Communication du lundi 16 février 2026 de Bertrand Lortholary, ambassadeur de France en Chine
Thème de la communication : L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine
Synthèse de la séance
L’ambassadeur de France en Chine propose une mise en perspective de la transformation du monde à travers l’ascension spectaculaire de la Chine. Il rappelle qu’en 1976 ou en 1996, la Chine n’aurait sans doute pas été considérée comme un acteur central des bouleversements mondiaux. Marginale économiquement dans les années 1970, encore discrète dans les années 1990 malgré les réformes engagées par Deng Xiaoping, elle est devenue en un demi-siècle un acteur incontournable de l’ordre international.

Depuis l’ouverture engagée en 1978, la Chine a connu une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Elle a sorti près de 800 millions de personnes de la pauvreté, multiplié son revenu par habitant et s’est imposée comme la deuxième économie mondiale. Son poids est systémique du fait de sa population (1,4 milliard d’habitants) et de sa capacité industrielle : elle représente près d’un tiers de la production industrielle mondiale, domine le secteur des terres rares et occupe une place centrale dans le commerce international. Ses infrastructures – transports, énergie, urbanisation – illustrent un passage fulgurant du sous-développement à la modernité technologique. L’ « atelier du monde » tend désormais à devenir un « laboratoire du monde », notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aéronautique ou du spatial.
Cependant, ce modèle présente des fragilités : déséquilibres commerciaux massifs, surinvestissement industriel, endettement local, bulles immobilières, dépendance persistante au charbon et surtout crise démographique majeure. Le vieillissement accéléré et la chute des naissances pourraient peser lourdement sur la croissance future et sur la stabilité sociale, mettant à l’épreuve le contrat implicite entre le Parti et la population fondé sur l’amélioration continue du niveau de vie.
Cette ascension transforme profondément l’ordre mondial, historiquement structuré autour de la prééminence américaine depuis 1945. La relation sino-américaine constitue désormais la question centrale des relations internationales. La compétition s’intensifie dans tous les domaines : économique, technologique, monétaire, militaire, diplomatique et culturel. Pékin cherche à réduire ses dépendances (stratégie d’autosuffisance technologique et industrielle, internationalisation du yuan), à renforcer son armée et à étendre son influence mondiale, notamment via les « Nouvelles routes de la soie » et son investissement dans les organisations internationales. Washington, de son côté, entend préserver sa suprématie globale.

Le risque d’un affrontement n’est pas théoriquement inévitable, mais il est accru par la multiplication des zones de friction, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan. Pour Pékin, la « grande renaissance » de la nation chinoise passe par la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Les États-Unis, liés par le Taiwan Relations Act, maintiennent une position stratégique ambiguë mais engagée. La question taïwanaise demeure ainsi le point le plus sensible de la rivalité sino-américaine.
Dans ce contexte, l’Europe doit éviter d’être réduite à un simple objet de la confrontation entre les deux puissances. Elle dispose d’atouts politiques (attachement au multilatéralisme, à l’État de droit, aux libertés) et économiques (puissance de son marché) qui peuvent lui permettre de s’affirmer comme un troisième pôle de stabilité. Depuis 2019, l’Union européenne a adopté une doctrine commune vis-à-vis de la Chine – partenaire, concurrent et rival systémique – marquant un progrès vers une approche unifiée. L’enjeu pour l’Europe est double : défendre ses intérêts face aux déséquilibres commerciaux et aux implications géopolitiques de la relation sino-russe, tout en coopérant avec la Chine sur les enjeux globaux (climat, biodiversité, multilatéralisme). L’avenir dépendra de sa capacité à maintenir son unité et à affirmer une autonomie stratégique crédible.

En conclusion, face à une compétition sino-américaine appelée à structurer durablement le XXIe siècle, l’Europe a le choix : subir cet affrontement ou s’affirmer comme un acteur indépendant et stabilisateur. La France plaide résolument pour la seconde option.
À l’issue de sa communication, Bertrand Lortholary a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Gaymard, C. Talon-Hugon, Th. de Montbrial, P. Delvolvé, L. Stéfanini, J.C. Trichet, Ch. Delsol, L. Ravel, J.R. Pitte, S. Sur, J. de Larosière, P.M. Menger, M. Bastid-Bruguière.

Verbatim du communicant
L’avenir des relations Chine-Etats-Unis et Chine-Europe vu de Chine
(16 février 2026)
M. le Président, cher Jean-David,
M. le Vice-Président,
M. le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de débuter mon propos devant vous aujourd’hui par une question.
Si le thème de la transformation profonde du monde que vous propose cette année le Président Levitte avait été retenu par vos prédécesseurs pour leurs propres travaux il y a cinquante ans, en 1976, quels sujets l’Académie aurait-elle examiné au fil des mois : le premier choc pétrolier et ses répercussions sans aucun doute, les premiers pas en France du G7 que notre pays préside cette année, la guerre froide bien entendu avec par exemple la fondation officielle d’un Vietnam réunifié sous la coupe communiste après la chute de Saïgon quelques mois plus tôt ou encore la tragédie du génocide Khmer rouge au Cambodge.
Faisons un instant la même expérience avec l’année 1996, il y a trente ans : les choix auraient probablement été le bouleversement pour Israël et le Moyen-Orient représenté par la première accession au pouvoir de Benyamin Netanyahou, la première prise de Kaboul par les Talibans avant celle de l’été 2021, ou encore la première accession au fauteuil de Secrétaire général des Nations Unies d’une personnalité d’Afrique subsaharienne, Kofi Annan.
De la Chine et sa capacité à transformer le monde, il n’aurait sans doute pas été question, ni en 1976 année pourtant de la disparition de Mao Zedong et de Zhou Enlai, ni même probablement en 1996 alors que le père de l’ouverture chinoise Deng Xiaoping vivait ses derniers mois.
En 1976, la Chine était en effet sur le plan économique un acteur marginal à l’échelle du monde elle ne représentait qu’à peine 1% du commerce mondial. Elle l’était d’autant plus qu’elle avait le choix de la fermeture depuis la fondation de la République Populaire en octobre 1949.
Elle comptait davantage bien sûr sur le plan politique dans le contexte de la guerre froide, avec d’abord sa rupture avec l’Union soviétique puis son rapprochement spectaculaire avec Washington à la faveur du voyage historique de Richard Nixon en 1972. Mais à nouveau, sans doute pas assez pour occuper alors les premiers rôles de la transformation d’un monde dominé et structuré par l’affrontement américano-soviétique.
