[9 décembre 2019] Georges-Henri Soutou : L’Allemagne en surfusion. Le temps des incertitudes et des recompositions

 

L’Allemagne en surfusion. Le temps des incertitudes et des recompositions

par Georges-Henri Soutou
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Depuis le XIXe siècle, l’Allemagne a longtemps cherché sa voie, entre les différentes idéologies et les différents types d’organisation politique imaginés depuis le XVIIIe siècle, du libéralisme au communisme en passant par les différents modèles, monarchique, républicain, autoritaire ou totalitaire. L’Allemagne a été un extraordinaire laboratoire politico-idéologique, et, à mon avis, elle est en train de le redevenir.

Des années 1990 jusqu’à la crise qui a commencé en 2008, avec toutes ses conséquences et développements, y compris la crise des réfugiés en 2015, l’Allemagne réunifiée paraissait être devenue un modèle de démocratie libérale, apaisée, ouverte sur les évolutions de la société et sur le monde. L’économie sociale de marché et sa philosophie, l’ordolibéralisme, sur lesquels avait été fondée la RFA, était un modèle envié pour l’Europe. Seulement ce modèle est remis en cause : la vie politique bouillonne, à la fin de l’ère Merkel, et est actuellement imprévisible.

Un corps en surfusion attend une nouvelle cristallisation réorganisatrice, qui peut être soudaine et dépendre de facteurs ténus. Mais cela donne d’autant plus d’importance aux influences extérieures et aux partenariats, dont le nôtre. Contrairement à une idée pessimiste fréquente, c’est le moment de se parler sérieusement entre Paris et Berlin.

Sur le plan international, l’Allemagne a longtemps hésité entre sa vocation européenne et l’ambition d’un rôle mondial. A la fin du XXe siècle, elle paraissait avoir trouvé un équilibre positif entre les deux, équilibre systématiquement construit par la RFA à partir de 1949. Les principes observés avec constance furent les suivants. D’abord un multilatéralisme systématique. Ensuite la construction européenne. Ensuite la relation avec les États-Unis et l’Alliance atlantique, dont la RFA fut le meilleur élève, sans néanmoins hésiter à s’appuyer le cas échéant sur d’autres partenaires, comme la France, pour faire pression sur les États-Unis, quand elle avait l’impression que Washington ne prenait pas suffisamment en compte ses intérêts. Dès que la détente fut possible, à partir de la fin des années 1960, Bonn lança l’Ostpolitik en direction de Moscou (sans cependant rien abandonner par ailleurs).

En particulier Bonn développa une présence économique mondiale dans et par le libéralisme, sans se limiter à l’espace économique européen. Avec une suite, la stratégie de mondialisation maîtrisée pratiquée par les grandes firmes allemandes depuis les années 90 : cette stratégie consiste à délocaliser le bas de gamme (largement vers Europe de l’Est…) et à garder le haut de gamme et la recherche/développement.

A la fin du XXIe siècle le résultat était clair : l’Allemagne était réunifiée, sa puissance économique se développait au niveau mondial, et elle exerçait un évident leadership en Europe et un rôle clé au sein du monde atlantique. La réconciliation, dans la prudence et la modération, des deux grandes tendances évidentes depuis le XIXe siècle (eurocentrée ou mondialiste), après un siècle d’errements parfois tragiques, était encore ce qui avait produit les meilleurs résultats….

Mais cet équilibre, promu et symbolisé par le chancelier Kohl, a été perdu de vue par ses successeurs, Schröder et surtout Angela Merkel. Celle-ci est passée du multilatéralisme au mondialisme, dans le sens des réunions de Davos, mondialisme accompagné par une considérable abstinence géopolitique, la puissance économique et la diffusion des normes juridiques de l’Etat de droit devant assurer la sécurité et la prospérité d’une l’Europe et d’une Allemagne ouvertes sur le monde. Le sommet et l’échec de cette politique furent résumés par la crise des réfugiés en 2015.

