Quel avenir pour le nucléaire dans la politique énergétique française ?

séance du lundi 19 mars 2012

par M. Bertrand Collomb,
Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques

 

et M. Edouard Brézin,
Membre de l’Académie des sciences

 

 

L’accident de Fukushima a relancé, dans plusieurs pays, et en particulier dans le nôtre, la controverse sur l’utilisation de l’énergie nucléaire. Notre section Economie a pensé qu’il s’agissait là d’une question importante, méritant que notre Académie y consacre une de ses « séances d’actualité ». Nous avons organisé ce matin un « Entretien », qui nous a permis d’entendre différents points de vue sur les questions de sécurité, les aspects économiques, sociologiques et philosophiques de l’utilisation de l’énergie nucléaire. Je me propose de vous rendre compte de cette discussion, en y ajoutant quelques conclusions personnelles. Notre confrère Edouard Brézin nous fera part ensuite des travaux de l’Académie des sciences et de l’avis qu’elle a rendu public il y a quelques semaines.

Bertrand Collomb

 


La place du nucléaire dans la politique énergétique française

par M. Bertrand Collomb

 

L’énergie nucléaire après Fukushima

par M. Edouard Brézin


 

 

La place du nucléaire dans la politique énergétique française

par M. Bertrand Collomb

 

Le risque et la sureté

 

La principale question soulevée par Fukushima est évidemment celle du risque présenté par le fonctionnement des centrales nucléaires, et c’est par là que nous avons commencé ce matin. Nous avons eu la chance de pouvoir entendre André-Claude Lacoste, président de l’Autorité de sureté nucléaire.

Vous savez que le rapport établi par l’Agence, après une étude des circonstances de l’accident et une réévaluation très détaillée des risques pouvant exister dans les centrales françaises, a conclu à la fois qu’aucune n’était dans une situation telle qu’elle doive en recommander l’arrêt, mais que toutes méritaient des travaux de sécurité supplémentaires, précisément pour tenir compte de configurations de risques improbables, telles que celle survenue à Fukushima. Il s’agit, selon les mots du rapport d’ « augmenter leur robustesse dans les situations extrêmes ».

Il faut en particulier éviter la perte du refroidissement, et faire en sorte que les alimentations et autres dispositifs de secours ne puissent pas être simultanément être mis hors service par un événement naturel, une erreur ou une malveillance. La « bunkerisation » des diesels de secours et d’un poste rapproché de gestion de crise a été spécifiquement demandée.

L’ASN n’acceptera la prolongation de la vie des centrales existantes au-delà de 40 ans que si les mesures de sécurité en sont accrues, et si un dispositif de surveillance du vieillissement des éléments non remplaçables est mis en œuvre. Elle considère que la troisième génération, et notamment l’ EPR, assure, du fait de sa conception renforcée, une protection améliorée, avec notamment une réduction significative des rejets radioactifs en cas d’accident grave, y compris un accident avec fusion du cœur.

Elle demande que la sécurité des réacteurs existants soit améliorée, avec comme référence le niveau de sécurité des EPR.

André-Claude Lacoste nous répété ce qui est dit dans le rapport : on ne peut jamais exclure un accident. Ce qu’on peut faire est en réduire la probabilité et limiter les conséquences. Le rapport de l’ASN demande d’ailleurs que soit constituée une « force d’action rapide nucléaire » capable d’intervenir immédiatement après un accident dans une centrale française.

Les trois accidents nucléaires qui se sont produits : Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima montrent que, dans des conditions très différentes, des pays différents, suite à des erreurs  humaines ou des catastrophes naturelles, des événements dont la  probabilité d’occurrence était jugée très faible peuvent se produire. En même temps, les conséquences de ces trois accidents ont été finalement assez limitées.

A Three Mile Island, l’accident est resté interne à la centrale et n’a pas eu de conséquence pour la population environnante.

A Tchernobyl , la diffusion de poussières radioactives, et une mauvaise gestion de la situation – en particulier dans la distribution d’iode qui évite les problèmes de thyroïde – ont probablement entrainé 7000 cancers de la thyroïde, dont la plupart traitables, et quelques centaines de cancers supplémentaires pour les « liquidateurs ». Par contre il ne semble pas y avoir eu d’effet mesurable dans la population européenne survolée par le nuage, malgré l’émotion qu’il avait créée. On se souvient qu’en France, les déclarations excessivement lénifiantes faites à l’époque avaient entrainé une sévère perte de crédibilité pour les autorités publiques et les experts « officiels », dont on n’est d’ailleurs pas revenu.

