Mathieu Dubois « L’économie sociale de marché à la conquête de l’Europe. La diplomatie allemande et le modèle européen (1953-1993) » (2024)

Georges-Henri SOUTOU

Georges-Henri SOUTOU a déposé l’ouvrage suivant en séance du 28 avril 2025 :

L’économie sociale de marché à la conquête de l’Europe. La diplomatie allemande et le modèle européenne (1953-1993) de Mathieu Dubois (PUR, 2024, 362 p.).

Texte prononcé en séance

Il s’agit d’un ouvrage d’une qualité et d’une densité exceptionnelles, issu d’une thèse d’histoire, mais du niveau de l’ancienne thèse d’Etat. Fondé sur des sources très abondantes (essentiellement les archives des ministères allemands de l’Econome – BWM- et des Affaires étrangères – AA) et sur une énorme bibliographie, le livre unit à chaque étape analyses très fouillées et synthèses éclairantes.

La ligne générale est clairement affirmée : si la politique économique de la RFA, y compris l’ « économie sociale de marché » (l’auteur montre cependant que le concept est plus complexe qu’il n’y paraît) a été bien étudiée, l’exportation du modèle au niveau européen, elle, l’a moins été. Or l’Auswärtiges Amt joua là un rôle essentiel et largement sous-estimé. D’où la nécessité de l’inclure, ainsi que ses archives, dans l’étude.

Une tension dialectique apparaît d’ailleurs : le BWM, rompant avec le protectionnisme pratiqué en fait depuis Bismarck, poursuit une politique libérale qui vise le marché mondial. Tandis que l’AA, d’accord avec la chancellerie, a une vision plus politique : l’Allemagne vaincue et divisée n’a, en dehors de l’Alliance atlantique, qu’un grand axe de politique étrangère possible pour promouvoir ses intérêts : contribuer à organiser l’Europe économique conformément à son modèle d’économie sociale de marché.

Cette dynamique explique à la fois l’énergie de l’approche européenne de Bonn, mais aussi son opposition aux tendances qui voudraient faire de l’Europe un espace économique trop protégé. En particulier de la part de la France, souvent accusée de vouloir transposer au niveau européen son protectionnisme traditionnel.

Cette approche novatrice permet de mieux comprendre de nombreux épisodes, comme celui de la Politique agricole commune et celui de l’Union monétaire, en tenant compte et des divisions internes à Bonn, qui expliquent beaucoup de choses, et de la constance de l’axe européen, pour des raisons pas seulement économiques mais aussi politiques.

Un livre que tout Français devrait lire.

Georges-Henri Soutou

Vincent Duclert, « Michel Rocard. Une biographie internationale » (2025)

Bruno COTTE

Bruno Cotte a déposé l’ouvrage suivant en séance du 31 mars 2025 :

Michel Rocard. Une biographie internationale de Vincent Duclert (Éditions Passés Composés, 2025, 366 p.).

Texte prononcé en séance

Michel ROCARD

Une biographie internationale.

 Par Vincent DUCLERT

Editions Passés/ Composés.

Michel ROCARD, décédé en juillet 2016, a fait l’objet de diverses biographies. Celle qu’écrit Vincent DUCLERT est centrée , il en est rarement question, sur l’action internationale qui fut celle de Michel ROCARD ou … qu’il aurait aimé qu’elle fut.

En effet, premier ministre entre le 10 mai 1988 et le 15 mai 1991, il n’eut guère l’occasion d’intervenir sur le plan international : il s’agissait du « domaine réservé » d’un Président de la République qui, c’était de notoriété publique, n’éprouvait pour lui que des sentiments fort … distancés.

La Nouvelle Calédonie et la manière dont furent conclus les Accords de Matignon ne relèvent pas à strictement parler du domaine international. Mais au moment où Manuel VALLS, qui était alors membre de son cabinet, est appelée à trouver une solution à la situation assez inextricable de ce territoire, de cette collectivité il est intéressant de redécouvrir « la méthode » ROCARD.