Cependant, la très vive réaction de l’opinion allemande à cette crise, ainsi plus généralement que les effets à long terme de la crise financière de 2008, la montée de la Chine, la résurgence de la Russie, les hésitations américaines, le Brexit, les nouveaux défis énergétiques et industriels, rebattent les cartes. Et à Berlin on essaie de faire le point, avant même le départ de Mme Merkel. Bien entendu les points de vue divergent, dans une cacophonie renforcée encore par la division des partis dans un paysage politique en pleine recomposition, et peu prévisible. Mais une chose me paraît sûre : on ne reviendra pas aux illusions des années 1990-2015.

Les incertitudes de politique intérieure

Economie sociale de marché et ordolibéralisme sont restés le sujet de discours, mais ils n’inspirent plus vraiment les programmes et ne suscitent plus un consensus. Je note trois tendances socio-économiques : l’immobilisme ; un socialisme dur ; une pratique néolibérale qui s’étend. Ces divergences clivantes compliquent l’équation.

En effet, sur le plan intérieur, les incertitudes se multiplient : la SPD retourne plus à gauche, la majorité des militants souhaitent mettre un terme à la coalition avec la CDU, et la nouvelle direction élue fin novembre souhaite soit modifier le pacte de la coalition, soit y mettre un terme. Ce qui rend donc imaginable une éventuelle coalition de gauche avec le Parti Die Linke (l’ancien parti communiste de RDA, en fait), ce qui était encore récemment impensable et qui changerait la donne. En même temps, les Verts sont de plus en plus incontournables, en particulier à cause de leurs très bons résultats aux élections des Länder et donc de leur présence importante au Bundesrat. Cela rend théoriquement envisageable soit une coalition SPD-Linke-Verts, soit plus probablement en ce moment (mais c’est volatil) une coalition CDU-Verts, éventuellement avec les Libéraux, à laquelle beaucoup pensent, mais avec des conséquences qui pourraient concerner la France, comme pour sa politique énergétique, ou en cas de reprise de la contestation de principe de la dissuasion nucléaire.

Cependant, les Verts restent profondément divisés : si leur direction nationale admet désormais les nécessités de l’économie, et se rend ainsi regierungsfähig, leurs groupes au sein des Länder restent très idéologisés. A preuve ce qui se passe en Bade-Wurtemberg, où l’industrie automobile supprime des emplois par dizaines de milliers depuis l’automne, devant l’indifférence proclamée des ministres verts du Land. Difficile donc de faire des pronostics…

Mais évidemment ce sont les succès électoraux de l’AfD qui sont le facteur le plus nouveau. Et qui mettent la CDU dans une situation de plus en plus difficile. Face à cette situation, certains cadres de la CDU et nombre de ses électeurs se montrent de plus en plus en désaccord avec la ligne « centre-gauche » de la Chancelière. De rares élus CDU préconisent même un rapprochement avec l’AfD, parti complexe avec une aile moins dure que la direction actuelle, et donc susceptible d’évolution, pensent certains. Même s’il ne faut pas se faire d’illusions : le parti apparaît uni, quelles que soient les divergences tactiques, derrière une vision révisionniste de l’histoire allemande contemporaine, qui rejette en particulier la thèse de la responsabilité unique de l’Allemagne en 1939. Et qui donc remet en cause le contrat social allemand actuel. Rejet qui va en fait bien au-delà des électeurs de l’AfD, d’ailleurs.

Pour le moment, les voix qui appellent à collaborer avec l’AfD restent isolées. Mais si la récession qui commence à se manifester en RFA (plus de 5% de recul de la production industrielle en un an) devait perdurer, aggravée par les restructurations industrielles, tandis que les taux d’intérêt négatifs érodaient les revenus et l’épargne des classes moyennes, cela conduirait à des gains électoraux pour l’AfD. Et si celle-ci évoluait de façon plus présentable, cela pourrait rendre cette option d’une alliance des droites, actuellement exclue, plus actuelle. Or c’est ce que propose formellement la nouvelle direction du parti, élue fin novembre, avec un député au Landtag de Saxe, Tino Chrupalla, dont à mon avis on entendra parler. Notons d’autre part que l’AfD disposerait le cas échéant du réservoir d’expertise nécessaire pour participer au pouvoir : ce n’est pas seulement un parti protestataire, elle comporte nombre d’économistes et de juristes.

