Communication de Marianne Bastid-Bruguière :
La gouvernance contemporaine en Chine, de Deng Xiaoping à Xi Jinping

Conférence du lundi 3 juillet de Marianne Bastid-Bruguière, historienne, sinologue et membre de l’Académie des Sciences morales et politiques

Thème de la conférence : La gouvernance contemporaine en Chine, de Deng Xiaoping à Xi Jinping

Synthèse de la séance

La gouvernance contemporaine en Chine de Deng Xiaoping à Xi Jinping, c’est-à-dire de la fin des années 1970 à aujourd’hui, a donné lieu à des torrents de littérature en toutes langues et continue d’en inspirer chaque jour. Pourtant, on pourrait soutenir que ce sujet n’existe pas. En effet, la notion de gouvernance telle qu’elle a cours en Occident depuis les années 1960 ne correspond en chinois à aucun terme spécifique. Cette notion neuve de gouvernance s’est répandue en Chine dans les années 1990 seulement, à partir de la littérature anglo-saxonne, et dans des textes spécialisés traitant de la gestion économique. Le Bureau officiel de traduction du Comité central du parti communiste chinois en a imposé une traduction qui emprunte des termes d’usage courant dans le vocabulaire politique chinois depuis la plus haute antiquité pour désigner un bon gouvernement. Et, inversement, le Bureau officiel de traduction a pris l’habitude de traduire par « gouvernance » (governance en anglais) ces termes chinois d’usage courant, quel que soit leur contexte. Cette assimilation purement formelle des concepts est trompeuse. Un contre-exemple à l’idée chinoise du bon gouvernement est la situation chaotique dans laquelle Deng Xiaoping est rappelé au pouvoir en 1974. Il retrouve un pouvoir mais non la tête du pays. Il est encore limogé dix-huit mois plus tard et c’est plus de deux ans après la mort de Mao Zedong qu’il prend la tête des affaires, en décembre 1978, mais sans en recevoir la titulature. Cette situation anarchique contraste avec l’unanimisme empressé du XXe congrès du parti communiste chinois en octobre 2022 et de l’Assemblée populaire nationale à sa session de mars 2023, confirmant Xi Jinping dans une suprématie absolue. Cette transformation profonde de l’État chinois, depuis bientôt cinquante ans, est en général interprétée soit comme l’action personnelle de certains dirigeants, soit par le recours à diverses théories des sciences sociales sur l’évolutions des organisations humaines. L’examen du détail des événements révèle un enchaînement qui résulte surtout du pragmatisme des acteurs chinois et étrangers à tous les niveaux.

La trajectoire de cette transformation récente de l’État chinois a jusqu’ici traversé trois phases, marquées chacune par un type différent de gouvernance. Sous l’égide de Deng Xiaoping jusqu’au début des années 1990, on assiste à une mutation progressive du système d’État, par en haut et par en bas, avec une séparation nette entre des pouvoirs de gestion exercés par l’administration d’État et la société civile et, d’autre part, la direction politique attribuée à la hiérarchie du parti communiste, ceci grâce à l’usage empirique d’incitations matérielles, de l’aide étrangère, de l’outil réglementaire et de l’éducation, une mutation secouée en permanence par des coups d’accélération et de régression. C’est une sorte de gouvernance horizontale. Les efforts de cette première phase pour instaurer une gouvernance modernisatrice, stable et durable sont continués sous le mandat de deux successeurs de Deng Xiaoping, mais avec des ambitions nouvelles du fait d’un engagement international massif. Il en résulte l’énorme croissance d’une bureaucratie désormais aux mains d’une technostructure fragmentée, foncièrement corrompue, qui impose ses choix au mépris de tout fonctionnement démocratique et aux dépens d’une cohérence d’ensemble, une technostructure au sein de laquelle le parti communiste perd son rôle spécifique et ses moyens de contrôle. Mais cette sorte d’éclatement de l’initiative s’accompagne d’une vigoureuse croissance économique et d’une action extérieure de plus en plus puissante car l’État de droit et la qualité technique de la gouvernance publique et des institutions ont rapidement progressé. Avec l’avènement de Xi Jinping au sommet du parti et de l’État en 2012 s’est engagée une troisième phase à contre-courant des deux précédentes, avec une gouvernance totalement verticale. En effet, au nom de la suprématie politique légitime du parti communiste et de l’unité nationale que ce parti est supposé incarner, s’instaure une hégémonie personnelle qui couvre un régime dictatorial de type fasciste auquel concourent différentes oligarchies territoriales, institutionnelles et économiques avec des moyens techniques sans précédent. Mais les refrains à l’unisson des dirigeants, des hauts cadres, des médias, de l’internet et de nombreux vieux et jeunes Chinois, non plus que l’intransigeance ordinaire de la diplomatie chinoise, ne doivent pas dissimuler qu’il subsiste une fragmentation et des divergences permanentes qui peuvent, selon la conjoncture, infléchir sensiblement la trajectoire du despotisme actuel.

À l’issue de sa communication, Marianne Bastid-Bruguière a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.D. Levitte, J. de Larosière, G.H. Soutou et J.C. Trichet.

Verbatim du conférencier

Verbatim de l’intervention prononcée par Marianne Bastid Bruguière.

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