Communication de Bertrand LORTHOLARY « L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine »

Communication du lundi 16 février 2026 de Bertrand Lortholary, ambassadeur de France en Chine

Thème de la communication : L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine

 Synthèse de la séance

L’ambassadeur de France en Chine propose une mise en perspective de la transformation du monde à travers l’ascension spectaculaire de la Chine. Il rappelle qu’en 1976 ou en 1996, la Chine n’aurait sans doute pas été considérée comme un acteur central des bouleversements mondiaux. Marginale économiquement dans les années 1970, encore discrète dans les années 1990 malgré les réformes engagées par Deng Xiaoping, elle est devenue en un demi-siècle un acteur incontournable de l’ordre international.

Depuis l’ouverture engagée en 1978, la Chine a connu une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Elle a sorti près de 800 millions de personnes de la pauvreté, multiplié son revenu par habitant et s’est imposée comme la deuxième économie mondiale. Son poids est systémique du fait de sa population (1,4 milliard d’habitants) et de sa capacité industrielle : elle représente près d’un tiers de la production industrielle mondiale, domine le secteur des terres rares et occupe une place centrale dans le commerce international. Ses infrastructures – transports, énergie, urbanisation – illustrent un passage fulgurant du sous-développement à la modernité technologique. L’ « atelier du monde » tend désormais à devenir un « laboratoire du monde », notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aéronautique ou du spatial.

Cependant, ce modèle présente des fragilités : déséquilibres commerciaux massifs, surinvestissement industriel, endettement local, bulles immobilières, dépendance persistante au charbon et surtout crise démographique majeure. Le vieillissement accéléré et la chute des naissances pourraient peser lourdement sur la croissance future et sur la stabilité sociale, mettant à l’épreuve le contrat implicite entre le Parti et la population fondé sur l’amélioration continue du niveau de vie.

Cette ascension transforme profondément l’ordre mondial, historiquement structuré autour de la prééminence américaine depuis 1945. La relation sino-américaine constitue désormais la question centrale des relations internationales. La compétition s’intensifie dans tous les domaines : économique, technologique, monétaire, militaire, diplomatique et culturel. Pékin cherche à réduire ses dépendances (stratégie d’autosuffisance technologique et industrielle, internationalisation du yuan), à renforcer son armée et à étendre son influence mondiale, notamment via les « Nouvelles routes de la soie » et son investissement dans les organisations internationales. Washington, de son côté, entend préserver sa suprématie globale.

Le risque d’un affrontement n’est pas théoriquement inévitable, mais il est accru par la multiplication des zones de friction, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan. Pour Pékin, la « grande renaissance » de la nation chinoise passe par la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Les États-Unis, liés par le Taiwan Relations Act, maintiennent une position stratégique ambiguë mais engagée. La question taïwanaise demeure ainsi le point le plus sensible de la rivalité sino-américaine.

Dans ce contexte, l’Europe doit éviter d’être réduite à un simple objet de la confrontation entre les deux puissances. Elle dispose d’atouts politiques (attachement au multilatéralisme, à l’État de droit, aux libertés) et économiques (puissance de son marché) qui peuvent lui permettre de s’affirmer comme un troisième pôle de stabilité. Depuis 2019, l’Union européenne a adopté une doctrine commune vis-à-vis de la Chine – partenaire, concurrent et rival systémique – marquant un progrès vers une approche unifiée. L’enjeu pour l’Europe est double : défendre ses intérêts face aux déséquilibres commerciaux et aux implications géopolitiques de la relation sino-russe, tout en coopérant avec la Chine sur les enjeux globaux (climat, biodiversité, multilatéralisme). L’avenir dépendra de sa capacité à maintenir son unité et à affirmer une autonomie stratégique crédible.

En conclusion, face à une compétition sino-américaine appelée à structurer durablement le XXIe siècle, l’Europe a le choix : subir cet affrontement ou s’affirmer comme un acteur indépendant et stabilisateur. La France plaide résolument pour la seconde option.

À l’issue de sa communication, Bertrand Lortholary a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Gaymard, C. Talon-Hugon, Th. de Montbrial, P. Delvolvé, L. Stéfanini, J.C. Trichet, Ch. Delsol, L. Ravel, J.R. Pitte, S. Sur, J. de Larosière, P.M. Menger, M. Bastid-Bruguière.

Pierre Delvolvé et Michel Pébereau

Verbatim du communicant

Réécouter la communication

 

Communication de Jérôme BONNAFONT « L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes »

Communication du lundi 9 février 2026 de Jérôme Bonnafont, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations unies à New York

Thème de la communication : L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes

 Synthèse de la séance

Le président appelle aux honneurs de la séance l’ambassadeur de Singapour en France Umej Bhatia.

Dans son intervention devant l’Académie, Jérôme Bonnafont interroge la résilience de l’ordre international issu de la Charte de San Francisco (1945) face à la résurgence contemporaine des nationalismes et des logiques de puissance. Le diplomate dresse le constat d’une fracture majeure : le passage d’un système aspirant à l’universalité du droit et à la sécurité collective vers une fragmentation géopolitique menacée par l’anarchie ou une bipolarité sino-américaine rigide.

