Amal Marogy :
Sauver l’héritage chrétien au Moyen-Orient
Une odyssée de l’appartenance

Séance ordinaire du lundi 24 janvier
« Sauver ? », sous la présidence de Rémi Brague
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Sauver l’héritage chrétien au Moyen-Orient :
une odyssée de l’appartenance

Amal Marogy
Chercheure associée en Etudes sur le Moyen-Orient
Université de Cambridge

 

Télécharger le texte de la communication

 

C’est un grand honneur d’être ici devant vous dans ce bâtiment historique et aussi un grand privilège de réfléchir avec un public aussi éminent sur la façon dont un petit organisme de bienfaisance tel que Aradin Charitable Trust a décidé de mettre les langues et le patrimoine culturel en danger des communautés historiques au cœur de son action caritative et ce même en temps de guerre.

Pourquoi sauver les biens culturels ?

La détermination d’Aradin à concentrer son attention sur la sauvegarde de l’héritage chrétien du Moyen-Orient ne faisait-elle pas fi du danger extrême que représentaient les terroristes pour la survie des gardiens de l’héritage qu’Aradin tentait de sauver ?

Certes, l’art et la culture ne sont pas les préoccupations premières en temps de guerre, mais sont-ce des occupations qui semblent pouvoir attendre le retour de la paix ?

Ces réflexions ne sont pas nouvelles. En 1939, C.S. Lewis a tenté de répondre aux mêmes interrogations dans ce qu’il a  appelé le Learning in War-time (1980) suivant lequel il met en relief le fait que, d’une manière générale, l’être humain n’attend pas que les circonstances soient favorables pour s’instruire et rechercher la beauté car «[l]a culture humaine a toujours existé à l’ombre de quelque chose d’infiniment plus important qu’elle-même (1980 : 48).

La faim insatiable de l’humanité pour le bien et le beau est la raison pour laquelle Aradin a refusé de priver les réfugiés et les personnes déplacées de ce qui constitue leur humanité. C’est pourquoi il est passé d’une activité qui consiste  à « faire la charité » à un  état qui consiste à « être charitable » dans le vrai sens du terme. Mais qu’est-ce que la « charité » ?

Cette question présente un véritable défi, compte tenu de la diversité des structures organisationnelles et des déterminants, qu’ils soient géopolitiques, financiers ou socioculturels, sans parler de tous les types d’acteurs qui sont entrés dans l’arène caritative. Explorer toutes ces connexions en détail, aussi nécessaire soit-il, nous mènerait trop loin. Au lieu de cela, nous devrons nous contenter de donner une réponse à la question suivante : « Comment est-il possible que tous les grands efforts humanitaires aient échoué jusqu’à présent à réduire la liste des défis considérables auxquels sont confrontées les victimes de la guerre et de la violence ? »

La crise des réfugiés en Europe a campé le tableau et soulevé des questions sur une société qui dérive de plus en plus vers les extrêmes. Certes, les troubles politiques et les bouleversements sociaux ne sont pas nouveaux en Europe, mais la crise actuelle des réfugiés s’est maintenant transformée en un dilemme épineux que personne n’aurait soupçonné il y a quelques années, conduisant une grande partie de la population à abandonner ses plus chers idéaux et principes.

Peut-être que notre réponse à cette question nous aidera à comprendre pourquoi la situation actuelle est la conséquence de négligences répétées, qui, je dirais, ont été causées par l’échec délibérément oublié des interventions humanitaires prolongées par les organisations à petite et à grande échelle. Comme en témoignent l’opinion et certains titres de journaux, les organisations caritatives font l’objet d’une surveillance accrue. En fait, les événements les plus récents en Afghanistan n’ont pas vraiment été à l’honneur du nombre infini d’organisations caritatives, d’organisations civiques et de sociétés qui y opèrent depuis au moins deux décennies.

C’est une évidence que chacun de nous est le héros de sa propre histoire,  j’ai, pour ma part,  décidé à un moment donné dans ma carrière qu’il était temps de s’engager pour un monde meilleur. Ne serait-ce pas le fruit de l’emportement d’une idéaliste ?

