Quel avenir pour l’Ukraine ?
Académie des sciences morales et politiques – 04 mai 2026
Cycle « Un monde en transformation profonde : de la déconstruction à la reconstruction de l’ordre mondial. »
Monsieur le Président, cher Jean-David Lévitte,
Monsieur le Vice-président, M. Haïm Korsia,
Monsieur le Secrétaire perpétuel, M. Bernard Stirn,
Mesdames et Messieurs les Académiciennes et Académiciens,
Messieurs les Ambassadeurs de France,
Mesdames et Messieurs,
Je suis très honoré M. le Président que vous m’ayez convié à participer au programme de cette année consacré aux transformations du monde. Après l’intervention de notre MAE JN Barrot qui a posé un cadre d’ensemble et celle de mon ancien collègue à Moscou Pierre Lévy, que je salue, je ne suis pas certain de pouvoir apporter une approche conceptuelle. Je peux en revanche essayer de proposer un angle de vue singulier, depuis Kyiv, une forme de témoignage réfléchi puisque la guerre russe en Ukraine est certainement le symbole et à mon sens le catalyseur de cette déconstruction de l’ordre mondial qui s’impose à nous, et aussi bien, de ce moment gramscien où la reconstruction, qui se prépare pourtant, nous semble encore bien lointaine et hésitante.
Nous n’y sommes, individuellement, pas forcément préparés. Lundi 20 avril dernier j’étais à Kramatorsk, la plus puissante des dernières forteresses ukrainiennes du Donbass, comme vous l’avez rappelé M. le Président, là où les Russes, dont l’artillerie est déjà à portée de l’Est de la ville, se préparent à porter l’effort. Les habitants s’accrochent à ce qui reste de normalité à leur vie entre deux bombes planantes et des essaims de drones. Pas un immeuble du centre ville qui ne porte les scarifications de la guerre. Et je songeais que ma génération de diplomates, celle qui est entrée fin 1997 au Département avait grandi et appris fondamentalement pendant ce que G Araud appelle avec une pointe de provocation lucide « les temps heureux » : la guerre était devenue résiduelle, le grand défi de notre génération croyons nous serait l’achèvement de la construction européenne et des règles qui pensions alors nous protégeaient efficacement notre monde. Tout cela paraissait si loin alors que dès que je sortais de ma voiture blindée le GIGN se tenait prêt à faire feu sur des drones dont nous savions qu’ils étaient proches.
Je reconnais bien volontiers que cet angle de vue, depuis la capitale d’un pays en guerre depuis plus de quatre ans et qui fait face à une guerre dont l’objectif premier était tout simplement de le soumettre, ne va pas sans une forme de subjectivité. Le diplomate fait tous ses efforts pour garder la tête claire et l’esprit lucide sur ce qu’il voit et vit, mais il est impossible de faire totalement abstraction du fait qu’étant en poste depuis près de trois années les frappes russes sur l’Ukraine me sont en partie destinées, moi et tous les agents de l’ambassade que j’ai l’honneur de diriger. Bien sûr je ne suis pas visé comme ambassadeur de France, mais comme habitant de Kyiv. Mais il y a eu sur l’ensemble de l’Ukraine en 2025 quelques 361 nuits de bombardements …
Cela donne par ailleurs une coloration particulière au travail de l’ensemble des équipes : représenter la France en Ukraine ne va pas sans risque et, en même temps, a un sens profond ; celui de défendre les intérêts de notre pays mais aussi d’agir très directement pour essayer de garantir au mieux sa sécurité, qui est liée, comme celle de toute l’Europe, à ce qui se passe en Ukraine.
C’est au fond aussi de cela dont je vais vous parler cet après-midi.
Suivant vos indications M. le Président je partirai de la situation sur le terrain, qui fait l’objet, avec l’ensemble de nos partenaires, y compris les Etats Unis au niveau technique, d’une appréciation très partagée, avant de m’aventurer plus dans l’analyse de ce qu’est devenue, de ce que veut et de ce que peut l’Ukraine, avec le soutien international dont elle dispose et d’évoquer, ce qui est aussi impossible qu’inévitable, les grandes lignes de perspectives d’accord qui n’en finissent pas de se dérober.
