La semaine des académiciens (8-14 juin 2026)

DANS LA PRESSE ET SUR LES ONDES

Jean-David Levitte : une « éminence grise » au service de la France

Jean-David LEVITTE

🔗 « Le diplomate Média » a publié, le 13 juin dernier, un article consacré à Jean-David Levitte. Présenté comme l’une des grandes figures de la diplomatie française contemporaine, l’auteur met en contraste sa discrétion, sa rigueur et son sens de l’État avec, au contraire, la personnalisation tapageuse du pouvoir de Donald Trump. Il retrace son parcours personnel et professionnel exceptionnel : une solide formation, une carrière diplomatique de tout premier plan au Quai d’Orsay, plusieurs postes stratégiques à l’ONU, à Washington et à l’Élysée, ainsi qu’un rôle de conseiller diplomatique auprès de plusieurs présidents de la République. L’auteur insiste sur son style personnel, fondé sur l’élégance, la réserve, le goût du consensus et l’efficacité dans l’ombre. Le président de l’Académie est décrit comme une « éminence grise », plus attachée à l’action et à la réflexion qu’à la médiatisation, incarnant une certaine idée classique de la diplomatie française. Même après sa carrière officielle, il continue de jouer un rôle intellectuel important à l’Académie des sciences morales et politiques, où il poursuit une activité d’analyse et de transmission.

« La justice française en quête d’une réforme en profondeur »

Jean-Claude CASANOVA

🔗 Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani ont analysé dans l’émission Commentaire (sur Radio Classique), ce samedi 13 juin, les enjeux d’une réforme de la justice, avec Jean-Jacques Urvoas.
À la suite de l’émotion suscitée par l’assassinat de la jeune Lyhanna, Jean-Jacques Urvoas y met en lumière des problèmes structurels profonds : manque de moyens, organisation inefficace, instabilité des règles pénales et relations entre la justice et le pouvoir politique. L’un des points centraux du débat est la question de l’indépendance du parquet, encore placé sous l’autorité du ministre de la Justice, ce qui alimente les critiques sur l’autonomie réelle de l’institution judiciaire. Les modifications trop fréquentes du code pénal nuisent aussi à la lisibilité du droit et compliquent le travail des professionnels. Au-delà du constat, ils défendent l’idée qu’il ne suffit pas d’apporter des réponses ponctuelles à chaque drame médiatisé : il est nécessaire d’engager une réforme de fond de la justice, fondée sur une meilleure définition des priorités, une répartition plus cohérente des moyens et une clarification du rapport entre justice et pouvoir exécutif. Selon Jean-Jacques Urvoas, cette réflexion devrait devenir un enjeu majeur du débat politique national.

Mort de Lyhanna : « la responsabilité est collective »

🔗 À l’invitation du maire d’Arcachon, Haïm Korsia s’est rendu dans la cité balnéaire girondine pour célébrer les liens profonds entre la communauté juive et la commune fondée par les Frères Pereire.

Haïm KORSIA

🔗 À la suite du meurtre de la jeune Lyhanna, le Grand-rabbin de France dénonce, dans une tribune parue dans Le Figaro ce vendredi 12 juin 2026, le décalage entre les discours unanimes sur la protection de l’enfance et la réalité des défaillances collectives. Malgré une prise de conscience croissante, des alertes répétées et des travaux importants sur les violences faites aux mineurs, de nombreux signalements restent sans réponse efficace, faute de moyens, de coordination, de formation et parfois de courage. Il insiste sur le fait que la protection des enfants est une responsabilité collective, qui ne repose pas seulement sur les familles ou les institutions spécialisées, mais sur l’ensemble de la société. Il souligne l’importance de la vigilance, sans tomber dans la méfiance généralisée, ainsi que celle de l’écoute de la parole de l’enfant, trop souvent étouffée ou minimisée. En s’appuyant sur des références bibliques et une réflexion morale, l’auteur affirme qu’une société se juge à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Protéger les enfants apparaît ainsi non comme une politique secondaire, mais comme une exigence fondamentale de civilisation et d’humanité.

