une parenthèse, à propos de l’Iran, pour relever que le poids géopolitique d’un Etat n’est pas nécessairement lié à son importance économique : le PNB de l’Iran était égal en 1979 à celui de la Turquie et à celui de la Corée du Sud ; ces dernières années le PIB iranien était la moitié de celui de la Turquie et le quart de celui de la Corée du Sud.

S’ajoute à cette première ligne de partage une seconde fracture relative aux régimes politiques – avec, d’un côté, la Turquie et le Qatar favorables aux Frères musulmans et, de l’autre, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte déterminés au contraire à éliminer leur influence.

Il résulte de ces différents clivages une sorte de renversement des alliances avec en gestation l’émergence de deux coalitions, au moins en pointillés : un axe Arabie-Saoudite – Egypte- Israël, soutenu par les Etats-Unis, et qui prend corps à la fois au nom de la résistance à l’expansionnisme iranien et à l’hostilité à l’Islam politique (au moins sous ses couleurs « fréristes ») ; un axe constitué par l’Iran, les milices affiliées à l’Iran au Liban, en Syrie,  en Irak, au Yémen, enfin le régime d’Assad – et soutenu de facto par la Russie au moins sur ce théâtre central qu’est la Syrie. La Turquie de M. Erdogan est dans un rapport conflictuel avec le premier axe ; mais elle a avec l’Iran des relations ambivalentes : intérêt communs face à l’Arabie saoudite, l’Egypte, Israël, ou encore sur le dossier kurde ; mais intérêts divergents en Syrie, où les deux pays se trouvent dans des camps opposés.

Voilà, très schématiquement encore une fois, le panorama géopolitique. Les développements de ces dernières années nous ont appris que ce serait une erreur de sous-estimer les évolutions des sociétés.

2/ Eléments de prospective sur l’évolution des sociétés.

Sans vous exposer de longues séries de faits et de chiffres, je crois qu’il est important d’avoir en tête quelques notions.

Il faut toujours commencer par la démographie.  La transition démographique est entamée depuis longtemps dans la zone Afrique du Nord-Proche-Orient, avec toutefois de profondes différences selon les pays et des allers-retours (Algérie et Egypte en particulier). Globalement, la population arabe devrait croitre jusqu’à environ 500 millions d’habitants d’ici 2030, et donc rejoindre si ce n’est dépasser la population européenne. Dans le monde arabe d’aujourd’hui, 60 pour cent de la population a moins de trente ans. Parallèlement, les ressources devraient se raréfier, du fait du retournement de l’économie de l’énergie, du fait de la rétraction des ressources hydrauliques et du rétrécissement des terres cultivables dues au changement climatique. Deux bombes démographiques potentielles peut-être sans équivalents dans le monde : la vallée du Nil, et Gaza. Une conséquence globale pour l’Europe : un flux de migration qui sera inévitablement pris en main toujours plus par des entrepreneurs criminels si des politiques ambitieuses ne sont pas adoptées.

Nous sommes habitués désormais à nous appuyer sur les rapports successifs du PNUD sur le développement humain : l’indice auquel parvient le PNUD avait significativement progressé de 1980 à 2000 ; sa croissance annuelle a ralenti de moitié entre 2010 et 2014 par rapport à ce qu’elle avait été entre 2000 et 2010. Ces fluctuations ne doivent pas cacher un fait majeur : en termes d’espérance de vie, d’élévation du niveau de vie, d’éducation surtout – éradication de l’analphabétisme dans de nombreux pays – de connectivité, de mobilité etc. un « nouveau monde arabe » – c’est le titre d’un rapport séminal qu’avait publié l’Institut Montaigne – est en train d’émerger. Il pourrait en résulter, pour rester dans une perspective de prospection, un double décalage.