Pour Fukushima, il est encore trop tôt pour faire un bilan certain, mais les seules morts d’ouvriers de la centrale ont été dues au tsunami. Il ne semble pas y avoir de situations où des ouvriers, comme les liquidateurs de Tchernobyl, ont été exposés consciemment à des doses dangereuses. On a du évacuer 125 000 personnes, dont la santé ne devrait pas être durablement affectée. Mais la décontamination des sols dans les régions proches de la centrale est un processus difficile et couteux. La vie de ces populations a donc été perturbée de façon importante, à la fois par l’évacuation et par l’anxiété et l’incertitude sur l’effet à terme, notamment sur les enfants.

La discussion des doses de radiations dangereuses est très difficile. Des radiations très intenses ont des effets immédiats. Mais pour des niveaux plus modérés, c’est l’accumulation de radiations dans un certain temps qui devient dangereuse. Et chaque organisme réagit très différemment avec des possibilités de résistance et des vitesses de récupération très différentes.

L’unité d’exposition est le miliSievert, et la réglementation prévoit que le public ne doit pas être exposé à plus de 1 mSv/an. Ceci en addition de la radioactivité naturelle, qui est en moyenne de 2,4 mSv/an, et qui est très variable selon les endroits.

Mais le seuil à partir duquel peut apparaitre un risque de cancer (encore une fois seulement un risque, différent selon les individus et les autres facteurs d’environnement) est de 100 mSv. On s’efforce donc de limiter l’exposition totale en dessous de ce seuil, tout en acceptant – puisqu’il s’agit d’un risque mal mesuré – d’aller jusqu’à 300 mSv dans les situations de crise aigüe. La dose létale à 50%, elle, est de 4 à 7000 mSv selon la durée sur laquelle elle est reçue.

Pour ce qui concerne les accidents mortels, il est clair que l’énergie nucléaire a jusqu’ici causé beaucoup moins de morts – même en tenant compte des accidents des mines d’uranium et de l’ensemble de la filière – que le charbon ou le pétrole. Le nombre de morts par TWH produit serait, selon les statistiques, de 25  dans la filière charbon,  40 dans la filière pétrole, et 1/100 de mort dans la filière nucléaire !

Nous ne devrions donc avoir aucune raison « rationnelle » de nous inquiéter de la sécurité de l’énergie nucléaire !

Cette donnée statistique ne peut cependant nous suffire. La question principale posée, à laquelle il est très difficile de donner une réponse, est celle de la catastrophe maximale possible. Même si elle a une probabilité extrêmement faible de se produire, quelle est la catastrophe maximale supportable ?  Est-elle la même si elle a un effet localisé aux environs immédiats de la centrale, ou si elle peut se diffuser, par des poussières radioactives réellement nocives, sur l’ensemble d’un continent ou de la planète.

D’autre part, le caractère insidieux, invisible et d’effet retardé, des radiations nucléaires, entraine une réaction plus angoissée de l’opinion. Alors que le SIDA, ou des tremblements de terre comme celui d’Arménie, ou le tsunami lui-même, ont fait des milliers de victimes – il y a environ 130 000 morts par an dans le monde du fait des désastres naturels – les enquêtes d’opinion montrent que, en 1989 et encore en 2010, Tchernobyl était classée au premier rang des « risques le plus effrayants ».

 

La responsabilité envers l’avenir

 

Avons-nous le droit de prendre ce risque, et en particulier avons-nous le droit de le prendre pour les générations futures ?  C’est le sujet que notre confrère Jean Baechler, qui est aussi membre de la Commission nationale qui traite de la question des déchets nucléaires, a traité à la fin de notre matinée. Il est aventuré de résumer sa communication en quelques mots, surtout en sa présence, et j’espère qu’il me pardonnera si je simplifie et ne traduis sans doute pas bien la richesse de son exposé.

Partant de l’idée que l’espèce humaine est caractérisée par le degré très élevé de liberté dont elle dispose, il explique que cette liberté est la possibilité d’un choix autonome, qui doit être rationnel et « droit », c’est à dire respectant la finalité de l’homme. Ce choix est faillible, et il est plus ou moins fortement contraint par les faits naturels, les faits culturels, les circonstances et l’incertitude.

L’exercice de la liberté humaine implique un devoir de responsabilité, y compris envers les générations à venir. Il s’agit d’abord d’assurer la perpétuation de l’espèce, et aussi de permettre à ces générations futures d’exercer  leur propre liberté.

Nous savons que nos choix sont faillibles, et qu’aucune option ne permet d’éliminer risques et contraintes. Sinon nous ne pourrions pas vivre. Nous devons supposer que nos successeurs étant libres sauront faire les choix les meilleurs, et nous ne devons pas les priver de cette liberté.