En 2026, au risque de l’évidence, il est devenu impensable d’évoquer la transformation profonde du monde sans faire une place centrale à ce qu’est devenue la Chine depuis 1978, début de l’ère officiellement appelée « d’ouverture et de réformes », et encore moins évoquer notre avenir commun sans s’arrêter de façon approfondie sur la trajectoire de la Chine, sa compétition avec les Etats-Unis pour la première place mondiale et en inférer quelques réflexions pour l’Europe et sa propre relation avec la Chine.
L’ambition de la « Grande Renaissance de la nation chinoise »
Mesdames et Messieurs,
En un demi-siècle l’ampleur des bouleversements survenus en Chine est probablement sans équivalent dans l’histoire des hommes, et il n’est sans doute pas excessif d’estimer que ce phénomène entraîne désormais à son tour des changements d’une dimension inédite pour notre monde.
D’abord et avant tout parce que la Chine à la faveur de ces décennies a sorti de la pauvreté près de 800 millions d’hommes et de femmes. Le gouvernement chinois le fait très légitimement valoir avec fierté, en continuant par ailleurs de revendiquer pour le pays une appartenance au monde en développement, qui lui permet de s’affirmer comme le pays chef de file d’un sud global aux contours pourtant flous.
Vous me permettrez quelques chiffres pour illustrer cette progression vertigineuse : la richesse du pays par habitant s’élevait à 156 dollars par habitant en 1976 à la veille des réformes et en faisait par conséquent l’un des pays les plus pauvres du monde au regard de ce critère. La Chine affiche aujourd’hui un revenu de 14 000 dollars par habitant. C’est un chiffre désormais comparable à d’autres grandes économies émergentes comme la Turquie ou le Mexique. Les taux de croissance à deux chiffres appartiennent certes au passé, mais la tendance permet selon le FMI d’entrevoir un montant possible de 20 000 dollars pour le début des années 2030.
Il y a lieu surtout de rapporter ces chiffres à la taille du pays et de sa population d’1,4 milliards d’habitants, soit 17% de la population mondiale, car c’est évidemment cela qui fait la dimension systémique du miracle économique chinois : la Chine est depuis 2010 la deuxième économie du monde.
Avec près de 20 000 milliards de dollars de revenu, elle est certes loin des Etats-Unis, qui avoisinent 30 000, mais très nettement devant les économies suivantes que sont l’Allemagne et le Japon, qui se situent elles autour de 5 000. Et, à population équivalente, l’économie chinoise représente aujourd’hui entre quatre et cinq fois celle de l’Inde.
Arrêtons-nous un instant à présent sur les provinces de Chine, on observe par exemple que la riche province méridionale du Guangdong, qui abrite en particulier les métropoles de Canton et Shenzhen et compte près de 130 millions d’habitants, a un poids économique équivalent à celui de la Corée ou de l’Australie et exporte à elle seule autant que le Japon. Trois des provinces centrales de la Chine que sont le Hubei, le Hunan (la province de naissance de Mao Zedong) et le Jiangxi, pourtant bien moins riches que les provinces du littoral affichent ensemble un PIB équivalent à celui du Brésil.
Au-delà des chiffres, ce miracle économique chinois est palpable et nombreux sont nos compatriotes à en faire l’expérience en comparant la Chine qu’ils observent aujourd’hui à celle qu’ils ont pu connaître à la faveur de séjours antérieurs.
Voyager en Chine dans les années 80 et 90 restait une activité complexe et inconfortable pour la plupart des usagers des transports : aujourd’hui avec ses aéroports futuristes, ses trains à grande vitesse, ses infrastructures routières multipliées, ses métros impeccables et ses ports « décarbonés » la Chine est passée du Tiers-Monde à la pointe de la modernité. Le réseau ferroviaire a plus que doublé ces vingt dernières années, avec en particulier plus de 50 000 km de lignes à grande vitesse, soit près de six fois le réseau de l’Union européenne. Dans le domaine du transport urbain, Pékin avec 30 lignes et Shanghai se disputent d’une année sur l’autre la première place mondiale en termes de taille de réseau de métro. Et, à l’exception de Moscou, les dix réseaux de métro les plus étendus dans le monde appartiennent tous à des villes chinoises. Le métro de Xi’an ou de la ville de Zhengzhou, dont sans doute peu de nos compatriotes sont familiers, est plus étendu que celui de Londres ou de New York ! Les applications sur téléphone mobile se sont généralisées et facilitent tous les déplacements, comme par exemple pour déverrouiller en quelques secondes l’un des huit millions de vélos en libre-service aujourd’hui disponibles dans les villes chinoises.
Dans le domaine de l’énergie, les progrès sont tout aussi fulgurants : la première centrale nucléaire chinoise, à Qinshan dans la province du Zhejiang proche de Shanghai, conçue avec l’aide de la France est entrée en fonctionnement en 1991. Le parc nucléaire chinois est aujourd’hui équivalent à celui de la France avec 58 réacteurs, mais trente sont en construction. Dans le domaine des énergies renouvelables, qui représente déjà 20% de la consommation d’énergie en Chine, la Chine a installé l’an dernier sur son territoire une capacité permettant de couvrir à elle seule l’équivalent des besoins en électricité de l’Allemagne. Il y a lieu toutefois de rappeler que la Chine continue à s’appuyer de façon massive sur les énergies fossiles, le charbon représentant en particulier plus de 50% du mix électrique.
Prenons enfin l’exemple des paysages urbains : la trajectoire chinoise est incarnée par le succès de Shenzhen, village de pêcheurs du delta de la rivière des perles dans le sud du pays, promu laboratoire des réformes par Deng Xiaoping, aujourd’hui centre manufacturier et technologique de 14 millions d’habitants, rivalisant avec Hong-Kong et Canton et siège de nombreuses multinationales chinoises de premier plan comme Huawei dans les télécommunications ou BYD dans le domaine automobile.
En dehors des questions de répartition des richesses et de qualité de vie, ces chiffres illustrent le contrat jusqu’ici rempli entre les dirigeants et la population : le maintien du système politique en échange d’une progression rapide de l’économie et du principe selon lequel chaque génération vivra mieux que la précédente.