Une méthode que, d’une certaine façon, il aurait souhaité pouvoir mettre en œuvre lorsque il présidait de 1997 à 1999 la commission de la coopération et du développement du parlement européen. Il s’agissait alors pour lui de renouer entre la France et le Rwanda des liens qui s’étaient profondément altérés lors du génocide de 1994 et de restaurer  ainsi l’image de notre pays. Les efforts déployés pour proposer ses services au Premier ministre Lionel JOSPIN et au Président de la République Jacques CHIRAC sont, documents à l’appui, présentés et analysés de façon fort intéressante.

D’évidence, l’homme savait négocier mais les antipathies politiques prennent trop souvent le dessus. Dommage !

Son regard sur la Palestine mérite d’être également mieux connu tout comme, mais à un degré à mon sens bien différent, l’action qu’il put mener lorsqu’il était ambassadeur de la France pour les Pôles.

Redécouvrir  les deux lettres posthumes qui furent lues lors de ses obsèques au temple de l’Etoile à Paris dans lesquelles Michel ROCARD dit que « Toute son adolescence,[il] a rêvé que [sa] trace soit porteuse de paix » ne peu qu’émouvoir.

Il est des hommes d’Etat dont on n’a pas su « utiliser » au bon moment tous les talents. Oui, c’est dommage !

Bruno COTTE

Je rappellerai enfin qu’en 2002, sous la présidence de Marcel BOITEUX, dont le thème de l’année était « L’homme et sa planète », Michel ROCARD a fait une communication intitulée « Le développement durable pour l’Afrique ». Elle figure dans nos archives.

 

Olivier Galland, « Les valeurs du travail, Contrastes et évolutions en France et dans les pays développés » (2024)

Pierre-Michel MENGER

Pierre-Michel Menger a déposé l’ouvrage suivant en séance du 24 mars 2025 :

Les valeurs du travail, Contrastes et évolutions en France et dans les pays développés d’Olivier Galland (Presses de Sciences Po, 2024, 152 p.).

Texte prononcé en séance

Beaucoup se dit et s’écrit sur le travail, sa valeur, son sens, ses conditions d’exercice, ses quantités, et ses bornes désirables dans les vies individuelles. Les sondages livrent invariablement le même tableau : une assez forte ou forte satisfaction quand il s’agit pour les sondés d’estimer leur situation personnelle, et une revendication méliorative ou radicale, élevée au plan collectif, quand il s’agit pour eux d’opiner sur le rapport entre l’idéal et le réel. S’engouffrent alors la demande de réduction des quantités dans tous les horizons (semaines, mois, années), la demande d’autonomie ou de désubordination dans le cadre pourtant subordonnant du salariat (contrepartie de la gestion du risque d’entreprise par l’employeur et des protections sociales afférentes), la demande de sens et d’accomplissement personnel. Mais si le salariat subordonnant était si aliénant, le part des indépendants, qui travaillent beaucoup plus que les salariés, devrait être majoritaire. Au moment où algorithmes, robots humanoïdes et autres intelligences infatigables sont développées par d’infatigables ingénieurs et scientifiques inventifs, partout sur la planète, et au moment où les scénarios se bousculent pour déterminer quelle place exacte le travail peut occuper dans nos sociétés ainsi bousculées, il est salutaire de disposer d’un tableau pour examiner quelle valeur détient au juste le travail, ou plutôt, quelle place il occupe dans l’univers des valeurs qui sont régulièrement étudiées par des grandes enquêtes internationales comme l’European Value Survey et le World Value Survey. Olivier Galland, un de nos meilleurs sociologues, connu notamment pour ses études empiriquement impeccables sur la jeunesse et sur les inégalités, nous offre, dans ce livre court et dense, une analyse minutieuse, soigneusement documentée, et qui a pour premier mérite d’ouvrir grand l’espace des comparaisons internationales et de nous fournir une boussole. L’un des résultats les plus constants de sa patiente exploration est simple : les cultures nationales, avec tous leurs paramètres différenciateurs, jouent un rôle considérable, et interdisent d’essentialiser la question de la valeur du travail. Comme nous sommes immergés dans la compétition mondiale, ces cultures nationales fournissent des repères inattendus pour comprendre à quel point quantité, qualité, satisfaction et rémunération du travail ne s’accordent pas du tout simplement.