Jérôme Bonnafont rappelle d’abord que le multilatéralisme a constitué une rupture historique avec l’ordre westphalien, substituant la règle de droit à la souveraineté absolue et à l’usage discrétionnaire de la force. Après un « âge d’or » post-Guerre froide (années 1990) marqué par l’expansion de la démocratie et l’efficacité du maintien de la paix, le système subit aujourd’hui une double contestation. D’une part, une critique politique émanant du Sud global, exacerbée par l’intervention américaine en Irak en 2003, qui dénonce un « deux poids, deux mesures » et perçoit l’universalisme occidental comme une forme de néocolonialisme. D’autre part, une remise en cause structurelle par des puissances révisionnistes (Russie, Chine) et par le retour de l’isolationnisme américain, remettant en question la primauté des traités et paralysant le Conseil de sécurité, notamment sur les dossiers syrien, ukrainien et proche-oriental.

L’académicien Jean-Claude Casanova

Toutefois, l’intervenant récuse la thèse de l’obsolescence totale de l’ONU. Il souligne une demande persistante de régulation mondiale, illustrée par la participation massive des États aux assemblées générales et par l’adoption récente de traités majeurs en 2025 (prévention des pandémies, protection de la haute mer). Il identifie des pistes de revitalisation pragmatiques : la rationalisation de la bureaucratie onusienne, l’élargissement du Conseil de sécurité aux nouvelles puissances (Allemagne, Japon, Inde, Brésil, Afrique) et l’encadrement du droit de veto en cas d’atrocités de masse.

En conclusion, Jérôme Bonnafont affirme que le soutien au multilatéralisme constitue pour la France et l’Europe un impératif existentiel de souveraineté, et non un idéalisme naïf. Face au risque de vassalisation et à la montée des obscurantismes, il plaide pour un « optimisme de la volonté » visant à construire des coalitions de volontaires capables de maintenir la force du côté de la loi et de préserver un espace de coopération internationale.

Verbatim du communicant

Réécouter la communication

Communication de Jean TIROLE « L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé »

Communication du lundi 2 février 2026 de Jean Tirole, membre de l’Académie

Thème de la communication : L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé

 Synthèse de la séance

Jean Tirole se propose d’analyser les profondes mutations de l’ordre économique international et de s’interroger sur la capacité de l’Europe à y conserver une influence. Son propos s’organise autour de trois axes : le retour d’une géopolitique transactionnelle, les vulnérabilités spécifiques de l’Europe et les choix stratégiques indispensables pour retrouver une capacité d’action.

Jean Tirole montre d’abord que l’économie et la géopolitique ont toujours été étroitement liées, contrairement à l’illusion d’un ordre mondial où le marché aurait pu s’émanciper durablement du politique. Le déclin du multilatéralisme et l’usage croissant des sanctions économiques illustrent ce retour des rapports de force. Pour être efficaces, ces menaces doivent être à la fois percutantes et crédibles, ce qui suppose un alignement interne des sociétés capables d’en assumer les coûts. L’optimisme né à la fin de la guerre froide, symbolisé par la thèse de la « fin de l’Histoire », reposait sur la promesse d’une croissance partagée, d’un multilatéralisme efficace et d’une diffusion de la démocratie libérale. Or ces promesses n’ont pas été tenues : les inégalités se sont accrues, les classes moyennes ont souvent été fragilisées et la mondialisation a laissé de nombreux perdants.

Cette désillusion a nourri la montée des populismes et la remise en cause des démocraties libérales, tandis que les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, n’hésitent plus à instrumentaliser l’économie à des fins idéologiques ou stratégiques. Parallèlement, la fragilité du multilatéralisme, déjà soulignée par Albert Hirschman, apparaît au grand jour : la concentration des échanges crée des dépendances dangereuses, et les règles internationales ne sont respectées par les puissants que lorsqu’elles servent leurs intérêts. Pourtant, Jean Tirole insiste sur le caractère indispensable du multilatéralisme pour répondre aux défis globaux tels que le changement climatique, la régulation de l’intelligence artificielle ou la stabilité financière.

Il souligne également la crise de confiance envers l’expertise, accusée d’avoir failli face aux crises économiques et sociales. Cette défiance est exploitée par les entrepreneurs du conflit, qui opposent « le peuple » aux élites et prospèrent sur des croyances motivées, souvent plus confortables que les vérités économiques. Or un débat démocratique de qualité suppose rigueur, honnêteté intellectuelle et reconnaissance de l’incertitude.

Dans ce contexte dégradé, l’Europe apparaît particulièrement vulnérable. Elle souffre d’un retard technologique et militaire préoccupant, notamment dans les domaines clés que sont l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou l’espace. Malgré une recherche académique de qualité, l’Europe peine à transformer ses avancées scientifiques en innovations industrielles, situation aggravée par une fragmentation des financements, une gouvernance bureaucratique et une surrégulation, notamment en santé. À cela s’ajoutent des risques financiers majeurs liés à la dérégulation américaine et au développement des cryptomonnaies et des stablecoins, qui font peser sur l’Europe à la fois un risque de contagion financière et un risque de dépendance monétaire accrue vis-à-vis des États-Unis.

Face à ces dangers, Jean Tirole appelle l’Europe et la France à sortir du « confort trompeur » des croyances rassurantes et à assumer pleinement les conséquences de leurs choix collectifs. Le déni du déclassement technologique, de l’endettement ou du sous-investissement dans l’éducation et la recherche nourrit un cercle vicieux de dépendance et de perte d’influence. L’Europe n’est pas condamnée au déclin, mais elle est contrainte de choisir.