Si une activité présente une probabilité très faible, mais difficile à évaluer, d’un événement catastrophique, il nous revient d’apprécier si nous acceptons ce risque. Il n’y a pas de raison philosophique de s’opposer à cette prise de risque, sauf s’il existait une chance, même très faible, de mettre fin ainsi à l’espèce humaine.

On peut penser qu’un accident de centrale nucléaire qui tourne mal pourrait affecter des populations plus importantes que Fukushima– par exemple si Tokyo avait du être évacué – qu’il pourrait entrainer dix ou cent fois plus de cancers et de morts que Tchernobyl, mais on ne voit pas de scénario possible qui mettrait en cause la survie de l’homme. Une suite d’accidents analogues survenant dans différentes régions pourrait à la limite avoir cet effet, mais nous devons supposer que la question serait traitée par la liberté responsable de nos successeurs, après les premiers accidents réellement catastrophiques.

Compte tenu des critères proposés, il n’y a donc pas pour nous d’obligation éthique de refuser le risque nucléaire, dès lors que nous le gérons avec une prudence suffisante.

 

Le débat économique

 

Après le débat sur la sécurité, nous avons abordé les aspects économiques de l’énergie nucléaire. L’énergie nucléaire a-t-elle une valeur économique qui justifie son développement, par rapport aux autres sources possibles d’énergie ?

Nous avons pu entendre sur ce sujet, Jacques Lesourne, directeur du programme Energie de l’IFRI, Jacques Percebois, professeur d’économie et président de la commission Energie 2050, qui a remis son rapport tout récemment, et Jean-Paul Bouttes, directeur de la stratégie et de la prospective d’EDF.

Claude Mandil, ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie, et notre confrère Michel Pébereau sont également intervenus dans le débat.

Jacques Lesourne a d’abord insisté sur la nécessité de faire des choix rationnels éclairés par les données économiques, et de tenir compte  de l’architecture complexe et peu optimale du cadre européen.

Ce cadre a trois piliers :

  • l’indépendance énergétique (mais chacun en donne une interprétation différente) ;

  • un marché unique et transparent (mais le prix du kwh est pour les ménages allemands le double du prix français) ;

  • la lutte contre le changement climatique, avec les objectifs 20/20/20 (20% de réduction des émissions, 20% d’énergies renouvelables, 20% de progrès en efficacité énergétique).

Il se traduit également en directives européennes, et en décisions nationales, qui sont, comme le montre l’exemple allemand, très largement autonomes te non coordonnées.

Puis Jacques Percebois a rappelé le contexte mondial, marqué à la fois par une forte demande d’énergie nécessaire pour le développement économique mondial et pour l’accès à l’énergie de populations plus nombreuses, et par la nécessité de limiter l’utilisation des énergies fossiles productrices de gaz à effet de serre.

Ce contexte entraine des prix de l’énergie qui, malgré le ralentissement de la croissance mondiale depuis 2009, sont restés historiquement élevés, à l’exception du gaz en Amérique du Nord, depuis l’apparition rapide et massive du gaz de schiste.

La production d’électricité nucléaire a permis à la France d’avoir un niveau d’émissions CO² par habitant sensiblement inférieur à celui des autres pays européens  (6t/hab/an, comme la Suède, contre 10t/hab/an pour Allemagne et Danemark).

Le maintien ou la réduction de sa part dans la production électrique française, voire sa suppression, poserait donc à la fois un problème de coût – exploitation et investissement – et un problème d’émissions de gaz à effet de serre.

La Commission Energie 2050 a étudié plusieurs scénarios proposés par différents protagonistes. Ils peuvent se caractériser en quatre familles :

  • ceux qui prévoient essentiellement la prolongation de 40 à 60 ans de la durée de vie des centrales nucléaires existantes ;

  • ceux qui visent à remplacer progressivement ces centrales par des centrales nucléaires  de troisième génération du type EPR, jugées plus sûres mais plus couteuses que les centrales actuelles ;

  • ceux qui réduisent progressivement la part du nucléaire, pour atteindre 50% en 2030 ;

  • ceux qui prévoient la sortie du nucléaire d’ici 2030, soit en le remplaçant essentiellement par des énergies renouvelables, solaire ou éolien, soit en le remplaçant surtout par des centrales à charbon ou à gaz.

