Communication de Serge Sur « La gangstérisation du monde »

Communication du lundi 21 septembre 2026 de Serge Sur, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Thème de la communication : « la gangstérisation du monde »

 Synthèse de la séance

Cette intervention est doublement dérogatoire par rapport au registre général des lundis organisés par le président Jean-David Levitte, et je le remercie de l’avoir accepté. D’abord parce que la plupart des communications ont été faites par des professionnels, des hommes de terrain qui avaient une connaissance directe et approfondie de leur sujet, et qui y apportaient une réflexion nourrie par l’expérience. Ce n’est pas mon cas, je ne suis ni policier, ni magistrat, ni gangster, ni journaliste d’investigation.

Ensuite, la plupart des interventions ont concerné les relations interétatiques, alors que je vais bien davantage traiter des relations transnationales dont les acteurs sont avant tout non étatiques et privés – avec bien sûr des interférences étatiques. Alors je jette un regard d’amateur sur un sujet très complexe et je veux d’emblée dire que je l’aborde avec modestie.

Mais pourquoi l’avoir choisi ? Un mot d’explication peut être utile. Le point de départ a été une interrogation sur le principe organisateur des relations internationales. En quoi y a-t-il une société internationale et quelles sont les règles qui la solidarisent et l’organisent ?

On conviendra rapidement de deux points. D’une part elle est dominée par les Etats souverains, tous soumis au même statut et juridiquement égaux. D’autre part c’est la puissance qui est leur langage commun, et qui créée une hiérarchie entre eux. Si elle est acceptée, elle est facteur d’ordre et de stabilité. Si elle est contestée, alors s’installent désordre et instabilité, comme nous le vivons aujourd’hui.

Mais quels sont les ressorts de la puissance ? Longtemps, parfois encore aujourd’hui, on a assimilé puissance et force armée. Et il est vrai que longtemps la guerre a été le principe organisateur. La société internationale était une société polémique, au sens que Plutarque donnait à ce terme. Plus de huit décennies plus tard, nous sommes toujours sous l’emprise des résultats de la Seconde guerre mondiale.

Les choses ont cependant changé, et ceci sur deux plans. D’in côté, on constate de plus en plus l’impuissance de la force armée. Les Etats-Unis, qui se targuent d’avoir les meilleures forces armées du monde, ont en réalité perdu toutes leurs guerres depuis 1945. Les interventions militaires d’autres pays n’ont guère mieux réussi.  Mais quel rapport avec la gangstérisation ? Guerre et gangstérisation sont deux aspects de la violence internationale, la première violence des sociétés politiques, la seconde violence des sociétés civiles.

Entre les deux, une inversion, puisque la guerre externalise la violence alors que la gangstérisation l’internalise. Et les deux formes sont autodestructrices des sociétés qu’elles affectent. Ceci nous conduit à introduire dans les relations internationales ces nouveaux acteurs que sont les acteurs non étatiques, ce qui constitue un autre changement.

C’est une catégorie désormais reconnue par le Conseil de sécurité de l’ONU, à côté des Etats. On parle d’ANE. Cette catégorie est fourre-tout, puisqu’on y trouve des groupes légaux, qui n’ont pas de personnalité juridique internationale, mais un statut de droit interne. C’est le cas des firmes transnationales, à but lucratif, et des ONG, à but non lucratif. Ces acteurs interfèrent avec les Etats, mais ce n’est pas mon sujet.

On trouve aussi parmi ces ANE des acteurs transgressifs, qui sont facteurs de désordre, comme les groupes terroristes et les mafias, les premiers théoriquement à but politique et les seconds à but lucratif. Les deux sont en principe combattus par les Etats, avec des fortunes diverses. On ne peut manquer d’être impressionné par l’expansion, la vitalité et l’importance croissante du banditisme organisé, perturbateur des sociétés civiles mais aussi des relations interétatiques.      

La perception du rôle croissant de la gangstérisation du monde a été amorcée depuis longtemps par les films de gangsters, très populaires, jusqu’à créer un genre cinématographique à part entière. Dans ces films, on ne voit guère de juges, sauf s’ils sont corrompus. L’accent est mis sur le vieil affrontement entre gendarmes et voleurs, avec une indulgence particulière pour les gangsters, hommes du destin, incarnant en quelque sorte la figure de Prométhée, défiant les hommes et les Dieux en transgressant les interdits, et comme Prométhée voués à être châtiés.

Il est une dimension de la gangstérisation que l’on peut mentionner ici, pour l’écarter de notre sujet : c’est la gangstérisation des relations interétatiques par les Etats eux-mêmes dans leur comportement international. Churchill écrivait que les grandes nations s’étaient toujours comportées comme des gangsters et les petites nations comme des prostituées. Aujourd’hui, même certaines petites nations se comportent aussi en gangsters.

Agressions, violations massives du droit humanitaire, transgressions multiples tendent à devenir le pain quotidien des relations intergouvernementales. Elles vont de l’espionnage aux assassinats ciblés, de la corruption à l’agression armée, en passant par toute une gamme de mesures clandestines violentes ou non violentes, les cyberattaques n’étant que l’une de leurs formes récentes.

Dans la saga du Parrain, plusieurs scènes soulignent la proximité entre les pratiques des gangs et celles des Etats. On assiste notamment à une rencontre des cinq familles mafieuses de New York qui n’est pas sans évoquer les réunions du Conseil de sécurité. Et les chefs peuvent se comparer à des hommes d’Etat. Le Parrain Vito Corleone ne cache pas ses ambitions : il rêve d’entendre un jour « « Gouverneur Corleone ! Sénateur Corleone ! »

Cette saga, de Francis Ford Coppola, est à la fois le parangon et le modèle des films du genre. On sait que ces trois œuvres n’ont pu être entreprises qu’avec la tolérance de la mafia italo-américaine, voire avec son financement. Qui n’a pas une sympathie ouverte ou secrète pour Vito Corleone, alias Marlon Brando, ou pour Michael, alias Al Pacino, qui ont aussi voulu vivre libres et protéger leur famille ?