La crédibilité nécessite plus que l’expérience et l’auto-examen, elle a besoin du test décisif d’un cadre théorique solide et d’une rigueur académique pour déterminer si nos découvertes et conclusions sont le résultat d’une pure subjectivité émotionnelle ou seulement la pointe émergée de l’iceberg. C’est exactement la raison pour laquelle j’ai décidé en 2018 de retourner étudier à l’université afin de confronter et faire examiner mon expérience et mes conclusions.

Pour ordonner mon propos, je vous propose d’examiner dans un premier temps brièvement le mandat du travail caritatif pionnier d’Aradin du point de vue de la préservation des langues et du patrimoine culturel en danger. Je passerai ensuite à l’examen de trois défis qui ont conduit à un tournant dans la compréhension de sa mission par Aradin. Il s’agit de trois concepts : deux que j’ai forgés moi-même, celui d’« impérialisme caritatif » et celui d’« experts autoproclamés en crises passagères » ou Pop-up crisis experts, et enfin du concept utilisé par le philosophe américain John Dewey d’ « « assertabilité garantie » (1941). Je terminerai par la prise de conscience progressive par Aradin, en tant qu’acteur, de la vitalité transcendantale de la beauté, de la mémoire et de la spécificité féminine. Il me semble que le regard que nous portons sur le présent peut nous donner la clé permettant de dépasser de nombreux freins interculturels et sociétaux.

Finalement, la préservation du patrimoine est moins liée aux choses qu’à la personne capable de ressentir la beauté, de la communiquer et de la sauvegarder pour les générations futures.

 

Aradin Charitable Trust à vol d’oiseau

 

Aradin Charitable Trust est une organisation caritative enregistrée au Royaume-Uni, fondée à Cambridge en 2012, dans le but d’aider les communautés minoritaires historiques du Moyen-Orient à préserver leurs langues et leur patrimoine en danger. Pour atteindre cet objectif, Aradin a fourni à ces communautés les outils nécessaires pour promouvoir une culture de la paix à travers l’éducation, l’innovation sociale, la discussion éclairée.

Pour certains, Aradin était le fruit de l’enthousiasme d’une universitaire enfermée dans sa tour d’ivoire, tandis que pour les plus compréhensifs, il s’agissait plus de la course folle d’une linguiste, cherchant pour la modique somme de 5030 £ à sauver un patrimoine culturel en danger, à lutter contre les préjugés et à  promouvoir la paix. Ne fallait-il pas, comme cela nous a été opposé, consacrer les dons à la fourniture des biens de première nécessité, à la nourriture, au logement, plutôt que de s’occuper de « vieux livres et de vieilles églises » ? Mais le charisme d’Aradin a été de mettre en valeur l’importance de l’héritage culturel et son prix au même titre que des biens purement matériels.

Les circonstances ont cependant rapidement donné du sens à la mission d’Aradin. En 2014, le monde a pris conscience du nettoyage ethnique et culturel à grande échelle perpétré par le soi-disant État islamique (EI).

De manière soudaine, Aradin et son fondateur ont été jetés sous les feux des projecteurs, ce qui s’est avéré être à la fois une bénédiction, comme nous le montrerons, et une malédiction.

Outre les avantages de la reconnaissance et de la publicité, il y avait une énorme pression externe sur la petite et très jeune association caritative et son fondateur pour qu’ils « s’intègrent » et « prennent leur place ». Tout en jouissant d’une solide réputation d’organisation digne de confiance avec un vaste réseau (local, national et international) et une expérience de terrain inégalée combinée à une expertise académique. Elle est parvenue à rester fidèle à ses principes fondateurs, à garder à la fois une expérience de terrain et un sens du concret et le souci du bien commun des communautés locales et des déplacés internes auprès lesquels elle s’est investie et qui ont toujours été traitées comme des « acteurs de leur propre destin ». En fait, l’une des plus grandes fiertés d’Aradin a été de contribuer à aider les habitants d’un village à se libérer du joug de leurs dirigeants corrompus et de leur chef après 25 ans d’esclavage économique et de domination.

