Éric Roussel
Le sauveur dans l’Histoire de France

Séance ordinaire du lundi 17 octobre 2022
« Sauver ? », sous la présidence de Rémi Brague
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Le sauveur dans l’Histoire de France

Éric Roussel
membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Dans l’attente du texte de la communication, retrouvez ci-dessous le résumé publié dans la Lettre d’information n°830. 

La France, plus que tout autre pays, cultive le mythe de l’homme providentiel. On trouve des exemples de cette figure dans l’Histoire avec Alexandre, César ou encore Soliman le Magnifique. Pour A. Toynbee, l’échec du « sauveur à l’épée » est pourtant patent tout au long de l’Histoire. Le salut par l’épée est toujours illusoire pour une société.

À partir de la chute de l’Ancien Régime et jusqu’à la Vème République, la France a peiné à remplacer le roi qu’elle a guillotiné, le système représentatif s’est installé avec fragilité, d’où le surgissement régulier de la tentation de l’homme providentiel. Napoléon a été le premier de ces hommes forts, réclamés par une partie de l’opinion, phénomène devenu ensuite une constante de notre Histoire.

L’échec de l’Assemblée constituante à établir un pouvoir exécutif fort engendrera jusqu’à une date récente une véritable suspicion en France à l’égard de l’exécutif. Très vite, la dynamique révolutionnaire fait du peuple souverain l’acteur principal. Mais la Constitution de 1795 et les thermidoriens qui rétabliront un régime censitaire vont construire un régime allant à l’encontre de l’une des principales conquêtes de la Révolution, la souveraineté populaire, et qui ne pouvait être durable comme l’attestent la crise du 5 octobre 1795 et l’entrée en force de l’armée et de l’homme providentiel. Avec le coup d’État du 18 Brumaire, Napoléon recevra un large soutien de l’opinion, lasse des désordres et en recherche de stabilité. Toutefois, s’il crée un État moderne, il échoue à redonner à la France un régime stable. Après la chute de l’Empire, suivront deux monarchies, un nouvel Empire et quatre Républiques. De ce fait, le mythe du sauveur est resté ancré dans les mentalités. Le premier à le comprendre à son bénéfice sera Louis Napoléon Bonaparte, dont l’heure arrive après deux monarchies constitutionnelles qui n’ont pas réussi à acclimater la France au régime représentatif. La Seconde République, qui voit le jour en 1848, avec un régime ni présidentiel ni parlementaire, ne peut aboutir qu’à un blocage et à un nouveau un coup d’État.

L’échec de 1870 et le souvenir laissé par les deux Empires ont fait que pour nombre des fondateurs de la IIIème République, le danger du pouvoir personnel est devenu quasi obsessionnel. La crise du 16 mai 1877 impliquant le président de la République, le Maréchal de Mac Mahon, entraîne une lecture de la Constitution réduisant le Président à un rôle décoratif, le détenteur du pouvoir étant le chef du gouvernement, dont le pouvoir reste malgré tout fragile, soumis aux humeurs des députés. Ce fut le fondement de ce que l’on appellera la Constitution Grévy, du nom du successeur de Mac Mahon, et qui durera jusqu’en 1958. Dès lors, le gouvernement de la France sera soumis à un régime d’assemblée. C’est dans ce contexte que prospéra le fantasme du sauveur, capable de trancher le nœud gordien. Clémenceau remplit ce rôle à partir de 1916, dans le cadre de l’Union sacrée, mais après l’armistice de 1918, la phobie de l’homme fort l’écarta de la présidence de la République. La fameuse constitution Grévy restait intangible.

Le Maréchal Pétain, doté des pleins pouvoirs le 10 juillet 1940, porta les espoirs de ceux que la République désespérait. Toutefois, l’espoir, très mince au début, sera en réalité incarné par un homme quasi inconnu des Français. Le général de Gaulle, pourtant peu animé par la mystique républicaine, sauva par deux fois son pays et rétablit la République. À la République hyper parlementariste, il substitua une République qui réhabilita l’exécutif. C’était aller à l’encontre de traditions qui avaient duré presque un siècle. En instituant par référendum en 1962 l’élection du président de la République au suffrage universel direct, il voulut peut-être institutionnaliser le sauveur. Aujourd’hui, le système mis en place en 1958 fonctionne moins bien, comme l’a attesté le colloque du 5 octobre 2022 autour de la réforme des institutions politiques. Les évolutions politiques et sociétales de la France rendent l’exercice de la démocratie plus complexe. Dans ce contexte, l’irruption du sauveur à l’épée reste toujours possible.

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