S’y oppose la série télévisée des Soprano, qui montre à l’inverse le côté miteux, crapuleux et vulgaire de groupes mafieux de banlieue. Ce qui n’empêche pas dans l’imaginaire l’attirance pour les truands. Déjà Vautrin était admiré et, à l’instar du baron de Charlus, beaucoup de lecteurs ne se consolent pas de la mort de Lucien de Rubempré.

Mais revenons à la réalité, du moins à ce que l’on peut en savoir publiquement. Il faut préciser ce que l’on va ici entendre par gangstérisation. Il s’agit d’activités des sociétés civiles, même si elles sont appelées à interférer avec les pouvoirs publics. On ne vise pas des transgressions individuelles et isolées, mais celle de gangs, c’est-à-dire de groupes, de groupes organisés et hiérarchisés, des activités collectives. Des activités en principe réprouvées et combattues par les pouvoirs publics parce qu’elles sont contraires à l’ordre juridique des Etats, qu’elles menacent autant qu’elles spolient et maltraitent les sociétés civiles puériles et honnêtes.

Ce banditisme organisé est largement clandestin, souterrain voire sous-marin. Il tend à se cacher le plus possible aux regards. On pourrait observer que la plupart des systèmes juridiques connaissent une incrimination des associations de malfaiteurs et que leur criminalisation permet de les mettre à jour. Cependant, gangstérisation et criminalisation sont loin d’être synonymes, comme on va d’abord le montrer dans une première série de remarques.  

Les activités mafieuses de déploient sur de multiples registres, tout comme sont multiples les acteurs, leurs cibles et leurs prédations. Elles évoluent aussi au rythme des développements économiques et technologiques. Bref, c’est un parasitisme multiforme et protéiforme qu’il faudra ensuite présenter dans une deuxième série de remarques.

Contre ce parasitisme, c’est aux Etats qu’il appartient de lutter individuellement.. Mais sont-ils tous désireux ou capables de mener cette lutte ? En toute hypothèse, ils ont besoin de coopération internationale, policière, judiciaire, éventuellement sécuritaire et coercitive. C’est que nous verrons dans une troisième série de remarques.    

Gangstérisation et criminalisation

Les deux termes sont loin d’être synonymes. D’un côté parce que la criminalisation des actes individuels ou collectifs s’étend bien au-delà du crime organisé. De l’autre, parce que le banditisme peut échapper en réalité aux incriminations pénales, et c’est même l’une de ses grandes préoccupations.

Pour autant, la conscience de son importance s’est fortement développée au cours des années récentes. C’est ainsi que, en France, un rapport sénatorial de 2025 est consacré au narcotrafic, suivi d’une loi du 13 juin 2025, sur laquelle on reviendra. L’expansion indéfinie du narcotrafic, sa montée en puissance, sa violence croissante ont rendu le banditisme organisé particulièrement visible, mais sa visibilité ne doit pas masquer la diversité, la vitalité et le frégolisme des autres groupes mafieux. Et la gangstérisation est un phénomène universel, accéléré par la mondialisation. Il est une composante du roman noir de la mondialisation.

Mais si le banditisme présente un peu partout les mêmes formes, les mêmes objets, s’attaque aux mêmes cibles, il s’en faut de beaucoup qu’il suscite les mêmes réponses juridiques dans les différents pays du monde. Il bénéficie selon les cas de tolérances plus ou moins grandes, il arrive même qu’il ne soit pas illégal – ainsi divers Etats ne répriment pas les fouilles archéologiques clandestines, l’activité des passeurs ou sont très passifs face au trafic de drogue dès lors qu’il est une activité d’exportation. Criminaliser n’est donc qu’une réponse à la gangstérisation, et non le phénomène lui-même. Les confondre est donc prendre la question à l’envers.

La lutte contre elle demeure essentiellement nationale, la coopération internationale est relativement peu développée, en toute hypothèse largement insuffisante comme on le voit avec l’expansion des narcotrafics. Il n’existe pas en la matière de crimes internationaux, comme dans le domaine du droit humanitaire.

Alors il est vrai qu’il existe depuis quelques décennies une recherche de la judiciarisation de la criminalité internationale, avec le développement d’incriminations pénales visant des responsables étatiques. De Nuremberg à la CPI, en passant par Tokyo et les TPI institués par le Conseil de sécurité dans les affaires de l’ex-Yougoslavie et du Rwanda, des juridictions internationales pénales ont poursuivi et réprimé des hommes d’Etat. Mais elles ne sont pas compétentes en matière de crime organisé, ce qui est aussi une limite de sa criminalisation.

Plus largement, la criminalisation peut être en échec, voire volontairement limitée. Tant de moyens financiers sont à l’œuvre, tant d’agents publics sont vulnérables, ou de personnages politiques, que la corruption est partout en expansion, comme les trafics eux-mêmes. On connaît les exemples du douanier peu rémunéré à qui on demande de ne pas regarder tel ou tel conteneur moyennant récompense, ou qui est menacé s’il fait du zèle. Et les responsables politiques qui complètent leurs indemnités ne sont pas inexistants. La police, la magistrature sont aussi des cibles.

La résolution ou la capacité des Etats d’entreprendre la lutte est donc inégale et souvent incertaine. Des scandales éclatent parfois – le parlement européen est ainsi manifestement affecté par une corruption endémique provenant de pays extérieurs – mais le silence revient rapidement sur la question et aucune mesure sérieuse n’est prise pour la prévenir ou la réprimer.

On peut ajouter que ceux qui mènent la lutte – douane, police, services de sécurité et dans certains cas forces armées – et qui doivent commencer par le connaître et l’analyser pratiquent souvent eux-mêmes le secret, parce qu’ils ne veulent pas dévoiler leur degré d’information aux trafiquants afin de conserver l’avantage de la surprise.