La colère face au meurtre de Lyhanna

Chantal DELSOL

🔗 Chantal Delsol a publié, ce dimanche 14 juin, une tribune dans Le Figaro où elle soutient que l’émotion provoquée par le meurtre de Lyhanna révèle une rupture profonde entre la société civile et les gouvernants, accusés de laxisme face aux violences faites aux enfants. Elle soulève que la colère actuelle dépasse l’indignation ordinaire, car elle touche à ce que la société considère désormais comme moralement intolérable : l’insuffisance de la justice et des institutions pour protéger les plus vulnérables. L’académicienne inscrit cette mobilisation dans un mouvement historique plus large, qu’elle appelle, à la suite d’Olivier Grenouilleau, « la grande moralisation du monde ». Comme pour l’abolition de l’esclavage ou les droits des femmes, elle estime que les progrès moraux naissent d’abord de la pression de la société civile, avant d’être suivis, souvent avec retard, par les élites politiques et administratives. La tribune affirme enfin que la pédophilie et les violences sexuelles, longtemps minimisées, sont aujourd’hui perçues comme des maux devant être éradiqués sans compromis. Cette évolution témoigne d’un changement moral majeur : le respect de l’autre concret, en particulier des plus faibles, devient une exigence supérieure aux logiques institutionnelles ou aux habitudes sociales.

Hommage à Bernadette Chirac

François d’ORCIVAL

🔗 François d’Orcival a rendu hommage à Bernadette Chirac dans l’édition du 10 juin de Valeurs actuelles. Il la décrit comme une figure essentielle, à la fois dans la vie personnelle et dans la trajectoire politique de Jacques Chirac. Il insiste sur la solidité exceptionnelle de leur union, marquée par une relation durable, une complicité profonde et une forme de complémentarité qui aurait beaucoup compté dans la carrière de l’ancien président. Il souligne le rôle politique discret mais déterminant de l’ancienne première dame. Il retrace également quelques étapes marquantes de son parcours, depuis les débuts du couple dans les années 1950 jusqu’aux années de l’Élysée, en passant par sa présence dans de grands moments de la vie politique française. Il met en avant sa constance, sa dignité et son authenticité, qui ont contribué à sa popularité auprès des Français. Il met par ailleurs en avant la singularité de Bernadette Chirac parmi les conjointes présidentielles : par son engagement personnel, notamment comme élue en Corrèze, elle a incarné une forme de « première dame à la française », à la fois proche du terrain, fidèle à ses convictions et pleinement inscrite dans la durée.

La Banque centrale européenne face à l’inflation : des moyens qui seraient décuplés par une fédération politique

🔗 🔗 Ce vendredi 12 juin, le journal allemand Die Welt et le média italien Il Sole 24 Ore ont publié une interview de Jean-Claude Trichet.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Au cours d’un entretien donné au Figaro le 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet défend l’idée que la Banque centrale européenne doit rester fermement attachée à sa mission première : garantir la stabilité des prix. Il rappelle qu’une légère hausse des taux peut être justifiée si elle permet de maintenir des anticipations d’inflation autour de 2 %, condition essentielle pour éviter une spirale de hausse des taux et préserver, à terme, l’activité économique. L’ancien président de la BCE souligne aussi la solidité institutionnelle de la banque centrale, dont l’indépendance est protégée par les traités européens. Jean-Claude Trichet estime que cette crédibilité a été renforcée par la gestion des grandes crises récentes (crise financière, menace de déflation, pandémie, guerre en Ukraine) au cours desquelles la BCE a su prendre des décisions exceptionnelles pour préserver la zone euro. Mais il rappelle aussi que la politique monétaire ne peut pas, à elle seule, assurer la convergence des économies européennes. Les écarts entre pays tiennent aussi aux politiques budgétaires, aux réformes structurelles et à la discipline nationale. Il s’inquiète fortement de la situation de notre pays qui souffre d’un manque de réformes, notamment sur la dette publique et les retraites. Outre le seul cadre économique, il défend une vision politique de long terme : l’Europe ne pourra peser dans le monde que si elle avance vers une véritable fédération politique, dotée d’un exécutif, d’une défense et d’une diplomatie communes.

🔗 L’académicien plaide en effet pour une union fédérale de l’Europe, estimant que sans véritable union politique, diplomatique et militaire, l’Union européenne restera une puissance dépendante des grandes forces mondiales, notamment des États-Unis ou de la Russie. Dans un entretien publié dans le journal Le Point le 19 mai dernier, il met en avant que, l’euro a été une avancée majeure, mais il demeure insuffisant en l’absence d’un véritable marché unique dans des secteurs clés comme la banque, les capitaux, les télécommunications ou le numérique. L’ancien gouverneur de la Banque de France déplore que l’Europe reste fragmentée en intérêts nationaux, ce qui freine son poids économique et stratégique. Il cite Airbus comme rare exemple de réussite industrielle véritablement européenne. Pour avancer vers une fédération, il juge que la défense commune pourrait être le point de départ, même si les réticences des petits États et le manque de confiance entre membres compliquent ce projet. L’Europe ne pourra, selon Jean-Claude Trichet, devenir une puissance autonome qu’en dépassant les logiques nationales pour construire une véritable souveraineté fédérale, tant sur le plan économique que politique et militaire.

