Populisme et médias, le procès réciproque

séance du lundi 17 septembre 2018

par Chantal Delsol

 

 


Introduction par M. François d’Orcival,
Président de l’Académie des sciences morales et politiques

 

« Populisme et médias, le procès réciproque » par Chantal Delsol,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques


 

 

Chère consœur, chère Chantal,

 

Vous allez traiter d’un sujet qui vous est familier, le « populisme ». Vous y travaillez depuis des années. Mais nous y avons ajouté une complication comme disent nos amis médecins, c’est le mot « médias ». On a en effet l’impression que l’un ne vit pas sans l’autre. Parce que nous sommes dans la polémique, et que les polémiques font vivre les médias.
Vous le disiez l’autre semaine dans le Figaro magazine : « Populiste, c’est un adjectif pour injurier ses adversaires ». Le « populisme », selon vous, en dit autant sur la crise de confiance qui traverse une partie de l’opinion publique à l’égard du fonctionnement de nos démocraties que sur la manière dont nos élites dirigeantes – politiques, intellectuelles, médiatiques – se représentent le peuple.
Ce décryptage était déjà l’objet de votre ouvrage, Populisme. Les demeurés de l’histoire, paru en 2015, qui prolonge une première étude de 2008, La nature du populisme ou les figures de l’idiot. Je vous cite : « Une démocratie qui invente le concept de populisme, autrement dit qui lutte par le crachat et l’insulte contre des opinions contraires, montre qu’elle manque à sa vocation démocratique[1] ».
Dans un manifeste que vous avez cosigné cette année avec onze autres penseurs européens, dont notre confrère Rémi Brague et le correspondant de notre Académie Roger Scruton, vous ne cachez pas les doutes que suscitent chez vous ces manifestations de « populisme » un peu partout en Europe. Mais vous ajoutez que cela peut aussi « présenter une saine rébellion ».
« Le dénommé « populisme » questionne la dictature du statu quo, le “fanatisme du centre”, et le fait légitimement. C’est un signe que même au milieu de notre culture politique dégradée et appauvrie, la capacité d’action historique des peuples européens peut renaître. » Et vous concluez : « Le populisme doit être interrogé[2]. »
Le contenu de votre pensée vous l’avez donné très tôt. La thèse que vous présentez en 1982 s’intitule Tyrannie, despotisme et dictature dans l’Antiquité gréco-romaine. Elle est marquée par votre directeur, Julien Freund, l’inclassable auteur de l’Essence du politique. Vous apprenez, auprès de lui, à démasquer les logiques utopiques à l’œuvre derrière les discours politiques. Une autre référence qui vous est chère est celle du juriste Michel Villey, promoteur de la notion de droit naturel, dont vous retenez l’attention qu’il porte aux situations concrètes et la méfiance envers toute forme d’universalisme abstrait.
Comme l’un et l’autre de ces penseurs, vous vous inscrivez résolument dans une filiation aristotélicienne, éprise d’équilibre, et attachée à la subsidiarité, l’idée d’État subsidiaire, je l’ai trouvée dans le premier livre que je possède de vous, vos Idées politiques au XXe siècle[3], et vous l’avez poursuivie tout au long de vos travaux, rempart contre l’emportement des passions et l’irréalisme des idéologies. Mais qu’en a-t-on fait ?
Au temps de votre jeunesse, les milieux intellectuels étaient dominés par le communisme. Après l’effondrement du bloc de l’Est, vous avez créé l’Institut Hannah Arendt, qui se consacre à faire connaître la production intellectuelle des peuples du centre et de l’Est de l’Europe. Les liens solides que vous nouez dans cette région vous permettent de comprendre, mieux que tout autre, leurs aspirations et les relations ambigües qu’ils entretiennent avec nos modes sociétales occidentales.
La future publication du Dictionnaire encyclopédique des auteurs d’Europe centrale et orientale depuis 1945, fruit d’un programme de recherches mené au sein de notre Académie avec le soutien de la fondation Del Duca, sous votre direction et celle de Joanna Nowicki, en fera sûrement un ouvrage de référence sur la question.
En parallèle, vous avez lancé l’année dernière une enquête internationale de grande ampleur sur la démocratie, dont une première traduction a été un colloque tenu le 29 mai dernier dans ces murs. Célébrée après la chute du mur de Berlin comme l’accomplissement politique des sociétés humaines, elle est désormais contestée par des régimes nettement plus autoritaires, les fameuses « démocratures ». Mais nos démocraties sont aussi victimes de leurs propres faiblesses, ce mélange de technocratie, de pseudo « consensus », et de cynisme…
Faute d’avoir été subsidiaires, nos États ont fini par enfanter ce populisme, dont vous allez maintenant nous parler, dans sa relation avec les médias.
Vous avez la parole.