La révélation par les médias d’activités et groupes mafieux gêne parfois les poursuites, parce qu’elle les avertit et les conduit à renforcer leur clandestinité. Les poursuites peuvent ainsi être retardées ou infructueuses, parce que les dirigeants des groupes mafieux sont insaisissables, réfugiés à l’étranger, voire invisibles parce que protégés par des couvertures légales, avec éventuellement une protection publique. 

 Quoi qu’il en soit, la répression revient aux Etats. Mais avant d’y venir, il faut analyser davantage le phénomène de la gangstérisation.

 Un parasitisme multiforme et protéiforme

Peut-être faut-il commencer par dire un mot du terme parasitisme, pour justifier son emploi. Un parasite vit de la prédation d’un organisme ou d’un système, c’est-à-dire qu’il vit à ses dépens, et que s’il n’est pas décelé et combattu, il peut le détruire. Michel Serres a consacré en 1980 un ouvrage au Parasite, republié en collection de poche en 2014. Il va, dans l’analyse, au-delà de la prédation. Il considère le parasite comme un révélateur des faiblesses d’un système, puisqu’il peut s’y infiltrer et le dérégler. Il est donc la mesure de ses lacunes, de ses insuffisances, mais aussi de sa capacité de résister, de se défendre, et donc de sa solidité.

Voilà qui s’applique très bien au banditisme organisé, qui repère les failles d’un système, s’y introduit et les exploite à son profit tout en s’efforçant de se dissimuler. On mesure le péril que représente pour la société internationale en général et pour chaque Etat en particulier l’expansion d’une gangstérisation de plus en plus puissante, capable de défier la puissance publique sur son propre territoire, le plus souvent grâce à des asiles ou à des relais extérieurs.

Cela signifie qu’il faut au parasite bien connaître le système dans lequel il pénètre, auquel il reste étranger mais auquel il est aussi incorporé. Le premier acte de protection contre lui est de pouvoir analyser les menaces ou les atteintes. Comme dit le Dr Miracle dans Les Contes d’Hoffmann, « Pour conjurer le danger, il faut le reconnaître ». Il existe à cette fin des grilles d’analyse.

On peut ainsi évoquer les acteurs de la gangstérisation, puis leurs méthodes, puis leurs domaines d’activité, enfin leurs cibles. Toutes ces catégories sont démultipliées.

La galaxie des acteurs

Les plus visibles, les plus médiatisés, les plus puissants, les plus interventionnistes, y compris dans la politique, sont les narcotrafiquants. Leur activité est particulièrement répandue dans les pays occidentaux, les démocraties libérales, aux frontières les plus ouvertes, aux marchés les plus riches, aux régimes répressifs les plus fragiles. Les narcotrafics sont par nature internationaux ou transnationaux, mais leurs bases restent nationales.

On connaît ainsi les cartels d’Amérique latine, les mafias maghrébines – la Mocro Maffia particulièrement active aux Pays-Bas, la DZ Mafia très présente en France et en expansion continue. Ils sont implantés en Europe, mais leurs dirigeants et leurs cadres relèvent d’un même pays, le Maroc ou l’Algérie.

Leurs réseaux sont articulés. On peut distinguer les producteurs, que l’on trouve dans différentes régions du monde, principalement dans les pays du Sud Global, les transformateurs, qui peuvent être locaux ou extérieurs, les transporteurs, qui ont souvent à franchir des mers, les diffuseurs, proches du marché, et qui mobilisent souvent des mineurs afin d’échapper aux poursuites pénales, enfin les consommateurs sans lesquels le marché n’existerait pas.  

Le narcotrafic participe ainsi d’une sorte de lutte des classes internationale, puisque ce sont les pays du Nord qui consomment le plus, et que le commerce des drogues bénéficie surtout à des mafias du Sud ou provenant de pays pauvres, comme à des diasporas qui en proviennent. Ces groupes disposent souvent de la tolérance passive, voire de la complicité active de leurs gouvernements nationaux. Une autre dimension politique réside dans les liens entretenus entre certains de ces réseaux et les groupes terroristes. Ceux-ci peuvent participer aux trafics pour se financer.

Tous ces acteurs drainent des sommes considérables, dont les évaluations varient – 7 à 8 milliards d’euros pour le narcotrafic en France, mais qui leur donnent une forte capacité d’influence, notamment pour corrompre. Elles leurs donnent également les moyens de résister à la lutte contre eux puisque leurs énormes bénéfices leur permettent de supporter des captures de produits considérables, et de relancer leurs réseaux lorsque des membres en sont arrêtés.

Le caractère spectaculaire de la lutte menée contre eux ne doit pas faire illusion, puisque la consommation de produits stupéfiants ne cesse de croître.

L’arbre massif, aux branches multiples, des narcotrafics ne doit pas être celui qui cache la forêt. Il existe beaucoup d’autres réseaux mafieux, internationalement actifs et participant à toutes sortes de banditismes Ils ont aussi souvent une base nationale – entre autres les Triades chinoises, les Yakuzas japonais. Aux Etats-Unis ou en Europe, les mafias italiennes ne se mélangent pas avec les mafias russes, ukrainiennes, asiatiques ou balkaniques. Ces groupes sont généralement moins visibles que les narcotrafiquants, cherchent l’obscurité, sont moins médiatisés, et pour autant ne sont pas moins dangereux.

Les différents acteurs peuvent conclure des accords de partage d’activités – à moi les trafics d’êtres humains, à toi le racket, à tel autre le trafic d’armes – , mais sont aussi en concurrence voire en guerre ouverte. Les opposer les uns aux autres, les conduire à l’extermination mutuelle peut être une manière de lutter contre eux, au risque d’accroître les risques de corruption, car cela implique un certain degré de complicité avec les autorités policières.