Bien entendu ces scénarios ne conduisent pas aux mêmes émissions de CO², et ils ne peuvent donc être directement comparés. Pour cette comparaison, le CO² a été affecté d’un coût de 50 euros à la tonne, coût très supérieur au prix du marché actuel  – compte tenu de la demande déprimée par la crise en Europe – mais peut-être encore inférieur au coût des actions globalement nécessaires à l’atteinte des objectifs de réduction à moyen terme.

La comparaison économique suppose aussi que les coûts des différentes alternatives, et notamment du nucléaire, soient correctement estimés. Une controverse existe depuis quelque temps sur la prise en compte des coûts de démantèlement des centrales. C’est pourquoi la Cour des comptes a été chargée d’une expertise des coûts, qu’elle a effectuée en liaison avec la Commission Energie 2050 et dont les conclusions ont été présentées récemment.

La conclusion de l’étude est que ces coûts sont encore assez incertains, et qu’ils sont sans doute un peu supérieurs aux estimations utilisées jusqu’ici, mais pas de façon considérable. De même la prise en compte des travaux de sécurité supplémentaires demandés par l’autorité de sûreté ne modifie pas les ordres de grandeur. Enfin l’estimation des coûts des centrales EPR est également difficile. Les prototypes en construction ont connu des dépassements de devis importants, mais il est probable que l’effet d’expérience jouera pour les réalisations suivantes.

Finalement, par rapport à une estimation retenue jusqu’ici d’un coût de l’électricité nucléaire de 39 €/ Mwh (chiffre du rapport Champsaur, qui n’inclut pas les couts d’investissements déjà amortis), le cout complet (y compris les couts dits « de jouvence » pour améliorer la sureté)  pourrait se trouver autour de 54 €/Mwh pour le nucléaire existant, et entre 55 et 75 €/Mwh pour les EPR à construire.

Des incertitudes affectent également les coûts des autres combustibles, et notamment le  gaz, actuellement très bon marché en Amérique du Nord, en raison de la production importante de gaz de schiste, alors que dans le reste du monde il s’indexe sur le prix du pétrole. Deux scénarios ont été ainsi retenus pour le prix du gaz, avec un prix de l’électricité dérivée du gaz (pour des niveaux d’utilisations correspondant au remplacement du nucléaire) allant d’un niveau bas de 57 €/Mwh à un haut de 70€/Mwh.

De même les coûts de l’électricité éolienne ou solaire sont entachés d’incertitudes encore plus grandes. On s’attend à ce que les coûts de ces énergies baissent au fur et à mesure de leur développement. Mais il y a des différences de coûts considérables entre l’éolien terrestre, moins coûteux mais difficile à développer dans certaines régions en raison des réactions de l’opinion, et l’éolien off-shore, beaucoup plus coûteux.

D’autre part ces énergies n’assurent pas une permanence d’alimentation, car vent et soleil sont des phénomènes intermittents. Elles demandent l’existence d’une capacité « classique » de relais, car il n’y a pas, même pour le vent, une compensation statistique suffisante entre régions ou pays européens. L’éolien actuel est concentré dans le Nord de l’Europe, le solaire a davantage vocation à se développer au Sud, ce qui demandera des infrastructures supplémentaires de transport considérables. Elles ont un coût, mais elles demandent surtout, pour venir à bout des résistances locales, des délais parfois interminables, comme l’a montré en France la ligne transpyrénéenne. C’est d’ailleurs là un des points faibles du plan allemand de sortie du nucléaire, qui prévoit de remplacer  les 25% de l’électricité allemande venant de centrales nucléaires par des énergies renouvelables !

La Commission 2050 a fait l’hypothèse d’un éolien terrestre à 70€/Mwh, d’un éolien marin à 110 €/Mwh et d’un solaire à 160 €/Mwh.

Mais ces chiffres devraient être augmentés de 10 à 20 €/Mwh pour tenir compte des coûts de raccordement au réseau et des capacités classiques de renfort.

En définitive ces simulations complexes montrent que le scénario de prolongation des centrales nucléaires actuelles est toujours, et de loin, le plus favorable économiquement, sur la base des couts complets. Il le serait encore plus si l’on tenait compte uniquement des coûts futurs, puisque les investissements de construction des centrales ont déjà été effectués ! Et ce résultat en soi n’est pas très surprenant.

Les scénarios de développement des EPR sont également plus favorables que les scénarios de sortie du nucléaire, mais l’écart est moins important, et plus sensible aux hypothèses retenues. L’avantage est, selon les hypothèses, de 5 à 10€ /Mwh avec le scénario de réduction du nucléaire à 50%, et de 10 à 30 €/Mwh avec les scénarios de sortie complète du nucléaire.