D’abord, sur le plan sociétal, on peut s’attendre à une sécularisation croissante des sociétés. Un facteur parmi d’autres allant dans ce sens : l’urbanisation, qui va d’ailleurs poser d’immense problème d’intégration. Mais cette sécularisation des sociétés ne fera pas disparaitre la résilience du fondamentalisme religieux et de ses variantes violentes : la tension entre les deux phénomènes risque de prolonger voire d’intensifier dans certaines circonstances le conflit de base qui mine les sociétés proche-orientales.

L’autre décalage est de nature géographique. Laissez-moi vous proposer une bouffée d’optimisme. Les Etats du Golfe sont face à leur destin du fait de la transformation du marché de l’énergie et de la tendance au désengagement américain. Mais ils disposent des ressources pour réussir une réorientation historique : ils peuvent, renouant ainsi avec leur histoire, s’intégrer à la zone Asie-Pacifique et s’arrimer ainsi à l’un des pôles majeurs de croissance économique de la planète. Tournons-nous vers le Maghreb. L’expérience tunisienne réussit, l’Algérie parvient à une relève des générations pacifique, le Maroc poursuit sur sa trajectoire actuelle, la Libye sort de l’anarchie. L’Europe et le Maghreb décident de relever en commun les défis démographiques : la poussée du monde sub-saharien, l’écart entre les deux rives de la Méditerranée. Un Maghreb arrimé à l’Europe et une Europe s’appuyant sur le Maghreb auraient de meilleures chances de dessiner un avenir de paix et de prospérité.

Mais comment imaginer un avenir radieux pour le sillon du Levant qui fait le partage entre le monde du Maghreb et celui du Golfe ? Quelle que soit une éventuelle sortie de crise en Syrie, la longue nuit syrienne aura entrainé de tels traumatismes et un tel degré de destruction qu’il est difficile d’imaginer que ce pays puisse se relever avant plusieurs générations. Il est à craindre que l’instabilité syrienne ne continue à s’étendre au Liban à toute ou partie de l’Irak et de la Turquie. Mais c’est ici qu’il faut revenir aux facteurs géopolitiques que nous avions rapidement brossés au début de cet exposé.

3/ Une combinaison du jeu des puissances et des mouvements profonds des sociétés peut conduire à trois scénarios, purement indicatifs naturellement.

Scénario numéro un : la poursuite de la spirale de conflits et de violences. Ce serait au fond dans la logique des crises incessantes qui ont cours dans la région depuis précisément la guerre des six jours ; si l’on remonte encore plus loin, les drames actuels, comme l’a brillamment indiqué le professeur Henry Laurens dans un récent ouvrage, plongent les régions arabes de l’ancien empire ottoman dans les mêmes tueries de masse que ceux qu’avaient connus jadis les Balkans et l’Anatolie.

Scénario numéro deux : ce que l’on pourrait appeler la stabilité par l’ordre autoritaire et milicien. Les sociétés syriennes et irakiennes se soumettent à la domination de l’Iran et de la Russie. Les milices assurent un ordre relatif, malgré la persistance d’un terrorisme endémique. Les Etats miliciens ainsi établis – sur le modèle de l’Etat-Gardiens de la Révolution en Iran et de l’Etat- Hezbollah au Liban – trouvent l’appui des autoritaires qui s’affirment ailleurs. Les Américains et surtout les Européens financent de l’extérieur ce nouvel ordre pour cogérer avec les pouvoirs en place les mouvements de migrants et la menace terroriste.

Un tel scénario – il faut le dire sans ambages – représente le meilleur des mondes possibles pour de larges courants de nos opinions et une bonne partie de notre classe politique. Indépendamment des questions morales, il présente un défaut : il repose sur la perpétuation d’un capitalisme de connivence et de la corruption généralisée. Il n’ouvre pas la porte à de véritables investissements étrangers qui permettraient un décollage économique sain et durable. La stabilité relative obtenue n’est donc qu’un faux semblant qui ne fait que préparer des explosions ultérieures encore plus graves.