[1] Chantal Delsol, Populisme. Les demeurés de l’histoire, Paris, Éditions du Rocher, 2015, p. 263-4.

[2] Philippe Bénéton, Rémi Brague, Chantal Delsol et al., La déclaration de Paris. Une Europe en laquelle nous pouvons croire, Paris, Cerf, 2018, point n° 34 : « L’anxiété augmente en Europe aujourd’hui face à la montée de ce qui est appelé le “populisme”. Alors que ce terme n’est jamais vraiment défini, il est utilisé comme une invective. Nous avons nos doutes par rapport à ce phénomène. L’Europe doit faire appel à la sagesse de ses traditions plutôt que de compter sur des slogans ou des appels émotifs à la division. Cependant, nous considérons que ce phénomène peut présenter une saine rébellion contre la tyrannie de la fausse Europe, qui étiquette comme “antidémocratique” toute menace à son monopole de légitimité morale. Le dénommé « populisme » questionne la dictature du statu quo, le “fanatisme du centre”, et le fait légitimement. C’est un signe que même au milieu de notre culture politique dégradée et appauvrie, la capacité d’action historique des peuples européens peut renaître. Le populisme doit être interrogé. »

[3] Les idées politiques au XXe siècle, Paris, PUF, 1991, 258 p.

 

 

 

« Populisme » est un terme difficile à employer, il est au fond davantage un qualificatif qu’un substantif. Parce qu’aucun gouvernant n’assume ce qualificatif pour lui-même, il va de soi que le mot est une injure, et en dit plus long sur le sujet que sur l’objet (dans Le Monde du 5 juillet 2018, Franck Nouchi admet que parler d’un populiste représente davantage un jugement moral qu’une qualification politique, et que pour cette raison, il vaut mieux l’employer le moins possible). Il signifie « le courant politique dont nous ne voulons pas », ce qui n’est en aucun cas une définition, et réclame un approfondissement : pourquoi n’en veut-on pas ?
Pour être plus précis et plus sérieux, je parlerais moins de populismes que de démocraties illibérales : expression objective parce qu’assumée et même revendiquée par ses acteurs. Il s’agit ici d’un substantif. Ce sont des démocraties qui confèrent des limites à la liberté : en tout cas, qui considèrent que les libertés démocratiques post-modernes sont trop grandes – libertés dites « sociétales », libertés de circulation qui concernent l’immigration etc. Le régime démocratique en effet repose sur deux piliers : une société « libérale » (liberté de penser et d’opinion, de circulation etc.) et le vote citoyen. Il est bien établi que la libéralisation de la société doit précéder et conditionner le vote citoyen, faute de quoi on établit des « démocraties » vides et juste théâtrales, comme il arrive au Moyen-Orient, en Turquie, en Afrique ou dans le Maghreb. En revanche ici, avec les dits « populismes », nous avons des situations inédites dans lesquelles des démocraties installées exigent par un vote populaire de mettre un frein aux libertés. Il s’agit ici d’une critique du post-moderne. J’y reviendrai.
Mais cela ne nous suffit pas pour comprendre le « populisme ». Car la « démocratie illibérale » laisse entendre un débat nanti d’arguments autour de la vision de la liberté démocratique post-moderne. Tandis que le « populisme » suggère la brutalité des mots, l’excès dans les descriptions, et si j’ose dire, davantage que des concepts nouveaux, une espèce de bacchanale des humeurs et des caprices. Aussi, je pense qu’il nous faut tenir compte de ces deux aspects : une volonté de poser des limites à la liberté démocratique post-moderne ; et une opinion furieuse, relevant d’une question d’éducation, et si j’ose dire et je regrette de devoir le dire, de classe.
Je commencerai donc par ce qui, pour ainsi dire, saute aux yeux : cette opinion furieuse, pour en venir ensuite à ce qui la sollicite et veut la justifier : l’extrémisme, et la question du progrès.