Essayer d’aider les communautés historiques en danger à protéger leur patrimoine culturel matériel et immatériel ne fut pas simple. Il a fallu apprendre rapidement à naviguer à vue dans la politique identitaire et sectorielle et à éviter qu’Aradin soit associé à un groupe particulier ou englobé dans l’une des grandes organisations opérant sur le terrain. Il n’y avait pratiquement pas de place pour la collaboration dans un environnement caractérisé par une concurrence acharnée.

Après quatre années intensives de contacts directs et réguliers avec diverses communautés historiques du Moyen-Orient, Aradin a été confronté à deux difficultés majeures : la corruption et ce que j’appellerai « l’impérialisme caritatif ».

L’échec du secteur caritatif en général à atténuer les effets dévastateurs de la guerre et des vagues successives de réfugiés est lié à ces deux entraves.

Je montrerai dans la partie suivante comment ces phénomènes interconnectés sont théorisés et justifiés  par des experts éphémères de la crise et leurs promoteurs.

 

L’impérialisme caritatif

 

Le premier problème n’était pas tant lié au fait qu’il existe de la corruption dans le pays mais au fait que la charité elle-même a généré de la corruption, devenant la bouée de sauvetage des personnes les plus corrompues au niveau local. Ce fut la première leçon.

Le modèle caritatif et son cadre n’étaient plus viables car ils engendraient de graves problèmes tels que l’exclusion, l’injustice voire le terrorisme qui est sans conteste la conséquence la plus malfaisante de la corruption. La prise de conscience du mal chronique dont souffre le modèle caritatif a conduit Aradin à cesser ses activités en octobre 2020.

Cette affirmation peut soulever une objection légitime : c’est certainement le pouvoir qui corrompt, pas la charité. Mettant de côté quelques étapes dans l’argumentation, je dirai que tout doute s’est envolé lorsque que j’ai écouté le livre audio de Dostoïevski, Les Démons.  Mon expérience rejoignait la vision de Dostoïevski.

Dans un passage poignant, la riche protagoniste de Dostoïevski, Varvara Petrovna, décrit magistralement la nature insaisissable de la charité et déclare de manière mémorable que « la charité corrompt aussi bien celui qui donne que celui qui prend ».

Voici un extrait de l’œuvre :

«  Et que me disiez vous, par exemple, de l’aumône ? Pourtant, le plaisir de faire la charité est un plaisir orgueilleux et immoral ; le riche le tire de sa fortune et de la comparaison qu’il établit entre son importance et l’insignifiance du pauvre. L’aumône déprave à la fois et le bienfaiteur et l’obligé ; de plus, elle n’atteint pas son but, car elle ne fait que favoriser la mendicité. Les paresseux qui ne veulent pas travailler se rassemblent autour des gens charitables comme les joueurs qui espèrent gagner se rassemblent autour du tapis vert. Et cependant les misérables quatre sous qu’on leur jette ne soulagent pas la centième partie de leur misère. » (Dostoïevski, Les Démons, II, v, 3, p. 330)

Ces mots s’adressent à un personnage qui nous intéresse particulièrement dans le cadre de notre réflexion, à savoir Stepan Trofimovich dont la relation avec Varvara Petrovna reflète de manière frappante ce dont j’ai moi-même été témoin.

Varvara Petrovna est une riche veuve ayant une position sociale importante tant sur le plan social  que politique. Sa charité envers Stepan Trofimovich ne se limite pas seulement à l’aider financièrement mais est habilement utilisée pour le modeler à son image, d’où son intervention jusque dans le choix de sa garde-robe. Son véritable engagement se reflète dans l’organisation et le parrainage de réunions locales hebdomadaires auxquelles il doit participer. Quant à Stepan Trofimovitch, il ne tenait que trop à entretenir cette amitié à tout prix : l’attrait de la vie sociale à laquelle il avait été exposé était trop précieux pour être sacrifié. Nous devons également garder à l’esprit le rôle dangereux joué involontairement par Stepan Trofimovich en favorisant le développement de forces nihilistes et leurs conséquences catastrophiques.