XXX
Situation militaire, politique, économique : l’Ukraine a du trouver dans la guerre qui lui est imposée un équilibre transitoire mais réel.
Partir de là où l’Ukraine en est. Au fond un équilibre, à mille lieux des annonces catastrophistes russes et américaines.
Militaire : une situation de fait marquée par la stabilité, l’Ukraine est sous pression, lent grignotage russe mais à un coût exorbitant
Actuellement depuis avril 25 une phase sinon statique du moins stable. Il n’en a pas toujours été ainsi :
Phases dynamiques :
fév 2022 (avant le 24 février) la R occupe avec les événements de 2014 7% territoire Ukr, Crimée + une partie Donbass.
Attaque russe 24 février 2022 et mars 2022, 27%,
Avril 2022 etc contre attaque ukrainienne 18% en novembre 2022. Reprise Kherson par exemple, dégager Kharkiv,
Phase 2 contre attaque ukr juin 23 espoir reconquêtes qui se brisent sur la ligne Sourovikine,
août 2024 incursion ukrainienne à Koursk mars / avril 25
Phase actuelle assez statique. très lent grignotage russe avec priorités sur : l’Est, Donbass ; 19,5% territoire par les R (+1,5% nov 22).
Objectifs russes priorités fin du Donbass (mais forteresses). Prises de gage territoriale ou zone tampon vers Soumy et Kharkiv. Tentations d’essayer de percer vers Zaporijia mais bloquées par contre attaques ukrainiennes : 820 km carrés après cf starlink 09 février, pas des libérations à proprement parle.
Grignotage = villes rasées, Pokrovsk, Adviivka etc. Coût exorbitant. 100 000 hommes pour Pokrovsk (60 000 habitants avant guerre, Montauban par exemple), 1 M hors de combat en tout.
Forces et faiblesses de chaque camp. Déséquilibre du nombre, 700 000 R sur le front, 400 000 Ukr 1ere ligne (au total environ 1 M hommes). Avantage artillerie russe. Avantage léger drones ukr. Avantage technologique ukr (plus starlink) contre la masse. Une zone d’au moins 20 km complètement neutralisée par les drones de chaque camp. Airs avantage russe (et donc bombes planantes), plus d’avions de combat, plus de missiles, plus de production. Mer avantage ukrainien, sans marine cf flotte russe repoussée à Novorissirsk. Force de l’innovation ukrainienne : pourcentage de matériels ukrainiens mars 2025 : 35%, aujourd’hui : de 70 à 80% selon les déclarations.
Rumeurs et annonces de grandes offensives russes de printemps / été : à ce stade rien de visible et surtout les conditions militaires ne sont pas remplies. Au contraire attrition russe désormais 1ere ligne.
L’arrière et la société en général tiennent, la guerre est une donnée pas un objet de débat politique, les Ukrainiens dans le temps de la guerre, pas dans celui de la politique
L’Ukraine tient par rapport à la guerre. Point fondamental, l’Ukr n’est PAS défaite militairement, ni la France de 1870 après Sedan, ni celle de 1940 après les percées allemandes. Et de fait bien sûr la population veut la fin de la guerre, 2 tiers ont une connaissance proche ou famille tuées ou blessées. Mais ca tient. Cf sondages 83% des sondés refusent une réduction des effectifs ou capacités FAU, à 84% des concessions de jure de territoires. Peu de départs additionnels malgré un hiver terrible ( moins 25, système chauffage et électrique touché, production et toutes les centrales de distribution).
La situation politique intérieure celle d’un pays en guerre et qui reste prête à le rester aussi longtemps qu’il le faudra : cf sondages population ne veut pas d’élections avant un cessez le feu, légitimité du PR incontestée en Ukraine : aucune figure politique nationale professionnelle ne représente une alternative politique (parmi les personnels de la Rada popularité ex Président Poro Porochenko autour 8%, I Tymochenko autour de 5%) les alternatives politiques actuelles sont en fait pour plus tard : le général Zaloujny (amb à Londres, ce qui n’est pas compatible avec une campagne active), le général Boudanov (idem car directeur de cabinet du Président Z). Toutes les oppositions politiques sont au fond dans un positionnement qui se veut plus dur vis-à-vis de la Russie que celui des autorités. Cela reflète des convictions mais aussi une appréciation de ce que souhaite l’opinion.