Contrat interrompu de crises néanmoins : politique en juin 1989, financière en 2008, sanitaire entre 2020 et 2023, mais la trajectoire n’en reste pas moins crédible d’une Chine construisant les bases d’une puissance faisant jeu égal à plusieurs égards avec les Etats-Unis en 2049 pour le centenaire de la fondation de la Chine populaire, modèle d’un développement réussi selon les principes de la « pensée XI Jinping » , c’est-à-dire une combinaison hautement centralisée et contrôlée du modèle politique de Mao avec les réformes pragmatiques de Deng Xiaoping, en route vers une nouvelle centralité mondiale : le « rêve chinois », selon l’expression du président Xi .
On a relevé souvent les limites environnementales mais aussi sociales, de cette marche forcée conduisant à un développement destructeur de ressources. Qui ne se souvient des villes polluées de Chine des années 1990 et 2000 et d’une qualité de vie dégradée où le développement durable était un sujet très secondaire ?
Les Jeux olympiques de Pékin en 2008 ont marqué à cet égard un tournant : non seulement les grandes villes mais des cités moyennes voire des agglomérations excentrées ont intégré un développement « vert » répondant ainsi à une forte pression de la population qui a su faire valoir ses revendications, qui a nourri aussi les investissements dans les transports, les véhicules électriques, les énergies alternatives et ouvert ainsi de nouveaux domaines à l’excellence technologique.
Mesdames et Messieurs,
La prééminence industrielle britannique du XIXème siècle avait donné lieu à l’expression d’ «atelier du monde» : qu’elle soit désormais appliquée à la Chine, en dit assez sur le passage fulgurant de témoin auquel nous avons assisté : la Chine c’est aujourd’hui près du tiers de l’industrie mondiale, 60% de la production des terres rares et 90 % de leur raffinage. Aux productions de masse d’objets de consommation courante se sont ajoutées des productions de produits de haute technologie et l’objectif de prendre la tête des nouvelles révolutions technologiques, à commencer par la robotique. L’atelier du monde devient chaque jour un peu plus également le laboratoire du monde.
L’idée répandue dans les années 2000 et cultivée en particulier au Japon de conserver un coup d’avance sur « l’atelier» chinois n’a dans de très nombreux cas plus de sens. Le coup de tonnerre qu’a représenté l’an dernier le modèle d’Intelligence Artificielle conçu par « DeepSeek » doit nous faire anticiper d’autres avancées spectaculaires, soutenues par une volonté politique résolue. Les succès des plateformes AliBaba , Shein ,Temu , JD.com … sont des exemples de la capacité de projection mondiale de l’e-commerce chinois au service de sa production.
Pour faire écho au propos du Président Levitte devant vous le 5 janvier sur la révolution qu’a représenté depuis le début du XXIè Siècle l’expansion du transport maritime à travers les conteneurs et porte-conteneurs, je voudrais enfin rappeler ici que la Chine abrite aujourd’hui 7 des 10 premiers ports mondiaux (Shanghai en tête, Ningbo en troisième et Shenzhen en quatrième, Singapour occupant la seconde marche du podium).
Cette puissance commerciale se traduit par des déséquilibres que nous connaissons trop bien : 1 200 milliards en 2025, en progression de 20% par rapport à 2024. Excédent qui se répartissait en 2024 schématiquement en trois parties égales, 300 milliards de dollars sur les Etats-Unis, 300 milliards vis-à-vis de l’Europe et autant sur le reste du monde. Le plus grand déséquilibre commercial dans l’histoire de l’humanité selon la formule désormais convenue à Bruxelles. Ce déséquilibre est lié à une politique de l’offre qui conduit la Chine à représenter à elle seule 30% de l’investissement mondial contre seulement 13% de la consommation mondiale. Ces déséquilibres sont devenus insoutenables pour l’ensemble des partenaires de la Chine.
Face à la dépendance forte aux exportations que ces choix politiques ont généré, Pékin a décidé pour le prochain Plan Quinquennal de stimuler davantage sa demande intérieure, afin « de diminuer la dépendance de l’économie chinoise vis-à-vis de l’extérieur ». Selon la formule employée récemment à Davos par le Vice-premier ministre chinois chargé de l’économie, M. He Lifeng, il s’agit d’ajouter une Chine « marché du monde » à la Chine « atelier du monde ». L’avenir dira si les réformes structurelles de très grande ampleur indispensables à cette fin seront au rendez-vous.
En dépit des succès que je viens d’évoquer, le modèle de croissance chinois connaît aussi des limites internes, qui constituent autant de facteurs de risque sur le plan économique : persistance d’entreprises publiques non rentables, concurrence irrationnelle et déflationniste entre des entreprises créées sur des prêts de faveur (la fameuse « concurrence involutive »), corruption, endettement des collectivités locales… Les travers d’un système spéculatif ont notamment conduit en 2012 puis en 2022 à l’explosion de bulles immobilières qui ont a laissé des constructions vides ou inachevées dans tout le pays et des épargnants qui ont vu fondre leur patrimoine et se montrer du même fait moins confiants dans l’avenir.
Une donnée fondamentale pèse d’autre part très lourdement sur le « rêve chinois » du président Xi : l’avenir démographique de la Chine, objet au demeurant de préoccupation aigu des dirigeants du pays. L’hiver démographique est déjà là, comme d’ailleurs dans les autres pays d’Asie orientale, Corée et Japon : la Chine a enregistré en 2025 le plus faible nombre de naissances depuis 1949 et selon les projections des Nations Unies, le pays pourrait perdre la moitié de sa population d’ici la fin de ce Siècle. De 1,4 milliards à 700 millions d’habitants. Avec les conséquences massives -et les incertitudes- que cette chute brutale est susceptible d’entraîner : la prise en charge sanitaire et financière d’une population âgée toujours plus importante, et -à un horizon certes plus lointain- un moindre dynamisme de l’économie et de sa capacité de création et d’innovation.
Les objurgations et incitations idéologiques n’endiguent pas cette tendance : la limitation autoritaire des naissances trouve difficilement son contraire. Le coût des logements et de l’éducation, l’émancipation des femmes, qui les conduit désormais souvent en particulier en milieu urbain à rejeter les injonctions sociales de la famille traditionnelle chinoise, les exigences attendues à l’égard des hommes en matière de réussite sociale et financière comme condition au mariage, le développement de l’individualisme consumériste sont souvent relevés.