🔗 Le jeudi 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet a donné une interview télévisée à Hedwige Chevrillon pour BFM Business. Il y approuve la décision de la Banque centrale européenne de relever ses taux d’intérêt, en soulignant qu’il s’agit avant tout d’un signal de crédibilité. Selon lui, dans un contexte de très forte incertitude géopolitique et de choc d’offre lié à la flambée des prix de l’énergie, la priorité de la BCE est d’empêcher un désancrage des anticipations d’inflation. Il rappelle que si les agents économiques commencent à anticiper durablement une inflation plus forte, les taux à moyen et long terme augmentent à leur tour, ce qui pèserait encore davantage sur la croissance et l’emploi. L’entretien montre toutefois toute la complexité du moment économique : le choc actuel est à la fois inflationniste et dépressif. Le rôle de la BCE n’est pas de contrôler directement les prix de l’énergie, mais d’empêcher que ces hausses se diffusent à l’ensemble de l’économie, comme lors des grands chocs pétroliers des années 1970. Il insiste aussi sur le fait que la BCE ne s’engage pas sur une trajectoire prédéfinie de hausse des taux : les décisions futures dépendront des données économiques et de l’évolution de la situation internationale. Il défend ainsi une approche pragmatique et prudente, adaptée à un environnement extrêmement instable, notamment en raison des tensions au Moyen‑Orient. Enfin, l’entretien élargit la réflexion à la situation américaine. L’académicien juge que les États‑Unis connaissent des déséquilibres importants, à la fois sur le plan monétaire et financier, avec des valorisations boursières qu’il considère comme disproportionnées et difficilement durables, notamment autour de l’intelligence artificielle. Il reste néanmoins relativement confiant dans la solidité institutionnelle des banques centrales, en Europe comme aux États‑Unis, malgré les changements de dirigeants et les pressions politiques.

Jacques Benoist-Méchin, les dérives d’un talent

Eric ROUSSEL

🔗 Eric Roussel a donné un entretien le samedi 13 juin dernier à Jean-Noël Jeanneney pour France culture sur la trajectoire de Jacques Benoist-Méchin, personnage à la fois brillant intellectuellement et profondément compromis politiquement. À partir du livre publié par l’académicien, Jean-Noël Jeanneney explore ce destin paradoxal : celui d’un écrivain cultivé, admirateur de Proust et traducteur de Joyce, devenu l’un des collaborationnistes les plus engagés du régime de Vichy. L’échange met en lumière les ressorts de cette dérive : un pacifisme radical hérité de l’après-1918, une fascination pour la force, un fort anti-américanisme, une attirance ancienne pour l’Allemagne, ainsi qu’un rejet de la démocratie parlementaire. Jacques Benoist-Méchin apparaît comme un homme séduit par Hitler et le national-socialisme, au point de défendre activement une politique de rapprochement avec l’Allemagne nazie lorsqu’il devient secrétaire d’État dans le gouvernement Darlan. L’entretien insiste sur le caractère à la fois idéologique, fanatique et illusionné de son engagement. La seconde partie de sa vie constitue un autre paradoxe majeur. Condamné à mort puis gracié, il passe dix ans en prison avant de se reconstruire comme écrivain et spécialiste du monde arabe. Ses biographies d’Ibn Saoud et de Mustafa Kemal Atatürk rencontrent un grand succès, et il devient même un intermédiaire officieux entre certains dirigeants arabes (Nasser, Hassan II, Boumédiène, Kadhafi) et les autorités françaises. Cette réhabilitation intellectuelle et diplomatique interroge : comment un homme si compromis a-t-il pu retrouver une telle influence ? Au fond, l’entretien cherche moins à absoudre qu’à comprendre une contradiction humaine et politique : comment un homme de grand talent a pu sombrer dans le fanatisme, puis revenir sur le devant de la scène par la littérature et la diplomatie parallèle. Le cas Benoist-Méchin devient ainsi une réflexion plus large sur les liens entre talent, aveuglement idéologique, responsabilité morale, pardon et oubli.

À SAVOIR

Jean TIROLE

🔗 Jean Tirole accueillera, du 6 au 10 juillet à la Toulouse School of Economics, la 17e édition de la Conférence mondiale sur la recherche dans les transports.

