Des Académiciens en Sorbonne …
avec Louis Vogel

Des Académiciens en Sorbonne

Vendredi 17 décembre 2021
Grand Amphithéâtre de la Sorbonne

 

En cette veille des congés de fin d’année, vendredi 17 décembre, l’académicien Louis Vogel avait donné rendez-vous aux lycéens d’Île-de-France dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne pour une nouvelle séance du cycle Des Académiciens en Sorbonne  autour des « Nouvelles voies de l’éloquence« .
L’Académie de Créteil était représentée par des classes terminales en spécialité Humanités, Littérature et Philosophie venant des Lycées Jean Moulin de Torcy, Marcelin Berthelot de Saint-Maur-des-Fossés et Louise Michel de Bobigny. De l’Académie de Versailles étaient venus des élèves de Lycée François-Joseph Talma de Brunoy avec leur professeur de lettres classiques.  De Paris étaient venus deux classes de lycéens du Lycée Jacques Decour, fréquentant les spécialités Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques, Sciences Economiques et Sociales, et la section européenne anglaise. Enfin, deux classes du Lycée Arago étaient présentes également, suivant la spécialité Histoire-Géographie-Géopolitique et Sciences Politiques, Mathématiques et Physique-Chimie. Il faut dire que tous les élèves de lycée sont désormais concernés par la préparation d’un Grand Oral introduit dans le nouveau baccalauréat.


Retrouvez  les vidéos de la rencontre
Brève conversation avec Louis Vogel
Vidéo de la séance
Photos : © Rectorat de Paris – Sylvain Lhermie

L’accueil du Recteur et le mot du Secrétaire perpétuel de l’Académie

Comme à l’accoutumée, Christophe Kerrero a accueilli avec chaleur les lycéens et leurs professeurs dans ce haut lieu du savoir académique et introduit l’orateur du jour, triplement avocat, professeur de droit privé et ancien président de la Conférence des Présidents d’Université, maire de Melun et fondateur d’un think tank « Le club d’Iena » , qui entend promouvoir un débat sans langue de bois avec ses invités sur les questions politiques, économiques et sociales  fondamentales pour l’avenir de la société française. D’un air énigmatique et entendu, il  a prévenu l’auditoire que Louis Vogel n’hésiterait pas, dans son exposé sur l’éloquence, à bousculer les idées reçues et à emporter les élèves dans une exploration peu conventionnelle de l’éloquence, réconciliant les anciens et les modernes.

Il est revenu à Jean-Robert Pitte, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, de présenter l’objectif du programme « Des académiciens en Sorbonne » conçu avec le Recteur, celui de créer des rencontres fécondes entre des membres de l’Académie et des classes de lycéens sur un thème au programme. Dans une courte vidéo de présentation de l’Académie, M. Pitte a grand ouvert les portes de l’Institut de France aux élèves, rappelant que toutes les séances du lundi de l’Académie à 15h sont publiques et retransmises sur Canal Académies ainsi que de nombreux événements qui connaissent un vif succès comme les Journées du patrimoine, Les Conférences de l’Institut, Les Rencontres Capitales ou Flaubert sous la Coupole à l’initiative de France Mémoire.

Les nouvelles voies de l’éloquence

Louis Vogel rappelle que l’éloquence  – distincte de la communication – est l’art de s’exprimer avec aisance et naturel à l’oral pour toucher, convaincre et emporter l’adhésion. Elle renvoie à la fois à la spontanéité et à la séduction.  Elle s’ancre dans ce que l’orateur ou l’oratrice a de plus personnel – à commencer par la voix, sa manière d’exprimer les émotions et de les susciter, ses silences. Et pour autant, il s’agit bien d’une spontanéité travaillée comme celle d’un enseignant ou d’un élève qui a longuement travaillé ses notes avant de s’en dégager. Comme le disait Churchill, « un discours improvisé a été réécrit trois fois ».