Ici, nous avons les trois protagonistes présents dans toute structure impérialiste caritative où l’altruisme est transformé en auto-préservation.

Le riche bienfaiteur

Tout d’abord, nous avons le riche bienfaiteur qui soigne sa réputation de capitaliste socialement responsable. Ensuite, nous rencontrons un expert autoproclamé qui confond la combinaison du tourisme de guerre et d’un fan club avec une expertise. Enfin, nous avons un public désinformé ou mal informé à la recherche d’histoires qui correspondent à l’image qu’il se fait de la réalité.

Alors, qu’est-ce que l’impérialisme caritatif ? Il présente deux caractéristiques distinctives. Premièrement, il donne la priorité au fait d’aider plutôt qu’à l’aide elle-même. La victimisation est encouragée. Les victimes sont à la périphérie, jamais au cœur de leurs initiatives. C’est pourquoi les organisations d’aide sont de moins en moins perçues comme des organisations bienfaisantes mais plus comme des agents étrangers, coloniaux ou politiques ayant des intérêts particuliers (Tracey et Stott, 2017 :57).

Deuxièmement, l’impérialisme caritatif a adopté « l’urgence permanente » comme stratégie par défaut pour la pertinence et la durabilité. Cette stratégie a abouti à une attitude bien ancrée de « fait à » au lieu de « fait avec » ou «fait par » (Stott et Tracey, 2018). La charité au sens strict du terme n’est alors qu’un moyen pour parvenir à une fin. Cela nécessite une recherche continue de groupes ou de communautés de victimes réelles ou présumées pour les prendre en charge « dans leur meilleur intérêt ».

En réalité, l’impérialisme caritatif est plus meurtrier qu’il n’y paraît, car « la charité n’est donnée qu’à ceux qui osent s’abaisser et la ramasser ». C’est pourquoi il maintient avec empressement les communautés qu’il cible en tant que victimes persistantes et les paralyse « involontairement ». Avec des aux experts en crise autoproclamés affiliés, un clergé collaboratif et des dirigeants ou élites locaux, les impérialistes charitables sont devenus les gardiens de facto des communautés qu’ils ont maintenant infantilisées.

Les experts autoproclamés

Tournons notre regard maintenant vers les experts de crise pop-up. Ce sont surtout des individus opportunistes et respectables, généralement bien éduqués, toujours à la recherche de la prochaine connexion utile. Ils prospèrent lors des crises et utilisent les médias sociaux pour acquérir un sentiment d’épanouissement et une reconnaissance publique en tant que héros. Un expert en crise pop-up est spécialisé dans le tourisme de guerre, qui consiste en des voyages réguliers dans des zones de conflit sûres, quelques histoires plausibles et des images et/ou vidéos déchirantes pour émouvoir son public et sceller son autorité.

Le tourisme de guerre permet aux experts en crise autoproclamés de devenir des héros au service des communautés « persécutées en permanence ». Leur succès ultime se mesure à leur réussite financière et à leur capacité à faire équipe avec un ou plusieurs locaux prêts à leur dire ce qu’ils souhaitent entendre et ainsi asseoir leur statut d’experts incontestables dans le domaine.

Nous aimons tous les histoires. Les organisations d’aide et les experts en crise humanitaire s’épanouissent grâce aux histoires qu’ils racontent et aux protagonistes qu’ils sélectionnent et présentent à un public cible réceptif. Le public est composé de personnes non informées ou mal informées prêtes à accepter toutes les informations erronées qui sont crédibles et à ignorer toute preuve qui remet directement en question ce qu’elles s’attendent à entendre et à voir, ou comme Nichols (2017, p. x-xi) le dit succinctement :  « les gens ne se contentent pas de croire des choses stupides; ils résistent activement à un apprentissage ultérieur plutôt que d’abandonner ces croyances. »