Pierre-Michel Menger, 24 mars 2025

Jean-Michel Anciaux, « Le Général et la poétesse. Un chef d’État inspiré par une Femme de Lettres » (2024)

Bruno COTTE

Bruno Cotte a déposé l’ouvrage suivant en séance du 24 mars 2025 :

Le Général et la poétesse. Un chef d’État inspiré par une Femme de Lettres de Jean-Michel Anciaux (Balland, 2024, 357 p.).

Texte prononcé en séance

Il s’agit d’une « présentation » un peu singulière.  

En 1969, Romain GARY se disait « Gaulliste inconditionnel ». Je ne suis pas un inconditionnel du chef de la France Libre mais je j’admire et le respecte profondément et je lui suis reconnaissant.  

En revanche je suis un « inconditionnel » de la poétesse d’Auxerre, Marie ROUGET, appelée Marie NOEL. Ses poèmes illuminent mon existence depuis des années et ils m’enchantent. Souvent primée, en particulier par l’académie française, elle fit l’admiration de Montherlant, Aragon, Cocteau, Colette, Mauriac et …  de Charles de GAULLE ! 

Un livre, oui singulier, vient en effet d’être écrit par Jean Michel ANCIAUX, membre de l’Institut Charles de GAULLE que préside notre confrère Hervé GAYMARD. Il s’intitule « Le Général et la poétesse. Un Chef d’Etat inspiré par une femme de lettres ». 

Et l’on découvre une amitié profonde entre ces deux êtres si différents, des échanges étonnants et un général qui fend littéralement l’armure. 

Jugez-en vous-même :  

. Lors d’une rencontre qui se déroule à Auxerre le 16 avril 1959, les témoins de la scène entendent le général dire à Marie NOEL « Madame, je salue en vous la poésie. Vous ne savez pas le bien que vous faites sans le savoir. Vous nous transportez dans un autre monde… Merci de cela et de bien d’autres choses encore ». 

. Le 30 janvier 1960, durant la semaine dite des « Barricades » à Ager, alors qu’il a de quoi avoir la tête ailleurs, de GAULLE écrit : « j’ai lu vos « Notes Intimes » avec émotion avec admiration … sachez combien me touchent vos vers … » 

. Le 10 décembre 1961, le général remercie Marie NOEL pour le recueil « Les chants d’arrière-saison » qu’il vient de lire et il lui écrit ceci :  

« Chère Mademoiselle,   

Vos chants d’Arrière-saison Ils m’ont accompagné, touché aux larmes, ennobli au long de ce dimanche. Comme ils vont profond et loin ces très beaux vers. Comme je vous remercie de les avoir mis à la mer de la poésie pour que les âmes les rencontrent … 

Le Général de GAULLE aimait les lettres et la littérature et il fut aussi un grand homme de plume mais l’a-t-on entendu souvent dire qu’il « était touché aux larmes » …lui qui nous paraissait « à part » inatteignable ! 

Et, de son côté, Marie NOEL, qui n’a quasiment jamais quitté Auxerre, considère que le Général est « la plus haute conscience qui soit en France » et elle lui voue une profonde admiration. 