Jean Tirole plaide ainsi pour une réforme profonde de l’Union européenne, qui souffre paradoxalement à la fois d’un excès de normes et d’un déficit de décisions structurantes. Il appelle à davantage de centralisation stratégique, à une véritable union financière et bancaire, à des politiques industrielles ambitieuses et ciblées, ainsi qu’à une capacité accrue de décision à la majorité qualifiée. Plus d’Europe ne doit pas signifier plus de règles, mais des règles plus courageuses et plus efficaces.

Enfin, Jean Tirole souligne l’importance décisive de la bataille des idées, de la formation et des sciences sociales pour éclairer les choix collectifs et préparer des élites capables de penser la complexité du monde contemporain. L’enjeu n’est pas de préserver un modèle figé, mais de lui redonner une ambition politique. Ce n’est qu’au prix de décisions assumées et d’un sursaut collectif que l’Europe pourra redevenir maîtresse de son destin et rester un acteur crédible de l’économie mondiale de demain.

À l’issue de sa communication Jean Tirole a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées D. Senequier, B. Arnault, C. Tiercelin, P.M. Menger, Th. de Montbrial, J.C. Trichet, M. Pébereau, Ph. Aghion, J. de Larosière, G. de Menil.

Réécouter la communication

Communication de Jean-David LEVITTE « Après cinq siècles de domination occidentale, quel avenir pour le monde ? »

Communication du lundi 5 janvier 2026 de Jean-David Levitte, Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Thème de la communication : Après cinq siècles de domination occidentale, quel avenir pour le monde ?

 Synthèse de la séance

Jean-David Levitte présente le programme des séances de l’année 2026 autour d’une interrogation fondamentale : comment reconstruire un ordre international alors que les fondations même de l’architecture héritée du XXe siècle vacillent ? Son propos liminaire établit un diagnostic des bouleversements géopolitiques contemporains, préalable indispensable à toute réflexion prospective sur les défis civilisationnels à venir.

Le nouveau Bureau de l’Académie en 2026

Nous sommes aujourd’hui au terme de cinq siècles de domination occidentale, inaugurée par les expéditions maritimes des XVIe et XVIIe siècles de Christophe Colomb et de Magellan et prolongée par les empires coloniaux portugais, espagnol, britannique, français et néerlandais. La domination de l’Europe, où naquirent les deux guerres mondiales, n’est pas seulement militaire ou économique. L’Europe a imposé au monde des concepts nés sur son territoire : l’État-nation, l’égalité souveraine issue des traités de Westphalie et l’universalisme juridique de la Charte des Nations Unies. Il y a aujourd’hui une déconnexion croissante entre l’architecture institutionnelle mondiale (siégeant à New York ou Genève) et la réalité de la puissance, qui ne se laisse plus dicter la grammaire du droit international.

Après trente-cinq années de rivalités mais aussi de stabilité bipolaire pendant la guerre froide, Jean-David Levitte identifie l’année 1979 comme le point de basculement historique du XXe siècle. Cette année fut marquée par trois événements aux répercussions durables : la révolution iranienne, qui a transformé les équilibres au Moyen-Orient en introduisant une dimension confessionnelle dans les rivalités régionales ; l’accession de Deng Xiaoping au pouvoir en Chine, amorçant la transformation économique la plus massive de l’histoire humaine ; et l’invasion soviétique de l’Afghanistan, prélude paradoxal à l’effondrement de l’URSS.

L’ancien ambassadeur retrace ensuite les mutations décennales du système international. La chute du mur de Berlin en 1989 ouvre une période d’hégémonie occidentale et de mondialisation accélérée, portée par les révolutions technologique et logistique. Cette parenthèse unipolaire se referme avec les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008, qui révèlent les limites de la puissance américaine et suscitent une contestation croissante de l’ordre occidental. Les puissances émergentes, tout en adoptant les outils de la croissance économique, récusent les valeurs libérales pour réactiver des « mémoires impériales ». Ce reflux de l’universalisme au profit de l’atavisme historique constitue le défi majeur de notre temps.

L’ordre mondial actuel est désormais structuré par une triade de visions impériales concurrentes : celle de la Russie de Poutine, qui s’abîme dans une quête de restauration territoriale, au risque d’une dépendance asymétrique envers Pékin ; celle de la Chine de Xi Jinping, résolue à reconquérir le premier rang mondial ; et celle des États-Unis de Donald Trump, qui déconstruit l’ordre occidental au nom d’une conception transactionnelle des relations internationales.

Face à ce polycentrisme instable, l’Union européenne se trouve confrontée à des défis sans précédent. Elle ne peut pas se contenter d’être un marché et doit être un acteur géopolitique doté d’une autonomie stratégique, en mettant en œuvre les recommandations des rapports Draghi et Letta, et en préparant un élargissement majeur vers l’Ukraine, la Moldavie et les Balkans occidentaux. Tout comme la création de l’euro fut une réponse politique à un défi technique, l’élargissement et la défense du droit international doivent être les piliers d’une Europe capable de tisser des alliances avec les pays du « Sud Global » pratiquant le multi-alignement.