On s’interroge aussi sur les attitudes de fuite d’une partie de la jeunesse qui pratiquerait de façon de plus en plus large et variable dans ses modalités un retrait (« TANGPING » : littéralement : » rester couché »), sorte de résistance passive à un ordre et une compétition devenus excessivement exigeants. Comme si, précisément, la promesse du régime de conditions de vie meilleure à chaque génération ne faisait plus l’objet d’une confiance absolue.
L’avenir des relations US Chine
Mesdames et Messieurs,
La trajectoire fulgurante de la Chine en l’espace de quelques décennies que j’ai tenté d’esquisser, les perspectives qui s’ouvrent devant elle et plus encore les conséquences à l’échelle du monde de ces bouleversements chinois sont majeures pour l’avenir du monde. Par leur rapidité sans aucun doute, mais je le disais, plus encore par la magnitude du phénomène, puisque nous parlons du pays qui, avec était jusqu’à il y a deux ans le pays le plus peuplé du monde, et à l’exception de l’Inde donc, figure très loin devant tous les autres (Indonésie, Etats-Unis).
Et très logiquement se pose par conséquent la question de l’avenir d’un ordre mondial progressivement organisé au fil du XXème Siècle autour d’une prééminence des Etats-Unis. Prééminence qui a commencé avec le suicide de l’Europe qu’a représenté la première guerre mondiale, s’est renforcé au lendemain de la seconde guerre mondiale sur les ruines de la barbarie nazie en Europe et le retard de développement économique accentué par l’ampleur des destructions de la seconde guerre mondiale en Asie, ordre seulement contesté pendant la seconde moitié du XXème Siècle par l’Union soviétique qui a conduit à ce qui a été convenu d’appeler le condominium américano-soviétique, et enfin par la disparition de l’URSS en 1991, qui ne laissait plus en lice que l’hyperpuissance américaine, pour reprendre la formule d’Hubert Védrine.
Nous sommes donc devant une question existentielle pour l’avenir de notre monde, celle de la relation entre la Chine et les Etats-Unis pour les décennies à venir. L’intensification programmée de la compétition sino-américaine rend-elle un conflit des deux puissances inéluctable ? Allons-nous au contraire vers un nouveau condominium, cette fois sino-américain, un G2 ?
Il est bien entendu impossible de répondre de façon définitive à une question qui justifierait par exemple d’en appeler à l’art divinatoire chinois du Livre des Mutations, le Yi-jing. Mais tentons plus modestement de livrer quelques éléments de réflexion.
Il est sans doute d’abord utile à cet égard de tenter de caractériser l’objectif de chacun des deux acteurs, la place qu’ils entendent occuper dans les affaires du monde et leur éventuel degré d’ouverture à ce que leur objectif fondamental puisse être imparfaitement atteint pour prix d’empêcher un conflit.
Du côté américain, vous me permettrez d’être bref, car votre Président et l’Ambassadeur Philippe Etienne que vous avez reçu sont infiniment mieux placés que moi pour vous livrer à cet égard l’analyse la plus pertinente. Il est néanmoins possible de formuler une hypothèse : compte tenu de la mission civilisatrice au cœur de la pensée politique américaine, du moins jusqu’à une date récente, ainsi que la trajectoire historique et politique du pays depuis son accession au premier rang des puissances du monde au-delà des administrations qui se sont succédées, les Etats-Unis entendront résolument conserver leur suprématie face à la Chine, tous sujets confondus : militaire, économique, technologique, culturel, universitaire.
Du côté chinois la question se pose sans doute dans des termes différents : à l’examen de l’histoire et de la pensée politique chinoise, y compris à travers aujourd’hui l’objectif fondamental de la Grande Renaissance de la Nation chinoise, il est possible de formuler l’hypothèse suivante : le but recherché par la Chine n’est pas tant celui de devenir la puissance dominante, mais plutôt de redevenir la puissance centrale. La Chine s’est historiquement pensée au centre du monde, entourée d’une périphérie qui dans l’histoire de l’Empire chinois était naturellement conçue comme une périphérie tributaire. C’est d’ailleurs le sens même du mot Chine en langue chinoise : Zhongguo, le pays du milieu. C’est un schéma très différent de la conception occidentale et donc américaine de puissance, qui se conçoit de son côté en surplomb plutôt qu’au centre.
Pour autant, même si les critères de puissance peuvent différer et que la conception et la méthodologie pour emporter la compétition traduisent l’Histoire et la pensée stratégique de chaque Etat, il y a tout lieu de penser qu’avec la poursuite de l’ascension chinoise, cette compétition va se renforcer dans tous les secteurs.
En tout état de cause aujourd’hui, la Chine se prépare à l’intensification de cette compétition au motif avancé, probablement à juste titre, que l’Amérique je le disais n’acceptera pas de se laisser dépasser dans les domaines fondamentaux de la puissance.
Plusieurs choix politiques majeurs de la part de Pékin reposent sur cette conviction :
Sur le plan économique d’abord, la Chine cherche résolument à réduire ses dépendances à l’égard du reste du monde, en particulier des Etats-Unis. C’est un choix politique qui remonte a minima au milieu de la décennie précédente, avec la publication en 2015 du Plan « Made in China 2025 », définissant dix secteurs prioritaires (notamment les technologies de l’information, la robotique avancée, ou encore les nouvelles mobilités dont les véhicules électriques) pour lesquels l’objectif était de parvenir en l’espace de dix ans à s’affirmer comme une puissance manufacturière de premier plan et se soustraire à une dépendance internationale. C’est vrai également en matière agricole. La Chine est résolument engagée aujourd’hui dans la recherche d’une auto-suffisance alimentaire complète. Pour l’ensemble des productions agricoles, son degré d’autonomie atteint 95% et elle s’appuie pour cela sur une agriculture intensive et en investissant toujours plus dans de nouvelles solutions technologiques.
Il s’agit également pour la Chine de siniser toujours davantage les chaînes de valeur. Les orientations de «Made in China 2025 » ont été confirmées cinq ans après son adoption, en 2020 avec le concept de circulation duale, dont l’objectif affiché était de rééquilibrer la croissance du pays, mais dont le résultat a surtout été une réduction des dépendances du pays aux importations et une extension de la domination des chaînes de valeur à l’exportation.
Et les orientations du 15ème plan quinquennal qui a débuté en janvier s’inscrivent dans la même perspective. La modernisation industrielle et la souveraineté technologique sont réaffirmées comme les deux premières priorités de ce plan, même si, il faut le souligner, la stimulation de la demande intérieure progresse parmi les priorités affichées.