État des lieux et brutalité des mots

Le fait est patent du conflit à peine dissimulé entre les médias et les courants populistes. Ce phénomène vaut pour tous les pays dans lesquels existe un courant dit populiste, c’est-à-dire pratiquement tous les pays démocratiques occidentaux. Phénomène étrange puisqu’en principe, les médias ne doivent être que des miroirs et des analystes de la société dans son ensemble, et la représenter autant que la décrire et la penser. Un pays dans lequel les médias ne défendent qu’un seul courant, est dictatorial ou totalitaire. Un pays dans lequel les médias pluralistes généralement récusent un seul courant, toujours le même : c’est une situation nouvelle, qui mérite qu’on s’y penche.
L’état des lieux est celui-ci : pour commencer, des deux côtés on s’injurie. Je ne m’attarderai pas à la description, mais je veux tout de même donner quelques exemples. Avant de parler de procès, comme l’indique le titre que nous avons choisi avec François d’Orcival, ce qui est inédit c’est d’abord la violence des propos.
D’une manière générale, dans les sociétés modernes la violence des mots est le fait des courants extrémistes. Il y a des courants extrémistes dans nos démocraties, ce sont ceux justement qu’on appelle populistes (je reviendrai sur les définitions). Pourtant, ici la brutalité des propos se déploie des deux côtés, aussi bien chez les modérés (appelons-les ainsi pour l’instant) que chez les extrémistes.
Aujourd’hui dans des sociétés civilisées, depuis longtemps à l’abri des guerres et plutôt abandonnées à une psychologie de la victimisation, la violence des mots peut paraitre anachronique. Et pourtant, ce phénomène est si répandu que nous pouvons prendre des exemples partout, de la France aux USA, de la Scandinavie à l’Italie en passant par la Pologne.
Je me contenterai d’évoquer quelques exemples, saisis en France et aux États-Unis.
Le journaliste sociologue Thomas Frank a recueilli de beaux florilèges de ces paroles extrêmes. Le langage des pays rouges (ceux qui votent Trump) à l’égard des médias est injurieux et belliqueux. Les médias sont considérés dans leur ensemble comme expression de la décadence (« Dieu déteste les pédés », dit ce prédicateur du Kansas, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone 2013 p. 59), ou comme expressions d’un libéralisme extrême et dangereux, des « fascistes culturels », des « jihadistes gauchistes voulant la peau de Jésus » ou des « libéralo-nazis anti-Noël » (id. p.379).
En face, les médias ont évidemment plus de surface et ne se privent pas. Marc Crapez avait dressé dans Commentaire (« Les élites et le droit européen », Commentaire n°112, Hiver 2005-2006, p. 829) un florilège des qualificatifs dont les médias baptisaient ceux qui avaient voté pour le non au référendum de mai 2005 : « attardés », « étroits », « frileux », « myopes », « repliés », « vérole antidémocratique », « chaumière claquemurée », « xénophobie », « nationalisme rance » etc. On se souvient de la « France moisie » de Sollers.
On décrit les courants populistes comme de « sinistres pathologies » (L’âge de la régression, Premier Parallèle, 2017, Pankaj Mishra, « La politique à l’ère du ressentiment », p. 172), une « décivilisation régressive » (id., Olivier Nachtwey, « La décivilisation », p. 195 ss.), des « ploucs » qui se rendent aux urnes (id., Wolfgang Streek, « Le retour des évincés », p. 242) ou encore des « barbares populistes » (id., p. 251). Lors de la campagne électorale américaine, Clinton avait décrit Trump et son entourage comme un « panier de gens déplorables ».
L’injure est donc réciproque. Il ne s’agit pas de chercher à savoir « qui a commencé ». C’est l’œuf et la poule.
La violence du langage public (qui annonce bien souvent la violence physique) trouve toujours des raisons historiques précises. Entre les deux guerres mondiales, un phénomène de brutalisation verbale répondait à la violence de la première guerre et à la force des courants extrémistes, notamment en Allemagne (phénomène bien étudié par George Mosse). La violence des propos était assez courante avant-guerre (on se souvient de la Une de Gringoire en novembre 1936 « Salengro est blanchi : le voici devenu Proprengro »). Aujourd’hui en Russie, la violence verbale d’un Poutine répond, selon l’analyse de Françoise Thom, à une société dans laquelle la plupart des hommes ont connu l’atmosphère du goulag – imaginons une société pleine d’anciens détenus, qui n’ont connu de relations humaines qu’à travers la spirale intimidation/menace/violence. Ainsi Poutine publiquement ne dit pas qu’il va réprimer les Tchétchènes, il dit qu’il va « aller les buter jusque dans les chiottes ».
Dans les démocraties occidentales, nous étions habitués depuis la deuxième guerre mondiale à un progrès certain de ce que Tocqueville appelait déjà la douceur démocratique. Aussi la montée des populismes nous apparait-elle comme une nouvelle brutalisation, pour parler le langage de George Mosse. Une sorte de redéploiement de la violence, retour considéré comme insupportable.
Allons plus loin que les simples apparences langagières, même si elles sont éloquentes. Entre les médias et les courants populistes il y a derrière les injures, un procès en condamnation. Les populismes accusent les médias de les passer sous silence ou de ne parler d’eux que de façon critique ou injurieuse ; les médias accusent les populismes de manquer de civilité, et depuis peu, de diffuser des fake news. Tous ces reproches sont en partie vrais. Par exemple, pendant l’élection présidentielle américaine, on estime que 95 % des médias américains défendaient Clinton (et il suffit de passer en ce moment une semaine aux États-Unis pour constater que la presse presque toute entière n’a qu’une obsession : discréditer Trump) ; on sait également que Trump est familier des excès de langage, fanfaronnades et autres affabulations indignes d’un chef d’État démocratique.
Cette situation inédite, que j’ai choisi de ne pas décrire plus avant (tout le monde la connait) pour laisser place à l’analyse, révèle un contexte politique et idéologique nouveau – on peut le dater du tournant du siècle.

