Chantal Delsol :
La vie de l’esprit en Europe centrale et orientale
depuis 1945

En ce mois d’avril 2021 paraissent deux ouvrages dirigés par des membres de l’Académie dans le cadre de travaux  scientifiques ayant bénéficié du soutien de la Fondation Simone et Cino Del Duca : L’irrationnel aujourd’hui par Jean Baechler (voir article) et La vie de l’esprit en Europe centrale et orientale, par Chantal Delsol.

La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945 (Éditions du Cerf), ouvrage collectif codirigé par Chantal Delsol et Joanna Nowicki, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Cergy-Pontoise est un dictionnaire encyclopédique des intellectuels de « l’autre Europe » élaboré par 150 spécialistes, qui entend « rétablir les ponts rompus par la méconnaissance pour en finir avec les préjugés réciproques et réinstaurer un indispensable dialogue ».

Les deux directrices de l’ouvrage ont placé une pensée de Jules Michelet au seuil de leur introduction  : « L’Europe n’est point un assemblage fortuit, une simple juxtaposition de peuples, c’est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton. Il n’y rien là d’arbitraire ; chacune est nécessaire en elle-même, nécessaire par rapport aux autres. En ôter une seule, c’est altérer tout l’ensemble, rendre impossible, dissonante et muette, cette gamme des nations. » (Légendes démocratiques du Nord, PUF, 1968, p. 12).

Cette somme encyclopédique de près de 700 pages se donne le projet ambitieux d’étudier la vie des idées depuis 1945 dans ce groupe de pays intermédiaires qui se trouvent entre l’Europe occidentale et la Russie, tous proprement et fondamentalement européens, c’est-à-dire marqués par la culture de liberté issue du judéo-christianisme et de la révolution des Droits de l’homme et qui, au XXe siècle, ont été foudroyés par l’occupation communiste et, pour plusieurs, ont été écrasés par deux totalitarismes l’un après l’autre.

Force est de constater que les grands penseurs de l’Europe centrale restent insuffisamment connus du public français et que leurs textes ne sont que partiellement disponibles en traduction. Pire, alors que les milieux intellectuels s’étaient portés avec chaleur à la rencontre des « dissidents », les retrouvailles n’ont pas eu lieu, ni après la chute du mur de Berlin – en dépit du grand nombre de publications qui l’accompagnèrent, tel Le Messager européen -, ni après l’élargissement de l’Union européenne. Les pays d’Europe de l’Ouest qui, en travaillant à l’élargissement, avaient le sentiment de faire rentrer dans la mère-patrie des périphéries qui deviendraient enfin heureuses en se ralliant à leur manière de penser, en ont été pour leurs frais. Les pays d’Europe de l’Est, qui se savent petits mais ne se considèrent pas comme des provinces attardées, ne se sont pas montrés prêts à se mettre en posture d’élèves obéissants.

A l’occasion de la parution de l’ouvrage, dans une tribune publiée mercredi 15 avril dans Le Figaro (Vox), « En Europe centrale, la modernité exerce aussi ses effets mais ne règne pas sans partage », Chantal Delsol déplore que l’Europe de l’Ouest continue de manifester à leur égard une condescendance teintée d’ignorance  Ce désintérêt pourrait tenir à une divergence de perspectives : là où nos sociétés, bercées par les Trente Glorieuses, ont pris l’habitude de chérir la liberté comme une promesse de bonheur facile à acquérir, les sociétés d’Europe de l’Est, grandies dans l’expérience du totalitarisme, ont développé un ethos grave, voire tragique et une certaine crainte des perversions de la modernité (le communisme n’étant, pour Havel, que la caricature de la modernité et non son envers). En outre, la tradition romantique à laquelle ces sociétés, comme l’Allemagne, se rattachent, les oriente vers une modernité  circonspecte, apte à éviter le piège de la raison toute puissante. Au train où vont les choses, le modèle enviable de l’ivresse d’une liberté individuelle sans responsabilité s’imposera-t-il partout ou bien l’Europe centrale restera-t-elle « un pôle romantique apte à nous faire réfléchir sur nos propres dérives ? ».

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