Communication de Pierre RAFFARD « Géopolitique de l’alimentation »

Communication de Pierre Raffard, Docteur en géographie, enseignant en géographie et géopolitique, présentateur de l’émission « Voyage en cuisine » sur Arte

Thème de la communication : Géopolitique de l’alimentation

Synthèse de la séance

Souvent réduites à leurs seules dimensions plaisante et divertissante, alimentation, cuisine et gastronomie constituent pourtant de puissantes armes de domination, de conquête et d’influence. Élément de souveraineté, enjeu humanitaire, elles représentent un outil géopolitique essentiel dans le contrôle des bouches et des esprits.

Pour explorer cet aspect encore trop méconnu de l’alimentation, Pierre Raffard débute sa communication par une première partie théorique visant à expliciter et analyser le lien consubstantiel entre géopolitique et alimentation. Besoin biologique primordial, l’accès durable et sûr à des denrées alimentaires suffisantes est au cœur de l’histoire et de l’organisation politique, économique, sociale et culturelle des sociétés humaines. Partant de la définition du géographe Yves Lacoste pour qui la géopolitique désigne « toute rivalité de pouvoirs sur ou pour du territoire », Pierre Raffard décrit par le menu les deux formes principales que peut prendre l’arme alimentaire.

D’un côté, une expression coercitive, parfois violente, s’exprimant dans des situations de conflits ouverts : stratégie consistant à affamer les belligérants (guerre en Syrie, au Yémen, en Ukraine) ; utilisation de l’aide alimentaire d’urgence comme levier de pression politique et diplomatique (gestion de la famine en Ethiopie en 1984-1985) ; recours à des sanctions économiques touchant notamment les produits agroalimentaires (embargos américains envers Cuba ou l’Iran, réorganisation du système alimentaire de la Russie suite à l’annexion de la Crimée en 2014…).

De l’autre, une expression plus « douce », à première vue légère et anodine, cherchant moins à asservir son adversaire, qu’à séduire des partenaires étrangers pour, in fine, défendre ses intérêts économiques et politiques. Portée au début des années 2000 par plusieurs pays asiatiques (Thaïlande, Corée du Sud…) désireux de s’affirmer au cœur du jeu international, cette diplomatie désormais connue sous le nom de gastro-diplomatie fait aujourd’hui des émules. De Lima à Brasilia, de Dakar à Melbourne, la gastronomie est devenue en quelques années un argument diplomatique et économique à part entière. Au départ nationales, ces stratégies de marketing territorial ont percolé les échelles géographiques et conquis des régions et des villes elles aussi désireuses de reconnaissance. Lyon en France, Gaziantep en Turquie, San Sebastian au Pays basque espagnol ont ainsi su se forger une solide réputation au sein de la compétition internationale parfois farouche que se livrent les villes entre elles.

À cette première approche théorique, Pierre Raffard propose dans un deuxième temps une réflexion sur les grands enjeux auxquels sont soumis aujourd’hui et demain nos systèmes agricoles et alimentaires. Si, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les modèles dominants ont permis d’atteindre dans de nombreuses régions du monde une sécurité alimentaire durable, ceux-ci sont désormais confrontés à une série de contraintes structurelles et conjoncturelles. Complexification des chaînes de valeur, imposition de logiques financières et spéculatives à un secteur essentiel, sécurisation des approvisionnements, changement climatique, renforcement de l’aléas géopolitique et des phénomènes d’inflation sont autant de questions qui pèsent sur l’avenir de nos verres et de nos assiettes. Des évolutions sont nécessaires, mais elles demanderont du temps, de l’intelligence et de la mesure. Pierre Raffard appelle ainsi à dépasser les oppositions stériles et fantasmées entre modèles industriels « dangereux » et modèles locaux « vertueux » : les solutions reposeront sur la combinaison et l’hybridation des différents types de systèmes agricoles et alimentaires.

La dernière partie de la communication propose enfin de réfléchir au fonctionnement de la planète alimentaire à l’heure de la multipolarité. Face à la dispersion du pouvoir et à l’affirmation d’une multitude de pôles de puissance, l’agriculture et l’alimentation (re)deviennent un champ de bataille de premier ordre. Ce panorama global amène alors le conférencier à s’interroger sur la nécessité à repenser le concept de puissance alimentaire. Autrefois limitée à deux variables essentielles (capacité à produire et à consommer), cette notion mérite de se voir adjoindre d’autres paramètres en lien avec les contraintes précédemment citées : capacité d’anticipation et d’adaptation, capacité à atteindre une souveraineté totale ou partielle, capacité à susciter un imaginaire désirable, etc. Une telle démarche est essentielle pour réellement comprendre la puissance et la nature des évolutions géopolitiques et alimentaires actuelles et futures.

À l’issue de sa communication Pierre Raffard a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.D. Levitte, A. Vacheron, M. Pébereau, L. Bély, G.H. Soutou, J.R. Pitte, G. Alajouanine, J. de Larosière.

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