Dans le domaine des technologies avancées, la volonté chinoise de compter sur ses propres forces pour reprendre une terminologie maoïste est évidente : développement de modèles d’intelligence artificielle (DeepSeek), investissement massif dans l’industrie des semi-conducteurs, développement d’un programme aéronautique civil autonome déjà opérationnel avec l’avion C919 et projet d’avion long courrier C929, programme spatial qui a déjà conduit la Chine à être aujourd’hui de loin la deuxième puissance spatiale mondiale avec 90 lancements réussis l’an dernier et vise à faire du pays la première puissance à l’horizon 2049 avec des projets de vols habités sur la lune avant la fin de la décennie et le programme d’exploration martienne à l’horizon du milieu du siècle.
Sur le plan économique, la compétition sino-américaine a livré des enseignements majeurs l’an dernier. Alors que les Etats-Unis, à la faveur de la première administration Trump, avaient été en mesure d’imposer leurs vues dans un « deal » qui leur était nettement favorable, les tensions de l’année 2025 constituent un révélateur, et en réalité certainement un tournant. La Chine a en effet démontré l’an dernier avec l’épisode de la guerre tarifaire intervenue après le « Liberation Day » du 1er avril voulu par Donald Trump sa volonté, et sa capacité, à rendre coup pour coup, y compris en utilisant l’arme du contrôle aux exportations. A ce jeu de surenchère, les signaux d’inquiétude manifestées par les marchés financiers aux Etats-Unis ont conduit l’administration américaine à chercher en premier la désescalade. Cet épisode a aussi marqué un tournant dans l’utilisation des instruments à la disposition de la Chine : elle n’a en effet pas hésité à user de sa position ultra-dominante sur les terres rares (60% de la production mondiale et 90% du raffinage), envoyant un signal à tous ses partenaires économiques qu’ils doivent prendre désormais en compte un risque potentiel de rupture d’approvisionnements sur ces matériaux indispensables dans le domaine industriel et donc chercher à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine.
L’avenir de la compétition sino-américaine se joue également dans le domaine de la monnaie. La Chine a en effet fait le choix d’une internationalisation résolue du yuan. Des progrès significatifs ont été accompli vers cette internationalisation, le yuan représentant 3,5% des règlements internationaux selon le réseau SWIFT- contre 2% en 2023, mais pour l’heure néanmoins, le yuan renminbi n’est encore que la 5ème monnaie pour les transactions et très loin derrière les Etats-Unis. Trois facteurs favorisent ce mouvement d’internationalisation, les sanctions (l’usage du yuan est devenu majeur en Russie), l’intégration commerciale et, dans une moindre mesure, le soutien de la Chine à des pays à la balance des paiements vulnérables.
Toutefois, il semble difficilement envisageable d’imaginer que la devise chinoise puisse rivaliser avec le dollar sans changement profond de son régime de change et de son système financier. Comme ces derniers représentent des piliers importants de son modèle économique, qui ne cherche en aucune manière à maximiser le rendement financier, les progrès de cette internationalisation seront sans doute progressifs.
Dans le domaine militaire, la projection de la puissance chinoise et l’ascension parallèle de ses forces sont restées plus discrètes aux yeux du grand public. La dernière intervention de l’Armée Populaire de Libération en 1979 au Vietnam pour punir le Parti frère vietnamien de son intervention au Cambodge destiné à faire chuter le régime khmer rouge, avait donné lieu à des interrogations sur les capacités chinoises et ouvert une période de reconstruction.
Les moyens déployés ont été considérables et la volonté tout aussi certaine. Pour 2025 les dépenses sont évaluées à près de 250 milliards de dollars (environ le quart du budget américain) soit un quintuplement du niveau annuel par rapport au début des années 2000, pour autant que les statistiques soient représentatives de la progression réelle. Les liens entre capacités militaires et progrès de la technologie civile sont facilités par le système hautement centralisé et où les passerelles entre recherche, renseignement, université et industries sont institutionnalisées. Elle a permis le développement sur l’ensemble des capacités terrestres, maritimes et aériennes de moyens permettant à l’Armée Populaire de Libération d’être dotée de matériels modernes et performants.
L’arsenal nucléaire chinois s’est également considérablement développé et modernisé. De même, l’admission au service actif du porte-avion Fujian d’environ 80 000 tonnes en novembre 2025 doté de catapultage électromagnétique (la Chine est le seul pays avec les Etats-Unis à maîtriser aujourd’hui cette technologie) a marqué une étape symbolique des ambitions maritimes chinoises et plus largement de la volonté de concrétiser la « grande renaissance » de la puissance chinoise dans son espace immédiat avec la « réunification » de Taïwan, objectif fondamental, avec les yeux fixés sur le centième anniversaire de la République populaire et à plus brève échéance sur le centenaire de l’Armée populaire de Libération.
Ce renforcement de la compétition sino-américaine ne se limite pas à l’économie, au commerce ou à la puissance de l’outil militaire.
Il est également politique, c’est aujourd’hui une bataille de l’influence mondiale qui est en jeu. Dans les organisations internationales tout d’abord. La Chine a d’abord investi considérablement les structures des Nations Unies. Son influence s’y renforce d’autant plus que les Etats-Unis les désertent, comme ils viennent de le faire avec l’OMS. Tout comme ils désertent le champ d’influence politique que représentent les enjeux mondiaux pour l’avenir du monde : la santé, je viens de le dire, mais également, le climat, avec le retrait annoncé par Washington des Accords de Paris. La Chine, à l’inverse, investit ces champs. Elle le démontre encore aujourd’hui avec l’annonce de sa candidature pour accueillir le secrétariat du nouveau Traité sur la biodiversité des océans.
Et il faut ajouter à cela les initiatives politiques et les institutions qui se créent sous l’impulsion de Pékin : les nouvelles routes de la soie bien sûr, les quatre initiatives lancées par le Président Xi Jinping : l’Initiative pour la gouvernance mondiale, l’Initiative pour la sécurité mondiale, l’initiative pour le développement mondial, l’initiative pour la civilisation mondiale. Et puis aussi, par ordre chronologique l’Organisation de Coopération de Shanghai, la Banque des BRICS, dont le siège est à Shanghai, l’annonce l’an dernier de la création d’une organisation mondiale de la médiation, d’une structure de régulation mondiale de l’intelligence artificielle.