Méthodes : de la ruse à la violence

On peut ici distinguer la ruse et la violence, bien que, depuis l’Antiquité, les deux stratégies soient le plus souvent associées à des degrés divers –  le rusé Ulysse et le bouillant Achille, et c’est Ulysse qui survit. Assassins et voleurs, c’était aussi le titre d’un des derniers films de Sacha Guitry. Il existe cependant une escalade entre elles. La ruse est la plus commode, parce qu’elle peut demeurer dissimulée et expose moins les acteurs. Les cyberattaques associées à des demandes de rançon sont un exemple. Il en est souvent difficile d’en identifier les auteurs, encore plus de les réprimer. Là aussi, politique et gangstérisme se mêlent, puisque ce sont parfois des sous-marins étatiques qui en sont à l’origine.

De multiples formes d’escroqueries imaginatives sont aussi à l’œuvre. Ainsi l’escroquerie sentimentale, souvent en provenance d’Afrique. Des femmes âgées et solitaires sont dépouillées à distance par de pseudo-séducteurs qui sollicitent leur aide. Des hommes peuvent aussi être victimes : on connaît le cas d’un Belge persuadé d’avoir gagné à une loterie en Afrique mais devait payer une somme importante pour toucher sa fortune, et qui s’en acquitta.

Il existe aussi des trafics immobiliers pratiqués par des réseaux spécialisés. Des investisseurs sont invités à acheter à prix modérés des appartements avec promesse de les revendre avec un substantiel bénéfice, puis ne voient rien venir. Dans de nombreux cas, c’est l’appât du gain des victimes qui les piège. D’autres trafics reposent sur une tromperie pacifique, et par exemple les trafics de médicaments ou de produits contrefaits. Ils n’en sont pas moins dangereux pour les victimes.

Le mélange de ruse et de violence est cependant la méthode la plus pratiquée dans les diverses formes de gangstérisation. Les trafics de voitures par exemple commencent par des vols discrets, mais peuvent aussi passer par du car jacking, c’est—à-dire la prise violente d’un véhicule à son conducteur, frappé et sorti de force. Ce sont surtout les voitures de haut de gamme qui sont recherchées, et les trafics encouragés par des commandes extérieures.

Ces trafics sont organisés en Europe vers les pays de l’Est ou en Afrique. On connaît la formule touristique plaisamment attribuée à un pays balkanique particulièrement gangstérisé : « Touristes, venez au Kosovo, votre voiture y est déjà ». Le racket des commerçants, censés bénéficier d’une protection contre les malfrats en échange d’une honnête mensualité est quant à lui bien connu, puisque cette protection s’exerce sous la menace de la violence.    

Pour ce qui est de la violence, elle revêt différents degrés de gravité. Elle peut être dirigée contre les biens, les personnes, ou les institutions. Contre les biens, un exemple en est l’intrusion par effraction dans des immeubles privés, ou encore l’assaut contre des bijouteries, ou des agences bancaires, ou des transports de fonds parmi d’autres cibles. Contre les personnes, les vols avec violence d’individus dans les espaces publics… Contre les institutions, la violence organisée peut se rapprocher du terrorisme, qui vise en dernière analyse l’Etat, dont l’autorité se trouve défiée.

Elle le rejoint de façon plus indirecte lorsque des hold up ont pour objet de favoriser le financement des activités et des groupes qui s’y livrent. On peut aboutir à ce que des organisations mafieuses subvertissent l’Etat. On parle ainsi de narco-Etats, phénomène qui menace même certains pays européens. Des gangs purement prédateurs peuvent prendre le contrôle d’un Etat, ce qui est le comble de sa défaillance. Voici quelques années, on parlait d’Haïti comme d’un Etat des ONG, parce qu’elles y jouaient un rôle prépondérant face à l’effondrement des autorités publiques. Désormais, Haïti est devenu l’Etat des gangs, on va y revenir. 

Domaines indéfinis

Indéfinis, et il serait aussi difficile que fastidieux de les énumérer. En un mot, la gangstérisation parasite toutes les activités humaines, aussi bien sociales que privées, on en a vu un exemple avec les rackets sentimentaux.  Elle constitue une contre-société qui s’intègre dans l’ensemble des corps sociaux pour vivre à ses dépens de ses prédations. Elles peuvent être démultipliés à l’infini, et l’on retiendra seulement quelques exemples significatifs : la circulation des personnes, la libération des échanges, la cybercriminalité, la corruption.

–  A la circulation des personnes s’attachent les trafics autour des migrations internationales. Il ne s’agit pas tant des individus qui franchissent de façon irrégulière les frontières qui sont autant victimes que responsables des trafics. Ils sont quant à eux souvent protégés par le droit, international comme interne. Il s’agit ici des réseaux de passeurs qui organisent les départs et les passages moyennant finances. Ils en tirent des profits importants, parfois encore accrus par la vente des migrants comme esclaves au sein de pays de transit.

Ces réseaux n’hésitent pas à risquer la vie des migrants dans des traversées dangereuses. On ne confondra pas non plus les réseaux clandestins avec l’assistance altruiste apportée aux migrants par des ONG humanitaires, y compris pour le franchissement des frontières. Des réseaux internationaux se consacrent à d’autres formes de traite d’êtres humains, par exemple avec la prostitution forcée qui peut être assimilée à une forme d’esclavage. Tous ces trafics d’êtres humains ont un point commun, c’est de bénéficier de relais et de complicités au sein des pays d’accueil.

–  La libération des échanges, fruit de la mondialisation, permet la prolifération et la prospérité de multiples trafics favorisés par l’ouverture ou la porosité des frontières. Fausse monnaie, trafics d’armes, de stupéfiants, de médicaments, de produits alimentaires, contrefaçons diverses, parasitent l’économie officielle. Ils parviennent parfois même à s’y intégrer. On sait par exemple que le produit des trafics de stupéfiants est désormais comptabilisé dans le produit national brut. Celui-ci est indifférent à l’origine de la richesse nationale, légale ou illégale.

Les transports maritimes, par lesquels transitent environ 85 % du commerce mondial de marchandises, sont particulièrement vulnérables à toutes formes de trafics. L’usage des conteneurs, qui franchissent les frontières dans les ports sont si nombreux que l’on n’en peut contrôler qu’une faible partie, est un instrument qui favorise toutes sortes de trafics. Plus généralement, la libération des échanges peut favoriser le contournement des sanctions prises contre certains Etats, dont on sait que l’efficacité est limitée.