Tout ceci peut évoluer très vite (cf levée loi martiale + 90 jours) mais pour l’instant ce n’est pas le temps de la politique et à ce stade les grandes figures d’opposition sont en réalité les grands maires, mais portée locale.
Nous ne sommes pas dans le temps de la politique. Est il loin ? Pas forcément, immédiat après cessez le feu, possible même sans cessez le feu si la guerre dure encore plusieurs années etc. En tous cas ce qui changerait tout pour les acteurs politiques c’est est ce que cessez le feu ou pas d’une part, y aura-t-il des garanties de sécurité crédibles et tangibles ou pas pour l’Ukraine, y aura-t-il des concessions inacceptables enfin (de jure, capacités de l’armée ukrainienne ou taille, au moins …).
Des fondamentaux qui structurent la population ukrainienne ; l’Ukraine a beaucoup changé et,forgée dans le traumatisme de 2014 et la guerre de 2022, est différente :
– Unité : Transformation d’une nation, de la séparation à l’unité « Poutine détruit un pays et fait une nation » JD Levitte ; donner sa vie en russe pour défendre l’Ukraine, A Kourkov écrivain évolution de la séparation linguistique, fin de l’équation russophone – pro russe. Très important pour l’Ukraine, en réalité très important aussi pour la Russie (contre Ruuskyi mir) qui refuse de le reconnaître en réalité reste dans une posture impériale : « Si la Russie perd l’Ukraine, elle perd la tête » (Vladimir Lénine) ;
– Volonté européenne : frappant (sondages 85% pour l’adhésion – et 67% même si il y a aussi des conséquences négatives), confiance dans l’UE 72% (OTAN 53%) partout, province, classes moyennes. Cela ne signifie pas compréhension en profondeur mais très certainement choix politique profond, par défaut (non russe) mais aussi adhésion valeurs.
Corollaire : appétit de réformes. Et de fait vitesse extrême d’action pour adopter les réformes depuis juin 2022 et le miracle du train, décembre 23 et décision d’ouverture.
– négativement le refus de toute confiance accordée à la Russie, capacité à tenir parole. Cf dès histoire processus de Minsk et post 2014 et Normandie, mais aussi 2022.
« J’ai pris la décision d’une opération militaire spéciale de démilitarisation et de dénazification de l’Ukraine pour que, libérés de cette oppression, les Ukrainiens puissent librement choisir leur avenir » (Vladimir Poutine)
D’où la question des garanties de sécurité.
Un équilibre instable et incertain à terme mais quel est le terme ?
2.1 Durable un certain temps mais pas toujours cf des risques sérieux, quel terme ?
Tenir n’est pas une stratégie (Gl Burckhard) : exception brillante Koursk, le Président Z annonce une contre offensive plus forte, tout est possible mais limitation de moyens ;
Attrition hommes : difficultés de mobilisation en Ukraine (pas de chiffre en on mais la cible de 30 000 officielle se heurte à des difficultés, qui ont appelé des réformes mais dont on peine à voir les effets, annonce il y a deux jours par le Pdt Z d’une réforme avec une augmentation sensible des soldes, notamment pour les soldats en première ligne), et pays plus petit que la Russie, sociologie différente cf ;
Questions énergétiques : 80% production thermique électricité détruite, système passé au bord du gouffre février 2026, résilience nucléaire (60% production) mais ciblage des centrales de distribution électriques ;
Usure politique interne : le consensus de pas d’élection n’est pas tenable à terme, mais peut durer des années cf situation interne à la Rada et moment difficile pour passer les réformes automne hiver 25 – 26.
Risque normalisation progressive de la Russie sous l’impulsion US (cf Anchorage, cf Kazan oct 2024 SG ONU) ;
Dépendance au soutien économique externe : après période très difficile en 2022, adaptation à la guerre mais aussi rétablissement des capacités d’exportation par Odessa par corridor Nations Unies puis de façon autonome à partir de septembre 2023 et soutien budgétaire occidental pour équilibrer le budget (40 Mds € environ par an / 116 Mds volume total en 2026 avant collectifs budgétaires), appui européen, appui Fmi, autres partenaires.