Extrémisme ?

Il est naturel que les médias représentent pour la plupart la pensée du temps, aujourd’hui une pensée modérée (i.e. civilisée, éloignée de la violence, adepte de la « douceur » démocratique) et post-moderne (i.e. individualiste, universaliste et cosmopolite). Sous ces deux acceptions ils se heurtent depuis peu à un puissant courant qui désavoue à la fois le modéré et le post-moderne. Ce courant est extrémiste (ou vu comme tel) à la fois parce qu’il contredit fortement la post-modernité, et parce qu’il la contredit avec des armes exaspérées. Mettre en cause la post-modernité est déjà une démonstration d’extrémisme, parce que les caractéristiques de la post-modernité sont considérées comme évidentes et indiscutables. Une voix qui s’élève contre l’émancipation, par exemple, ou contre la liberté individuelle, est déjà par elle-même, extrême, puisque son opinion est impensable (voir par exemple récemment la phrase du Docteur de Rochambeau se disant personnellement opposé à l’IVG). On ne s’étonne donc pas que cette voix utilise souvent pour se dire des armes exaspérées : elle ne comprend pas pourquoi on la fait taire au pays de la liberté de parole.
Les courants extrêmes et les médias modérés s’exacerbent l’un l’autre. Les médias font tout pour éviter l’installation des extrêmes. Le seul moyen dont ils disposent est la maitrise de la parole. Ils taisent l’ampleur des extrêmes, minimisent leur portée, ridiculisent leurs opinions, et surtout les traitent par l’indifférence. Aussi l’un des moyens pour les extrêmes de figurer sur le devant de la scène, est l’usage du scandale. Les extrémistes minoritaires sont dans la nécessité de faire ou dire des choses scandaleuses (au sens étymologique de la pierre qui fait trébucher). On sait comment le patriarche Le Pen sut manipuler le scandale et s’en faire un drapeau.
On remarquera que les courants extrêmes ne se sont jamais reconnus dans les médias de leur époque, toujours trop tièdes pour eux. La législation peut même les aider en finançant leur presse pour soutenir la diversité des courants, gage de la démocratie. À l’époque du papier, les courants extrêmes ou marginaux avaient du mal à diffuser leurs idées, faute de moyens (ce sont des courants qui trouvent peu de mécènes, mais il y a des exceptions). Aujourd’hui le numérique permet une diffusion presque gratuite, en tout cas très bon marché. Ce qui a certainement contribué au développement de courants dits populistes depuis le tournant du siècle.
La nouveauté aujourd’hui, c’est que ces courants sont très puissants – aujourd’hui ce sont peut-être 40 % des Français qui ne se sentent représentés ou pris en compte ni par les gouvernants ni par les médias. C’est pourquoi la question qui nous occupe atteint des proportions inégalées à ce jour.