L’humanité devra aussi faire face à trois défis majeurs, qui transcendent les frontières étatiques : le changement climatique, la révolution de l’intelligence artificielle et les transformations démographiques mondiales. Sur ce dernier point, il est nécessaire de repenser radicalement les relations avec l’Afrique, dont la population atteindra 2,5 milliards d’habitants dans vingt-cinq ans, et de défendre les règles du droit international, sous peine de voir ses règles définitivement balayées par les « diktats » de plus puissants.

La reconstruction de l’ordre international ne sera pas un simple ajustement technique, mais une refondation philosophique et politique : maintenir l’exigence du droit dans un monde qui redécouvre la force brute des empires.

Le programme de l’année 2026 permettra d’approfondir ces questions à travers les interventions de diplomates, militaires, économistes et spécialistes des relations internationales.

À l’issue de sa communication Jean-David Levitte a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, PM. Menger, JR Pitte, R. Brague, P. Delvolvé, L. Stefanini, M. Pébereau, J. De Larosière et A Vacheron.

Verbatim du président

Réécoutez la communication

Communication de Brice GRUET « Pour une géographie du sacré »

Communication du lundi 15 décembre 2025 de Brice GRUET, Maître de conférences à l’INSPE de l’Académie Paris Est- Créteil

Thème de la communication : Pour une géographie du sacré

 Synthèse de la séance

Brice Gruet s’interroge sur le sens de notre présence sur Terre et montre que cette question, loin d’être anodine, relève de l’interrogation métaphysique, c’est-à-dire de ce qui dépasse le seul monde matériel. Le sacré joue alors un rôle central : il introduit une dimension verticale à l’existence humaine, donnant au réel un sens plus profond que la simple perception immédiate.

Contrairement à l’idée répandue dans les sociétés modernes sécularisées, le sacré n’est ni dépassé ni marginal. Il constitue un invariant présent dans toutes les cultures humaines, indépendamment des religions particulières. L’émotion mondiale suscitée par l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 illustre cet enracinement profond du sacré, y compris chez des individus se déclarant non croyants.

Brice Gruet invite à changer de regard sur le sacré et à le replacer au centre de la réflexion. Il distingue clairement le sacré du religieux : le premier est universel et intemporel, tandis que le second est historiquement et culturellement situé. Le sacré ne disparaît pas dans les sociétés modernes, mais se transforme et se reconfigure.

La définition du sacré soulève la question des limites de la raison. Une approche strictement rationaliste tend à réduire le réel à ce qui est explicable, rejetant le mystère comme irrationnel. Or, le sacré relève plutôt du « suprarationnel » : il dépasse la raison sans la nier. Son expérience vécue, individuelle et collective, possède une valeur propre qui ne peut être ignorée, car l’immatériel n’est pas moins réel que le matériel.

Le sacré se caractérise par son aspect multiforme et par son altérité radicale : il n’est pas une création humaine, mais le fruit d’une rencontre avec le « tout autre ». Cette rencontre est bouleversante, difficilement exprimable, et porte à la fois une dimension bénéfique et dangereuse. Le sacré sépare, transforme, peut sauver ou détruire.

Présent dans toutes les cultures, le sacré fonde une relation au spirituel et s’inscrit toujours dans un lieu précis. Son irruption crée un centre à partir duquel le sens se diffuse, donnant naissance à une géographie sacrée. Les sociétés s’organisent ainsi autour de centres symboliques qui structurent l’espace, le temps et les traditions. Les villes anciennes, conçues selon des principes géométriques reliant Terre et Ciel, en sont une illustration.

Ce système repose sur une série de correspondances fondamentales entre Terre, Ciel et Homme. L’Homme y occupe une position intermédiaire de médiateur, reflétant un ordre cosmique supérieur. De nombreux mythes et traditions architecturales traduisent cette vision d’un monde terrestre façonné à l’image d’un ordre céleste.

Enfin, Brice Gruet souligne la grande plasticité du sacré : chaque société, dans son contexte propre, est capable de créer une topographie et une géographie sacrées. Cette capacité répond à un besoin universel d’ancrer l’expérience du sacré dans un lieu et un temps précis, permettant ainsi aux humains de donner sens à leur présence au monde.

À l’issue de sa communication Brice Gruet a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées C. Tiercelin, H. Gaymard, J.C. Casanova, X. Darcos, L. Ravel, R. Brague, J.R. Pitte, J.C. Trichet, H. Korsia.

Réécoutez la communication

Communication d’Érik ORSENNA « Les matières premières de la souveraineté »

Communication du lundi 8 décembre d’Érik ORSENNA, de l’Académie française

Thème de la communication : Les matières premières de la souveraineté

 Synthèse de la séance

Érik Orsenna commence en mettant en lumière l’importance des matières premières et en soulignant le déni de réalité dont la France a fait preuve durant longtemps vis-à-vis de ces ressources essentielles. Ce déni de réalité, associé à une connotation péjorative souvent accolée aux mots tels que « matières premières », « usines » ou « production », a eu pour conséquence un puissant mouvement de délocalisation des industries.

