Alain DUHAMEL – Itinéraire d’un journaliste (Des académiciens en Sorbonne)

Pour la dernière conférence-débat de cette sixième édition du programme « Des académiciens en Sorbonne » organisé par l’Institut de France, près de deux-cent-soixante collégiens et lycéens, accompagnés de leurs professeurs, se sont réunis dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne pour écouter Alain Duhamel évoquer son itinéraire professionnel dans le monde des médias français.

Les élèves et leurs professeurs étaient venus de l’académie de Paris, notamment du collège Maurice Ravel ainsi que des lycées Louis-le-Grand, Janson de Sailly, Henri IV, Jean-Baptiste Say et Carnot.

La séance a été ouverte par Julie Benetti, rectrice de la région académique Île-de-France. Elle a accueilli les élèves et retracé le parcours d’Alain Duhamel, pionnier de l’analyse politique en France, un des grands relanceurs des débats télévisés, au style marqué par une grande élégance et une réelle habileté et fin portraitiste des hommes et femmes politiques de la Ve République.

Alain Duhamel et Albane Patey, professeure d’histoire-géographie

Alain Duhamel est d’abord revenu sur les deux événements qui l’ont conduit vers le journalisme politique. Le premier est un refus : celui d’un stage d’été proposé par ses parents dans une compagnie pétrolière. Il choisit alors de solliciter un stage au Monde, qu’il obtient à la suite de l’accident du stagiaire initialement retenu. Il y apprend le métier auprès de Jacques Fauvet, qu’il considère comme « probablement le meilleur analyste politique de l’époque ». Le second moment décisif survient lorsqu’il réalise un film sur les militants communistes : il fait la connaissance de Pierre Desgraupes, qui lui confie l’animation de la seule émission de débat de la télévision française de l’époque : À armes égales.

Dans un deuxième temps, Alain Duhamel a évoqué l’histoire du débat à la télévision française. À cette époque, l’idée d’un débat contradictoire n’allait pas de soi. Il fut même convoqué par le président Pompidou, avant d’obtenir finalement son assentiment grâce à l’appui de Jacques Chaban-Delmas. Ce premier débat en direct, lors de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 1974, opposant Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand, constitue donc un tournant majeur. Sans précédent en France, prenant modèle sur le débat Kennedy-Nixon, cet échange a nécessité de forcer la main des institutions, ainsi que celle de Mitterrand qui y a consenti à contrecœur. Ce débat a ouvert la voie à de nombreux autres : il est devenu un rite démocratique et une pratique désormais considérée comme normale et indispensable. Les émissions se sont multipliées, et Alain Duhamel en a animé un grand nombre.

© Rectorat de Paris – Sylvain Lhermie

Enfin, Alain Duhamel a abordé la question de la pluralité de l’information. Au début des années 1980, l’information télévisée a cessé d’être gouvernementale pour devenir plus ouverte. Cet apprentissage du pluralisme a toutefois été progressif, et la France est restée en retard sur ce point pendant quarante ans. Aujourd’hui, les téléspectateurs bénéficient d’une grande pluralité : même si l’information est souvent partielle, partiale, lacunaire, elle est démultipliée et donc compétitive. Le public dispose d’un véritable choix. Cette concurrence entre les chaînes impose une certaine exigence et donc des efforts d’approfondissement, de confrontation, contribuant à une progression en matière d’information. Toutefois, cette évolution ne s’est pas faite sans tensions : elle est le fruit de crises et de tumultes, et l’on observe encore aujourd’hui des formes de partialité ou de grandes insuffisances sur certaines chaînes.

