Rémi Brague : Distanciation sociale

Distanciation sociale
L’abécédaire de Rémi Brague
Membre de l’académie des sciences morales et politiques

Le comportement recommandé en ces temps de pandémie a été nommé par les autorités chargées de notre santé la « distanciation sociale ». Chacun comprend ce que l’on entend par là : s’écarter de la bouche de nos voisins qui pourraient nous postillonner à la figure l’indésirable virus dont ils ne se savent pas porteurs, bref, rendre notre prochain un peu plus lointain. La mesure est raisonnable, et elle est respectée par ceux de nos compatriotes qui en perçoivent le bien-fondé. Reste que l’expression agace. Un de mes amis ne peut s’empêcher de rugir chaque fois qu’il l’entend. S’il s’agissait de défendre la langue française, on dirait que je me suis trompé d’académie, et que c’est aux confrères de la plus ancienne et respectée de celles qu’abrite l’Institut de procéder au nettoyage linguistique qui s’impose.

Je me permettrai pourtant quelques observations. Jusqu’à présent, le mot « distanciation » appartenait à un vocabulaire technique dont il ne sortait guère. Il traduisait l’allemand Verfremdung, dû à Bertolt Brecht, qui lui-même rendait le russe ostranenié (остранение), non sans en modifier le sens. Dans son essai de 1917, Victor B. Chklovski désignait une technique d’écriture, voire le procédé par excellence de l’œuvre littéraire : faire prendre conscience de l’intérêt du quotidien en le présentant sous un jour inattendu. Pour le dramaturge allemand, il fallait interdire au spectateur de se laisser absorber par le spectacle, lui faire comprendre que la pièce était un appel à transformer la réalité en brisant les illusions plutôt qu’en les fomentant, et ainsi le renvoyer aux tâches politiques qui l’attendaient dans le monde réel. Ce en quoi on était déjà dans le « social ».

C’est le second mot sur lequel j’aimerais intervenir, cette fois pour en saluer l’usage : l’adjectif « social », présent dans le vocabulaire depuis des siècles et fleurant bon le latin. Il est maintenant concurrencé par « sociétal », mot qui a le don de m’exaspérer. Mais ici, les masques tombent (au figuré, qu’on se rassure…) et l’on voit où se situe la différence entre les deux adjectifs. Je dirais donc, en caricaturant : on dit « social » quand on est en présence de problèmes graves, par exemple la condition du prolétariat – comme on disait au XIXe siècle « la question sociale » ; on dit « sociétal » quand il s’agit de pleurnicher sur des discriminations déjà en voie de disparaître, voire d’augmenter certains privilèges, bref, de soigner les bobos des bobos.

Or, dans le cas qui nous occupe, on est bien devant un problème sérieux. Ce qu’on appelle, le plus souvent par métaphore, « une question de vie ou de mort » nous prend au mot et nous oblige à quelque gravité. Comme le dit un personnage de David Lodge, « on ne peut pas déconstruire la mort ». Nous voici rappelés, brutalement, à notre nature corporelle, et à sa fragilité. Que je sois en vie comme individu n’a rien d’évident. Que l’espèce humaine continue son aventure, même si nous faisons n’importe quoi et pratiquons une « culture de mort », n’est pas assuré.

Il serait donc bon de prendre au mot, là aussi, la « distanciation », en lui redonnant son sens formaliste et brechtien : ce qui se passe dans les hôpitaux et les EHPAD n’est pas du théâtre. C’est de nous qu’il s’agit. Ce n’est pas un hasard si c’est d’une statue mutilée que Rilke tire la leçon « il te faut changer ta vie ». C’est à nous d’agir et de reconstruire une culture de vie.

21 avril 2020

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