Scénario numéro 3 : à la lumière du succès confirmé tunisien, les sociétés civiles l’emportent progressivement sur les pouvoirs autoritaires, par exemple  en Algérie, par exemple en Iran, en Egypte, en Turquie, en tout cas dans un ou plusieurs de ces pays ; cette version pacifique ou ce prolongement pacifique du printemps arabe affaiblit l’assise des Etats-miliciens en Syrie et ailleurs. Ce n’est pas la paix généralisée car ce qu’il reste de l’ordre milicien se crispe ; certains des pouvoirs autoritaires encore en place – dans le Golfe par exemple – veulent résister à la vague ; on peut assister à de nouveaux retournements d’alliances spectaculaires. Ce n’est pas la paix généralisée mais c’est quand même une lumière au bout du tunnel, surtout si cela se combine, comme évoqué plus haut avec une région du Golfe ayant trouvé une place dans l’espace indopacifique et un Maghreb étroitement associé à l’Europe.

Qu’en est-il, dans ces trois scénarios, d’Israël ? Dans la situation actuelle l’Etat juif, avec ses 9 millions d’habitants, a acquis la stature d’une quasi-puissance globale : M. Netanyahou parle sur un pied presque d’égalité avec Poutine, Trump mais aussi Modi et Xi. Israël peut éventuellement être amené à redescendre de son piédestal s’il en vient à connaitre des problèmes internes de plus en plus graves et si la garantie de sécurité américaine dont il bénéficie se rétrécit. Le plus probable est qu’il restera de toute façon un acteur majeur de la région                                                                                           

Que faire ?

 

J’ai suffisamment lassé mon auditoire pour être aussi bref que possible dans ma conclusion : que faire ? Il me semble que quelques orientations se dégagent des quelques éléments d’analyse que je viens de vous présenter. J’en citerai essentiellement deux qui sont apparemment contradictoires :

S’il y a une mutation à accomplir dans notre politique pour être en mesure d’exercer une influence sur l’avenir du Moyen-Orient, c’est celle qui consisterait à décupler nos efforts en direction des sociétés civiles ; avec pour objectif ultime de soutenir un modèle de gouvernance qui constituerait une alternative aux autoritarismes qu’ils soient séculiers ou religieux.  Or cette première mutation en implique une seconde, qui est d’assurer que l’Europe monte en première ligne ; j’ai dit que l’Europe était portée disparue au Proche-Orient : or c’est au niveau européen que l’on peut dégager les moyens et l’expertise nécessaires pour avoir un impact sur les sociétés ;

Inversement, la France doit conserver sa capacité de manœuvre politique , car si les sociétés sont à long terme la clef de toute évolution positive, rien ne sera possible sans une gestion au jour le jour des crises, et si possible une résolution de ces crises ; et pour cela, rien ne peut remplacer l’ingénierie diplomatique et la liberté d’action politique d’un vieil Etat-Nation comme le nôtre. On a beaucoup dit que la France avait perdu toute influence dans la région. On s’aperçoit depuis quelques semaines sur le dossier iranien qu’elle garde quelques cartouches dans un rôle d’intermédiaire ou de facilitateur, pour ne pas dire de médiateur.

J’avais noté que l’Iran n’était pas le point fort de notre approche traditionnelle de la région. Nos autorités politiques et nos diplomates ont su s’adapter. Nous devons être prêts à d’autres adaptations : je pense par exemple à une grande politique à mener vis-à-vis de la Turquie. Après tout, dans un Moyen-Orient enfin pacifié, où les puissances globales (Russie et Etats-Unis notamment) seraient moins influentes qu’aujourd’hui, il n’est pas exclu qu’une sorte d’équilibre s’établisse entre la Turquie, l’Iran, voire un jour Israël. Il ne faudrait pas qu’un tel équilibre entraine ou aggrave une frustration massive des populations sunnites dans les autres Etats. Quoi qu’il arrive, notre vocation de puissance d’équilibre, pour reprendre l’expression du président de la République, trouvera encore beaucoup à s’employer.

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