Ce à quoi nous assistons ici, ce sont des acteurs caritatifs qui deviennent de plus en plus dépendants du pragmatisme instrumental et de ce que le philosophe américain John Dewey (1941) appelle « l’assertivité garantie », qui remplace le concept « obscur » de la vérité. Selon Dewey, « la vérité et la fausseté ne sont des propriétés que de l’objet qui est la fin, la clôture de l’enquête au moyen de laquelle il est atteint ». (1941 : 176). Autrement dit, ce qui compte est la nature de processus vérifiable de la vérité, à savoir qu’elle entraîne des conséquences utiles. Concrètement, cela signifie que la variable de l’expérience fondée sur le tourisme de guerre est devenue une constante et, à ce titre, la source ultime de connaissance. Mais Michael Polanyi déclare à juste titre qu' »aucune connaissance ne peut être fondée sur une expérience pure » (1947).

On ne peut pas se débarrasser de sa responsabilité morale en se cachant derrière un rôle ou une fonction. C’est précisément le rôle de chaque acteur qui renforce son statut d’agent moral, et ce de manière triple. Un agent moral est tenu responsable non seulement, premièrement, de ses actions intentionnelles, mais aussi, deuxièmement, à juste titre, des aspects accessoires de ses actions dont il aurait dû être conscient. Enfin, troisièmement, les agents moraux sont responsables, bien que ce ne soit que partiellement, de tout effet raisonnablement prévisible de leurs actions « humanitaires » (cf. MacIntyre, 1999, 132).

Comme MacIntyre l’observe à juste titre, ce sont les deux derniers aspects où la complexité devient la norme et où la détection de la corruption dans le secteur caritatif devient si difficile à repérer, à l’exception des exemples flagrants qui impliquent pour la plupart des inconduites financières. Ce qui est finalement négligé, c’est le début d’une vague de corruption qui inonde les esprits et les cœurs des « victimes renouvelées».

En résumé, la scène caritative est criblée de trop nombreux Stepan Trofimovich, qui ont réussi à se créer une image d’experts et d’intellectuels sophistiqués. Ils ne comptent pas seulement sur trop de Varvara Petrovnas calculatrices pour fournir de l’argent, une plate-forme et une connexion, mais surtout sur le monde numérique avec son public crédule qui les aide à renforcer leur réputation. Au final, au pays des aveugles, le borgne est roi.

 

Le Beau sauvera le monde

 

Maintenant que nous avons établi quelques raisons potentielles derrière l’échec de tant d’efforts humanitaires, toute une série de questions se posent à ce stade, la première est probablement celle-ci : « Comment pouvons-nous sortir du cercle vicieux de l’impérialisme caritatif, des experts en crise autoproclamés et du récit de crise renouvelé soutenu par une assertibilité garantie ? »  Il s’agit d’une question de grande portée qui ne peut être examinée en détail ici. Au lieu de cela, je vais en délimiter la portée aussi précisément que possible pour éviter de poursuivre une réponse au-delà de toutes les limites.

Toute la confusion sur la nature de la philanthropie, avec ses nombreuses manifestations et ramifications, peut être attribuée à la confusion entre les mots « humanitaire » et « éthique ». Malgré la séduisante simplification de ce qui semble incontestable à la plupart d’entre nous, il est temps de le reconnaître comme une impasse. Cela peut être troublant, mais s’accrocher à la conviction que l’altruisme pur est le seul fondement sur lequel repose tout engagement caritatif se heurtera, à toutes fins pratiques, à une impasse. Ne prenons-nous pas la philanthropie telle qu’elle est et ne la remplaçons-nous pas par quelque chose qu’elle n’a jamais été ?

À la lumière de ce que nous avons déjà dit, j’espère que nous sommes tous d’accord maintenant sur le fait qu’un changement de paradigme est non seulement souhaitable mais urgent. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous contenter de l’économie d’une aide humanitaire localisée qui ne sert que du bout des lèvres au bien commun. Nous devons de toute urgence développer un authentique état d’esprit non utilitariste au service du bien commun perçu comme un impératif moral de solidarité, bien que proportionnel aux limites structurelles et administratives du modèle d’organisation adopté.