D’autre part, les récentes élections en Thuringe fin octobre 2019 ont encore modifié la situation. Le Land était gouverné depuis 2014 par une coalition SPD-Linke-Verts (après une quasi hégémonie de la CDU depuis la réunification), coalition qui servait de laboratoire pour une éventuelle coalition nationale. Or les élections ont mis Linke en tête, avec 29 sièges, l’AfD en second avec 22 sièges, puis la CDU avec 21, suivie de la SPD (8), des Verts (5) et des Libéraux (5). La coalition précédente n’a plus de majorité. Mais l’actuel ministre-président Ramelow (Linke) pourrait constituer un gouvernement minoritaire, qui serait toléré par la CDU. En effet celle-ci, en Thuringe, a beaucoup évolué, et, même si elle exclut une coalition avec Linke, elle a considérablement réduit son opposition de principe à ce parti. Ainsi Linke, après avoir brisé le tabou que lui opposait la SPD, est en train d’éroder celui de la CDU. C’était inimaginable il y a encore quelques mois, Linke étant l’héritier du SED est-allemand. Ceci s’explique en particulier par l’histoire très complexe des mouvements d’opposition sous la RDA, par l’histoire particulière de la Thuringe, mais cela correspond aussi à la situation tout à fait nouvelle et plus difficile, à l’intérieur et à l’extérieur, où se trouve la RFA, après la « success story » 1989-2015.

On comprend bien, devant ce bouillonnement, et avec la multiplication des partis, qu’il est très difficile de prédire le résultat des prochaines élections fédérales, dans deux ans au plus tard, voire avant. On sent néanmoins que des forces sont à l’œuvre pour réintégrer dans le jeu l’extrême-gauche. Quant à l’extrême droite, on n’en est pas là, mais cela ne peut plus être absolument exclu. Mais, en tout cas, des coalitions majoritaires et davantage profilées que le Grande coalition actuelle redeviennent probables. On sortirait du consensus centriste mou de l’ère Merkel. En revanche, il est probable que les Verts seraient présents dans la plupart des majorités.

Le retour à une ligne de partage Droite-Gauche tranchée diminuerait peut-être les tendances à la radicalisation aux deux extrêmes que l’on a toujours constatées dans les périodes de Grande Coalition. Mais on ne peut pas exclure que l’une ou l’autre des alliances envisageables (CDU-Verts-Libéraux, ou SPD-Linke-Verts) ne soit quand même beaucoup plus idéologiquement marquée que le consensus centriste actuel.

Le système électoral allemand fait qu’il est difficile d’aller plus loin dans la prévision. Quels sont les candidats à la chancellerie les plus probables actuellement ? Pour la CDU, Mme Kramp-Karrenbauer, qui a connu un passage à vide, a été sauvée par le récent congrès de Leipzig, qui a rejeté la demande d’élire la direction du parti par l’ensemble des adhérents (système qui a mis la SPD au bord de l’implosion). Mais le chef de la CDU, Söder, a fait une considérable impression. Sera-t-il candidat commun CDU-CSU en 2021 ? Il n’y a qu’un précédent, Franz-Josef Strauss en 1980, mais ce fut un échec : les Allemands du Nord ne votent pas volontiers pour un Bavarois ! Mais enfin, de ce côté-là on commence à y voir plus clair.

C’est désormais bouleversé chez les socialistes. Le ministre des Finances, Olaf Scholz, s’affirmait, dans une SPD fort dépourvue de personnalités nationales : il vient d’imposer à la CDU un accord généreux sur la retraite minimum, ce qui aurait dû améliorer son standing à la gauche de la SPD. En même temps, il vient de proposer de relancer l’union bancaire au sein de la zone euro, bloquée par Berlin depuis des années, avec un projet complexe de résolution des faillites, visant en fait à limiter les conséquences d’une faillite bancaire dans un pays membre sur l’ensemble du système bancaire.

Olaf Scholz me paraissait devenir « Kanzlerisable ». Mais patatras ! Les militants viennent de choisir une autre équipe pour diriger le parti ; ils se situent à l’opposé, et souhaitent mettre un terme rapide à la Grande Coalition, si elle ne change pas de ligne. Cependant le congrès de la SPD, ce dernier week-end, est resté sur une ligne plus prudente : on ne quittera pas la coalition, mais on fera pression sur la CDU pour que le gouvernement évolue plus à gauche. Sauf accident, pas exclu, la Groko se trainerait finalement jusqu’en 2021, incapable de prendre de vraies décisions, et pour le plus grand bénéfice des partis extrêmes.