© Rectorat de Paris – Sylvain Lhermie

À l’issue de cette conférence, Alain Duhamel a dialogué avec les élèves en répondant à leurs nombreuses questions : quand vous avez refusé le stage proposé par vos parents, qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers Le Monde ? Comment était-ce de travailler en duo avec Jean-Pierre Elkabbach ? De quels modèles vous êtes-vous inspiré pour À armes égales ? Quel est le débat qui vous a le plus marqué ? Dans ce contexte de pluralité et de concurrence, comment avez-vous réussi à vous démarquer comme journaliste ? Comment arrivez-vous à encadrer des débats avec de nombreux intervenants et faire en sorte que ce ne soit pas inaudible ? Quels sont les rapports entre mondes politique, économique et médiatique et comment avez-vous réussi à être reconnu dans les trois ? Referiez-vous ce métier aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux ? Le profil du journaliste engagé a-t-il changé et pensez-vous que vous seriez recruté aujourd’hui ? Jusqu’à quel point un journaliste peut-il être subjectif ? Quelles chaînes sérieuses pouvez-vous nous conseiller ? Pensez-vous que l’imprévisibilité de Donald Trump soit volontaire ? Existe-t-il encore des formes de censure ou de pression sur les médias de la part de l’État ? Aujourd’hui, avec les investisseurs privés, y a-t-il une baisse du pluralisme politique à la télévision française ? Une restructuration de l’Arcom est-elle nécessaire pour assainir le débat public ? Pensez-vous que les médias relèvent aujourd’hui plus du divertissement que de l’information ? Comment envisager l’avenir du journalisme à l’heure de l’intelligence artificielle ?Comment, selon vous, la France peut-elle sortir de la crise politique à laquelle elle fait face depuis une vingtaine d’années ? Pensez-vous que passer à une VI République pourrait être un élément de réponse à la crise évoquée plus tôt ?

Avant de quitter le Grand Amphithéâtre, Alain Duhamel a donné une courte interview. Celle-ci est à retrouver prochainement, avec l’enregistrement intégral de la séance, sur la chaîne YouTube de l’Institut de France et sur celle du Rectorat.

Des Académiciens en Sorbonne… avec Hervé Gaymard

Mercredi 9 octobre 2024

Grand Amphithéâtre de la Sorbonne


“A-t-on besoin d’hommes providentiels ?”

Hervé Gaymard
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Photographies : © Sylvain Lhermie – Rectorat de Paris

Information

Au regard du succès rencontré par les Académiciens en Sorbonne et afin de pouvoir compléter la formation des lycéens dans l’ensemble des domaines d’étude, le cycle de rencontres est dorénavant élargi, au-delà des seuls membres de notre Académie, aux académiciens de l’Académie française, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de l’Académie des sciences et de l’Académie des beaux-arts.

Le dispositif est maintenant porté par l’Institut de France. L’agenda, le compte rendu de ces rencontres, et l’ensemble des ressources créées, sont disponibles auprès d’Albane Patey sur ce lien.

Pour la première conférence-débat de cette cinquième édition du programme “Des Académiciens en Sorbonne”, près de quatre-cents lycéens et leurs professeurs se sont donné rendez-vous dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne pour écouter Hervé Gaymard évoquer le besoin d’hommes providentiels et proposer une promenade autour de ce thème afin que chacun puisse se former son propre jugement.
Les lycéens et leurs professeurs étaient venus, pour l’académie de Paris, des lycées Molière et Passy Saint-Honoré. Pour l’académie de Créteil, ils étaient venus des lycées Jean Moulin de Torcy, Apollinaire de Thiais, Condorcet de Saint-Maur-des- Fossés, Georges Clemenceau de Villemomble, Henri Sellier de Livry-Gargan, Jean Macé de Vitry-sur-Seine, Pablo Picasso de Fontenay-sous-Bois, Paul Eluard de Saint- Denis, Antoine de Saint-Exupéry de Créteil.
Et l’académie de Versailles était représentée par le lycée Jules Ferry de Versailles.

La séance a été ouverte par Bernard Beignier, recteur de la région académique Île-de-France, recteur de l’académie de Paris, chancelier des universités de Paris et d’Île-de-France, et par Bernard Stirn, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques.

