Communication de Lucien BÉLY « Louis XIV géographe et aménageur du territoire »

Communication du 28 avril 2025 de Lucien Bély, Membre de l’Académie des sciences morales et politiques et Professeur émérite à Sorbonne Université

Thème de la communication : Louis XIV géographe et aménageur du territoire

Synthèse de la séance

Au plafond de la galerie des Glaces, Louis XIV figure en empereur romain, recevant de Minerve la carte de la vallée du Rhin. Les cartes sont alors rares, imparfaites, et la cartographie ne fait pas encore partie de l’outillage mental commun. Le XVIIe siècle marque toutefois un tournant, exprimant un besoin croissant de cartes et un progrès dans la représentation de l’espace. Le territoire français sous le règne de Louis XIV ne se définit pas encore géographiquement mais historiquement, politiquement et juridiquement : c’est un royaume, une communauté de sujets, non une forme colorée sur une carte. L’espace royal correspond à la somme des seigneuries vassales du roi suzerain. Progressivement, les limites du royaume se linéarisent. La France du XVIIe siècle se distingue par une certaine cohérence géographique : 450 000 km², 20 millions d’habitants, et un territoire plus homogène que ceux d’autres princes européens. Même si subsistent une quarantaine de principautés enclavées et une Lorraine rendue à son duc après occupation, l’ensemble forme un bloc géographique relativement uni.
Louis XIV était-il un bon géographe ? Louis XIV a parcouru son royaume, visitant la plupart des provinces, notamment durant la Fronde (1648-1653), où la cour circule pour rétablir l’autorité royale. En 1658, il séjourne à Lyon, puis à Bordeaux en 1659, alors que Mazarin négocie paix et mariage. Une fois au pouvoir en 1661, Louis XIV voyage surtout pour faire la guerre ou visiter des territoires conquis. Ces déplacements nourrissent les représentations du roi dans des paysages variés. Paul Pellisson, en 1672, affirme que le roi connaît tous les lieux importants des pays qu’il traverse. Il raconte que Louis XIV, au petit coucher, identifie sans faute, en se jouant et le dos tourné à une carte, tous les lieux qu’on lui nomme. Même si ces gestes peuvent paraître théâtraux, ils soulignent sa maîtrise de la géographie militaire. Dès qu’ils possèdent de vastes territoires, les souverains ont besoin de la géographie, pour bien conduire leurs armées en guerre et gouverner en paix. Cette valorisation du savoir géographique au service du pouvoir semble bien être une leçon de ce long règne.
Les conquêtes militaires de Louis XIV ont profondément modifié la géographie du royaume. La France cherche à desserrer l’encerclement exercé par les Habsbourg, présents en Espagne, en Franche-Comté, en Alsace et aux Pays-Bas espagnols. La paix de Westphalie (1648) puis les traités comme celui des Pyrénées (1659) ou de Nimègue (1678) permettent de mieux sécuriser le territoire. Vauban, ingénieur militaire, propose une stratégie de « pré carré » : un espace bien délimité, sans enclaves, avec des frontières cohérentes et continues. Enfin, l’expansion géographique ne se limite pas à l’Europe : Louis XIV engage aussi la France dans la colonisation. La monarchie établit une géographie impériale par sa présence en Amérique du Nord, aux Antilles, dans l’océan Indien et en Inde.
L’impulsion donnée par Colbert, via l’Académie des sciences fondée en 1666, soutient le renouveau d’une géographie savante fondée sur l’astronomie. Le carton de Testelin illustre cette ambition : Colbert y présente les académiciens au roi, autour de cartes et du plan du canal des Deux mers. L’Académie ne produit pas elle-même de cartes, mais élabore les méthodes les plus rigoureuses. Picard invente des instruments, affine la triangulation, et ses travaux débouchent sur une carte très précise des environs de Paris (1674). En s’appuyant sur ces méthodes, Picard et La Hire corrigent le tracé du royaume, avec un net recul de certaines régions littorales. En 1684, la carte de France corrigée impressionne Louis XIV, qui plaisante sur la « perte » d’une partie de son royaume au profit de la vérité géographique. Pour la navigation, Colbert fait publier le Neptune françois en 1693, premier atlas nautique français. Les cartes servent aussi à la guerre : ingénieurs militaires et cartographes produisent plans de villes fortifiées, cartes de routes et d’obstacles, accompagnant l’ordre de marche des armées. Enfin, les Plans-Reliefs offrent à Louis XIV une vue en trois dimensions de ses places fortes, utiles pour suivre les évolutions et projeter des améliorations.