Selon Érik Orsenna, l’eau est la plus importante des matières premières. Il illustre son propos à partir de l’analyse de trois cas. Érik Orsenna propose tout d’abord de s’intéresser aux enjeux géopolitiques liés au Nil. Depuis la construction du barrage « Renaissance » par l’Ethiopie, pays de 115 millions d’habitants, à la frontière avec le Soudan, l’avenir de l’Egypte est désormais suspendu au taux de remplissage de ce barrage. Alors que pendant longtemps, le pouvoir s’est concentré à l’aval de ce fleuve, né de la réunion du Nil bleu et du Nil Blanc à hauteur de Khartoum, les rapports de force se sont inversés et déplacés vers l’amont, accentués par l’importance des délocalisations chinoises en Ethiopie.

Érik Orsenna montre ensuite comment la Turquie est un véritable château d’eau qui alimente le Tigre et l’Euphrate, et s’intéresse ensuite au bassin hydrographique qui descend du Tibet et qui alimente un ensemble de 400 millions de personnes.

Ces exemples et les enjeux géopolitiques qui y sont liés montrent toute l’importance de l’hydro-diplomatie. Les conséquences de la construction de barrages sur les débits d’eau affectent tous les deltas et notamment un pays comme le Bangladesh.

L’importance de l’interdisciplinarité dans la gestion de l’eau est soulignée, impliquant des ingénieurs, des juristes et des historiens.

À l’issue de sa communication Érik Orsenna a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées G.H. Soutou, Th. de Montbrial, H. Korsia, X. Darcos, P. Delvolvé, E. Roussel, J.C. Trichet, J.D. Levitte, Y. Gaudemet, J. de Larosière, M. Bastid-Bruguière.

Réécoutez la communication

Cérémonie d’installation de Denis MUKWEGE à l’Académie et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Javier PÉREZ DE CUÉLLAR (1920-2020)

Synthèse de la séance

 L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour la cérémonie d’installation du docteur Denis Mukwege, comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès de Javier Pérez de Cuéllar. La cérémonie est ouverte par le président de l’Académie, Jean-Robert Pitte.

Le docteur Denis Mukwege a été élu au fauteuil 1 des membres associés étrangers le lundi 23 septembre 2024. Son élection a été approuvée par le président de la République, protecteur de l’Académie, par un décret en date du 25 novembre 2024, publié au Journal Officiel. À ce fauteuil, Denis Mukwege, dont l’action et le parcours exceptionnels en République Démocratique du Congo auprès des femmes victimes d’exactions sexuelles, ont été couronnés en 2018 par le prix Nobel de la Paix, succède à Javier Pérez de Cuéllar, lui-même élu membre associé étranger le 23 janvier 1989 au fauteuil laissé vacant par le décès de Constantin Tsatsos. Le président rappelle qu’à ce fauteuil ont siégé d’autres figures illustres, également prix Nobel pour certains d’entre eux, notamment Theodore Roosevelt, 26ème président des États-Unis (1901-1909), élu associé étranger en 1909, prix Nobel de la paix en 1906, grâce à son rôle de médiateur dans la guerre russo-japonaise, mais aussi Maurice Maeterlinck, écrivain flamand francophone, élu à l’Académie en 1937, prix Nobel de littérature en 1911.

Louis Vogel prononce ensuite le discours d’accueil de Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes » du fait de son engagement auprès des femmes victimes d’exactions sexuelles et de son combat auprès des instances internationales pour que les viols collectifs soient reconnus non pas comme un simple dégât collatéral mais comme une véritable arme de guerre.

Né en 1955 à Bukavu, au bord du lac Kivu, dans l’est du Congo, dans une famille pauvre mais croyante et unie, Denis Mukwege fait très tôt l’expérience de l’injustice et de la violence. Sauvé par des femmes et marqué par l’exemple de son père pasteur, il décide de devenir « muganga », celui qui soigne, afin de s’occuper des corps comme son père s’occupe des âmes. Éduqué par une mère qui refuse les stéréotypes patriarcaux, il comprend très vite que les violences faites aux femmes plongent leurs racines dans les inégalités quotidiennes, enracinées dès le plus jeune âge, entre filles et garçons. La guerre n’invente pas la violence, elle ne fait que la déchaîner dans un terreau déjà préparé.

Devenu médecin, Denis Mukwege commence comme pédiatre à l’hôpital de Lemera, puis se forme en gynécologie-obstétrique au CHU d’Angers entre 1984 et 1989. Malgré de bien meilleures conditions de travail en France, il choisit de rentrer pour exercer la médecine dans un pays confronté à des taux dramatiques de mortalité maternelle. Témoin de l’histoire sanglante de la République Démocratique du Congo – colonisation, dictatures, guerres, génocide rwandais, convoitise des ressources, effondrement de l’État – Denis Mukwege survit au massacre de Lemera et se réfugie un temps au Kenya. C’est dans ce contexte de guerre et de prédation qu’il comprend que le viol est utilisé comme arme de guerre systématique, visant à vider une zone de sa population pour s’emparer des richesses.