Question du progrès – la province et la classe

Mais il faut aller plus loin : la lutte entre les médias/élites et les courants populistes est autant une lutte de classes qu’un combat idéologique, et c’est précisément cela qui la rend sinistre. Chacun des deux représente à la fois un courant de pensée, et un groupe social.
Les médias : une élite cultivée, urbanisée, cosmopolite, défendant une vision du monde universaliste et libérale (sans frontières, sans limites), émancipatrice et individualiste. Autrement dit : une pensée progressiste post-moderne, défendue par la presque totalité de l’élite des pays occidentaux. L’élite défend ici sa manière de vivre autant que sa conception de l’existence, voire son idéologie.
Les courants populistes : une volonté de défendre l’enracinement dans les particularités (territoires, patries etc.) et de limiter l’extension du libéralisme tous azimuts (d’où le vocable « démocraties illibérales »), donc une forme de réaction face au progressisme, portée par des couches sociales plutôt populaires. Pourquoi l’enracinement dans les particularités (contre l’idéologie universaliste) est-il porté par les couches populaires ? C’est là ce que la gauche, pendant longtemps liée au peuple, considère comme une énigme. Pourtant, il n’y a là rien que de compréhensible. Lorsque l’électorat populaire (ouvrier et paysan) votait socialiste, c’était moins pour l’universalisme socialiste (ou les lendemains qui chantent) que pour l’énergie des socialistes à défendre les intérêts et droits de cet électorat (c’est d’ailleurs en raison de cette distorsion que Lénine a été obligé dès 1917 d’établir une dictature sur le prolétariat : celui-ci réclamait non pas les lendemains qui chantent pour demain, mais des syndicats tout de suite…). L’électorat populaire ne défend pas l’universel : sa culture propre l’empêche d’être cosmopolite, il est terre à terre et défend le bon sens. Les grandes idéologies lui paraissent arrogantes et superfétatoires. Aujourd’hui, c’est parce que l’électorat populaire considère l’universalisme post-moderne comme une idéologie abstraite et donc fallacieuse, qu’il s’enrôle dans les courants populistes.
Pour les élites, il y a quelque chose d’irrationnel chez le peuple des populistes. Ce dernier juge à son tour qu’il y a quelque chose de déraisonnable chez l’élite. Les premiers tiennent pour la raison (la technocratie, l’organisation), les seconds pour le bon sens (l’instinct, l’émotion). Ils ne peuvent guère se rencontrer.
Les deux « camps » si l’on peut s’exprimer ainsi, traduisent les sentiments et les humeurs, en même temps que les concepts, que l’on peut attribuer, même si c’est trop simple, aux progressistes et aux conservateurs. Les médias qui recrutent chez les élites défendent des libertés et une émancipation de plus en plus vastes, ils sont sûrs de leur droit et confortés dans leur légitimité par l’histoire tout entière, et décrivent les populistes comme un ramassis de sots et de brutes (le citoyen qui vote Le Pen est un chasseur, homophobe, machiste, qui gifle ses enfants et va en vacances au Puy du Fou, cf. Les Deschiens). Le populisme, qui recrute dans les classes les plus modestes, a pour ciment la colère et l’amertume des choses perdues, et décrit les élites (dont l’élite médiatique) comme des gens décadents, prétentieux et snobs (le représentant de l’élite est un donneur de leçons sans contact avec la réalité, qui va par exemple prôner une forte immigration tout en vivant dans un quartier chic et protégé).
La gauche a perdu le peuple : c’est une évidence depuis le tournant du siècle. Le peuple vote désormais à droite, et à l’extrême droite. Ce qui traduit le nouveau clivage en une séparation non seulement politique, mais sociale. Une lutte des classes s’est installée au cœur même de la lutte politique (c’est ainsi que Thomas Frank peut appeler ses deux livres : Pourquoi les pauvres votent à droite et Pourquoi les riches votent à gauche). Le ton du débat en est transformé. Face à un adversaire idéologique, dans un pays civilisé on peut se tenir et argumenter. Mais de la lutte de classes sourd aussitôt le ressentiment et le mépris : ce n’est pas que l’autre pense différemment de moi, c’est d’abord que l’autre n’en est pas au même niveau de langage…
Il faut pourtant apporter un bémol : il y a un populisme de gauche, représenté en France par Jean-Luc Mélenchon et présent dans quelques pays comme la Grèce ou l’Espagne. Il faut souligner cependant qu’il s’agit toujours, quoique de gauche, d’une forme de conservatisme. Ce sont des courants qui veulent, de façon déraisonnable selon l’élite, conserver des avantages sociaux que la mondialisation a dissipés. Ces courants d’ailleurs rejoignent les courants populistes de droite ou d’extrême droite par leur critique du libéralisme excessif. Ils traduisent bien le fait qu’aujourd’hui, le conservatisme se déploie non seulement dans une partie de la droite traditionnelle, mais chez une gauche déçue par ce qu’elle considère comme un faux « progrès » (écologistes, extrême gauche).
Si les médias se situent généralement en opposition aux courants populistes, ce n’est pas parce que les médias seraient généralement « progressistes », mais d’abord parce que les médias ne peuvent être tenus que par une élite culturelle.
La conséquence est que la classe politico-médiatique (il faut bien parler de classe puisqu’il y a une affaire d’éducation là-dedans) se voit débordée par le nombre. Elle est archi-minoritaire, en termes stricts de démocratie. Cependant, en tant que détentrice de la parole et du pouvoir, c’est elle qui est censée représenter la population. D’où une situation préoccupante.