L’arrêt du nucléaire entrainerait donc une augmentation du prix de l’électricité de 30 à 40 % par rapport à la poursuite des centrales actuelles, et de 10 à 20% par rapport à la nouvelle génération.

Comme on l’a vu, les chiffres sont soumis à beaucoup d’incertitudes, du fait des évolutions technologiques ou des variations possibles des couts des combustibles. La Commission Energie 2050 a donc considéré que la seule conclusion vraiment robuste était la prolongation de la durée de vie des centrales existantes, sous réserve bien entendu des normes de sécurité. Au-delà, elle considère que l’évaluation des différentes alternatives pourra être revue selon les évolutions constatées.

L’intervention de Jean-Paul Bouttes a également insisté sur l’importance d’avoir, pour la production d’électricité, le bon mix au bon moment et au bon endroit. Il n’y a pas pour lui de solution technologique miracle ; il faut à la fois déployer les solutions technologiques compétitives, dont l’hydraulique, le nucléaire de troisième génération et l’éolien terrestre, qui n’émettent pas de CO², et préparer, pour 2030 et au-delà, les technologies du futur, encore trop chères : éolien offshore, photovoltaïque, solaire à concentration, capture et séquestration du CO² pour les centrales à charbon, nucléaire de 4° génération. Et il faut tenir compte des conditions géographiques différentes qui influeront sur leur maturité économique.

En l’absence de percée technologique majeure sur le stockage de l’énergie, les énergies renouvelables ne pourront être que des compléments des moyens de production de base, gaz, charbon ou nucléaire.

Pour la France, le nucléaire est ainsi un levier pour développer une politique ambitieuse de maitrise de la demande d’électricité et une stratégie industrielle pour les énergies renouvelables.

L’efficacité énergétique et la maitrise de la demande sont des objectifs importants, mais de long terme, car ils nécessitent des changement de comportement. L’élasticité de la demande d’électricité par rapport au PIB a baissé dans nos pays à in niveau de 0,8, mais elle est par exemple de 1,5 en Turquie. Il faudrait qu’elle passe à 0,5 !

 

En finir avec le nucléaire

 

Nous avons également entendu Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, auteur d’un livre dont le titre : « En finir avec le nucléaire ; pourquoi et comment ? »  résume assez bien la position.

Il nous a exposé que son opposition au nucléaire vient d’abord du fait que cette technologie part de l’uranium, produit certes dangereux mais dilué et enterré la plupart du temps, donc assez inoffensif, pour, en produisant de l’énergie, créer une série de corps nouveaux, jusque là inconnus dans la nature, le plutonium, les actinides mineurs, les produits de fission, tous plus dangereux les uns que les autres, et souvent pour des durées géologiques.

D’autre part les catastrophes de Tchernobyl, et maintenant de Fukushima, ont montré que l’affichage de risques à probabilités très faibles ne correspondait pas à la réalité.

Dès 2000, présentant avec JM Charpin un rapport au premier ministre Lionel Jospin, il a proposé une sortie du nucléaire en 2030.

Aujourd’hui, prenant le contrepied du rapport de la commission Energie 2050, il estime que la France peut, sur le plan pratique et sur le plan économique, sortir du nucléaire en une vingtaine d’années, et que, en raison du risque, elle doit donc le faire.

Il propose une politique volontariste d’économie d’électricité, par une meilleure efficacité des appareils électriques et l’abandon du chauffage électrique. Il pense réduire ainsi la demande de 35% en 2030, et propose que cette électricité soit fournie à 80% par les énergies renouvelables et 20% par des turbines à gaz. Il estime que, si dans ce scénario le coût du kwh serait de 20% supérieur au scénario nucléaire, la facture totale d’électricité serait, elle, inférieure de 12% du fait de la réduction de la consommation. Et les investissements seraient du même ordre de grandeur, autour de 500 milliards d’euros.

Il admet cependant que, dans le scénario de simple prolongation des centrales existantes, on aurait à la fois des coûts d’exploitation et des investissements inférieurs, mais au prix d’un risque qu’il juge inacceptable.

Dans la discussion, il est apparu que la majorité des intervenants ne considère pas cette hypothèse de réduction de consommation comme réaliste. De toute façon, rien n’interdit de chercher une réduction des consommations en conservant le nucléaire, et en bénéficiant ainsi à la fois de coûts unitaires plus bas, et d’une facture globale allégée.

Michel Pébereau a souligné que la France a actuellement des problèmes de compétitivité par rapport aux autres pays, notamment européens. Elle bénéficie encore d’un atout, une énergie moins chère et décarbonée. Y renoncer aggraverait encore sa situation.