Quand ? Le mystère au cœur d’un peuple. Résilience. Conditions de l’hiver dernier, peu de départ. Ce que j’ai vu à Kramatorsk aussi. Pourquoi ? Jusqu’à quand ? Ce que l’ambassade a vécu aussi, cf chambres d’hôtel à cause du froid, coupures électricité etc
Au-delà, au fond, c’est à qui se tiendra le dernier sur le ring avec la Russie : asymétrie d’informations. Signaux faibles : ventes d’or, primes d’engagements des jeunes russes (54 000 dollars pour la région de Moscou), recours à des mercenaires (Amérique du Sud, Afrique), appel aux Coréens du Nord (environ 12 000, en Russie, 2000 tués au moins à Koursk), une économie de guerre très efficace et qui permet des fortunes rapides et énormes mais qui dévore l’économie réelle (cf inflation).
Donc la question est celle de la durée de notre soutien collectif qui reste indispensable. La durée dépend aussi de la conjoncture éco et des sanctions cf impact Iran (cf au moins 1 Md dollars par semaine ; 4 à 6 mds par mois levée provisoire de certaines sanctions américaines plus prix du pétrole ???).
Limites chez nous
Mais puissances ont elles intérêt à la fin de la guerre en réalité ? Chine, Turquie
2.2 D’où le point sur l’état de l’aide et plus largement du soutien politique et économique : majeur, multiforme, la clef est la soutenabilité.
L’aide du continent européen en général et plus spécifiquement de l’UE, institutions et Etats membres confondus, est clef depuis la fin de l’aide américaine avec l’arrivée de l’administration Trump.
Aide globale : depuis fév 22 UE et EM 200 Mds € (versés, non inclus prêt 90 Mds) dont 65% aide civile et 35% aide militaire. Contre 115 Mds € pour US, USAID majeur (50% soutien mondial) dans les 30 Mds dollars soutient 22 à 24.
Mais pour US pas d’aide nouvelle sonnante et trébuchante depuis 2025 (simplement livraisons progressives de ce qui avait été promis), mais d’autres formes se poursuivent : partage de renseignement plus autorisation d’achat d’armes Us par les Ukr ou des tiers (cf PURL cadre OTAN, auquel nous ne participons pas).
Autre point positif, pas de théologie OTAN / UE.
Au total l’aide internationale s’est 1 adaptée au retrait US, 2 organisée de façon assez flexible en réalité. Rôle clef du FMI (saluer représentante …) et des conditionnalités FMI et UE, ce qui est la vraie question et une question pas simple cf actuellement les personnes exemptées de TVA : conditionnalités difficiles d’emplois mais 1 une nécessité démocratique dans nos systèmes et 2 une nécessité politique, bien calibrer.
Le soutien est une question plus large que l’aide économique ou militaire.
La France prend pleinement sa part : de l’aide bien sûr (cf humanitaire atteint plus de 460 millions d’euros depuis le début de la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine, qui s’est déployée au travers : (i) des crédits du CDCS à des ONG françaises et internationales (137M€), (ii) des contributions volontaires à des organisations internationales – NUOI – dont 263 millions d’euros d’aide humanitaire et (iii) de l’Initiative française pour la sécurité alimentaire et la nutrition (IFSAN – programmée par la Direction des affaires globales) à hauteur de 41 millions d’euros depuis 2022. En 2025, notre aide humanitaire à l’Ukraine s’est élevée au total à hauteur de 34,6M€).
Mais aussi matériels, formation 20 000 hommes Pologne et France, accord coopération février 24, accord cadre novembre 25 appui politique et diplomatique cf GV 5 visites MEAE, implication personnelle JN Barrot cf Soumy octobre 24 et Kharkiv juillet 25, G7.
Caractéristique : effet de levier militaire casser les craintes d’escalade cf chars AMX 10 Rc qui ont rendu possible Abrams et Leopard, Mirage 2000, plus cadre diplomatique coalition des volontaires pour les garanties de sécurité, garder le contact avec l’administration américaine malgré les difficultés. Enfin, le miracle du train juin 22.