Fortement attachée à sa présence dans le système des Nations Unies et à son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité, la Chine défend ses principes avec une lecture tournée vers une défense littérale de la souveraineté des Etats mais aussi une « désoccidentalisation » de l’ordre mondial au profit d’une priorité donnée au développement et aux revendications d’un Sud global.
C’est enfin la question des zones d’influence. On a beaucoup parlé, à juste titre, de l’influence de la Chine en Afrique. Le cas de l’Amérique latine est à cet égard également très éloquent et je voudrais m’y arrêter un instant. La Chine y a gagné une influence considérable depuis vingt ans, et est devenue en 2019 le deuxième partenaire commercial de la région devant l’UE et le premier partenaire de l’Amérique du Sud. Elle absorbe près d’un tiers des exportations du Chili, de Cuba, du Brésil et du Pérou, elle est le premier prêteur de la région, où elle disposait par ailleurs de près de 50 instituts Confucius l’an dernier et 23 pays latino-américains et caribéens ont adhéré à l’initiative des nouvelles routes de la soie. Cette progression de la Chine est bien là d’ailleurs le motif avancé par les Etats-Unis aujourd’hui pour tenter d’y faire régner une nouvelle doctrine Monroe. Le Panama et son canal ont été la première cible de l’administration américaine, et bien entendu plus récemment le Venezuela et ses ressources pétrolières, mais d’autres pays sont également concernés comme le Pérou, avec le Port de Chancay à proximité de Lima dont le développement a été conduit par le géant chinois du transport maritime COSCO. La Chine a pu compter là comme ailleurs sur son initiative des « Nouvelles Routes de la Soie » qui prolongent et accompagnent le dynamisme économique extérieur du modèle chinois : prêts et projets de développement ont permis des accès aux matières premières, notamment en Asie Centrale et en Afrique mais aussi en Europe (avec la prise de contrôle du port du Pirée). Ajoutons enfin que la politique de l’administration Trump, en Amérique latine comme ailleurs, brutalisant les relations de Washington avec ses alliés et partenaires, joue incontestablement au profit de l’influence de la Chine, qui s’évertue de son côté à souligner à quel point son comportement repose sur la prévisibilité et la stabilité. Le Sommet de Tianjin, tenu en septembre à la veille de la gigantesque parade militaire commémorant « le 80ème anniversaire de la victoire de la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise et la guerre mondiale anti-fasciste » selon la formule officielle chinoise, en témoigne.
La compétition sino-américaine s’étend enfin au monde culturel, ainsi qu’au domaine universitaire et de la recherche. En matière culturelle, la Chine dispose aujourd’hui de 7000 musées contre 1500 il y a vingt ans, elle est devenue, derrière les Etats-Unis, le deuxième marché mondial de l’art avec près de 18% des transactions. Ses productions cinématographiques et ses acteurs n’ont bien sûr pas aujourd’hui la dimension planétaire de celles d’Hollywood, mais pour la première fois l’an dernier, un film chinois s’est imposé dans le palmarès des cinq productions les plus profitables de l’histoire. Et l’on commence à voir apparaître des outils populaires de « soft power » : le succès des figurines Labubu de l’entreprise PopMart, du jeu vidéo « Black Myth Wukong », dont le scénario plonge dans l’univers du grand roman classique chinois « La pérégrination vers l’Ouest » (Xiyouji), ou encore l’algorithme de TikTok.
S’agissant de l’université, les Etats-Unis dominent toujours le haut du classement de Shanghai, mais le rapport s’égalise, à mesure que l’on remonte celui-ci. Ainsi, dans le top 500, la Chine coiffe-t-elle aujourd’hui les Etats-Unis d’une courte tête (113 établissements pour la première et 111 pour les seconds).
En matière de recherche, la Chine a dépassé les Etats-Unis depuis 2020 en nombre de publications scientifiques, et selon l’indice établi par l’Institut australien de politique stratégique sur 64 technologies critiques (biotech, quantiques, intelligence artificielle etc), la Chine est en tête dans 57 domaines contre 7 pour les Etats-Unis.
Mesdames et Messieurs,
A l’intensification tous azimuts de cette compétition sino-américaine, s’ajoute l’existence d’un risque mécaniquement croissant d’incidents à caractère militaire entre les deux pays dans le Pacifique, en particulier à l’intérieur de ce qu’il est convenu d’appeler la première chaîne d’îles, c’est-à-dire l’espace maritime compris entre le continent d’un côté et la péninsule coréenne, le Japon, Taiwan, les Philippines et l’île de Bornéo, que l’on appelle traditionnellement Mer de Chine orientale et Mer de Chine méridionale.
En effet, le renforcement considérable de la présence navale chinoise dans cette zone couplée à une présence dense des armées américaines et de ses alliés et partenaires, notamment le Japon et les Philippines, conduit à toujours plus d’interactions entre les navires et les forces aériennes, en particulier dans les zones de friction stratégique, en particulier la mer de Chine du Sud et la Mer de Chine orientale. Les incidents ne sont pas nouveaux, rappelons-nous par exemple celui de l’avion patrouilleur américain EP-3 au tout début -du premier mandat de G. W. Bush, mais leur risque d’occurrence est devenu aujourd’hui incomparablement plus élevé.
Intensification de la compétition, augmentation mécanique des risques d’incidents. Est-il possible dans ces conditions pour la Chine et les Etats-Unis, pour reprendre la terminologie de Graham Allison, d’échapper au piège de Thucydide ? Celui qui voudrait, à l’image de la Sparte et de l’Athènes décrites par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, que l’affrontement entre la puissance installée et la puissance montante est inéluctable ?
La réponse simple est non. Pour rester un instant sur l’analyse d’Allison, s’agissant des 16 cas historiques qu’il identifie de situation de piège de Thucydide, l’affrontement a pu être évité dans quatre occurrences.
Mais au-delà de l’analyse académique, ce sont bien les choix politiques fondamentaux des deux puissances qui en décideront.
Du côté américain, plusieurs familles de choix existent : celle de la compétition encadrée, qui était celle de l’administration Biden, reposant sur le constat d’une rivalité conduite à s’intensifier, mais qu’il convient, de part et d’autre, de piloter avec sang-froid précisément pour réduire les risques d’affrontement. La politique actuelle de l’administration américaine est plus difficile à cerner, parce qu’elle est marquée en Asie et vis-à-vis de la Chine d’un degré plus élevé d’imprévisibilité, comme l’a montré l’année 2025.
Du côté chinois, l’objectif affiché est d’éviter un affrontement, tout en y étant pleinement préparé comme je viens de le souligner.