La construction de la France s’est faite avec de grands hommes et de grandes femmes. L’étude étymologique du mot “providentiel” permet de définir un homme providentiel comme une personne qui, à un moment donné, agit au nom de tous, pour sauver le monde, la patrie et assurer un avenir meilleur. L’étude des grands hommes est intimement liée à l’historiographie et l’évolution de l’enseignement de l’histoire. Ainsi, dans le dernier tiers du XIXe siècle, Ernest Lavisse se servait des héros pour expliquer l’histoire de France. Avant lui, Jules Michelet, bien qu’estimant que les individus ne comptaient pas, magnifia Jeanne d’Arc dans son Histoire de France. Les historiens de l’École des Annales qui, eux aussi, refusaient l’histoire des grands hommes et des batailles finirent également par écrire des biographies (Lucien Febvre, Jacques Le Goff).

Trois éléments semblent caractériser les hommes providentiels. Ce sont tout d’abord des personnes qui ont su se saisir des moments opportuns pour changer le cours de l’histoire. D’autre part, ils possèdent un talent tel qu’ils communiquent leur énergie et leur courage à autrui et arrivent à fédérer par leur rayonnement des gens qui adhèrent à leur projet et les soutiennent. Enfin, ils bâtissent une œuvre durable.

Après une citation d’Emmanuel Macron, nous invitant à nous questionner sur un mal périodique d’hommes providentiels en France depuis 1793, furent évoquées quelques grandes figures répondant aux critères définis en introduction et présentant néanmoins chacune ses spécificités : Jeanne d’Arc qui synthétise ce qu’est l’”homme providentiel”; Bonaparte devenu Napoléon qui incarne son ambivalence ; Clemenceau trop souvent oublié malgré le rôle qu’il a joué dans la victoire de 1918 ; de Gaulle qui questionne la dialectique entre légalité et légitimité et qui illustre la solitude consubstantielle à l’homme providentiel. La réflexion fut ensuite élargie à des figures étrangères : Winston Churchill, Konrad Adenauer, Mustafa Kemal Atatürk, Nelson Mandela. Ces exemples permettent de mettre en évidence que les hommes providentiel sont tous pris des risques moraux et physiques. À l’exception de Jeanne d’Arc, ils ne viennent pas de nulle part, ils sont dans le système mais ils ont eu cette capacité à bousculer les choses pour un intérêt supérieur. Enfin, ils sont tous caractérisés par leur postérité, que ce soit par l’image de leur départ ou de leur mort, ou par leur mémoire littéraire et l’œuvre écrite qu’ils ont laissée.

À l’issue de sa présentation, Hervé Gaymard a longuement dialogué avec les lycéens en répondant à leurs nombreuses questions : Quel est l’impact du nationalisme dans la notion d’homme providentiel ? Aujourd’hui où l’on assiste surtout à l’émergence de figures qui disparaissent rapidement, peut-on encore imaginer quelqu’un qui restera dans l’histoire ? Ou bien sommes-nous condamnés à ressasser les hommes providentiels du passé ? Peut-on considérer Gandhi comme un homme providentiel ? N’y a-t-il pas un paradoxe chez l’homme providentiel qui, comme Atatürk, agit pour l’intérêt d’un peuple en en massacrant d’autres ? La notion d’homme providentiel est-elle réservée à la politique ou peut-on également l’appliquer aux domaines scientifique et artistique ? Les hommes providentiels ont tous subi ou commis des violences, peut-on imaginer qu’un jour un homme saura porter une cause par la paix et sans violence ? Les hommes providentiels émergent-ils toujours dans des temps difficiles ? Comment sont-ils arrivés à s’émanciper du système pour agir ? L’homme providentiel est-il une menace pour la démocratie ? Doit-il toujours être reconnu pour être considéré comme tel ? Peut-on imaginer qu’il existe une sorte de prédestination dès l’enfance ? Ce concept d’homme providentiel est-il toujours pertinent aujourd’hui ? Et enfin une question plus personnelle : Quelles études avez-vous faites et à quel parti politique vous rattachez-vous ?

Le Recteur de Paris a conclu la séance et fait la surprise aux lycéens de leur ouvrir les portes du Grand Salon, lieu privilégié des cérémonies officielles. Avant de quitter le Grand Amphithéâtre, Hervé Gaymard a donné une courte interview. Celle-ci est à retrouver prochainement, avec l’enregistrement intégral de la séance, sur la chaîne YouTube de l’Institut de France et sur celle du Rectorat.