D’autre part l’industrie nucléaire française est en bonne positions dans le monde, et serait affaiblie si la France renonçait au nucléaire, au moment même ou les marchés vont être en croissance dans les nombreux pays qui ont décidé, malgré Fukushima de développer l’électricité nucléaire.

Pénaliser cette industrie, et prétendre la remplacer par une industrie des énergies renouvelables aussi compétitive serait un pari hasardeux.

Enfin la balance commerciale présente un déficit inquiétant, proche en % du PIB du pire niveau atteint dans les années 80. L’abandon du nucléaire aggraverait de façon significative notre déficit, ce qui ne parait pas acceptable.

 

Conclusion

 

Il apparait clairement que les centrales nucléaires actuelles sont la solution la moins chère. Leur niveau de sécurité en rend l’exploitation acceptable.

Mais la stratégie suggérée par la Commission Energie 2050, consistant à prolonger de vingt ans leur durée de vie et à reporter les choix de long terme à plus tard me semble présenter des risques. Le renforcement progressif des mesures de sécurité me paraît inévitable, surtout lorsqu’une nouvelle génération jugée plus sûre sera disponible. Il risque de ne pas permettre d’aller jusqu’aux 60 ans de durée de vie. Et, bien sûr, tout accident sérieux sur une de ces centrales pourrait obliger à une réaction rapide et très couteuse.

Si l’on croit que l’énergie nucléaire est indispensable pour fournir une électricité bon marché sans émissions de gaz à effet de serre, il faut maintenir la dynamique nucléaire, faire progresser l’expérience des centrales de 3° génération, EPR ou autres, et reprendre activement les études de la 4° génération. Celle-ci en effet utiliserait le plutonium déjà produit pour fertiliser l’uranium appauvri, disponible en quantité suffisante pour des siècles d’utilisation.

Cette politique n’est nullement contradictoire avec les actions d’économie d’énergie et avec le développement des énergies renouvelables.  On aurait ainsi les trois volets d’un tryptique gagnant : économies d’énergie, énergies renouvelables, nucléaire modernisé et à sécurité renforcée. Les proportions des différentes composantes se détermineront en fonction de l’expérience, mais il est assez douteux que l’une d’elles rende inutile les deux autres. On ne pourra probablement pas, en tout cas à horizon prévisible, ni réduire les consommations ni développer les électricités renouvelables au point qui rendrait inutile le recours au nucléaire.

 

 

L’énergie nucléaire après Fukushima

par M. Edouard Brézin

 

Quelques leçons de Fukushima

 

En mars 2011, aussitôt après le tremblement de terre, le tsunami et l’accident dans la centrale de Fukushima, l’Académie des sciences a constitué trois groupes de travail « Solidarité Japon » : le premier a été chargé d’étudier les aspects sismologiques de la catastrophe, le second de se pencher sur les aspects nucléaires et le troisième d’envisager les conséquences sanitaires.

Des premiers travaux de ces trois groupes, il est ressorti qu’il faudra plusieurs années pour comprendre complètement ce qui s’est passé à Fukushima. Mais d’ores et déjà, on peut dire que les sismologues n’ont pas été écoutés par les pouvoirs publics japonais. Mon confrère Xavier Le Pichon avait publié un article en 2002 sur les plaques qui se trouvent précisément face à Fukushima et il avait prédit la possibilité d’un évènement très important en raison de l’énergie considérable accumulée au cours des années dans la zone de subduction.

Par ailleurs, le danger du tsunami avait été très sous-estimé. La centrale de Fukushima comporte six réacteurs. Les quatre premiers ont été construits au début des années soixante-dix en un lieu où il y a une falaise de 40 mètres de hauteur. Pour faciliter l’approvisionnement en eau, on a creusé la falaise. Quelques années plus tard, pour les réacteurs 5 et 6, les constructeurs ont sans doute pris conscience du danger et ils ont placé ces deux réacteurs plus haut que les précédents, ce qui explique que les réacteurs 5 et 6 n’ont pas été affectés par le tsunami.

Sans le tsunami, le tremblement de terre seul, bien que d’amplitude supérieure aux normes maximales retenues, n’aurait sans doute pas affecté l’étanchéité des réacteurs et la radioactivité aurait pu rester confinée.

Quoiqu’il en soit, la gestion de la crise n’a pas été exempte de carences. On comprend mal comment TEPCO a pu retarder ainsi l’utilisation de l’eau de mer pour assurer le refroidissement. On ne comprend pas non plus pourquoi TEPCO avait refusé d’acheter les recombineurs à hydrogène que lui proposait AREVA et qui aurait sans doute permis d’éviter les explosions qui se sont produites.