En 1999, Denis Mukwege fonde l’hôpital de Panzi, près de Bukavu, qui devait d’abord être une maternité, mais devient très vite un lieu de réparation des femmes victimes de viols et de mutilations massives. Il y développe une expertise chirurgicale unique pour traiter les fistules et autres blessures gynécologiques gravissimes. Comprenant que les dégâts sont aussi psychologiques, sociaux et existentiels, il met en place un accompagnement global : accueil par des « mamans chéries », soutien psychologique, aide juridique avec la création d’une clinique intégrée, puis structures de réinsertion comme la Cité de la Joie et la Maison Dorcas. À travers ces dispositifs, les survivantes sont soignées, rééduquées, formées, accompagnées vers l’autonomie économique et la reconquête de leur dignité, malgré le rejet fréquent de leurs familles et de leurs communautés.

Peu à peu, son action se double d’un combat public et international contre les violences faites aux femmes et pour l’égalité entre les sexes. Denis Mukwege devient un « activiste » comme il se définit lui-même : il témoigne devant les parlements, les Nations Unies, les médias, dans des documentaires qui contribuent à briser la loi du silence. Son engagement s’étend au terrain juridique : certains procès en République Démocratique du Congo reconnaissent pour la première fois le viol utilisé comme arme de guerre comme crime contre l’humanité, et l’État peut être condamné pour défaut de protection. Inscrite dans un mouvement plus large de transformation du droit international et des lois nationales, cette bataille participe à la reconnaissance du viol comme crime de guerre, à l’évolution des définitions du consentement et à la mise en place de dispositifs concrets de protection des victimes, notamment en Europe.

Louis Vogel conclut en soulignant que le moteur de Denis Mukwege est une exigence d’action : pour lui, l’émotion ne vaut rien si elle n’est pas suivie d’engagement. Illustrant cette vieille expression française, « de fil en aiguille », le docteur Denis Mukwege est passé de la pédiatrie à la gynécologie réparatrice, de la création d’un hôpital à celle d’un véritable écosystème de soin, de justice et d’émancipation, et de la lutte contre le viol à un combat global pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Lauréat du Prix Nobel de la Paix en 2018, il incarne les valeurs de dignité humaine, de courage et de responsabilité qui fondent l’Académie qui l’accueille Son parcours est une invitation à agir, à refuser l’indifférence et à se laisser entraîner, à sa suite, dans un combat universel pour la justice et la dignité des femmes.

⃰    ⃰     ⃰

Deux extraits du documentaire réalisé par Thierry Michel et Colette Braeckman, consacré au travail du docteur Mukwege en République Démocratique du Congo, intitulé « L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate » ont été diffusés avant et après le discours d’accueil de Louis Vogel.

⃰    ⃰     ⃰

Le président invite ensuite Denis Mukwege à prendre la parole, comme c’est l’usage, pour rendre hommage à son prédécesseur, Javier Pérez de Cuéllar.

Après avoir remercié Louis Vogel pour son soutien, Denis Mukwege souligne l’honneur d’occuper le siège de Javier Pérez de Cuéllar, figure majeure de la diplomatie internationale et cinquième Secrétaire général des Nations Unies.

Né à Lima en 1920, Javier Pérez de Cuéllar grandit dans un environnement ouvert sur le monde, marqué par la culture européenne, la passion des langues et un profond humanisme. Ses études de droit et de littérature le conduisent dès 1940 vers une carrière diplomatique exceptionnelle, débutée au ministère péruvien des Affaires étrangères. Envoyé à Paris puis délégué à la Commission préparatoire de l’ONU en 1945, il assiste à la naissance de l’organisation qui marquera toute sa vie.

Au fil des décennies, il gravit les échelons de la diplomatie péruvienne, occupant des fonctions clés : directeur au ministère, ambassadeur en Suisse, en URSS et en Pologne, puis représentant permanent du Pérou aux Nations Unies. Sa maîtrise des crises internationales lui vaut de devenir Secrétaire général adjoint avant d’être élu, en 1982, Secrétaire général de l’ONU, mandat renouvelé en 1986. Durant près de dix ans, il exerce ses responsabilités avec calme et autorité morale, dans un monde traversé par la guerre froide, les conflits régionaux et les crises humanitaires. Il renforce la diplomatie préventive, défend la neutralité de l’ONU et contribue à des dossiers majeurs : protection des civils au Liban, relance du dialogue israélo-palestinien, indépendance de la Namibie, pression contre l’apartheid, négociations en Amérique centrale et médiation dans la guerre Iran-Irak, où il obtient un cessez-le-feu historique en 1988. Son action s’étend aussi aux enjeux émergents tels que l’environnement, le sida et le trafic de drogue. Sous son impulsion, la commission dirigée par Gro Harlem Brundtland produit en 1987 le rapport « Notre avenir à tous », texte fondateur du développement durable et du sommet de la Terre de Rio en 1992. Après son second mandat, Javier Pérez de Cuéllar poursuit son engagement : UNESCO, Fondation de l’Arche de la Fraternité, puis candidature à la présidence du Pérou en 1995. En 2000, il contribue au rétablissement de la démocratie après la chute du régime Fujimori, avant de devenir ambassadeur du Pérou en France de 2001 à 2004.

Hautement décoré dans le monde entier, il laisse aussi une œuvre intellectuelle majeure, dont un Manuel de droit diplomatique (1964) et Pèlerinage pour la paix (1997). Sa pensée repose sur trois piliers : patience, neutralité et dignité. Pour lui, la paix n’est pas seulement l’absence de guerre mais le produit de la justice, du respect mutuel et de la solidarité.