La défense du territoire passe par l’aménagement d’une véritable ceinture de fer. Dès qu’une province est conquise, les autorités françaises transforment les places fortifiées, en créent de nouvelles et élèvent des citadelles. Vauban dirige cette vaste entreprise à l’échelle nationale : 33 places fortes sont construites, près de 300 transformées. Son nom reste attaché à cette ceinture défensive, conçue comme une double ou triple ligne de fortifications protégeant la capitale. À cette échelle, les travaux exigent des plans précis, des financements lourds et un suivi rigoureux. Une nouvelle vision du territoire émerge, prolongeant l’œuvre de Richelieu : les châteaux forts intérieurs, jadis symboles du pouvoir nobiliaire et foyers de résistance, sont démantelés et deviennent des demeures de campagne. Il faut y ajouter la transformation des ports et arsenaux comme Brest, Toulon, Marseille, la création de Rochefort avec sa corderie royale, ou encore celle de Lorient pour la Compagnie des Indes orientales.
La propagande royale affirme que Louis XIV, après avoir vaincu ses ennemis, a aussi vaincu la nature. Pourtant, l’un des plus ambitieux projets d’aménagement ne vient pas du roi : il s’agit du canal du Languedoc, ou canal des Deux-Mers, aujourd’hui canal du Midi. Long de 240 km, il réduit le trajet entre Sète et la Garonne à 75 heures. Racheté en 1898 par l’État, il sert surtout au transport des vins du Languedoc et des blés aquitains. D’autres voies navigables sont aménagées, notamment au Nord. En 1693, Vauban relie la Scarpe à la Deûle pour détourner le commerce des Pays-Bas vers les ports français. La monarchie s’inquiète aussi de l’état des routes. Colbert amorce la création d’un corps des Ponts et chaussées, mais le pavage reste limité à quelques itinéraires royaux. En revanche, un service postal efficace, avec relais et postes aux lettres et aux chevaux, est mis en place, comme ailleurs en Europe. Le bois est une ressource essentielle : chauffage, construction, marine, outils. Malgré de vastes forêts, leur état se dégrade. Pour y remédier, Colbert lance dès 1661 une réforme générale : il expulse les usagers illégaux, fait dresser des cartes, surveille les coupes. L’ordonnance des Eaux et forêts de 1669 fixe les règles de gestion des forêts royales et privées. Enfin, l’embellissement de Paris parachève ces projets : des boulevards plantés remplacent les remparts, deux arcs de triomphe sont construits, deux places ornées de statues royales voient le jour. Mais c’est Versailles qui concentre les plus grandes dépenses : Louis XIV y poursuit une quête continue de beauté et de grandeur.
Versailles commence par l’acquisition et l’aménagement de vastes étendues de terre. Ces efforts pour dominer la nature ne manquent pas de susciter des débats. Pour certains, comme le duc de Saint-Simon, Louis XIV a cherché à la soumettre la nature par l’art et la dépense. D’autres, comme La Quintinie, créateur du Potager de Versailles, considèrent que la nature n’a rien à refuser au roi, qui incarne la perfection de ses œuvres. L’historien Grégory Quenet, souligne le caractère de « fantasme absolu de l’absolutisme environnemental », tout en reconnaissant que la gestion du domaine de Versailles a introduit une réflexion sur la conservation de la nature et le respect des cycles naturels.

Bien que Louis XIV ait cherché à dominer la nature pour faire resplendir sa grandeur, certaines de ses actions, telles que les réformes forestières et la gestion des espaces, préfiguraient des préoccupations environnementales qui résonnent encore aujourd’hui. Les cartes et la cartographie ont joué un rôle essentiel dans cette entreprise, contribuant à l’organisation de l’espace et à une meilleure compréhension géographique du royaume.

À l’issue de sa communication Lucien Bély a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées L. Stefanini, H. Korsia, J. de Larosière, G. Guillaume, A. Vacheron, J.D. Levitte, G.H. Soutou, J.C. Casanova.

 Verbatim du communicant

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