Ce qui est pratiquement nécessaire, c’est une théorie téléologique de la transformation sociale à la recherche du bien commun, du développement humain intégral et de l’harmonie sociale fondée sur une solidarité inclusive et collaborative. Par bien commun, j’entends le bien public de la société dans son ensemble, « un bien qui est recherché non pour lui-même, mais pour les personnes qui appartiennent à la communauté sociale et qui ne peuvent réellement et efficacement poursuivre leur bien qu’en son sein » ( Benoît XVI, 2009 : 7). Par « développement humain intégral », j’entends le développement qui affecte chaque personne et l’ensemble de la personne humaine en tant qu’agent libre et égal dans la totalité de son être matériel, social, spirituel et éthique (cf. Benoît XVI, 2009 :8). Par solidarité inclusive et collaborative, je me réfère à la philosophie qui est centrée sur les personnes et permet aux parties prenantes d’être « artisans de leur destin » comme l’a dit avec éloquence le Pape Paul VI (Populorum Progressio, 1967 : paragraphe 65, et cité dans Benoît XVI, 2009 : 289).

 

Trois principes directeurs

 

Afin d’atteindre cet objectif, Aradin s’est rendu compte qu’il devait adopter trois principes directeurs. Le premier principe directeur était d’accepter qu’il n’y avait pas de solution universelle. C’était une conclusion inévitable qui a abouti à la décision d’Aradin d’abandonner une stratégie humanitaire basée sur la reprise de solutions toutes faites et un vague impact social durable et timide. Les résultats ne sont pas une question d’algorithmes, simplement parce que les êtres humains sont imprévisibles.

Aradin a adopté une stratégie tournée vers l’extérieur et a plutôt opté pour la « durabilité communautaire ». L’équipe a décidé de résister à la pression de produire des histoires à succès rapides qui nous font nous sentir bien, ainsi que notre public et nos supporters. Nous n’étions pas des anges travaillant avec d’autres anges dans un environnement parfait et c’est pourquoi nous n’avions plus peur de l’échec. Nous avons réalisé que la durabilité de la communauté ne pouvait être atteinte qu’en diffusant une culture du travail, de la responsabilité personnelle et de l’imputabilité, et cela prend du temps. Les parties prenantes sont devenues les protagonistes et ont commencé à jouer le rôle principal au lieu d’être des acteurs de second rang. En bref, Aradin est devenu un créateur d’opportunités visant à développer  des communautés durables soutenues par des artisans stables, autonomes et responsables de leur propre destin.

Le deuxième pilier était de résister à la tentation répandue de souligner l’impuissance et le statut victimaire des communautés. Aradin a commencé à souligner les similitudes dans l’expérience humaine de la souffrance au lieu de se concentrer sur les différences accidentelles. Ce n’est pas seulement l’authenticité qui a conduit les habitants du village dont j’ai parlé plus haut sur la voie de la transformation sociale, mais des vertus fondamentales telles que l’assiduité, la confiance, le courage et la compassion.

Un leadership bienveillant est devenu la principale différence entre les organisations caritatives « anonymes » et Aradin. C’était la dirigeante en personne qui se déplaçait régulièrement et transmettait ainsi un message clair à la communauté cible. Les populations locales devenaient de plus en plus cyniques alors que d’innombrables experts en crise autoproclamés défilaient dans leurs rues étroites et poussiéreuses et leurs camps de réfugiés pour prendre des photos et les interviewer pour ne plus jamais se présenter. J’ai pu découvrir moi-même quels étaient leurs points de douleur quotidiens et j’ai partagé leur frustration de manquer du strict nécessaire. J’ai même été menacée par les mêmes personnes corrompues qui les accablaient depuis deux décennies.

L’authenticité dans le secteur caritatif exige de l’exemplarité. Lorsque les gens souffrent, il ne suffit pas de faire preuve d’empathie et de compréhension ; ce dont ils ont le plus besoin, c’est de compassion et de modèles. Nous ne pouvons parler d’un leader compatissant que lorsque nous avons affaire à un preneur de risques responsable qui n’a pas peur d’encourager les communautés cibles à planifier et à conduire le changement transformateur souhaité tout en gardant un œil vigilant et une distance saine.