–  La cybercriminalité, internationale par nature, est à la fois récente et en voie de développement accéléré. Elle est le véhicule des trafics de toute nature, surtout de la criminalité rusée. Elle en devient aussi un domaine autonome. Elle peut être aussi bien privée que publique, dans la mesure où non seulement des réseaux mafieux, mais aussi des services étatiques opaques les utilisent, à des fins différentes. Pour les usages privés, Internet est un outil de communication à toutes mains et de prédation polymorphe.

Un exemple, outre ceux déjà mentionnés, est celui des paris sportifs, pour lesquels des mafias sont à la manœuvre, avec notamment des matchs truqués. Le récent projet du président de la FIFA de privatiser partiellement la coupe du monde de football aurait sans doute contribuer à la livrer aux mafias.

Mais toutes formes de dénis de service, de captations de données, d’extorsion de fonds sont pratiquées. Pour les usages publics, on a affaire, en plus de prédations privées, à des activités étatiques couvertes. On sait que le droit n’est pas la défense la plus efficace en ce domaine, compte-tenu de la dérégulation d’internet et du refus des principaux acteurs, notamment des Etats-Unis, de toute réglementation internationale.

–  La corruption associe transgressions privées et publiques. Elle sert souvent à couvrir d’autres trafics en incitant les autorités compétentes pour leur poursuite à fermer les yeux et à en bénéficier – police, douane, voire justice et monde politique. Elle est omniprésente.

Des indices de corruption élaborés par des think tanks spécialisés permettent d’évaluer sa pénétration au sein des différents Etats. Ils sont évidemment incertains et reposent sur des perceptions. Les démocraties sont relativement moins corrompues que les régimes autoritaires, mais le sont malgré tout dans des proportions croissantes, notamment en raison du développement considérable des trafics de stupéfiants.

Le plus grave pour les démocraties est peut-être la tolérance de l’opinion publique à l’égard de la corruption. Elle peut être active ou passive. Elle peut être le fait de réseaux privés, mais elle peut aussi provenir d’agents étatiques, qui cherchent à obtenir des informations ou à peser sur certaines décisions. J’ai déjà mentionné le parlement européen. Une affaire qui mettait en cause des parlementaires ukrainiens a été récemment dévoilée, mais d’autres parlements nationaux sont aussi touchés. Passive, ses victimes en sont complices.

Cibles multiples

Dans la mesure même où les domaines de la gangstérisation sont indéfinis, les cibles en sont multiples. Les sociétés civiles sont plus ou moins vulnérables, particuliers, collectivités, entreprises, et en leur sein certaines catégories plus que d’autres. Elles le sont d’autant plus lorsque la prédation tend à faire des victimes des complices de leur propres spoliations. Les pyramides de Ponzi attirent par exemple des investisseurs qui cherchent à faire des bénéfices dissimulés, et à échapper au fisc.

Les cryptomonnaies sont souvent des pyramides de Ponzi inavouées. Des spéculateurs avisés savent vendre leurs avoirs avant les déconfitures, qui sont régulières mais semblent ne décourager personne. C’est notamment le cas du Bitcoin. Les cryptomonnaies jouent un rôle croissant dans la gangstérisation, on va y revenir. Mais ici on va surtout dire un mot des cibles publiques, des Etats, qu’elle met au défi sur nombre de registres. L’ Etat est censé être un rempart de la société civile. De ce point de vue, en l’atteignant, c’est le contrat social que met en cause la gangstérisation.  

Celle-ci est d’abord un défi posé aux ordres juridiques étatiques dans leur ensemble. Sont-ils en mesure de réagir efficacement contre elle ? On doit souvent constater leurs lacunes en la matière. Elle devient alors une mesure de la défaillance relative des Etats. Plus précisément, elle met en cause leur ordre public. Lorsque le narcotrafic provoque plusieurs dizaines d’assassinats par an non résolus, l’efficacité de l’appareil policier, mais aussi du renseignement intérieur, est en cause. Des magistrats honnêtes le constatent et le déplorent, mais on les fait parfois taire, comme à Marseille voici peu.

La gangtérisation affecte aussi les finances publiques. La fraude, l’évasion fiscales contribuent à la paupérisation des Etats, les prive de recettes non négligeables. Des cabinets de conseil tout à fait légaux peuvent y contribuer, cabinets parfois animés par d’anciens fonctionnaires des finances dont la déontologie est modeste.

Le défi concerne aussi les systèmes sociaux. On sait que la fraude sociale, qui concerne de l’argent public, est considérable même si son évaluation est difficile. Or elle est en partie le fait de réseaux organisés, qui sont des réseaux internationaux. Voilà qui nous conduit aux difficultés de la lutte contre la gangstérisation, à ses obstacles, à ses insuffisances, à ses balbutiements.

La lutte contre la gangstérisation :

obstacles, insuffisances, balbutiements

L’existence d’un banditisme organisé, de groupes de malfrats est consubstantielle à toute société. On se souvient en France du Courrier de Lyon, de la bande à Bonnot, des écumeurs post-Libération. On se souvient aussi des gangsters de Chicago, des bandes de New York, de l’ancienneté des mafias italiennes. Ils ont inspiré chansons, littérature, cinéma, par une sorte de fascination cathartique. Mais il semble que l’on soit passé de phénomènes, sinon restreints, du moins contenus, à une croissance exponentielle et internationale de la gangstérisation, de sorte que de nombreux Etats sont mis au défi de sauvegarder leur ordre public et plus largement leur intégrité politique.

 Pour les obstacles, on peut relever la mutabilité permanente du gangstérisme, ou son frégolisme d’une part, et ses efforts de légalisation d’autre part. il faut aussi constater les insuffisances de l’approche judiciaire, et les balbutiements de l’approche sécuritaire, c’est-à-dire des mesures coercitives qui commencent à être prises ici ou là.