Le soutien inclut aussi la perspective européenne de l’Ukraine, qui est essentielle pour répondre à ses aspirations politiques (cf supra) et un facteur d’espoir. Sur ce point tension inévitable entre cette dimension politique et les règles de la politique d’élargissement, fondée sur les mérites et où les considérations diplomatiques sont résiduelles.
C’est vrai, et entretenu par :
-une forme de volonté de réassurance de l’Ukraine, le Président Zelensky insiste à chaque occasion sur la nécessité d’avoir une date pour l’adhésion, contradictoire avec la nature du processus d’élargissement. Il considère cela en réalité comme une forme de garantie de sécurité. Idem question du découplage avec la Moldavie, qui se posait à cause de la Hongrie d’Orban, incompréhension totale ukr en raison d’une lecture politique (sans l’Ukr pas de relance de l’élargissement pour les BO et sans doute rien pour la Moldavie) ;
– en réalité ce phénomène est sans doute amplifié par l’administration américaine qui cherche une forme de compensation au refus de laisser l’Ukraine adhérer à l’OTAN d’une part et qui d’autre part considère que l’entrée de l’Ukraine dans l’UE serait acceptable par la Russie. Il y a eu des déclarations publiques russes en ce sens mais à la vérité Moscou semble désormais vouloir poser des conditions (pas d’Europe de la défense pour l’Ukraine, pas d’article 42.7).
Mais cela ne doit pas masquer qu’à ce stade il n’y a pas de contradiction entre approche sur les mérites et approche politique : l’Ukraine mène tambour battant des réformes de grande ampleur et, techniquement, répond au fur et à mesure à ce qui est demandé par le processus d’élargissement, même de façon anticipée en réalité puisque la Hongrie de V Orban bloquait toute ouverture de chapitre mais que le travail technique a été mené par anticipation. Evidemment cela ne veut pas dire que l’Ukr peut être techniquement prête à adhérer en 2027, cela prendra plus de temps. Sur le fond il peut y avoir des alertes (juillet 2024 tentation de revenir sur l’indépendance de l’agence de lutte contre la corruption NABU et du procureur spécialisé, mais fortes réactions internes comme internationales et correction) mais le sens de l’effort est clair et positif.
Solution est sans doute de concilier une forme de geste politique en 2027, signal nécessaire et la poursuite du processus. C’est le sens des efforts en cours entre Fr, All et Commission notamment.
Le vrai enjeu des négociations, le plus difficile, sera sur l’agriculture. Vrai pour la France bien sûr mais aussi pour la Pologne et d’autres. L’Ukra a 50% de terres agricoles en plus par rapport à la France, plus le tchernoziom, 80% de la production est exportée. Il y a des types d’exploitations comparables mais d’autres hors norme par la taille (Fr taille moyenne 69 hectares, Ukr agro holding petites plus de 20 000 Ha, souvent 360 000 ha soit la taille d’un département français et la plus grande 530 000 ha), et l’intégration de la production, facteur de compétitivité prix, ce à quoi s’ajoutent des avantages fiscaux et des normes moins contraignantes, pas forcément sur la production elle-même mais sur les intrants et les normes environnementales qui sont essentielles. Donc réticences d’acteurs très puissants, pour nous risque d’éviction sur le marché national ou à l’export, cf entrée sans droits de douane mais produits sensibles (sucre, volaille, maïs, blé tendre) qui font l’objet de quotas à ce stade. En revanche même ainsi possibilités de coopérations (cf importations UE de soja américain ou de miel chinois, besoins lin chanvre biogaz et bioéthanol).
3 Des perspectives d’accord qui se sont précisées avec le temps mais qui ne cessent de se dérober – le temps et les pressions sur la Russie sont deux facteurs clef pour que le mirage devienne réalité
Différentes tentatives : Istanbul mars 2022, échec après découverte massacres Boutcha et Irpin notamment avec le reflux des forces russes, Istanbul printemps 2025, processus DT novembre 2025.
Des facteurs macro acquis : l’Ukraine se bat pour une victoire, notion variable selon la définition mais ce qu’on peut envisager comme victoire, pas une défaite militaire russe (cf révision doct nucl russe), sans doute pas repousser complètement la Russie, mais 1 survivre dans un pays viable, avec un avenir européen etc 2- des éléments de défaite stratégique russe : performance de son armée, élargissement de l’OTAN (Suède et Finlande), unité de l’Ukraine, démonstration de l’incapacité russe ou de son absence de volonté ; une fois fixée au sens militaire en Ukraine, à protéger ses alliés (Bachar el Assad, Maduro au Venezuela, Iran le 28 février 2026).