TEPCO est un opérateur connu pour son opacité. Lors des réunions internationales annuelles d’opérateurs, alors que la plupart des opérateurs font état de plusieurs dizaines d’incidents qui ont émaillé le fonctionnement de leurs centrales, TEPCO ne signale généralement qu’un ou deux incidents tout au plus.

En outre, l’indépendance de l’autorité de sûreté n’est absolument pas assurée au Japon où les liens entre opérateurs et autorité gouvernementale  étaient trop étroits.

Néanmoins, il convient de mentionner quelques éléments positifs. Tout d’abord, il n’y a pas eu de morts par irradiation. Il n’y a pas eu de travailleurs sacrifiés après l’accident. Les populations ont été évacuées avec un calme et un sang-froid qui forcent le respect et la distribution rapide de pastilles d’iode pour saturer la thyroïde permet d’espérer qu’il n’y aura que très peu de cancers induits.

Mais cela ne saurait faire oublier la conséquence la plus tragique de cet accident nucléaire, à savoir que tout une zone va rester inhabitable pour une durée encore très difficile à déterminer, malgré les efforts considérables que déploie le Japon pour la décontaminer.

 

Le contexte de la demande énergétique mondiale

 

Les rapports de l’Agence internationale de l’énergie montrent que, depuis vingt ans, la demande énergétique mondiale a augmenté de 1,8% par an. Ce rythme conduit a un doublement à l’horizon 2050. Il est dû à l’évolution démographique et principalement au décollage économique des pays « non OCDE ».

Au cours de la même période des dernières vingt années, la consommation électrique a même augmenté de 2,9% par an – augmentation due pour les quatre cinquièmes aux pays non OCDE – et l’AIE prévoit une augmentation d’un facteur 2,5 en 2050.

Il faut donc s’attendre, quoique nous fassions, à ce que les besoins en énergie continuent à croître. Nous sommes donc, à l’échelle de la planète, face à une équation difficile à résoudre avec, d’une part, un doublement de la consommation d’énergie à l’horizon 2050 et, d’autre part, l’engagement de nos pays de diviser les émissions de gaz à effet de serre par deux d’ici 2050 également, la France s’étant même engagée à diviser ses émissions par quatre.

Pour réaliser ces ambitions, il ne s’agit évidemment pas d’opposer telle forme d’énergie à telle autre, car nous aurons besoin de tout. Nous aurons besoin des économies d’énergie, de la séquestration du CO2, du soleil, du vent, mais aussi du nucléaire.

Le nucléaire représente actuellement dans le monde 14% de la production électrique. Quand bien même nous doublerions le nombre de réacteurs d’ici 2050, on resterait à 14%.

Il y a aujourd’hui, dans le monde, 440 réacteurs en opération, soit environ 400 gigawatts installés. La France compte 58 réacteurs à eau pressurisée qui représentent environ 60 gigawatts.

Les projections indiquent toutes que l’on devrait passer de 400 gigawatts à 600 gigawatts installés d’ici 2030.

 

Les problèmes du nucléaire

 

Sans revenir sur tout ce qui a déjà été dit, j’aimerais évoquer le problème des déchets. Ce problème n’est pas nouveau. Dès 1991, les parlementaires se sont interrogés sur ce qu’il convenait de faire des déchets nucléaires. Dans leur grande sagesse, ils ont décidé de ne rien décider hâtivement, mais de donner quinze ans aux organismes publics que sont le CEA et le CNRS pour travailler sur les trois options disponibles : entreposage, stockage et transmutation.

Rendez-vous avait été pris pour 2006. Comme il n’y avait en 2006 encore aucune expérience sur la transmutation, un nouveau rendez-vous a été fixé. La France a actuellement un projet de nouveau réacteur à neutrons rapides, sous le nom d’ASTRID, qui devra valider éventuellement les possibilités de transmutation.

La façon dont le problème des déchets a été posé en France me paraît exemplaire puisqu’on a considéré que s’il n’appartient certes pas  aux experts de décider, les politiques, avant de  trancher, se tourneraient vers les scientifiques en leur demandant de travailler pour éclairer leur choix. Du reste, on aurait pu – et même dû – procéder de la même façon dans bien d’autres domaines, qu’il s’agisse des OGM, des cellules souches et autres.