Elle écrira, en 1940-1941, un splendide poème intitulé é « Message ». C’est un appel au libérateur. Elle ignore encore tout du combat que de GAULLE livre déjà depuis Londres. Le Général n’en aura connaissance que plus tard. Il lui écrira alors : » Mademoiselle …je ne saurai vous dire à quel point ce très beau poème m’a ému …mais aussi vos vers déchirants et magnifiques… » 

Je vous avoue que le récit de cette amitié entre deux être à tous égards si différents, par l’image, nouvelle, inattendue, l’image donnée de celui auquel la France doit tant est à la fois passionnante et profondément émouvante  

Le livre contient d’intéressants parallèles entre ces deux êtres en réalité si proches : 

. Leur solitude, celle de de Gaulle, arrivant à Londres, et celle du chef de l’Etat qui, quoique vivant dans le tourbillon des affaires publiques, est et se sent si souvent seul. La solitude de Colombey. Aussi. Et celle de Marie Noël dont l’horizon était a priori tellement étroit. Pourtant tous les deux rayonnent. 

 Parallèle encore, s’agissant de leur liberté intérieure, de leur l’indépendance d’esprit qui fait d’eux des personnages facilement critiques, contestataires, rebelles … 

. Développements aussi sur les rapports que de GAULLE, incarnation du risque et du courage, entretient avec les jeunes, notamment lors de ses voyages à l’étranger : la jeunesse allemande en 1962, québécoise, mexicaine et, en 1964, dans de nombreux pays d’Amérique du Sud … des rapports confiants, exaltants lui qui, pourtant, saura si mal accueillir la contestation du mois de mai 1968. 

Je pourrais continuer mais je m’en tiens là. 

Savoir que le Général de GAULLE était poète1, dans l’âme, et capable d’exprimer tant d’émotion en lisant Marie NOEL, cette immense poète et si modeste petite femme, a quelque chose de réconfortant dans le monde de brutes qui est actuellement le nôtre.  

Bruno Cotte, 24 mars 2025

Eric Roussel, « Jusqu’au bout de la nuit : Les vies de Jacques Benoist-Méchin (1901-1983) » (2025)

Michel de Jaeghere a déposé l’ouvrage suivant en séance du 10 mars 2025 :

Jusqu’au bout de la nuit : Les vies de Jacques Benoist-Méchin d’Eric Roussel (Éditions Perrin, 6 mars 2025)

Texte prononcé en séance

Je souhaite déposer sur le bureau de l’Académie le livre de notre confrère Eric Roussel, Jusqu’au bout de la nuit, les vies de Jacques Benoist-Méchin.

« Les vies de Jacques Benoist Méchin » : jamais sous-titre n’a paru plus approprié à une biographie, car en lisant Eric Roussel, on se frotte les yeux devant le destin du personnage dont il retrace le parcours : compositeur de musique, traducteur, journaliste, historien de l’Allemagne, ministre du maréchal Pétain, ambassadeur,  condamné à mort, détenu, biographe, spécialiste du monde arabe, grand reporter à Match ou conseiller de l’ombre, mémorialiste et écrivain : on se demande effectivement comment une seule vie a pu contenir tant d’aventures et d’engagements apparemment contradictoires.

Pour le grand public des années 60 et 70, Jacques Benoist Méchin était le plus flamboyant des historiens. D’Alexandre le grand à Frédéric de Hohenstaufen, il avait poursuivi « le rêve le plus long de l’histoire » en faisant revivre les grandes figures qui avaient tenté de marier l’Orient et l’Occident : les amours de Cléopâtre et de Marc Antoine, comme la campagne de Julien l’Apostat en Perse, l’aventure de Bonaparte en Egypte ou celle du colonel Lawrence au Proche-Orient.

On chuchotait certes que l’homme avait eu, autrefois, des engagements compromettants, qu’il avait eu partie liée au gouvernement de Vichy.

On admirait en lui l’écrivain qui avait renouvelé le genre, délaissé par l’Université, de la biographie.  Benoist-Méchin avait fait de chacune des siennes une œuvre littéraire à part entière. Par sa capacité à associer ampleur de vues, érudition parfaite, documentation foisonnante, sens de l’image, du rythme et de la formule, il semblait renouer avec la manière de Guizot, de Michelet ou de Renan. Du Figaro au Monde et bientôt jusque sur le plateau d’Apostrophes (1979), chacun de ses livres faisait l’objet d’un concert de louanges.

Vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, ils figuraient dans la bibliothèque du général De Gaulle, de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand.

Après sa mort, en 1983, la publication de ses Mémoires politiques (De la Défaite au désastre, 1984) et plus encore, celle de son autobiographie (A l’épreuve du temps, 1989 et 1993) rafraichirent les mémoires sur ce qu’avait été son rôle sous l’occupation. Passionnément germanophile, fasciné dès 1934 par Hitler, spectateur enthousiaste des Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, historien admiratif du redressement de l’armée allemande sous la République de Weimar, il ne s’était pas seulement engagé en 1941 dans la collaboration, il en avait été l’acteur et le doctrinaire :

Secrétaire d’Etat aux relations franco-allemandes sous l’amiral Darlan puis Pierre Laval jusqu’en septembre 1942, il n’avait pas conçu celle-ci, à l’instar du maréchal Pétain, comme un moyen de gagner du temps en attendant la fin de la guerre et la signature d’un traité de paix, non plus qu’à l’image de Pierre Laval, comme l’instrument d’un maquignonnage permanent avec l’occupant, visant à grappiller des avantages sous la forme du donnant-donnant, mais bien plutôt comme un projet politique à long terme, proche des conceptions de Pierre Drieu La Rochelle, et consistant à promouvoir un changement radical d’alliance, un alignement sur la politique allemande  et un engagement de la France aux côtés de l’Allemagne qui lui permettrait de s’imposer comme un brillant second dans l’Europe nouvelle façonnée par Hitler.  

L’homme n’avait pas le tempérament d’un extrémiste. Il ne s’était livré à aucun acte déshonorant, il n’avait tiré nul profit matériel des circonstances, il était resté étranger à tout règlement de compte, à tout discours de haine. N’empêche : aveugle à la nature criminelle du nazisme, indifférent à la persécution des Juifs, il avait incarné, au sein du monde composite de Vichy, une tendance résolument favorable aux desseins de l’occupant. Il avait été condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi à la Libération.

Gracié par Vincent Auriol, il avait purgé dix années de réclusion avant d’obtenir son élargissement.

Eric Roussel avait, jeune journaliste, eu avec lui au soir de sa vie plusieurs entretiens à l’occasion de la sortie de sa biographie de Frédéric de Hohenstauffen en 1980. Il avait écrit en 1983 sa nécrologie pour le journal le Monde. Il fut choisi après sa mort pour être l’éditeur de son autobiographie posthume, A l’épreuve du temps.

Il lui consacre aujourd’hui un livre fascinant. On y découvre entre deux guerres un jeune Benoist-Méchin fréquentant Marcel Proust, Valéry Larbaud, Romain Rolland, Jean Cocteau, Darius Milhaud, Jean Renoir, Hemingway, Scott Fitzgerald ; recommandé par Lucien Herr, le mentor de Péguy, amant d’Adrienne Monnier, ami de Louise Weiss, traducteur de James Joyce ; hésitant entre la littérature et la composition musicale au point de donner en concert salle Gaveau l’une de ses créations ; devenant ensuite l’agent de William Randolph Hearst, le modèle de Citizen Kane, chargé de lui trouver en Europe des cathédrales à démonter pierre par pierre pour décorer le parc de sa propriété californienne.

Le livre d’Eric Roussel retrace la naissance de son amour pour l’Allemagne, de ses illusions pacifistes, de sa fascination pour les régimes autoritaires et la figure du chef, prélude à ses égarements.

On le suit à Vichy dans les couloirs de lieux de pouvoirs en faux semblants, et jusqu’au Berghof où il participe à une négociation entre l’amiral Darlan et Hitler le jour même de la fuite de Rudolf Hess en Angleterre.

