Communication de Bertrand LORTHOLARY « L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine »

Communication du lundi 16 février 2026 de Bertrand Lortholary, ambassadeur de France en Chine

Thème de la communication : L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine

 Synthèse de la séance

L’ambassadeur de France en Chine propose une mise en perspective de la transformation du monde à travers l’ascension spectaculaire de la Chine. Il rappelle qu’en 1976 ou en 1996, la Chine n’aurait sans doute pas été considérée comme un acteur central des bouleversements mondiaux. Marginale économiquement dans les années 1970, encore discrète dans les années 1990 malgré les réformes engagées par Deng Xiaoping, elle est devenue en un demi-siècle un acteur incontournable de l’ordre international.

Depuis l’ouverture engagée en 1978, la Chine a connu une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Elle a sorti près de 800 millions de personnes de la pauvreté, multiplié son revenu par habitant et s’est imposée comme la deuxième économie mondiale. Son poids est systémique du fait de sa population (1,4 milliard d’habitants) et de sa capacité industrielle : elle représente près d’un tiers de la production industrielle mondiale, domine le secteur des terres rares et occupe une place centrale dans le commerce international. Ses infrastructures – transports, énergie, urbanisation – illustrent un passage fulgurant du sous-développement à la modernité technologique. L’ « atelier du monde » tend désormais à devenir un « laboratoire du monde », notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aéronautique ou du spatial.

Cependant, ce modèle présente des fragilités : déséquilibres commerciaux massifs, surinvestissement industriel, endettement local, bulles immobilières, dépendance persistante au charbon et surtout crise démographique majeure. Le vieillissement accéléré et la chute des naissances pourraient peser lourdement sur la croissance future et sur la stabilité sociale, mettant à l’épreuve le contrat implicite entre le Parti et la population fondé sur l’amélioration continue du niveau de vie.

Cette ascension transforme profondément l’ordre mondial, historiquement structuré autour de la prééminence américaine depuis 1945. La relation sino-américaine constitue désormais la question centrale des relations internationales. La compétition s’intensifie dans tous les domaines : économique, technologique, monétaire, militaire, diplomatique et culturel. Pékin cherche à réduire ses dépendances (stratégie d’autosuffisance technologique et industrielle, internationalisation du yuan), à renforcer son armée et à étendre son influence mondiale, notamment via les « Nouvelles routes de la soie » et son investissement dans les organisations internationales. Washington, de son côté, entend préserver sa suprématie globale.

Le risque d’un affrontement n’est pas théoriquement inévitable, mais il est accru par la multiplication des zones de friction, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan. Pour Pékin, la « grande renaissance » de la nation chinoise passe par la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Les États-Unis, liés par le Taiwan Relations Act, maintiennent une position stratégique ambiguë mais engagée. La question taïwanaise demeure ainsi le point le plus sensible de la rivalité sino-américaine.

Dans ce contexte, l’Europe doit éviter d’être réduite à un simple objet de la confrontation entre les deux puissances. Elle dispose d’atouts politiques (attachement au multilatéralisme, à l’État de droit, aux libertés) et économiques (puissance de son marché) qui peuvent lui permettre de s’affirmer comme un troisième pôle de stabilité. Depuis 2019, l’Union européenne a adopté une doctrine commune vis-à-vis de la Chine – partenaire, concurrent et rival systémique – marquant un progrès vers une approche unifiée. L’enjeu pour l’Europe est double : défendre ses intérêts face aux déséquilibres commerciaux et aux implications géopolitiques de la relation sino-russe, tout en coopérant avec la Chine sur les enjeux globaux (climat, biodiversité, multilatéralisme). L’avenir dépendra de sa capacité à maintenir son unité et à affirmer une autonomie stratégique crédible.

En conclusion, face à une compétition sino-américaine appelée à structurer durablement le XXIe siècle, l’Europe a le choix : subir cet affrontement ou s’affirmer comme un acteur indépendant et stabilisateur. La France plaide résolument pour la seconde option.

À l’issue de sa communication, Bertrand Lortholary a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Gaymard, C. Talon-Hugon, Th. de Montbrial, P. Delvolvé, L. Stéfanini, J.C. Trichet, Ch. Delsol, L. Ravel, J.R. Pitte, S. Sur, J. de Larosière, P.M. Menger, M. Bastid-Bruguière.

Pierre Delvolvé et Michel Pébereau

Verbatim du communicant

Réécouter la communication

 

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