 

Louis VOGEL

Louis Vogel, sénateur de Seine-et-Marne, a déposé une proposition de loi constitutionnelle visant à inscrire la liberté académique dans la Constitution française. Les objectifs sont de consacrer cette liberté dans toute sa portée, d’unifier son régime et d’en clarifier le contenu. En effet, le doyen Vedel la définissait déjà comme une « liberté faite de libertés » et Louis Vogel rappelle qu’une partie seulement de cette liberté est reconnue en droit français, notamment par le Conseil constitutionnel et le code de l’éducation. En introduisant la notion de liberté académique dans le bloc de constitutionnalité, toute loi ou règlement devrait alors s’y conformer et la jurisprudence appliquer un contrôle de proportionnalité (but légitime, adéquation, nécessité, proportionnalité stricto sensu). Le contenu de la liberté serait alors lisible et les limites posées par la future jurisprudence seraient prévisibles pour les établissements, les enseignants-chercheurs et les juges. Condition indispensable à la qualité de la recherche, elle est un préalable à la sérénité du débat intellectuel et à l’excellence universitaire. Sa proposition est également motivée par le constat d’un recul international de la liberté académique. Il s’appuie sur des indicateurs récents montrant que cette liberté est fragilisée dans de nombreux pays, y compris dans certaines démocraties, sous l’effet de pressions politiques, idéologiques, budgétaires ou technologiques. Dans ce contexte, l’inscription dans la Constitution aurait pour objectif de rendre cette liberté plus difficile à remettre en cause. Il la consacre ainsi comme un principe fondamental de la République, qu’il convient désormais de sanctuariser au plus haut niveau juridique pour protéger durablement l’autonomie de la recherche, de l’enseignement et des institutions universitaires.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Jean-Claude Trichet a dialogué devant 1200 personnes le 11 juin avec James Bullard, ancien président de la Réserve fédérale de Saint-Louis, sur la question de l’indépendance des banques centrales à l’occasion de la réunion mondiale annuelle à Paris de l’entreprise Amundi. Cet entretien a porté sur les défis actuels et futurs des banques centrales dans un environnement marqué par l’incertitude, les déséquilibres budgétaires, les chocs géopolitiques et l’accélération technologique. James Bullard et Jean‑Claude Trichet ont d’abord souligné que la stabilité monétaire était fragilisée par des politiques budgétaires peu disciplinées et par un contexte international plus fragmenté. Tous deux ont insisté sur le fait que l’indépendance des banques centrales demeure essentielle pour préserver la crédibilité monétaire et lutter contre l’inflation. Les intervenants estiment toutefois que cette indépendance a jusqu’ici résisté : la Fed comme la BCE ont montré leur capacité à agir fermement après le rebond inflationniste post‑Covid, notamment par des hausses rapides de taux. L’académicien insiste sur le fait que, malgré les tensions politiques, les grandes banques centrales ont convergé vers une même définition de la stabilité des prix, fixée à 2 % d’inflation à moyen terme, ce qu’il considère comme un acquis majeur du système monétaire international. L’entretien a aussi mis en avant la nécessité pour les banques centrales de mieux se préparer aux chocs extrêmes. Les crises récentes — crise financière mondiale, pandémie, risques de déflation — ont montré que les événements rares sont plus probables qu’on ne le croit. D’où l’importance croissante des stress tests, des analyses de scénarios et d’une plus grande résilience des systèmes économiques et financiers. Enfin, les deux intervenants ont abordé les transformations à venir : montée des rivalités entre grandes puissances, fragmentation géopolitique, développement de l’IA, essor des cryptomonnaies et des stablecoins. James Bullard voit dans les monnaies privées numériques davantage de risques que d’avantages si elles reposent sur l’arbitrage réglementaire, mais reconnaît un potentiel réel d’innovation dans les paiements. Pour l’avenir, tous deux considèrent que les banquiers centraux devront faire preuve de prudence, humilité, capacité d’anticipation et solidité face à l’imprévu.

Cérémonie d’installation d’Olivier GRENOUILLEAU et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean BAECHLER (1937-2022)

Cérémonie d’installation d’Olivier Grenouilleau et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler (1937-2022)

L’Académie s’est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler (1937-2022) par Olivier Grenouilleau.

Olivier Grenouilleau a été élu au fauteuil 2 de la section Morale et sociologie, le 29 avril 2024. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 20 juin 2024.

Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres de la famille de Jean Baechler, ceux de celle d’Olivier Grenouilleau, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole et notamment les membres de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire. Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis Dominique-Joseph Garat en 1832, Joseph Lakanal, Emile Boutmy, Georges Duhamel, le Grand Rabbin Kaplan, jusqu’à Alain Besançon en 1996 et enfin Jean Baechler élu le 6 décembre 1999, au fauteuil laissé vacant par le transfert d’Alain Besançon dans la section Philosophie.

Le président donne la parole à Chantal Delsol qui prononce le discours d’accueil d’Olivier Grenouilleau parmi les membres de l’Académie.