Il reste qu’au-delà des choix et des calculs politiques, des incertitudes majeures existent.
Celui de l’incident déclencheur, à l’image de l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914.
Mais davantage encore celui de la question fondamentale taiwanaise. Du côté chinois, l’objectif est parfaitement clair et théorisé. La Grande renaissance de la nation chinoise, qui devra avoir été achevée avant 2049 (ie le centenaire de la fondation de la République populaire), doit nécessairement passer par la « réunification de la Chine », c’est-à-dire le rattachement de Taiwan au continent. Pékin fait valoir que la Chine est aujourd’hui le seul pays membre permanent du Conseil de Sécurité à ne pas avoir achevé sa réunification. La Chine veut avancer de façon pacifique dans cette voie, mais ne s’interdit en rien l’usage de la force pour y parvenir. Elle l’a même fait rentrer dans son ordre juridique avec l’adoption de la Loi anti-sécession en 2005.
C’est dans cet esprit que le Président Xi Jinping a donné comme objectif central à l’Armée Populaire de Libération d’être prête à une éventuelle confrontation dès 2027. J’ajoute que pour Pékin, le sujet taiwanais est non seulement fondamental en soi, mais il figure également au cœur de la relation avec Washington : pour preuve, la formule retenue dans le communiqué chinois qui a suivi la conversation téléphonique des deux présidents il y a moins d’une semaine, le 11 février, que vous me permettrez de citer ici : « le Président Xi a souligné que la question de Taiwan est le sujet le plus important des relations entre la Chine et les Etats-Unis. Taiwan est un territoire chinois. La Chine doit sauvegarder sa propre souveraineté et son intégrité territoriale et ne permettra jamais à Taiwan d’être séparée. Les Etats-Unis doivent gérer la question des ventes d’armes à Taiwan avec prudence. »
Du côté américain, les paramètres de l’équation taiwanaise sont connus : ils reposent en particulier sur la loi américaine dite Taiwan Relations Act de 1979, qui donne l’obligation aux autorités américaines d’aider Taiwan à disposer des moyens de se défendre. Pour le reste, les Etats-Unis ont vécu jusqu’à l’avènement de l’administration Trump 2 avec la doctrine dite d’ambigüité stratégique, qui consistait de la part de Washington à donner des réassurances stratégiques sur le sujet, sans pour autant donner de blanc-seing absolu.
Sur le sujet taiwanais, les choix du Président Trump sont là-aussi plus difficiles à lire, je vous renvoie en particulier au propos qu’il a tenu au New York Times le 8 janvier dernier, où il déclarait que « le règlement de la question taiwanaise relevait de la décision de Xi Jinping », mais quelques semaines plus tôt, les Etats-Unis avaient annoncé une vente d’armes d’un montant sans précédent à Taiwan pour une valeur de 11 milliards de dollars. Le Président Trump a également fait part à plusieurs reprises de sa conviction selon laquelle la Chine ne prendra pas d’initiative à caractère militaire aussi longtemps qu’il sera l’hôte de la Maison Blanche.
La question de Taiwan sera au cœur de la visite que le Président Trump effectuera en avril en Chine, et devrait poser le cadre dans lequel le sujet évoluera entre Pékin et Washington, peut-être jusqu’à la prochaine élection présidentielle à Taiwan, prévue en janvier 2028.
Et puisque nous parlons de l’année 2026, et au moment où nous nous apprêtons à entrer demain dans la nouvelle année lunaire, celle du Cheval de Feu, il est possible de penser qu’à défaut d’un incident majeur, les discussions engagées entre la Chine et des Etats-Unis pour organiser cette année des visites croisées de leurs présidents dans l’autre pays conduira les deux pays à être tout particulièrement attentifs à éviter les risques de dérapage, et peut-être même ménager des effets d’annonce, par exemple au profit de Boeing lorsque Donald Trump sera à Pékin.
Quelle place pour l’Europe ? Quelle relation pour l’UE avec la Chine
Mesdames et Messieurs,
Pour nous, Européens, quelles seront les conséquences de cette intensification de la compétition sino-américaine et des risques qui l’accompagnent ?
Le premier constat est simple : à partir du moment où pour la Chine, comme au demeurant pour les Etats-Unis, le sujet le plus fondamental de politique étrangère est précisément la compétition qui met les deux pays aux prises l’un avec l’autre, la tentation peut exister de voir toutes leurs autres relations, y compris avec l’Europe, à travers ce prisme.
Du côté américain, sans là-encore m’attarder sur cet aspect de la question, il est frappant, pour évoquer la période récente, d’observer que les déplacements en Chine en janvier successivement des Premiers ministres canadien et britannique, ont été analysés à Washington à l’aune des relations respectives des deux pays avec les Etats-Unis. Comme si au fond, la relation avec la Chine des alliés de l’Amérique avait vocation à être déterminée, c’est-à-dire en pratique, limitée, par les Etats-Unis.
De façon symétrique, du côté de Pékin, la tentation semble exister chez certains analystes de politique étrangère et peut-être même de certains responsables chinois de considérer l’Europe aujourd’hui de deux façons :
D’abord comme un acteur dépendant de sa relation d’alliance avec les Etats-Unis du fait d’une alliance asymétrique, et par conséquent peu capable de définir son propre cap et de défendre ses intérêts. Une Europe qui ne serait au fond rien de plus qu’une pièce sur l’échiquier sino-américain, une tour ou un cavalier dans la main américaine dans le grand jeu qui l’oppose à Pékin.
D’autre part, dans la même logique, comme un objet politique vis-à-vis duquel les choix de la Chine devraient faire primer la relation avec les Etats-Unis. En d’autres termes, les ressorts de la politique chinoise à l’égard de l’Europe ne seraient pas tant mis en mouvement par l’intérêt propre de la relation Chine-UE que par une volonté d’affaiblir le lien transatlantique et avec lui l’avantage que représente pour Washington son alliance avec l’Europe dans sa compétition avec la Chine (si tant est naturellement que ce schéma soit toujours jugé pertinent par ailleurs à Washington, mais c’est un autre sujet).
Tout l’enjeu et pour tout dire je crois tout le devoir de l’Europe aujourd’hui est d’échapper à ce rôle d’objet de la compétition sino-américaine et de se construire comme le troisième pilier d’un ordre mondial, facteur de stabilité.
Nous en avons à l’évidence la capacité, il nous appartient d’en avoir également l’ambition.