Quant aux orientations à long terme possibles, la gamme s’ouvre bien plus largement qu’il y a quelques années, entre des modèles libéraux affirmés, ou socialistes durs, avec des pourcentages d’écologie difficiles à prévoir aujourd’hui. Mais dans certaines hypothèses, l’Allemagne que nous avons épousée en 1992, bien élevée et richement dotée, pourrait nous surprendre…

 
Les problèmes structurels

Ceci dit, les problèmes structurels, considérables, vont encadrer les recompositions possibles et pousser, dans la tradition politique allemande, à la recherche d’un minimum de consensus, quelle que soit la coalition au pouvoir.

La célébration de 1989 a fait prendre conscience du fait qu’il existe toujours une frontière invisible entre les deux Allemagne. Certes, les énormes efforts consentis depuis la réunification ont fait que le degré d’équipement, le niveau technique, le niveau de chômage et de salaire entre les deux parties de l’Allemagne se sont considérablement rapprochés (il y a à mon avis moins de différences régionales de ce point de vue en Allemagne qu’en France).

Mais tous les observateurs constatent qu’il existe toujours une grave barrière psychologique, un sentiment de discrimination chez beaucoup d’Allemands de l’Est. On peut tenter de l’expliquer : par exemple il y a très peu de responsables de haut niveau originaires des Länder de l’Est dans les administrations ou les organisations publiques comme les Universités (pas un seul président d’Université, par exemple). Dans ces domaines, ce qui a dominé après 1989 ce fut l’épuration, pas l’amalgame, plus même qu’en France à certaines périodes de nos luttes civiles – ou qu’en Allemagne de l’Ouest après 1945…

D’autre part, il faut admettre que les Allemands de l’Est ont vécu de 1933 à 1989 dans des systèmes idéologiquement différents mais en fait très proches par leurs pratiques sociales et par l’encadrement total des individus. Là, le vrai changement fut 1989, pas 1945. Et après 56 ans, il n’est pas étonnant que le changement n’ait pas été facile pour tout le monde.

  • Les autres problèmes sont ceux de toute l’Europe (population vieillissante, couverture sociale, etc.) mais parfois particulièrement aigus dans ce qui est resté un pays profondément industriel, dépendant de ses exportations, de véhicules et de machines essentiellement : or on passe à un nouveau modèle technique, industriel, énergétique ; quand 25 % des exportations industrielles sont représentés par l’industrie automobile, on peut comprendre cette obsession. La défense du Standort Deutschland (le lieu de production Allemagne) sera prioritaire et formera la base de tout consensus. Même les Verts, au niveau national, l’admettent désormais.
  • Etroitement liée à la précédente, la question du nouveau modèle commercial, alors que la politique des délocalisations maîtrisées des sociétés allemandes depuis les années 90 montre ses limites, car même les parties nobles des chaînes de production se trouvent de plus fortement concurrencées, et alors que les guerres tarifaires en cous menacent les exportations allemandes.
  • Etroitement liée également : la question du nouveau modèle énergétique, celui adopté par Mme Merkel en 2014 étant loin d’avoir réussi (énergie chère, avec beaucoup de centrales au lignite, et 80% de recul de mises en service d’éoliennes cette année). Là aussi, les Verts allemands évoluent : ils sont toujours hostiles aux énergies fossiles, mais ils admettent que l’on ne peut pas se passer d’énergie. Les incertitudes techniques ne permettront pas de parvenir rapidement à un nouveau consensus, mais la décroissance idéologique ne sera pas une option.
  • Consensus également sur la question des infrastructures, anciennes à renouveler, ou nouvelles à développer (5G, etc.). Les budgets augmentent de façon remarquable. En cas de coalition SPD-Linke-Verts, ils augmenteraient encore plus. Notons ici que c’est le seul levier permettant d’espérer une application plus souple des règles de convergence…
  • Et consensus discret sur la reprise en main de l’immigration…

 

La politique extérieure : incertitudes et nouvelles tendances

Bien entendu ces problèmes structurels retentissent aussi sur la politique extérieure. Néanmoins on peut entrevoir là aussi les linéaments d’un nouveau consensus en gestation, même si celui-ci ne peut être que lent et difficile.