Chantal Delsol retrace le parcours d’Olivier Grenouilleau, historien dont le parcours allie rigueur scientifique et courage intellectuel. Né en 1962 en Haute-Savoie et ayant grandi à Nantes, ville marquée par la mémoire de la traite négrière, Olivier Grenouilleau a très tôt choisi d’affronter ce passé enfoui. Sa thèse, soutenue en 1994 à Rennes sur le milieu négrier nantais du XVIIIᵉ au XXᵉ siècle, a ouvert la voie à une œuvre d’une rare ampleur, où se croisent histoire économique, morale et sociale. Historien de la sociologie historique, Olivier Grenouilleau a progressivement élargi sa recherche du local au global. Inspiré par Weber, Braudel et Veyne, il pratique une histoire de la longue durée et s’interroge sur les liens entre esclavage, capitalisme et modernité. La traite devient pour lui le prisme à travers lequel comprendre les tensions de la civilisation occidentale entre économie, éthique et émancipation.

Au milieu des années 2000, ses travaux suscitent une violente controverse. Pour avoir comparé les traites atlantiques et extra-européennes, il est accusé de relativisme, dans un contexte dominé par la loi Taubira de 2001. Soutenu par de grands historiens autour du manifeste Liberté pour l’histoire, il défend avec fermeté l’indépendance de la recherche contre les pressions idéologiques. Cette épreuve, vécue comme un passage du feu, renforce sa conviction que l’historien ne doit ni juger ni moraliser, mais comprendre.

Ses réflexions s’orientent ensuite vers la modernité, qu’il définit par le concept de l’agir, cette dynamique propre à l’Occident de transformer le monde. Selon lui, la postmodernité n’est pas un dépassement, mais l’aboutissement d’un processus ancien de désencastrement des sphères religieuse, politique et économique. Face à la « grande moralisation du monde » — abolition de l’esclavage, rejet de la torture, de la guerre, de la peine de mort — il voit se dessiner une humanité cherchant à se purifier du mal, au risque d’un nouveau manichéisme.

Olivier Grenouilleau se distingue enfin par son goût de la transmission. Conscient de ce qu’il doit à ses maîtres, il a créé aux éditions du Cerf la collection Bibliothèque à remonter le temps, destinée à rendre l’histoire accessible aux jeunes lecteurs. Fidèle à son idéal d’utilité, il rappelle que la mission du chercheur est de clarifier le monde sans le simplifier.

En saluant son entrée à l’Académie, ses pairs reconnaissent en lui non seulement un grand historien de la modernité, mais un esprit libre, fidèle à la vérité et à la transmission du savoir.

Réécouter / Télécharger le discours de Chantal Delsol

Olivier Grenouilleau procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler.

Issu d’une famille mêlant traditions industrielles, religieuses et cosmopolites, Jean Baechler manifeste très tôt un attachement central à la notion de liberté, qu’il tient pour constitutive de la condition humaine. Ce fil directeur traverse aussi bien sa rupture précoce avec la foi que ses choix académiques, marqués par une volonté d’indépendance et de rigueur. Formé à la philosophie, aux lettres classiques et à l’histoire, Baechler développe une méthode transversale, combinant érudition philologique, analyse historique et réflexion stratégique. Lecteur insatiable, maîtrisant de nombreuses langues anciennes et modernes, il puise chez les auteurs classiques – de Marx à Weber, en passant par la tradition gréco-latine – les matériaux d’une pensée résolument autonome.

Au cœur de l’œuvre baechlérienne se trouve une ambition singulière : conceptualiser l’« aventure humaine » en tant que totalité. Pour ce faire, Baechler élabore une science du règne humain, distincte des sciences physiques (langage mathématique) et biologiques (langage systémique), fondée sur un langage stratégique : l’homme, être de liberté, poursuit des fins et résout des problèmes. Cette anthropologie stratégique structure l’ensemble de son œuvre.

Contre la compartimentation disciplinaire, il défend un programme transdisciplinaire, orienté par les grandes questions fondamentales posées par la condition humaine : comment vivre ensemble ? comment transmettre ? comment atteindre la prospérité ou la félicité ? Ces questions génèrent des ordres (politique, économique, religieux, morphologique) auxquels correspondent des formes sociales et des régimes historiques.

Le politique occupe une place nodale dans la réflexion baechlérienne. Non pas en tant qu’objet autonome, mais comme clé de lecture de la condition humaine, à la fois moteur et révélateur des tensions internes aux sociétés. C’est dans cette optique qu’il développe une « staséologie » – science des conflits sociaux – ainsi qu’une typologie des régimes et des formes de pouvoir. Dans une perspective comparatiste et évolutionniste, il analyse la démocratie comme le régime naturel de l’espèce humaine, refoulée depuis le Néolithique mais réactivée par la modernité occidentale. La démocratie moderne, selon Baechler, n’est ni un modèle universel ni un absolu normatif, mais un horizon dynamique de pacification et de justice à l’échelle globale.