Décédé en 2020 à l’âge de cent ans, Javier Pérez de Cuéllar incarne l’esprit fondateur des Nations Unies. Son héritage moral et diplomatique demeure une source d’inspiration, rappelant que la diplomatie est avant tout un devoir d’humanité et que le courage réside dans la persévérance, le compromis et le respect de l’autre. Homme discret mais influent, il demeure un modèle pour celles et ceux qui œuvrent à un monde plus juste, durable et pacifique.

La cérémonie a été ponctuée de différents intermèdes musicaux interprétés au piano par Guillem Aubry, membre de l’Académie de l’Opéra national de Paris.

Revoir la cérémonie

Photos de la cérémonie

Crédit photos : Candice Ferrier

Communication de Gérard-François DUMONT « La terre est-elle surpeuplée ? »

Communication du lundi 24 novembre de Gérard-François Dumont, Professeur émérite à Sorbonne Université, ancien recteur

Thème de la communication : La terre est-elle surpeuplée ?

 Synthèse de la séance

G.F. Dumont commence en rappelant tout d’abord l’ancienneté de la peur du surpeuplement : bien avant l’apparition des mots « surpeuplé » et « surpeuplement » au tournant du XXᵉ siècle, Platon, Giovanni Botero, Francis Bacon ou encore le lettré chinois Hong-Liang-Ki s’inquiètent déjà d’un excès d’hommes par rapport aux ressources. À la fin du XVIIIᵉ siècle, Malthus formalise cette crainte avec son « principe de population », puis, aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, de nombreux auteurs, scientifiques ou auteurs d’œuvres de fiction (P. Ehrlich, Cousteau, Soleil vert, etc.) annoncent famines, crises et catastrophes écologiques dues à la croissance démographique, jusqu’à l’« Avertissement à l’Humanité » signé par des milliers de chercheurs en 2017.

G.F. Dumont montre ensuite que la forte hausse de la population mondiale ne vient pas d’une explosion de la fécondité, restée longtemps stable puis en baisse, mais de la transition démographique qui se caractérise par une chute spectaculaire de la mortalité, alors que – dans un premier temps – la natalité reste forte et l’allongement de l’espérance de vie grâce aux progrès sanitaires, médicaux et alimentaires. Cette dynamique a entraîné un nombre élevé de naissances pendant plusieurs décennies, avant que la fécondité ne recule et que la croissance démographique ne ralentisse nettement.

L’analyse des liens entre peuplement, développement et ressources ne permet pas de conclure à un surpeuplement : ni les pays très denses ni les pays très peu denses ne sont systématiquement défavorisés en termes de développement humain. Tout dépend plutôt des institutions, de la gouvernance, du capital humain et de l’innovation. Les peurs d’épuisement généralisé des ressources (telles celles du rapport du Club de Rome qui incitait à faire une « Halte à la croissance ») se sont révélées exagérées, car une ressource n’existe vraiment que par la capacité humaine à l’exploiter : progrès techniques, énergies renouvelables, meilleure efficacité et recyclage transforment et renouvellent les ressources disponibles.

Enfin, les projections démographiques (ONU) indiquent une décélération, voire à terme un possible dépeuplement, dans un contexte d’ « hiver démographique » dans de nombreux pays. L’idée d’un surpeuplement global est donc infondée : ce qui importe est moins le nombre d’habitants que la manière dont les sociétés gèrent leurs territoires, leurs ressources et leurs politiques. La géographie des populations est cette branche de la géographie qui permet de prendre la juste mesure des populations sur leurs territoires, tant sur un plan quantitatif que qualitatif, c’est-à-dire de comprendre la manière dont elles habitent ce territoire et ainsi d’éclairer sur les politiques et les actions souhaitables pour les sociétés.

À l’issue de sa communication Gérard-François Dumont a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées E. Roussel, P.A. Chiappori, G. Alajouanine, J. de Larosière, L. Ravel, J. Tirole, D. Senequier, J.C. Trichet, A. Vacheron, P.M. Menger, M. Pébereau, H. Gaymard.

 Verbatim du communicant

Réécoutez la communication

Séance solennelle de rentrée 2025 de l’Académie des sciences morales et politiques

Synthèse de la séance

Crédit photos : Candice Ferrier

Lundi 17 novembre 2025 s’est tenue, sous la Coupole de l’Institut, la séance solennelle de rentrée de l’Académie. Le président Jean-Robert Pitte a ouvert la séance en saluant les personnalités présentes, les auteurs des communications de cette année consacrée à la géographie ainsi que les lauréats.

Le président a ensuite remercié le Secrétaire perpétuel, Bernard Stirn, de lui avoir proposé de présider cette année 2025 qu’il a souhaité consacrer aux différentes facettes de la géographie, devenant ainsi le quatrième géographe de l’histoire de l’Académie à la présider après Émile Levasseur en 1880, Paul Vidal de la Blache en 1918, de manière brève, entre janvier et son décès en avril, et Maurice Le Lannou en 1988, il y a donc 37 ans.