La représentation

Cette situation nous impose d’en déduire un fait assez difficile à accepter : les médias sont très peu représentatifs de la population française. Les médias devraient en principe représenter peu ou prou l’ensemble des courants du pays, afin que tous puissent se reconnaitre dans certaines expressions médiatiques correspondant à leur sensibilité. Depuis des décennies des enquêtes ont été faites, laissant voir une surreprésentation de la gauche chez les journalistes (sans doute cette surreprésentation s’est-elle atténuée depuis dix ans, si l’on en juge par le nombre et le succès de certains médias de droite). Il est probable que la condition même de journaliste suscite la modération, comme toute situation de responsabilité. Les pensées extrêmes, qui sont d’un seul tenant, correspondent généralement peu à la réalité du monde social, qui est complexe et nuancé. Mais surtout, et c’est le cas quand on parle du populisme, aujourd’hui les pensées extrêmes sont « réactionnaires », contraires donc à la marche de l’histoire, et à ce titre peu crédibles (l’ange de l’histoire de Paul Klee, celui décrit par Mosès, est poussé par un vent violent qui ne fait pas que décoiffer, mais qui interdit). Elles sont donc difficiles à défendre, parce que le caractère irrésistible du « progrès » les fait apparaitre comme littéralement irréalisables, quelle que soit leur obédience (j’ai rencontré cet été deux partisans de la « remigration », projet défendu dans les milieux d’extrême droite qui consisterait à chasser de notre territoire les immigrés récents et anciens, qu’ils possèdent ou non une carte d’identité française. En dehors même de l’argument moral, ce que ce projet comporte d’invraisemblable saute aussitôt au regard. Même dans le désir d’écouter tout le monde et de tenter de comprendre les opinions les plus diverses, on ne peut pas voir cette affirmation comme une opinion normale. La chose parait si ahurissante, si loin de notre histoire – ses partisans la comparent à l’expulsion des Pieds-Noirs d’Algérie ( ! ), que je ne peux m’empêcher de me demander quelle est la case qui manque à ces interlocuteurs…). Les analystes ont pu d’ailleurs constater que lorsqu’un candidat annonce une mesure extrême et parvient au pouvoir, il ne parvient généralement pas à la mettre en œuvre (un candidat peut promettre de repénaliser l’IVG, mais il n’y parviendra pas dans les faits – l’histoire est une roue crantée). Un leader populiste peut prononcer un discours extrême dans un préau devant ses électeurs, mais un journaliste se sent responsable devant un public et il est probable que cela le modère, quel que puisse être par ailleurs son goût pour la démesure. C’est pourquoi il est bien rare que les extrêmes soient représentés dans les médias, même si Internet et les réseaux sociaux permettent aujourd’hui bien des changements.
Le fait est, et cela explique la distance entre les médias et les populismes, que le discours extrémiste est difficile à divulguer. Non pas seulement en raison du politiquement correct, qui le frappe d’immoralité. Mais aussi, parce qu’un discours extrémiste manque de réalité.