L’œuvre de J. Baechler est immense (276 articles, 34 livres, 24 volumes dirigés), mais orientée par une cohérence sous-jacente : comprendre l’histoire universelle à partir des choix stratégiques des humains face à leur liberté. Il pense la modernité comme une conjonction de transformations politiques, économiques et culturelles issues de la dynamique démocratique. Enfin, J. Baechler ne sépare jamais l’analyse scientifique de la question des fins : la recherche du vrai reste liée à une exigence éthique, conçue comme socle et finalité. Il s’agit, in fine, de penser pour agir librement, et d’agir en connaissance de cause dans un monde fondamentalement ouvert.

Jean Baechler a incarné une figure singulière du penseur engagé dans le long terme, fidèle à une méthode rigoureuse et à une exigence de totalité. Refusant les cloisonnements disciplinaires comme les dogmatismes idéologiques, il a tenté, tout au long de sa vie, de penser l’Homme dans toute la complexité de ses expériences historiques, sociales et spirituelles. Son œuvre constitue ainsi une contribution majeure à la refondation des sciences sociales sur des bases stratégiques, comparatistes et éthiques.

Réécouter / Télécharger le discours dOlivier Grenouilleau

À l’issue de cette cérémonie, Xavier Darcos, Chancelier de l’Institut et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Olivier Grenouilleau, en évoquant les différents éléments qui ornent le pommeau et la lame de cette épée d’officier supérieur du Premier Empire ainsi que ceux ajoutés par Olivier Grenouilleau pour la personnaliser. Il la lui a remise sous les applaudissements.

Bernard Vandenbroucque au violoncelle et Florence Dumont à la harpe, de l’Orchestre national d’Ile-de-France ont ponctué cette cérémonie de différents intermèdes musicaux. Un intermède littéraire et poétique a été composé et lu par les professeurs Frédéric Durdon et Luis Serra-Sardinha.

La cérémonie a été suivie d’une réception dans les salons de la cour d’honneur.

Réécouter la cérémonie

Photos

« De la démocratie, ici et maintenant. Le prisme de l’école » Audition d’Olivier GRENOUILLEAU dans le cadre du cycle d’études sur l’avenir de la démocratie

Olivier GRENOUILLEAU

L’académicien Olivier Grenouilleau a été auditionné par le groupe de travail « Philosophie de la démocratie » piloté par Chantal Delsol dans le cadre du cycle d’études « Avenir de la démocratie » le lundi 22 septembre dernier en petite salle des séances.

Olivier Grenouilleau analyse la démocratie française contemporaine, en soulignant qu’elle souffre d’un dysfonctionnement systémique. Il s’appuie sur la définition de Jean Baechler, selon laquelle la démocratie doit garantir sécurité, prospérité et liberté à ses citoyens. Or, selon Grenouilleau, ces trois objectifs ne sont plus assurés de façon satisfaisante aujourd’hui en France : insécurité croissante, inégalités économiques qui se creusent, et libertés restreintes par la bureaucratie et le recul du débat public.

Il prend ensuite l’exemple du système éducatif pour illustrer ce dysfonctionnement. Malgré une augmentation du nombre de diplômés, le niveau réel des élèves baisse, la culture générale commune recule, et les capacités fondamentales (compréhension, expression, argumentation) sont de moins en moins maîtrisées. Le système éducatif est miné par la lassitude des enseignants, la multiplication des réformes, la bureaucratisation, et la difficulté à recruter des professeurs compétents. Tout cela affaiblit la démocratie, car une société complexe a besoin de citoyens instruits et capables de penser par eux-mêmes.

Olivier Grenouilleau critique aussi la tendance à multiplier les enseignements « moraux » ou « citoyens » à l’école, qui sont selon lui des symptômes du malaise démocratique plus que des solutions. Il plaide pour un recentrage sur les missions fondamentales de l’école : instruire, transmettre une culture commune, et développer les capacités de réflexion.

Il explique que les politiques successives ont confondu égalité et égalitarisme, abaissant les exigences pour permettre à tous de réussir, ce qui a paradoxalement aggravé les inégalités et affaibli le niveau général. L’évaluation et la recherche de bons résultats statistiques ont aussi favorisé le « nominal » (l’apparence) au détriment du réel.