Obstacles : frégolisme permanent, efforts de légalisation

D’un côté, le gangstérisme tente de se dérober aux coups par un frégolisme permanent, de l’autre il cherche parallèlement à légaliser ses activités.

Un frégolisme permanent

Le frégolisme rend le banditisme organisé capable d’adaptations permanentes aux transformations économiques, sociales, technologiques, mais aussi aux mesures prises contre lui, de sorte qu’il peut être contenu, marginalisé, résorbé mais jamais éliminé. Qu’il s’agisse de modifications du droit, des progrès technologiques, de l’évolution des produits frauduleux, les gangs sont toujours aux avant-postes. C’est particulièrement visible en matière de narcotrafics.

On voit les lieux de deal se déplacer et suivre le marché, les modes de livraison s’adapter, connaissant désormais une sorte d’ubérisation avec les livraisons à domicile. On voit aussi les trafiquants changer de routes d’approvisionnement, utiliser des modes différents, de mules plus ou moins volontaires aux go fast, qui tendent à devenir désormais des low fast. On connaît aussi les largages de stupéfiants près des côtes, que récupèrent discrètement des complices. On voit expérimenter toutes les formules, inventer de nouveaux produits stupéfiants, et l’avenir semble ouvert aux drogues de synthèse.

Cette mobilité, cette adaptabilité immédiate contrastent avec les moyens d’action étatiques ou interétatiques, statiques, lents, toujours à la poursuite de cibles mobiles et élusives.  

Efforts de légalisation : le blanchiment

La légalisation permet de blanchir les activités, de les réintégrer dans les circuits économiques légaux, de les soustraire préventivement aux poursuites, et même de les dissimuler entièrement aux enquêtes. C’est ce qu’on dénomme le blanchiment. Il connaît deux formes : juridique avec l’effort pour intégrer les systèmes légaux, financière avec la réintégration de l’argent volé dans les circuits officiels. 

– Pour le blanchiment financier, le frégolisme est encore plus manifeste, parce que rien n’est plus fluide que l’argent. Et, quel que soit leur registre, toutes ces activités doivent blanchir leurs bénéfices afin de les réintégrer dans les circuits officiels de financement.

Or ils se savent traqués, ils savent que la lutte contre leur dissimulation s’attache à l’une de leurs activités vulnérables. Ils disposent pour se protéger de toutes les formules qui permettent d’anonymiser l’origine des fonds, et force est de reconnaître que les systèmes bancaires, qui n’ont d’autre loi que le profit, sont parfois indifférents à l’origine des sommes qui leur sont confiées.

Des associations de magistrats instructeurs se sont fait l’écho de cette béance du réseau bancaire international, notamment avec les fonds off shore, béance sur laquelle des scandales éclatants et récurrents attirent un instant l’attention avant que le silence médiatique ne favorise un oubli protecteur. Les Panama Papers, voici une dizaine d’année, ont ainsi révélé l’existence de trafics financiers considérables, pour la plupart restés impunis.

S’y ajoutent aujourd’hui les cryptomonnaies dont l’existence et la régulation échappent aux Etats et sont une autre manifestation de frégolisme transgressif. Ces produits informatiques sont le lieu de tous les trafics. La spéculation frauduleuse n’est qu’une de leurs virtualités. Les cryptomonnaies peuvent accueillir les produits de toutes les activités, licites ou illicites, transparentes ou clandestines. Il suffit ensuite de les convertir par le jeu du marché en monnaies officielles dont on ne pourra pas, ou alors très difficilement, découvrir l’origine.

Le développement des cryptomonnaies est actuellement considérable. Certains Etats même semblent les encourager, comme l’Administration Trump, voire en faire des monnaies ayant officiellement cours. C’est notamment le cas pour le Bitcoin au Salvador en Amérique latine, et en République Centrafricaine. Le Bitcoin est la plus connue des crypto, mais il en existe un nombre croissant dont certaines disparaissent rapidement, et qui ont toutes un trait commun : elles sont les paradis du blanchiment.         

–  Quant au blanchiment juridique, il consiste à convertir des activités illicites en commerces licites. C’est une question largement traitée dans la saga du Parrain. Vito Corleone s’abrite derrière une société d’importation d’huiles d’olive, et son fils Michael Corleone entend légaliser toutes ses activités. Il finit par devenir l’un des principaux actionnaires du patrimoine immobilier du Vatican. On sait que, en France par exemple, un nombre important de commerces de bouche s’installent dans des villes moyennes où ils n’ont qu’une activité réduite.

Des cabinets d’avocats spécialisés sont actifs dans ces conversions, comme ils le sont dans la défense des accusés de trafics illicites. C’est pour eux une source abondante de clients solvables. La lutte contre la gangstérisation est une lutte juridique, et dans ce combat les trafiquants ne manquent pas d’alliés dont on peut se demander s’ils ne deviennent pas des complices, à l’instar de Tom Hagen, l’avocat du Parrain, qui n’a qu’un seul client. Autant d’obstacles qui compliquent la lutte.

Les défis sont aujourd’hui de plus en plus vastes et de plus en plus profonds, avec l’expansion des narcotrafics en tête du mouvement. En face, on doit bien constater que les réponses restent inadaptées ou insuffisantes, de sorte que le combat, s’il n’est pas encore perdu, est pour l’instant un échec. Alors il faut se souvenir de la formule de Chamfort : « On ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau », ce qui nous conduit à considérer que l’approche judiciaire reste, en dépit de renforcements récents, insuffisante.

Insuffisances judiciaires

On peut les rassembler autour de deux observations : les instruments juridiques sont rapidement inadaptés ; les moyens matériels sont généralement saturés. 

Inadaptation des instruments juridiques

On n’entrera pas ici dans le détail de législations multiples et complexes. On ne méconnaîtra pas non plus les efforts entrepris depuis quelques années, en France et en Europe notamment, pour les renforcer, avec par exemple le PNF pour la délinquance financière ou le nouveau parquet national anticriminalité. On n’oubliera pas non plus la récente loi sur le narcotrafic, dont il doit procéder.