Bien sûr, il y a débat. Plusieurs options sont envisagées, qui se résument en deux grandes tendances.

Première tendance : un repli sur l’Europe ou plus exactement sur l’Eurasie, avec ses sources d’énergie et ses marchés essentiels pour l’Allemagne. C’est certainement une tentation, qui chez certains peut aller très loin, comme le montre un article d’un historien et essayiste connu, Gregor Schöllgen, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 11 août 2019 : « L’OTAN et l’Union européenne ne sont plus nécessaires ». Cette volonté de reprendre sa liberté ne s’exprime pas souvent publiquement, même si elle séduit en fait plus de monde qu’on ne le penserait, mais la tendance au repli sur l’Eurasie est plus fréquente et apparait par exemple chez le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas. Les milieux de l’économie, poussés par le mercantilisme, et les milieux anti-libéraux de tout bord pourraient s’y retrouver.

Mais dans ce schéma la RFA apparaîtrait comme le leader quasi hégémonique de l’Union européenne. Or les Allemands sont très conscients de la crainte qu’ils suscitent souvent chez leurs voisins : un livre à succès récent s’intitule Qui a peur de l’Allemagne ? (Andreas Rödder, Wer hat Angst vor Deutschlanbd ? Geschichte eines europäischen Problems). Il leur faut donc un partenaire au moins, pour ne pas apparaître dominants. Cela ne peut plus être le Royaume-Uni, cela ne peut être que la France. Mais notre état économique et financier difficiles, couplés à nos prétentions en matière internationale, posent à Berlin une série de problèmes considérables.

Ce qui paraît se dégager plutôt en ce moment, c’est la recherche d’une série de sous-équilibres permettant de concilier les différentes orientations et directions de la politique extérieure allemande, tout en facilitant le rétablissement d’un minimum de consensus à l’intérieur. C’est sans doute ce qu’encourage l’« Etat profond », qui existe pour la politique extérieure : les grandes fondations et l’Auswärtiges Amt, dépositaire de la tradition bismarckienne. (Toujours vivante : Centenaire Bismarck en 2015 !). C’est largement autonome par rapport aux majorités au pouvoir…

Avec la Russie, c’est très net : la RFA soutient l’Ukraine et les Pays scandinaves qui se sentent menacés par Moscou, mais parallèlement ne renonce pas, malgré la fureur de Washington, à la construction du nouveau gazoduc North Stream 2, dont les pays d’Europe orientale et l’Ukraine souhaiteraient l’arrêt, car il permettrait à la Russie de les contourner. Or ce projet est essentiel pour la RFA, engluée dans sa difficile sortie du nucléaire.

Avec la Chine, le gouvernement et l’industrie veillent jalousement sur les exportations vers ce pays, mais en même temps ils préparent une législation pour pouvoir éviter la prise de contrôle par les sociétés chinoises de sociétés de haute technologie (à l’instar du fabricant de machines à commande numérique Kuka récemment). Tandis que la chancelière et le Bundestag s’opposent cependant sur la question de Huawei pour la 5G.

En ce qui concerne les Etats-Unis, la politique du Président Trump fait l’objet de vigoureuses critiques. Cependant a politique allemande envers les Etats-Unis est sans doute plus complexe qu’on ne le croit souvent. On en a eu la preuve tout récemment avec la sèche réplique de la chancelière au Président Macron : celui-ci a déclaré à The Economist que l’Europe courait de grands risques et devait prendre son destin en main, car « l’OTAN est en état de mort cérébral ». Angela Merkel a répliqué que la « relation transatlantique n’était pas négociable » pour l’Allemagne, même si l’Europe devait certainement prendre davantage en main son destin.