Enfin, il identifie trois voies possibles pour l’avenir :

  1. Ne rien changer ou poursuivre dans la même direction, ce qui mènerait à l’aggravation des problèmes.
  2. Libéraliser totalement le système éducatif, au risque de renforcer les inégalités sociales.
  3. Réformer en profondeur, ce qui nécessite du temps, une approche globale et un discours de vérité, en recentrant l’école sur ses missions essentielles.

En conclusion, Olivier Grenouilleau appelle à dépasser les discours et les réformes de façade pour s’attaquer aux causes profondes du malaise démocratique, en particulier à travers une refondation de l’école et de la transmission des savoirs.

Réécouter / Télécharger le discours prononcé par Olivier Grenouilleau

 

Accueil de Constantin SIGOV à l’Académie

Chantal Delsol a présenté ce lundi 30 juin en séance Constantin Sigov, correspondant de la section Philosophie, élu le 1er juillet 2024, au poste laissé vacant par le décès de Roger Scruton.

Chantal DELSOL

Constantin Sigov est directeur du Centre Européen à l’université de Kiev et directeur des éditions « L’esprit et la lettre ». Né en 1962, Constantin Sigov a fait des études de Philosophie à Kiev. Il soutient son doctorat en 1990 à l’Institut Skodorova de Philosophie de Kiev sur le sujet « Le jeu comme problème d’anthropologie politique ». Il est alors secrétaire scientifique de la Société philosophique de Kiev. Francophone, il travaille pendant plusieurs années en France, où il est maitre de conférences à l’EHESS. Il dirige la création et devient directeur d’un département France-Ukraine à l’Académie Mohyla de Kiev, qui a été rétablie après la chute du mur de Berlin, en 1992. Ce département devient en 1996 le Centre européen des humanités. En même temps, il crée en 1992 la maison d’Édition en sciences humaines Duch i Litera (Esprit et Lettre), et le magazine du même nom en 1997. Cette maison d’édition devient la plus importante d’Ukraine avec Krytyka. Il y publie de nombreux textes de philosophie, théologie, sociologie, sciences politiques ou littérature, faisant la part belle aux traductions des diverses langues occidentales.

Constantin SIGOV

Chrétien orthodoxe, Constantin Sigov entretient des relations constantes avec les différentes églises européennes. Il a joué un rôle important pendant les événements de Maïdan en permettant aux diverses forces en présence de continuer à se parler.

Constantin Sigov a écrit et publié un grand nombre d’ouvrages et d’articles sur des thèmes aussi différents que « Philosophie du jeu », « Tabula rasa et thesaurus » dans Correspondance d’un coin à l’autre, « Vérité et histoire » ou « Le mythe européen ». Il a publié en philosophie et littérature sur des écrivains comme Dostoïevsky et Soloviev. Il écrit dans diverses revues ou périodiques, sur Poutine, sur Tchernobyl, sur l’orthodoxie etc. Il reste en contact permanent avec la France. Réfugié dans une cave pendant la première partie de la guerre en Ukraine, il a envoyé à ses correspondants français son journal qui a été publié à chaud par les Éditions du Cerf.

Il s’agit là d’un grand intellectuel, très actif au service du développement de son pays et grand ami de la France et de l’Europe. Il est complètement francophone.

Discours d’accueil de Constantin Sigov prononcé par Chantal Delsol

 

Discours prononcé par Constantin Sigov

Colloque « Sans enfant par choix – Le phénomène childfree »

Colloque organisé par Chantal Delsol, Gemma Durand et Joanna Nowicki (sur inscription)

Le courant de pensée Childfree (sans enfant par choix) est déjà vieux de plusieurs décennies, mais il revêt aujourd’hui une importance capitale quand un tiers des Françaises sans enfants et en âge de procréer ne veulent pas d’enfants (sondage IFOP 2022). Un courant marginal et original devient une opinion largement partagée, d’autant qu’il concerne l’ensemble des pays occidentaux et même des pays développés.
A partir du moment où, avec la contraception, la conception de l’enfant cessait d’être un destin, il était bien naturel que nous commencions à poser la question de sa légitimité. Le moment contemporain est-il particulièrement privé de sens, ou désespéré, pour que le désir d’enfant soit à ce point remis en cause ? Faut-il penser que le développement économique contredit le désir d’enfant ? Faut-il croire que la situation de nos sociétés est réellement pire que celle de nos anciens, au point de mettre en cause l’avenir humain ? Quelle nouvelle vision du temps cela traduit-il, quand l’histoire personnelle réclame de se clore avec l’individu ? Quel rôle jouent les ruptures idéologiques et religieuses présentes dans cette nouvelle manière de considérer l’existence ?