Le troisième et dernier principe directeur était la nécessité de développer une culture de substitution au-delà du douloureux « ici et maintenant », nourrie par la beauté et soutenue par sa nature transcendante. Il est indéniable qu’il peut exister des manières variées de percevoir le monde et de l’expérimenter, mais il est également vrai que toutes les cultures ont un désir commun de rechercher et d’exprimer la beauté dans leurs cultures respectives.

Lorsqu’Aradin a décidé de choisir la voie de la beauté et de promouvoir une culture du beau au milieu de la violence, il est vite devenu clair que seul un attachement inconditionnel à la beauté pouvait sauver la culture. Le travail caritatif n’est pas une question d’éthique mais un acte éthique basé sur l’esthétique, la réflexion et la communication. La préservation du patrimoine culturel requiert des personnes capables de discerner la beauté, de recueillir des souvenirs et de transmettre des histoires, en particulier celles racontées par des femmes. J’ose dire que la capacité d’apprécier, de se souvenir et de transmettre sont les trois qualités indissolublement liées nécessaires pour jauger la crédibilité de nos histoires et de nos connaissances.

Pour que les femmes dirigeantes relèvent le défi et répondent aux exigences d’un leadership authentique, elles doivent combiner la compassion avec la compétence indispensable de la narration, car « il est important que les femmes partent de leur expérience, en particulier lorsque cela n’a pas de ‘sens’ » (Miller, 1976 : 142). Un exemple concret peut aider à y voir plus clair. L’une des batailles constantes que j’ai dû mener encore et encore était liée à mon profil de victime potentielle mais idéale d’une « femme chrétienne du Moyen-Orient issue d’une minorité ethnique persécutée ». À la grande frustration de ceux qui essayaient de profiter de cette image stéréotypée, j’ai refusé de participer aux plaintes et aux lamentations. J’étais ailleurs l’une des très rares femmes directrices fondatrices à se tenir au plus haut niveau de l’échelle dans une organisation caritative petite mais pionnière. C’était une position délicate qui risquait de heurter les organisations humanitaires à prédominance masculine et leur cercle associé de promoteurs et de donateurs. Mais je savais que ma mission était de raconter une histoire pleine d’espoir, quelle que soit la profondeur des ténèbres dans lesquelles nous, êtres humains, pouvons nous plonger.

Nous ne faisons pas nos histoires, elles nous fabriquent et façonnent nos souvenirs pour faire partie de la mémoire collective passée et présente. À travers leurs souvenirs racontés, les femmes sont essentielles pour libérer des idées sur la communauté, l’identité et l’appartenance et deviennent ainsi les gardiennes ultimes de la mémoire, du patrimoine et de l’humanité. Armé d’un don hérité de la narration et chargé de la tâche de conserver de nombreux souvenirs précieux, je savais que les graines de notre héritage commun agressé ne pouvaient pas mourir mais seulement être enterrées pour un temps limité.

 

Une histoire en guise de conclusion

 

Permettez-moi de partager avec vous mon histoire préférée et ainsi de conclure ces réflexions.

Vous savez peut-être que dans la seconde moitié du siècle dernier, de nombreuses familles juives ont dû quitter l’Irak, y compris la famille d’un petit garçon. Au moment où sa famille avait quitté le village où il était né et avait vécu jusqu’à l’âge de six ans, quelque chose de sinistre se produisit jusque dans sa nouvelle école. Cet enfant fut la cible principale d’humiliations et de punitions en raison de ce qu’il était. Ses parents l’ont alors exhorté à être patient et à apprendre à baisser la tête jusqu’à ce qu’ils parviennent à quitter le pays. Enfin arriva le jour où ce petit garçon, qui devint rabbin plus tard, quitta l’Irak. Cependant, les précieux souvenirs de son enfance heureuse dans son village bien-aimé ne l’avaient jamais quitté.

J’ai été intriguée par l’histoire de ce rabbin juif, évoqué au passage par un parent âgé qui avait entendu parler de lui et de sa quête incessante pour retrouver ses amis d’enfance jusqu’à ce qu’il y parvienne.