L’éloquence est variable dans l’espace et dans le temps. Ainsi, la géographie de l’éloquence peut opposer la Grèce – où le discours se fait en face à face, direct, rapide pour aider à la prise de décision et à la formulation d’un jugement  –  et la Chine – riche en Leçons d’éloquence –  où la parole, qui n’est pas l’essentiel, exerce son pouvoir persuasif de manière indirecte, voire invisible, selon une stratégie oblique. Sur la ligne de temps, les évolutions des techniques de l’éloquence épousent celles des rapports sociaux : ainsi, on peut dire que le discours moderne a tendance à perdre de sa suberbe et à passer d’un rapport de surplomb vertical à un rapport plus horizontal de pair à compagnon, où il importe à l’orateur de marquer à son interlocuteur qu’il est à ses côtés, « avec » lui.  Cette évolution est notable dans l’organisation spatiale et le mobilier des plateaux qui mettent en présence des journalistes et des experts ou des hommes politiques. Elle se lit dans la « communication d’influence » où pour mieux convaincre, l’orateur a parfois intérêt à se taire pour faire parler des personnalités connues ou non, influentes dans leur domaine.

Il n’y a pas de discours dans l’absolu : un bon discours dépend autant de celui qui parle que de celui qui écoute. L’art de l’orateur consiste, pour atteindre son but, à   adapter son discours à son auditoire. C’est affaire de techniques et de formes.  Les Grecs distinguaient trois formes de discours : le genre judiciaire destiné au tribunal (pour accuser ou défendre) et mettant en jeu les valeurs du juste et de l’injuste, le genre délibératif ou politique destiné à persuader ou à dissuader et se référant aux valeurs de l’utile ou du nuisible, et le genre démonstratif ou épidictique dont la fonction était de louer ou de blâmer un personnage et, plus généralement, d’instruire.

Liées aux formes, les techniques. Si l’on excepte des concours d’éloquence très décalés à ce titre, la tendance se marque nettement d’un déclin des formules pompeuses en faveur d’une simplification. La structuration du discours est essentielle : le plan en est l’ossature et l’argumentation les muscles. Les cinq temps du discours distingués par Cicéron demeurent valables : l’exorde ou l’introduction, la narration ou le récit des faits, la confirmation par laquelle on réaffirme son opinion en présentant ses arguments, la réfutation des arguments de la partie adverses et la péroraison par laquelle on conclut, vers le haut ou vers le bas. Louis Vogel fait noter que le plan, en droit, échappe à ce modèle et que tous les étudiants s’y forment dès lapremière année de leurs études : le plan est binaire et comporte deux parties et deux sous-parties : le coeur de la dissertation est la partie I.B  et le II.A. Elle ne comporte pas de conclusion.
Les arguments, qui sont les muscles du discours, se distribuent entre les arguments rationnels qui en appellent à la raison (logos) et les arguments affectifs qui en appellent aux émotions et à la sensibilité des auditeurs (pathos), ainsi que les arguments qui ont pour fonction d’asseoir la crédibilité de l’orateur (ethos).
Louis Vogel renvoie les élèves à la lecture tonique de Schopenhauer qui, dans L’art d’avoir toujours raison, présente 36 stratagèmes de la dialectique éristique pour celui qui, dans un débat, veut convaincre son public en prenant le dessus sur son adversaire.

Echanges

Durant près de quarate minutes, Louis Vogel a répondu aux nombreuses questions des lycéens, parmi lesquelles :
– Quelle différence faire entre la persuasion et la manipulation ?
– Pourquoi les juristes ne concluent-ils pas ?
– Le discours politique tel qu’on le connaît est-il encore la forme la plus adaptée pour convaincre / persuader les jeunes ?
– N’y a-t-il pas un danger inhérent à l’éloquence, et à mettre autant l’accent sur l’enseignement de l’éloquence ?
–  L’éloquence est-elle utile ? N’est-elle pas par certains côtés aujourd’hui – par les outrances du verbe – un poison pour la connaissance ?
– Que pensez-vous des personnes qui s’énervent et perdent leur maîtrise pendant un débat ?
– Le numérique et les réseaux sociaux, avec leur rapidité virale et leur tendance à favoriser les nouvelles disruptives (pathos) ne mettent-ils pas à mal le logos et l’éthos  ?
– A la faveur des cultures urbaines (slam, rap), assistera-t-on à une évolution des formes et techniques de l’éloquence, dans laquelle les hiérarchisations entre les styles seront moins strictes ?

Consulter la fiche de présentation de la séance

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