Mais le ministre des affaires étrangères Maas a fait des propositions : injecter dans l’OTAN des « cellules fraiches » (sic) et demander à une commission des sages de définir de nouvelles orientations politiques et militaires pour l’OTAN. Une parlotte, dira-t-on ? Mais de toute façon, je conseillerais là d’accepter : on n’obtiendra pas mieux…

Avec la Grande-Bretagne, Mme Merkel avait été à propos du Brexit sur la même position dure que Paris ou la Commission de Bruxelles (où l’influence allemande est d’ailleurs prédominante). Mais à partir du printemps 2019 la RFA, sans doute sous la pression de ses industriels, a cherché plutôt des accommodements, pour éviter un Brexit dur, et a laissé Paris se mettre en avant dans l’affirmation d’une position peu accommodante envers Londres.

Avec l’Union européenne, même rééquilibrage. Certes, on y est très influent, et de toute façon, depuis la mise en place des traités de Maastricht et de Lisbonne, le leadership allemand dans l’Union européenne est structurel.

Mais on prend le plus grand soin, beaucoup plus que dans les années 1990-2010 en gros, pour associer le plus possible tous les membres, et pas seulement la France, d’où les limites du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle, conclu en janvier dernier.

Notons deux domaines à suivre : le budget européen 2021-2027, et la question des normes. Là les Allemands sont très présents à Bruxelles. Une réduction de la PAC ? Des normes augmentant encore les difficultés du nucléaire français ? Ou de notre agriculture ? Ou de notre industrie automobile ?

D’autre part, il faut constater une évolution essentielle, qui paraît faire consensus, même si on ne l’évoque guère publiquement : l’enthousiasme fédéral des années 1990 a disparu. Le rapport Lamers-Schäuble de 1994 qui allait dans ce sens ne serait plus concevable aujourd’hui. On constate que les Etats n’ont pas disparu. La coopération européenne dans les domaines régaliens sera donc une coopération entre Etats, même si Berlin souhaite que davantage de décisions, en matière financière ou de politique extérieure en particulier, soient prises à la majorité et non plus à l’unanimité. Cette vision pour l’essentiel interétatique rejoint les vues françaises constantes, mais le gaullisme est-il à nos yeux un article d’exportation ?

Certes, l’entrée probable des Verts au gouvernement pourra entraîner une nouvelle appétence d’intégration européenne. Mais nos intérêts agricoles, énergétiques et militaires n’y trouveraient pas forcément leur compte.

Une évolution dans le domaine militaire ?

On retrouve cependant une limite : le peu d’appétence pour les expéditions militaires. Alors que depuis l’engagement de la RFA en ex-Yougoslavie en 1994, une participation allemande à des opérations extérieures était devenue admissible, et malgré une période toute récente où l’on ne souhaitait pas être marginalisé par le triangle Washington-Londres-Paris en pleine refondation militaire et où l’on restructurait les forces armées de façon à pouvoir participer puissamment à des opérations en Europe (deux divisions blindées constituées à cet effet) et hors d’Europe (une division d’intervention rapide), depuis 2011 Berlin se montre très en arrière de la main, tandis que la mauvaise gestion du Bendlerblock par Mme Ursula von der Leyen a fortement réduit les capacités opérationnelles de la Bundeswehr.

Cependant, les choses pourraient évoluer : dans un discours-programme prononcé le 7 novembre à l’Université de la Bundeswehr de Munich, la ministre de la Défense, Mme Kramp-Karrenbauer, a appelé à un renforcement de l’engagement militaire de la RFA « avec tout le spectre des moyens militaires nécessaires », et à une restructuration du processus de décision allemand dans ce domaine, de la création d’un conseil fédéral de sécurité réunissant tous les ministères concernés à une accélération des procédures du Bundestag pour approuver des engagements extérieurs.

Certes, le ministre des Finances se fait tirer l’oreille pour rejoindre les fameux 2% du budget, et la Bundeswehr est actuellement en crise. Néanmoins la fréquentation des spécialistes, des institutions stratégiques, des milieux militaires, des officiers français détachés dans les états-majors des unités multinationales (systématiquement organisées par Berlin) font apparaître une claire conception de la défense de l’ensemble européen, de la Baltique à la Méditerranée. Mais il faut réconcilier les deux axes stratégiques pour l’Europe, vers l’Est et vers le Sud. A nous d’y contribuer, mais, je vais y revenir, depuis peu la conjoncture est plus favorable.