Le cycle de communications de cette année 2025, intitulé « Terre des hommes », a été marqué par 28 conférences consacrées à la géographie sous ses formes les plus diverses. Le président insiste sur le fait que nous vivons tous dans un espace interconnecté et mondialisé, et que la géographie est indispensable pour comprendre la répartition des hommes, des activités, des frontières et des environnements, mais aussi pour déjouer la peur de l’autre, les conflits et les discours fatalistes sur le climat ou l’histoire. Discipline scientifique à part entière, la géographie étudie la manière dont l’humanité façonne la surface de la Terre et doit être pensée avec l’histoire, sa « sœur siamoise ». Jean-Robert Pitte dénonce la tendance à reléguer la géographie au rang de science auxiliaire ou décorative, et plaide pour sa place centrale dans l’éducation, afin de former des citoyens libres, responsables et capables de comprendre la mondialisation.

Le président présente ensuite les grandes branches abordées durant l’année : géographie de l’environnement (glaciers, mers, forêts, climat), géographie économique (commerce, transports, matières premières), géographie politique et géopolitique (régimes, conflits, territoires), aménagement du territoire, monde rural et alimentation, ainsi que géographie culturelle et religieuse. Il souligne que la géographie peut offrir une vision positive et constructive de l’environnement, non pas pour « sauver la planète » en soi, mais pour organiser l’espace au service du bien-être humain. Enfin, il conclut sur une note humaniste et confiante : la liberté, l’intelligence, la technique et la coopération peuvent permettre à l’humanité de mieux habiter la Terre, à condition de remplir plusieurs conditions telles que le respect d’États de droit, des populations éduquées et une joie de vivre partagée. La géographie, omniprésente dans nos vies, est un outil essentiel pour aimer, comprendre et aménager notre « Terre des hommes ».

Le vice-président Jean-David Levitte a ensuite procédé à la lecture du palmarès des prix, bourses et médailles décernés par les six sections de l’Académie et des jurys particuliers. Grâce au concours et à la générosité des particuliers et associations qui ont créé, par legs ou par dons, des fondations abritées au sein de l’Académie, celle-ci poursuit la mission, confiée à l’Institut par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) : « suivre les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l’utilité générale et la gloire de la République ».

Le Secrétaire perpétuel Bernard Stirn a ensuite prononcé un discours sur le thème : « Pouvons-nous avoir encore des repères ? »

Bernard Stirn dresse tout d’abord un contraste entre l’optimisme qui entourait l’an 2000 (essor de la démocratie libérale, multilatéralisme, construction européenne, mondialisation confiante) et le climat actuel, marqué par une succession de crises – terroristes, économiques, sanitaires, migratoires, écologiques, géopolitiques – qui fragilisent la démocratie, l’ordre international et le sentiment de sécurité. La montée des incertitudes (progrès scientifiques, bioéthique, intelligence artificielle, migrations, climat, régulation du numérique) s’accompagne d’un effritement de la confiance : méfiance envers les élus, la justice, la science, prolifération des complots, violences politiques et remise en cause du droit international et des organisations multilatérales.

Face à ce « labyrinthe des égarés », le Secrétaire perpétuel appelle à la raison et à la réflexion, en rappelant que l’histoire avance par cycles et périodes de transition, comme au XIXᵉ siècle. Il souligne les ressources encore disponibles : l’État de droit, la construction européenne, les juridictions internationales et un capital juridique et institutionnel à protéger. Il met en avant le rôle de l’Académie des sciences morales et politiques, qui nourrit la réflexion par ses travaux, ses colloques et le choix de thèmes annuels (justice, Terre des hommes, ordre mondial, avenir de la démocratie…). Bernard Stirn conclut en citant la lucidité prémonitoire d’Alexis de Tocqueville qui, le 27 janvier 1848, déclarait dans un discours prononcé devant la Chambre des députés : « nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan » et François Guizot, cité dans l’un des derniers numéros de la Revue Commentaire, dirigée par Jean-Claude Casanova : « C’est de l’esprit politique qu’aujourd’hui la France a le plus de services à attendre et doit cultiver avec plus de soin les progrès. L’esprit politique consiste essentiellement à vouloir et à savoir prendre sa part et jouer son rôle régulièrement, sans emploi de la violence, dans les affaires de la société. Plus l’esprit politique se développe, plus il inculque aux hommes le besoin et l’habitude de voir les choses comme elles sont, dans leur exacte vérité ». Le Secrétaire perpétuel conclut sur la nécessité d’entretenir cet « esprit politique », pour éviter de nous endormir sur de nouveaux volcans et de rechercher des repères qui permettent une participation paisible, sereine et déterminée de tous à la vie collective.

La séance a été ponctuée par des intermèdes musicaux, interprétés par le trio Vermeer.

Revoir la cérémonie

Remise des diplômes aux lauréats

Crédit photos : Candice Ferrier

La cérémonie

Crédit photos : Candice Ferrier

Arrivée des académiciens

Crédit photos : Candice Ferrier

Suivez en direct la séance solennelle de rentrée 2025 de l’Académie

La séance de rentrée de l’Académie des sciences morales et politiques se tient ce lundi 17 novembre à 15 heures sous la coupole.

S’exprimeront :

  • Jean-Robert Pitte, président de l’Académie, sur le thème « La terre des hommes. Diverses facettes de la géographie » ;
  • Jean-David Levitte, vice-président de l’Académie, présentera le palmarès des prix et des médailles de l’année 2025 ;
  • Bernard Stirn, secrétaire perpétuel de l’Académie, sur le thème « Pouvons-nous encore avoir des repères ? ».