La capacité d’abord. Elle est double : elle est d’abord politique et se fonde sur cette « civilisation de l’esprit » qu’évoquait devant vous Jean-Noël Barrot il y a quelques semaines. La fidélité à nos valeurs collectives, le respect des libertés, l’attachement profond au multilatéralisme et à un ordre mondial fondé sur des règles, la capacité à nous défendre de façon autonome constituent nos atouts politiques fondamentaux.
Cette capacité est économique aussi et s’appuie sur un atout dont nous ne mesurons pas toujours nous-même l’importance pour nos partenaires comme la Chine : la puissance de notre marché. Le marché européen est indispensable aux entreprises chinoises comme au demeurant aux entreprises américaines. Il l’est d’autant plus aujourd’hui que la demande intérieure chinoise est insuffisante et que les débouchés à l’exportation sur notre marché sont cruciaux pour que la Chine puisse maintenir son taux de croissance.
A cette double capacité doit s’ajouter notre ambition collective, fondée sur la définition et la promotion de nos propres intérêts
Elle requiert comme préalable la constitution d’une unité européenne toujours plus forte. A cet égard, vous me permettrez de faire preuve d’un raisonnable degré d’optimisme. Aux analyses qui font valoir aujourd’hui l’existence d’une prétendue désunion européenne dans nos relations avec la Chine, il est sans doute utile d’opposer une mise en perspective.
Même si l’Union européenne et la Chine ont des relations déjà longues, puisque nous avons célébré cinquante ans de relations diplomatiques entre l’UE et la Chine l’an dernier, il est malheureusement sans doute juste de dire que nous n’avons pendant longtemps pas eu suffisamment de politique collective vis-à-vis de Pékin. Les logiques nationales, notamment fondées sur la promotion des intérêts commerciaux de chacun des Etats-membres l’ont longtemps emporté. Je crois pouvoir dire ici que je l’ai vécu par exemple aux côtés du Président Levitte en 2008 lorsque l’Union européenne s’est révélée incapable de parler d’une seule voix lors des troubles graves survenus cette année-là au Tibet.
Pour la première fois en 2019, l’Union Européenne s’est donnée une doctrine. C’est ce que l’on a coutume d’appeler le « triptyque européen », qui consiste à considérer la Chine à la fois comme un partenaire de coopération, un concurrent et un rival systémique. C’est une doctrine qui unit les Européens dans leur relation avec la Chine. Que signifie-t-elle ? Que nous partageons d’abord des intérêts avec la Chine, qui doivent nous conduire à renforcer nos liens : c’est par exemple le cas s’agissant de ce que l’on a coutume de qualifier d’enjeux globaux : les changements climatiques, la biodiversité, l’avenir des océans. Que nous sommes par ailleurs concurrents dans le domaine économique, ce qui n’est bien sûr pas une difficulté en soi, mais qui requiert que les conditions de concurrence entre entreprises européennes et entreprises chinoises soient rééquilibrées, et enfin que nous sommes rivaux systémiques, car nos modèles politiques et nos valeurs, en particulier s’agissant des libertés individuelles sont bien entendu éloignés.
Au-delà de cette doctrine commune, il est essentiel que nous continuions à nous montrer unis en Europe sur chacun des sujets concrets qui nous séparent de la Chine, comme sur ceux qui nous rapprochent.
Ceux qui nous séparent aujourd’hui sont de deux ordres : la relation économique et commerciale de la Chine avec la Russie, que la Chine présente comme n’étant dirigée contre personne, mais qui a en tout état de cause pour effet de constituer pour la Russie un élément majeur de calcul dans sa guerre d’agression contre l’Ukraine.
D’autre part, l’ampleur des déséquilibres commerciaux entre l’UE et la Chine. La Chine dispose aujourd’hui je l’ai dit d’un excédent commercial d’environ 300 milliards d’euros sur l’Europe, créant une situation de plus en plus insoutenable. Nous devons trouver les moyens d’engager avec la Chine une résorption de ces déséquilibres, en privilégiant autant qu’il est possible bien entendu, la voie de la coopération. Cette question sera, vous le savez, la grande priorité de la présidence française du G7 cette année et du Sommet d’Evian en juin.
Les sujets qui nous rapprochent sont tout aussi fondamentaux pour l’avenir de l’Europe que pour la Chine : j’ai cité les enjeux globaux, je devrais y a jouter le multilatéralisme, le rôle fondamental des Nations Unies, les principes de sa Charte, le rôle de son Conseil de Sécurité. Ils ont d’autant plus de prix à un moment où ces questions font l’objet de la remise en cause radicale de la part des Etats-Unis que vous connaissez.
Il y a un autre sujet, dont on parle souvent moins, probablement à tort. C’est celui des échanges entre société chinoise et sociétés européennes. Il est en effet aujourd’hui plus essentiel que jamais que les Européens et les Chinois, et singulièrement les plus jeunes d’entre eux, apprennent les cultures et la civilisation de l’autre. Dans le domaine universitaire, nous devons continuer à multiplier les efforts pour que les étudiants européens soient toujours plus nombreux à connaître la Chine : en apprendre la langue, l’histoire, les géographies, y effectuer des stages, des séjours d’études, une première expérience professionnelle. C’est le gage de l’avenir, le gage de la relation de demain entre l’Europe et la Chine.
Enfin, pour Pékin, si nous voulons continuer à nous affirmer comme un partenaire solide et autonome, et c’est essentiel, nous devrons en apporter la preuve. De ce point de vue, la Chine fait aujourd’hui de la question du Groenland un test important pour la crédibilité européenne. Et elle continuera à observer de façon très attentive la façon dont les Européens sauront afficher leurs intérêts communs et en tant que de besoin s’opposer aux volontés américaines qui les enfreignent.
Dans les décennies qui sont devant nous, où l’avenir sera sans aucun doute marqué par la compétition toujours plus aiguë des Etats-Unis et de la Chine, l’Europe a devant elle un choix. Elle peut être un acteur secondaire de cet équilibre si elle se résigne à subordonner ses décisions politiques aux injonctions de l’un et l’autre des deux puissances. Mais elle peut aussi s’affirmer comme un pôle puissant, indépendant et facteur de stabilité pour autant qu’elle sache se montrer toujours plus unie.
Vous connaissez le choix et l’ambition de la France.
Je vous remercie.
Réécouter la communication


























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