Cette histoire m’a tout de suite rappelé celle d’une femme irakienne qui cherchait elle-même des membres de la communauté juive qui vivaient dans le village d’où est originaire sa famille, mais en vain. Ses connaissances parcellaires se limitaient aux histoires secrètes de sa grand-mère sur leurs voisins juifs. Elle se souvenait seulement que chaque samedi, son arrière-grand-mère demandait à sa grand-mère d’aller aider leurs voisins à allumer la lumière et à réchauffer leur nourriture. Cela au péril de sa propre famille. Il n’aurait fallu qu’une brève mention par la fille de ce que la grand-mère lui racontait sur « l’ennemi sioniste », pour que toute la famille se retrouve dans des cachots souterrains, sinon dans des fosses communes. Mais la grand-mère a refusé de laisser le souvenir de sa petite-fille être façonné par le faux récit dominant de l’histoire enseigné à l’école. En réponse, la petite-fille était fermement déterminée à honorer cette confiance en tant que gardienne des souvenirs secrets de sa grand-mère.

Nous savons que rien dans la vie n’est dû au hasard. Après ma première visite en Irak en octobre 2014, j’ai été contacté par divers médias, dont une équipe de tournage juive qui cherchait des histoires d’Irak qui valaient la peine d’être racontées. Je n’ai perdu aucune chance de mentionner l’histoire du rabbin juif et de la jeune fille à la recherche de la pièce manquante de son puzzle patrimonial. En décembre 2014, j’ai eu la chance d’être invitée à visiter Israël pour la première fois pour donner un cours de courte durée. Lorsque je suis entrée en contact avec les membres de l’équipe de tournage, j’ai entendu, à ma grande surprise, qu’ils avaient non seulement réussi à localiser le rabbin juif mais s’étaient également arrangé pour que la fille le rencontre sans qu’elle s’en rende compte ! Il n’y a pas de mots pour décrire le privilège d’assister à une rencontre aussi unique et de vivre le moment où le rabbin juif et sa femme ont rencontré la fille qui les cherchait depuis 40 ans.

Malheureusement, je ne pourrai pas vous donner plus de détails par manque de temps mais il y a probablement un autre détail mineur qui pourrait vous intéresser particulièrement : le village où est né le rabbin juif s’appelle Aradin, le vieux conteur était ma grand-mère et la fille qui le cherche se tient en ce moment devant vous pour vous raconter l’histoire du beau souvenir secret que sa grand-mère voulait qu’elle garde en vie.

En 2012, j’ai entrepris un voyage pour changer le monde, mais j’ai fini par être changée par l’extraordinaire beauté cachée du monde. Maintenant, je peux dire avec confiance qu’Aradin Charitable Trust et moi-même avons terminé le premier chapitre de notre mission et sommes maintenant prêts à écrire le second.

 

Références

Benoît XVI (2009). Caritas in Veritate. London: Catholic Truth Society.

Dewey, J. (1941). “Propositions, Warranted Assertibility, and Truth”, The Journal of Philosophy, 38(7): 169–186.

Lewis, C.S (1980). “Learning in War-time.” The Weight of Glory: And Other Addresses. Harper one

MacIntyre, Alasdair. “Social Structures and Their Threats to Moral Agency.” Philosophy, vol. 74, no. 289, Cambridge University Press, 1999, pp. 311–29.

Miller, J.B. (1976). Toward a New Psychology of Women. M.A: Beacon Press

Nichols, T.  (2017). The Death of Expertise. The Campaign against Established Knowledge and Why It Matters. Oxford University Press.

Polanyi, M. (2020). “What to Believe.” Tradition and Discovery: The Polanyi Society Periodical, 46(2), 21-28.

Tracey, P and Stott, N. (2017).”Social innovation: a window on alternative ways of organizing and innovating.” Innovation: Organization & Management, 19(1): pp.51-60.

Stott, N and Tracey, P. (2018). »Organizing and Innovating in Poor Places. » Innovation: Organization & Management, 20(1): pp.1-17.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.