Pour les armements ou pour les opérations classiques, la collaboration franco-allemande se développe. Le traité d’Aix-la-Chapelle comporte même un article prévoyant une assistance militaire en cas d’attaque contre le territoire du partenaire.

Cependant, la proposition capitale faite par Emmanuel Macron lors de sa campagne de 2017, celle de créer un état-major européen opérationnel, ce qui serait décisif pour la PESD, a été rejetée ab ovo par Berlin.

Et il faut bien comprendre que le nucléaire français ne sera pas un atout, mais un embarras pour notre politique envers Berlin, même si régulièrement la question d’une garantie nucléaire française à la RFA est posée par les publicistes :

  • La RFA a pris position pour l’élimination à terme des armes nucléaires sur le territoire européen.
  • La nouvelle génération (5ème) d’avions de combat (Next Generation Fighter), avec des drones en « essaims », (Système de combat aérien futur) pour 2040, est lancée et les Allemands doivent y participer. Mais ce projet, à long terme et très coûteux n’est voté par le Bundestag que pour des périodes de six mois renouvelables… Et il est en rivalité avec le F 35 américain…
  • Or ce programme devra emporter des armes nucléaires pour notre Armée de l’Air : cela va à mon avis compliquer les choses avec le Bundestag.
  • Le mieux donc est donc d’en parler le moins possible.
Le principal problème : le juridisme et le moralisme de la politique extérieure allemande

Outre ces différents freins, il existe un problème crucial : la RFA est un Etat de droit, et même un Etat des juges, beaucoup plus profondément que la France de la Ve République. L’incident récent du refus par le Bundestag d’autoriser la vente par la Grande-Bretagne d’avions Tornado, qui comprennent des éléments fabriqués en Allemagne, à l’Arabie saoudite, montre que les coopérations en matière d’armements ne sont pas sans problème.

La France se trouve là devant une contradiction fondamentale : sa politique d’armements et son modèle militaire « expéditionnaire » bénéficient d’une coopération privilégiée avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Mais sa conception de l’Europe et sa politique extérieure en général supposent une étroite coopération avec Berlin. Il est impossible de prévoir aujourd’hui comment cette contradiction sera résolue.

 

Le difficile rapport franco-allemand

Néanmoins, il se dégage de ces différents constats, et malgré les ambiguïtés, controverses et hésitations, une tendance d’ensemble : la RFA veut jouer un rôle international plus actif, dans un cadre européen qu’elle compte bien impulser et dans une Alliance atlantique où elle veut se faire entendre. Mais, depuis quelques mois, les couacs entre Paris et Berlin se sont multipliés. On a vu celui qui concerne l’OTAN ; rappelons que la décision d’Emmanuel Macron de bloquer l’accession à l’Union européenne de l’Albanie et de la Macédoine du Nord a elle aussi provoqué une vive réaction de Berlin. On pourrait en dire autant de la main tendue par Paris à la Russie.

En fait, ce sont pratiquement toutes les initiatives françaises depuis 2017, en matière financière ou stratégique, qui ont été rejetées net par Berlin, ou fortement affaiblies. Tout récemment, M. Maas vient de souligner vigoureusement deux points de désaccord : les Balkans et les subventions agricoles de la PAC.

D’autre part, le traité d’Aix-la-Chapelle de janvier dernier a été assez mal reçu en France, de façon déraisonnable d’ailleurs et par manque de compréhension des réalités.

Ceci dit, il faut percevoir les messages et les signaux faibles. Prenons l’exemple de la Tribune très « européenne » publiée par le président Emmanuel Macron le 4 mars dernier : elle n’a pas été bien reçue en RFA. Mme Kramp-Karrenbauer et le ministre des Finances Olaf Scholz, en particulier, ont réagi en suggérant que la France partage son siège au CS de l’ONU ou y renonce au profit de l’Union européenne. Mais en fait, il s’agissait et il s’agit surtout à mon avis de mettre Emmanuel Macron et les Français en général en face de leurs contradictions : vous voulez une union financière et bancaire, vous affichez la volonté d’une politique extérieure européenne ambitieuse, mais vous n’êtes pas prêts à renoncer à votre statut de vainqueur en 1945.