Des tableaux complets sont dressés dans deux rapports sénatoriaux récents, dont l’un a déjà été mentionné, celui du sénateur Etienne Blanc sur l’impact du narcotrafic en France du 14 mai 2024 et celui de la sénatrice Nathalie Goulet du 20 juin 2025 sur la délinquance financière. Ils font de nombreuses propositions dont la plupart demandent encore à être mises en œuvre.

– Considérons d’abord les instruments nationaux. Ils sont confrontés à une criminalité mobile, qui se modifie et s’adapte sans cesse, qui est opportuniste et imaginative. On l’a vu, elle explore tous les registres et tous les domaines de la prédation. Elle montre une capacité toujours renouvelée d’utiliser de nouvelles techniques, de nouvelles méthodes, d’impliquer de nouveaux groupes, de nouveaux objets, de transgresser ou de contourner les obstacles légaux pour toutes formes de captation de ressources qui en définitive sont fongibles en avantages monétaires.

En regard, la criminalisation de ces activités est toujours en retard, en raison même des sauvegardes que le droit pénal comporte pour les libertés individuelles. Les infractions doivent être spécifiquement prévues et restrictivement interprétées, les incriminations pénales ne sont pas rétroactives, la charge de la preuve appartient à l’accusation…

Les réseaux ont les moyens de mobiliser et de rémunérer des cabinets d’avocats habiles à exploiter toutes les difficultés procédurales pour arrêter ou retarder l’action pénale. En outre, la fragmentation de la société internationale en Etats indépendants, disposant chacun de leur système juridique et pénal propre complique et au minimum retarde l’action publique face à des phénomènes transnationaux.

Il existe toutefois, notamment en Europe, des systèmes nationaux plus efficaces que d’autres. En Italie, pays confronté depuis très longtemps à l’activité criminelle des mafias, régionales ou internationales, des mesures judiciaires très fortes ont été prises depuis quelques décennies. Un effort concerté et prolongé de l’institution judiciaire a obtenu des résultats significatifs. En attendant sans doute que de nouveaux groupes se reforment, beaucoup de bandes anciennes ont été décimées.

Pour ne prendre qu’un exemple, 70 % des patrimoines suspects bloqués ont été définitivement saisis par la justice, alors que l’on n’en compte que 30 % en France. On peut donc s’inspirer de législations nationales plus avancées pour prendre exemple, et on le fait dans certains domaines. Mais la question est globale, c’est-à-dire internationale. En l’absence d’une concertation et d’une coopération entre Etats, universelle autant que possible, on risque fort de labourer la mer.   

– Sur le plan de la coopération internationale, le GAFI joue un rôle important. Ce Groupe d’action financière a été créé en 1989 par le G7. Mais il concerne surtout le financement du terrorisme et n’émet que des recommandations. Sur le plan européen, le GRECO, Groupe d’Etats contre la corruption, établi en 1999 dans le cadre du Conseil de l’Europe plus les Etats-Unis, évalue les dispositifs nationaux et formule des recommandations dans des rapports publics.

Au-delà, on rencontre, outre le jeu ordinaire des conventions d’extradition, diverses conventions internationales consacrées à la corruption ou à diverses formes de trafics. On peut aussi mentionner le parquet européen voué à lutter contre les fraudes affectant les finances de l’Union.

Mais on peut prendre deux exemples très significatifs des limites actuelles : la Convention de Palerme de 2000 contre la criminalité transnationale organisée et la Convention de Merida de 2004 contre la corruption. Toutes les deux sont presque universelles, 194 parties pour la première, 193 pour la seconde. Ces traités prévoient d’abord l’obligation pour les parties d’adapter leur législation pénale interne, ensuite celle de coopérer entre elles sur le plan policier et judiciaire pour permettre une répression transnationale.  

Les deux conventions sont très puissantes sur le papier. Mais elles sont insuffisamment appliquées, parce qu’elles sont essentiellement déclaratoires, sans mécanismes d’exécution. On prévoit bien une conférence annuelle des parties, mais sans pouvoir décisionnel, de sorte que leur mise en œuvre reste soumise au bon vouloir des Etats parties. Force est de constater que, dans ces conditions, leur efficacité reste limitée. En outre, la convention de Palerme comporte des protocoles additionnels (traite des personnes, migrants, armes à feu) sensiblement moins ratifiés.

Saturation des moyens matériels 

Comme on sait, le nombre de policiers et de magistrats affectés à la lutte contre la criminalité transnationale est la plupart du temps insuffisant. Leur expertise, leur professionnalisme ne sont pas en cause, mais les crédits dont ils disposent dans un contexte où la coopération internationale est particulièrement difficile rendent l’efficacité de leur action aléatoire. Ils connaissent des succès spectaculaires, saisie de stupéfiants, arrestations de passeurs, répression de trafics financiers – le PNF a ainsi rapporté plus d’une dizaine de milliards au trésor français.

Mais la proportion de délits ou crimes réprimés ne varie guère. La douane française estime par exemple saisir environ 10 % des stupéfiants qui franchissent les frontières. La saturation des services est une technique des trafiquants, qui sont prêts à sacrifier une partie des produits pour mieux faire passer les autres. Lorsque des millions de colis arrivent de l’étranger, que des centaines de milliers de conteneurs transitent dans les ports, comment les contrôler tous ? Le renseignement est important mais insuffisant à lui seul. Et puis on peut augmenter le nombre ou la taille des plumes, ce seront toujours des plumeaux. De sorte qu’il faut explorer la piste sécuritaire.

Balbutiements sécuritaires

Balbutiements, parce qu’il s’agit d’initiatives isolées et récentes, sans stratégie internationale d’ensemble. On va en prendre trois exemples, le premier tiré de la France, le deuxième du Salvador, pays d’Amérique centrale, le troisième des Etats-Unis. Leurs fondements et leur efficacité sont parfois contestés, et leurs résultats restent incertains. Or une politique ne se juge ni sur ses intentions ni sur ses moyens mais sur ses résultats. En conclusion enfin on pourra dire un mot de ce que pourrait être une bonne stratégie associant sécuritaire et judiciaire, et qui passerait par le Conseil de sécurité de l’ONU.