Non plus adversaires mais ennemis

Pour l’ensemble des médias, et pour les raisons que j’ai évoquées plus haut, les courants dits populistes ne sont pas considérés comme des alternatives crédibles dans le combat politique instruit par les démocraties. Les voir arriver au pouvoir équivaudrait à une sorte de fin du monde (ce qui apparait dans les discours médiatiques devant la prise de pouvoir de Haider jusqu’à celle de Trump). Pourquoi ? parce qu’ils représentent un recul historique, une injure au progrès. Il n’y a plus là un débat courtois entre deux visions du monde, comme ce doit être toujours le cas en démocratie. Mais une guerre larvée contre une vision du monde inadmissible, et qu’il faut tout faire pour empêcher d’advenir au pouvoir : parce qu’on ne possède pas les arguments suffisants pour l’interdire, il faut la combattre.
Nous ne sommes plus dans une configuration de débats démocratiques entre courants politiques, comme c’était le cas entre libéralisme et socialisme. La classe gouvernante (que le Front National appelle nomenklatura par dérision), qui comprend l’ensemble de ceux qui gouvernent, pensent, écrivent, donc aussi les médias, considère que les partis dits populistes représentent, non pas des courants politiques avec lesquels on doit débattre comme c’est la loi en démocratie, mais des dangers pour la démocratie, qui doivent donc être éradiqués.
Nous ne sommes plus en situation de démocratie, mais en situation de « guerre »[1]. Les courants populistes ne sont pas considérés comme des adversaires, mais comme des ennemis. Commentant l’élection suédoise du 9 septembre dernier, les médias disent tranquillement en parlant du parti populiste : « on a réussi à limiter les dégâts », décrivant ainsi de façon objective, et significativement, ce parti comme un « dégât ». Il y a peu de jours, le Président Macron a parlé de « lèpre populiste » ; quand on donne à ses adversaires des noms d’animaux ou de maladies, c’est qu’il s’agit bien d’ennemis, pour lesquels, loin d’utiliser la tolérance et la courtoisie des régimes démocratiques, on ne fera pas de quartier.

 

La plupart des médias ont tenté d’empêcher la montée des populismes par les attaques verbales, puisqu’on ne peut les empêcher de recevoir les suffrages des électeurs. À ce titre ont été tentés depuis des années un ostracisme verbal et une stratégie de l’humiliation. Mais cela n’a pas porté ses fruits. Les électeurs du populisme se sont au contraire multipliés, et ont grandi dans la détestation des médias. Nous en sommes là. Ce phénomène n’est pas seulement français. On le constate aux USA par exemple. Cette situation est dangereuse pour la démocratie, d’un côté comme de l’autre. Les médias se considèrent en état de guerre larvée, ce qui est tout à fait anti-démocratique (en démocratie on a des adversaires, non des ennemis). Et en face, l’électeur des populismes n’a plus aucune confiance dans ce que les médias lui rapportent. On peut dire que cette transformation de la politique en guerre, et d’un adversaire en ennemi, efface la confiance dans le régime : d’après une enquête sur les fractures françaises rapportées par Le Monde du 10 juillet 2018, près de la moitié des jeunes français pensent que d’autres systèmes politiques sont aussi bons que la démocratie.
L’existence même des « populismes » traduit la montée d’une polarisation idéologique forte. Les élites ont le sentiment que les peuples veulent les faire régresser. Autrement dit, le débat se situe à un niveau très profond, au niveau du processus de civilisation. Ce qui permet peut-être de comprendre pourquoi le combat est si violent.
Je crois pour ma part que nous sommes en face d’un énième épisode de la « guerre civile européenne » (Neumann, Nolte) qui oppose depuis deux siècles les modernes et les anti-modernes. Mais ceci est une autre histoire.

[1] George Mosse décrivait ainsi la brutalisation des sociétés occidentales d’entre-deux-guerres : « On avait tendance à voir la politique comme une bataille qui ne cesserait qu’avec la reddition inconditionnelle de l’ennemi » (George Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés européennes, Hachette, 1999, p. 183).

 

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