L’essentiel est qu’après avoir pensé de 1990 à 2015 environ pouvoir relancer l’Europe en calmant les inquiétudes latentes grâce à une collaboration franco-allemande accentuée, Berlin a désormais une vision beaucoup plus multilatérale de l’Union européenne.

En même temps les principaux acteurs à Berlin n’hésitent plus à affirmer la nécessité d’une politique européenne autonome et agissante dans le monde, avec une vigueur que l’on sous-estime ici. L’abstinence géopolitique est en train de prendre fin, ce qui ne veut pas dire que l’on entérine toutes nos positions.

Par exemple en Afrique. L’Allemagne, qui estime que notre politique interventionniste en Afrique ne réussit pas, et qui s’inquiète de la pénétration chinoise, ne se contente plus de nous critiquer, et y est beaucoup plus active, comme en témoigne un récent sommet germano-africain, ainsi que la multiplication des programmes d’investissements et de recherche de toute nature sur ce continent.

Retenons que l’on perçoit dans ces réflexions une claire vision géopolitique, celle d’une Europe qui s’affirme autrement que dans le cadre de l’atlantisme ou du mondialisme. Et l’Allemagne comprend que notre engagement en Afrique n’est pas un avatar de la Françafrique, mais une nécessité économique et de sécurité pour l’ensemble de l’Europe. Là aussi, une réelle coopération pourrait prendre forme.

 

L’intérêt français

Pour conclure, il s’agit pour la RFA d’utiliser tous ses atouts pour le retour à une politique certes toujours prudente mais plus équilibrée, centrée certes sur Berlin, mais avec une perception affinée des intérêts allemands à long terme, en Europe et dans le monde, perception incluant toujours la volonté de coopérer avec ses partenaires, mais pas à n’importe quelles conditions. Nous devons le comprendre et en tenir compte, car beaucoup d’aspects de ce programme en cours de formulation sont raisonnables, et en le comprenant mieux nous serons mieux à même de tenter de le réorienter le cas échéant.

En ce qui concerne l’Union européenne, sans rechercher un « Big Bang » institutionnel, pour lequel il n’y aurait pas de majorité, ni chez les dirigeants, ni dans les opinions publiques, deux voies s’ouvrent depuis peu : la RFA et les pays du Nord, s’ils restent hostiles à la mutualisation des dettes et de plus en plus méfiants à l’égard de la politique de facilité monétaire de la BCE, commencent à admettre que l’absence de déficit budgétaire ne peut être un dogme absolu, quand il s’agit de financer des investissements indispensables. Même si l’assouplissement des critères de convergence de Maastricht est loin d’être acquise !

Mais il faut comprendre que les Allemands, éclairés par l’histoire de la Ve République et de ses arrière-pensées qu’ils connaissent fort bien, savent très bien décrypter notre cortex politico-militaire. Ils comprennent ainsi que, s’il est vrai que l’encéphalogramme de l’OTAN n’est pas brillant, proclamer à Paris sa mort cérébrale signifie en fait que la France, forte de son savoir-faire militaire et de sa panoplie, y compris en matière nucléaire, compte bien prendre la tête de la personnalité européenne de sécurité et de défense. Or de ça il ne peut être question pour Berlin.

De façon générale, des propositions concrètes reposant sur une analyse concrète des situations concrètes seront mieux acceptées à Berlin que de grands projets européens généraux, accueillis en général avec scepticisme, voire avec méfiance.

D’autre part, Berlin a fait des propositions de discussion pour l’OTAN et aussi les Balkans, moins claironnantes que nos prises de position récentes, mais qui ouvrent une voie de discussion pour améliorer les politiques de l’Union.

Il me semble pour conclure que l’orientation allemande qui commence à se dégager, ou du moins son point moyen, est encore la plus favorable possible pour la France. L’Allemagne, malgré le glissement des plaques tectoniques engendré par le Brexit et l’évolution de la politique américaine, s’affirme, mais reste occidentale et ne retourne pas à une conception purement continentale, qui l’amènerait à devenir de plus en plus liées à la Russie et à la Chine. Seulement vous avez bien compris qu’il ne s’agit pas là d’une certitude absolue : d’autres scénarios sont possibles. C’est tout notre intérêt, et cela devrait être notre ligne générale, d’encourager le bon !