–  Pour la France, la politique récemment suivie offre deux exemples de lutte contre le narcotrafic, deux exemples provenant du ministère de l’Intérieur puis de la Justice, avec le même ministre dans les deux cas. D‘abord, les opérations « place nette » contre les points de trafic de stupéfiants dans diverses villes. Elles ont été spectaculaires, mais leurs résultats sont restés sans lendemain, de sorte qu’elles ont été souvent perçues comme des opérations de communication et non de fond.

Ensuite, la création de prisons de haute sécurité destinées à empêcher les trafiquants de communiquer et de diriger leurs trafics à partir de leur cellule. L’expérience est encore trop récente pour en mesurer l’efficacité réelle. On notera qu’elle a initialement renforcé la violence des gangs, en la dirigeant contre les prisons elles-mêmes et contre le personnel pénitentiaire. Des avocats se sont aussi mobilisés pour protester contre ces conditions d’emprisonnement au nom des droits de l’homme.

–  Pour le Salvador, le président Bukele a lancé une politique sécuritaire de grande ampleur contre le narcotrafic et plus généralement le crime organisé qui gangrenait le pays. Arrestations massives, conditions de détention très sévères ont réduit considérablement le nombre de meurtres et de réseaux organisés.

Cette politique, qui fait fi des libertés publiques et des droits de la défense, emprisonnant massivement les suspects, a le soutien de la population et des Etats-Unis, qui y transfère certains trafiquants. Elle est toutefois discutée, aussi bien sur le plan des droits de l’homme, largement méconnus dans ce cadre, que sur celui de son efficacité. Certains soutiennent qu’en réalité elle n’est qu’une apparence et que le crime organisé s’est reconstitué de façon plus invisible.

Ce qui est clair, c’est qu’une telle politique ne peut être un produit d’exportation. Outre les obstacles juridiques, il y faut un petit pays, peu peuplé, au territoire restreint et aux échanges internationaux limités.

 Les Etats-Unis ont inauguré récemment, sous la présidence Trump, une politique radicale contre le narcotrafic. Ils ont capturé par la force armée le président du Venezuela, Nicolas Maduro, accusé d’être à la tête d’un réseau. Dans le même esprit, ils ont bombardé et détruit en haute mer des navires supposés transporter des stupéfiants vers leurs côtes. Ils ont ainsi tué plusieurs dizaines de personnes. Il y avait un précédent, remontant à 1990, avec la capture du président Noriega, au Panama, par une opération militaire ordonnée par le président Bush père, qui avait entraîné nombre de victimes civiles.

Ces opérations évoquent un lointain souvenir, celui du Torrey Canon, pétrolier en perdition détruit en 1967 dans la Manche par la marine britannique pour protéger les côtes. Cela avait entraîné nombre de protestations, parce que la légalité internationale de l’action était douteuse. Il en était résulté en 1969 une nouvelle convention, la convention de Bruxelles sur l’intervention en haute mer, dérogeant à l’exclusivité du pavillon et à l’interdiction du recours à la force.

Rien de tel face aux destructions américaines, pas de protestations internationales, très peu de débats, et encore ils portent sur l’efficacité de ces frappes plutôt que sur leur légalité, ce qui montre que le recours à la violence armée par les Etats est de plus en plus toléré, surtout lorsqu’il est le fait des Etats-Unis. Ce n’est qu’aux Etats-Unis qu’un débat interne sur la légalité de ces bombardements a été amorcé, y compris par des militaires, dont des marins, mais sans lendemain.

*     *

En conclusion, on peut s’interroger sur une stratégie internationale universelle qui associerait coercition, sécuritaire et judiciaire. Elle passerait par le Conseil de sécurité. Pour le moment, le Conseil de sécurité n’est intervenu que de façon plus modeste, et ponctuelle. Il s’agit de la situation à Haïti.

Dans un premier temps, face à la défaillance structurelle de l’Etat, le Conseil avait lancé une opération de maintien de la paix, la MINUSTAH, qui malgré divers renforcements, a échoué. Aujourdhui, le Conseil a autorisé une opération qu’il ne dirige pas. Il s’agit d’une Mission internationale d’appui à la sécurité (MSS), conduite par le Kenya avec ses propres forces et le soutien d’autres Etats. Les résultats ne sont guère convaincants. 

Pourtant, il existe un précédent et un instrument efficace, qui pourrait servir de modèle. C’est la Résolution 1373 du 28 septembre 2001, adoptée après les attentats du 11 Septembre. Elle concerne la lutte contre le terrorisme international, et définit un programme complet de lutte, obligatoire, civil, contrôlé.

Tous les Etats sont tenus d’adapter leurs législations internes et de développer leur coopération internationale, en termes douaniers, policiers, judiciaires, de renseignement, de financement et de fiscalité. Un Comité de suivi est instauré, devant lequel tous les Etats doivent faire rapport sur les mesures prises, et s’exposent aux suites de leur inaction.

La gangstérisation du monde n’est aujourd’hui pas moins redoutable pour la sécurité internationale que le terrorisme en son temps. Celui-ci a été combattu avec efficacité. Il n’a pas disparu, mais largement résorbé. Une fausse solution, celle de l’Argentine du Président Milei, qui classe des réseaux de narcotraficants comme terroristes. Cela ne peut être effectif en dehors du pays, car le Conseil de sécurité dresse des listes, qui peuvent être judiciairement contrôlées. Ces réseaux n’y figurent pas, au moins pour l’instant. Le Conseil pourrait le faire s’il décidait  de donner des dents aux conventions de Palerme et de Merida, qui sont déjà une solide base normative. Est-ce envisageable ? Passé un certain degré de gravité, une telle solution pourrait finir par s’imposer.

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