Programme de la journée du vendredi 11 octobre

Vendredi 11 Octobre matin : modératrice : Gemma Durand

9h : Chantal Delsol : Ouverture des journées

  • 9h15 : Gérard-François Dumont, Professeur émérite à Sorbonne Université, Président de la revue Population et Avenir : L’état des lieux de la dénatalité en Occident
  • 9h45 : Joanna Nowicki, Professeur à CY Paris-Cergy Université : La mort de Matka Polka ?
  • 10h15 : Jean-Didier Lecaillon, Économiste, Professeur émérite à Panthéon Assas Université : Économie et natalité

10h45 : Pause

  • 11h15 : Zoë Dubus, Docteure en histoire de la médecine : La non-parentalité heureuse : réflexion autour du phénomène Childfree
  • 11h45 : Édith Vallée, Docteure en psychologie : Témoignages, approches psychologique et philosophique du choix de non maternité

12H15 : Débat

12h30 : Déjeuner libre

Vendredi 11 Octobre après-midi : modératrice : Joanna Nowicki

  • 14h00 : Claude Habib, Professeur de Littérature : Enfanter, l’angle mort du féminisme
  • 14h30 : Myriam Szejer, Pédopsychiatre et Psychanalyste : Céder sur son désir
  • 15h00 : Jean-Pierre Winter, Psychanalyste et essayiste : Les atteintes à la filiation ; la démétaphorisation de l’amour

15h 30 Pause

  • 16h00 : Emmanuel Pont, Doctorant en démographie : Trajectoires et calculs de responsabilité climatique : avoir un enfant, le pire choix pour la planète ?
  • 16h30 : Gemma Durand, Gynécologue, Consultante en bioéthique : Le désir d’enfant empêché, où est notre responsabilité ?
  • 17h00 : René Frydman, Professeur émérite spécialiste de la reproduction : Refus de la grossesse ou refus d’enfant : l’utérus artificiel changera-t-il la donne ?

17h30 : Débat

Programme de la journée du samedi 12 octobre

Samedi 12 Octobre matin : modérateur : Jean-François Mattéi

  • 9h00 : Éric Fiat, Philosophe, Professeur à l’Université Gustave Eiffel : De l’inconvénient d’être né ?
  • 9h30 : Chantal Delsol, Philosophe, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques : Figure du dernier homme

10h00 : Pause

  • 10h30 : Jean Birnbaum, Journaliste et essayiste : No kids no future
  • 11h00 : Jean-François Mattéi, Médecin, ancien ministre, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques : Considérations générales

11h30 : Débat

12h00 : Rémi Brague, Philosophe, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques : Synthèse et conclusion.

Colloque « Pour un accompagnement fraternel de la fin de vie : enjeux français et retour d’expériences étrangères »

À quelques jours de l’ouverture des débats relatifs à l’examen du projet de loi sur la fin de vie en séance plénière de l’Assemblée nationale, notre Académie accueille ce matin un colloque consacré à l' »accompagnement fraternel de la fin de vie » organisé par la Conférence des responsables de culte en France, en présence d’Haïm Korsia.

Le secrétaire perpétuel Bernard Stirn a ouvert ces travaux en abordant la difficulté rencontrée par les juges administratifs lorsqu’ils sont saisis sur ce sujet. Il a souligné l’importance de l’expertise médicale collégiale et l’impérieuse nécessité de recherche de la volonté des personnes concernées.

Sont notamment intervenus :

  • Chantal Delsol, académicienne et philosophe ;
  • Nicolas Bouzou, économiste et essayiste français, directeur du cabinet d’études Asterès
  • Sarah Dauchy, présidente du Centre National Soins Palliatifs Fin de Vie (CNSPFV)
  • Damien Le Guay, philosophe

Plusieurs chercheurs ont aussi apporté leur éclairage sur la prise en charge de la fin de vie dans différents pays :

  • Theo Boer, ancien membre d’un comité d’examen régional pour l’euthanasie, professeur d’éthique des soins de santé à l’Université théologique protestante de Groningue, membre du Conseil néerlandais de la santé
  • Steve Bobillier, professeur au Collège St.-Michel de Fribourg, docteur en philosophie et éthicien
  • Michèle Pieterbourg, docteur en soins palliatifs en Belgique
  • Trudo Lemmens, professeur à l’Université de Toronto

Johannes Althusius, Gaëlle Demelemestre, La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes, 2023

Chantal DELSOL a déposé l’ouvrage suivant en séance du 11 mars 2024 :

La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes de Johannes Althusius. Traduction, introduction et lexique par Gaëlle Demelemestre (Droz, Genève, 2023)

Présentation en séance