On assiste à la prison de Clairvaux, à sa reconversion définitive en historien à la faveur de la vie monacale que les circonstances lui imposent et dont il confesse qu’elle lui apporte un équilibre et un bonheur tel qu’il est tenté, lorsqu’il apprend qu’il vient d’être gracié par René Coty après 10 ans d’emprisonnement, de demander deux mois de prolongation pour achever son grand livre sur la défaite : Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident.  

« Je trouve que c’est un très grand privilège à notre époque, dira-t-il que d’avoir dix ans devant soi sans souci de logement, sans impôt, sans problème de sécurité sociale, sans téléphone, sans visites intempestives … Si jamais je devenais chef d’Etat un jour, mes amis qui auraient besoin de travailler et d’avoir du temps pour travailler, je les mettrais en prison par faveur spéciale. »

On le voit, une fois libéré, devenir le spécialiste passionné du monde arabe, biographe d’Atatürk et d’Ibn Séoud, prélude à une carrière de diplomate officieux auprès de Nasser, du roi Faycal d’Arabie, de Boumediene ou du roi Hassan II.

On le regarde avec un peu de stupeur s’engageant, au nom de ce nouvel amour, pour la décolonisation et tenant des discours tiers-mondistes dignes de Frantz Fanon sans plus d’égard pour les intérêts français qu’il n’en avait eu pendant l’occupation, comme si décidément la fibre nationale lui était étrangère.

Au fil du livre, les anecdotes les plus savoureuses se succèdent :

A Vichy le maréchal Pétain lui confie en 1942 le projet d’aménager une place et un arc de triomphe à la Défense (François Mitterrand s’en est il souvenu ? il avait pu avoir, à Vichy, vent de la conversation).

A Paris, en 1943, Benoist-Méchin assiste avec Drieu La Rochelle à un diner à l’ambassade d’Allemagne où ivre de fatigue et de désespoir, Céline proclame devant Otto Abetz épouvanté à l’idée que ses propos soient rapportés par des serveurs qui sont autant de mouchards de la Gestapo, qu’Hitler est mort et qu’il a été remplacé à l’initiative des Juifs  par un sosie qui s’ingénie à entrainer l’Allemagne dans la défaite, tandis que mèche sur le front,  moustache postiche, le peintre Gen Paul contrefait le Führer en poussant des cris gutturaux. .

En prison à Clairvaux aux côtés de Maurras qui lit pieusement un gros missel à la chapelle, Benoist Méchin s’aperçoit bientôt que le chef de l’Action Française a remplacé son livre de messe par le très matérialiste de natura Rerum de Lucrèce dont, tandis que se déroule l’office, il lit avec délices les vers.

Et les épisodes extraordinaires s’enchainent : au Caire où Benoist Méchin assiste à la destruction de l’aviation égyptienne par l’armée israélienne à l’orée de la guerre des six jours; au Maroc où il échappe par miracle à une tuerie, lors d’une tentative de coup d’Etat contre Hassan II ; en Libye où Kadhafi le convoque dans le désert pour lui annoncer qu’il veut faire de lui son historiographe officiel. 

Nanti d’une riche documentation, souvent inédite, Eric Roussel mène avec une parfaite maitrise ce récit trépidant. Il a fait sien le programme de son modèle : « rendre captivante une œuvre sérieuse ».

Il se tient surtout à la meilleure distance : reconnaissant à Benoist-Méchin une envergure d’esprit et une sincérité indiscutables, il ne cherche pas à masquer l’ampleur de ses aveuglements. Son livre est au contraire une enquête autour de ce mystère : comment un homme d’une telle largeur de vues a-t-il pu se tromper si absolument ? Son livre est une extraordinaire traversée du siècle à travers les ambigüités d’un personnage qui a vécu au premier plan un nombre ahurissant de ses évènements, en même temps qu’une interrogation sur ce qui peut faire dériver un intellectuel raffiné vers des conclusions aberrantes.

D’une histoire pleine de ténèbres, il est surtout parvenu à tirer un récit éblouissant.  

Michel de Jaeghere