En ce qui concerne le coût du nucléaire, j’ai quelques doutes sur la validité des chiffres avancés çà et là car je ne sais pas bien comment on peut calculer un tel coût. En effet, on n’est pas capable de tenir compte de la durée du démantèlement ; or, selon que l’on démantèle en dix ans ou en vingt ans, le coût change du tout au tout. Par ailleurs, en France, nous extrayons le plutonium à La Hague. Selon qu’on le considère comme un déchet ou comme un combustible futur, la donne est évidemment changée.

De la même façon, quel surcoût impliquent les injonctions de l’Autorité de sûreté qui ont été faites après Fukushima ? Un calcul élémentaire montre qu’une dépense de 200 millions d’euros, pour un réacteur de 1 gigawatt, afin de satisfaire aux normes requises désormais par l’ASN, si le réacteur fonctionne pendant encore 20 ans, représente un surcoût de 0,001 Euro par kWh, ce qui est parfaitement négligeable.

Il en va en fait de même pour le démantèlement qui, s’il est correctement provisionné pendant trente ans peut représenter un euro supplémentaire sur les 40 ou 45 euros par mégawatt/heure, mais ça ne remet pas en cause, contrairement à ce qui est parfois dit, l’économie de la filière.

 

Les atouts de la France

 

Il est fallacieux de croire que l’industrie du nucléaire serait figée et au bout de son parcours. Elle ne l’est pas plus que ne le sont l’industrie automobile ou l’industrie aéronautique. Le nucléaire de demain n’aura rien à voir avec le nucléaire d’aujourd’hui.

La 3e génération de réacteurs ne présente aucune rupture technologique avec la 2e génération. Elle ne s’en distingue que par des dispositifs de sécurité améliorés telle que la récupération éventuelle du corium en cas d’accident grave.

En revanche, la 4e génération, qui est à l’étude partout dans le monde, est de nature très différente. D’aucuns disent qu’avec le nucléaire, l’indépendance énergétique de la France n’est pas assurée, puisque l’uranium doit être importé. Mais il convient de voir ce que nous faisons – ou ferons – de cet uranium.

L’uranium naturel est un mélange de deux isotopes. Il contient 0,7% d’uranium 235, seul élément naturel qui soit fissile, et 99,3% d’uranium 238 qui lui, pourrait-on dire, ne sert (presque)  à rien. Pour faire fonctionner un réacteur à neutrons modérés, il faut d’ailleurs enrichir l’uranium pour le porter à 3,5% d’uranium 235, l’uranium appauvri qui en résulte restant inutilisé. Il y en a actuellement  plus de 200 000 tonnes au Tricastin.

La France a choisi le retraitement : en effet l’uranium 238 s’il n’est pas fissile est fertile. Une fraction de ces noyaux d’U238 a été transmutée par le réacteur en fonctionnement en plutonium, qui lui est fissile. L’usine de retraitement de La Hague extrait ce plutonium des déchets.  Il est aujourd’hui mélangé avec de l’uranium et il est donc recyclé dans le combustible appelé MOX.

Mais la 4e génération de réacteurs se propose d’utiliser le plutonium directement en le mélangeant à l’uranium appauvri, résidu inutilisé de l’usine d’enrichissement du Tricastin. Ces réacteurs peuvent être surgénérateurs (produire plus de plutonium que ce qui a été introduit à leur démarrage), garder cette proportion constante ou être utilisés pour transmuter le plutonium et d’autres actinides mineurs constitutifs des déchets, et ainsi les incinérer.  Si nous parvenons à construire des surgénérateurs présentant des caractéristiques de sûreté équivalentes à celles des EPR, nous avons actuellement sur notre sol des ressources énergétiques suffisantes pour des centaines, voire des milliers d’années.

Face à cela, l’Académie des sciences a émis une recommandation qui tient compte de l’organisation du nucléaire en France où l’on a :

  1. des opérateurs plus soucieux de la sécurité que ne l’ont été les Japonais ;

  2. une autorité de sûreté dont l’indépendance n’est plus à démontrer, au point qu’Areva et EDF ne cessent de se plaindre de sa sévérité excessive ;

  3. un organisme public, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, où travaillent 1 800 personnes, dont 1 100 ingénieurs et chercheurs ;

  4. des organismes de recherche publics performants  comme le CEA et l’IN2P3.

La France dispose ainsi d’une bonne organisation, d’une industrie solide et performante et de possibilités prometteuses avec la 4e génération de réacteurs. Nous pensons donc qu’il serait absurde de renoncer à l’énergie nucléaire et de taire l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre qui en serait le corollaire –comme on le voit avec l’Allemagne qui est conduite à mettre en chantier des centrales à charbon,   tournant le dos à tous les accords internationaux sur le CO2 depuis Kyoto.