L’Ukraine a un peu de marge et c’est le rôle des hommes d’Etat que d’agir sur cette marge mais on voit aussi des lignes rouges claires (de jure, limitations armées, situation des forteresses de l’Est dont Kramatorsk). Necessité referendum cf juridiciarisation de la vie politique et craintes des députés Cf les 30% si referendum pour lesquels l’horizon est en fait celui des frontières de 1991.
Au fond pas énormément de formules possibles : gel des combats sur la ligne + retrait russe dans oblast non revendiqués + question de 18% de l’oblast de Donetsk retrait très difficile et refusé par l’Ukraine cf idée zone économique exclusive mais il est possible d’envisager des modalités pour maintenir le caractère juridiquement ukrainien de la zone + garanties de sécurité, indispensables et d’autant plus qu’il sera demandé à l’Ukr d’accepter des sacrifices douloureux.
De ce point de vue double paquet de garanties US plus de la coalition des volontaires, la plus robuste étant l’idée d’une force multinationale, après cessez le feu pour pas belligérance, terre, air, mer, regen plus dissuasion au sens classique du terme.
Sur le mécanisme de négociation :
Positif : le fait qu’un processus existe est positif, de fait dialogue avec dans la même pièce Ukr et Russie (jusqu’alors le seul canal officiel était le renseignement militaire, efficace pour les échanges de prisonniers, mais limité dans son champ). Limites : mieux que la scène du bureau ovale du 28 février 25 mais US comme tierce partie est en soi un problème.
Négatif : au début insistance mise sur le cessez le feu et acceptation par l’Ukraine d’un cessez le feu comme 1ere étape (cf 11 mars 2025 à Djeddah), refus russe, mais Anchorage (15 août 2025) changement de pieds américain et poursuite d’un accord de paix global dans lequel les Russes veulent faire entrer toute une série de faux problèmes (cf causes historiques). Quelques cessez le feu courts à des dates symboliques (Pâque), critiquables d’ailleurs car dévoyés par les Russes, nouvelle idée de trêve pour le 09 mai, refus russe de cessez le feu partiel sur le domaine énergétique (situation des 2 côtés).
Question sur l’avenir de ce processus
Impact guerre avec l’Iran et du blocus du détroit d’Hormuz :
moyens financiers supplémentaires pour la R (de 4 à 6 Mds dollars par mois alors que pression avant pour réduire les dépenses civiles de 10% hors priorités), moindre incitation à compromettre ;
les négociateurs américains sont de fait accaparés par l’Iran, comme d’ailleurs le public ;
incertitudes sur la durée de la crise au MO ;
Date des élections US (3 novembre 2026) : sans doute nécessaire politiquement de pouvoir avancer ou sortir, un choix à faire. De toute façon après novembre 26 entrée dans l’hiver et quel intérêt russe à négocier ? Gagner sur tapis blanc.
Risque sortie US à ce stade essayé de conjurer.
Au fond aucune raison que cela fonctionne sauf si 1 fortes pressions sur R, mais ce n’est jamais arrivé ou 2 que la R comprenne que l’aide est suffisante pour l’Ukraine tienne de façon certaine un hiver de plus.
Quel espace politique pour autre chose qui pour que cela fonctionne devrait avoir une capacité à pression sur V Poutine.
Conclusion sur enjeux très forts :
De la déconstruction à la reconstruction de l’ordre mondial, cela se joue sans doute en Ukraine. Coup de tonnerre du 24 février 2022, en réalité annoncé par 2014 mais désormais sans masque, catalyseur d’une approche américaine totalement différente de l’ordre mondial, reconstruction demain mais avec quels acteurs ? Dépend en réalité beaucoup de la façon dont la crise se terminera, même si fin seulement temporaire.
Conséquences pour la sécurité de la France et de l’Europe qui vont très au-delà l’Ukraine ; pression russe cf drones, mains rouges, rhétorique nucléaire, règles de 1945. Architecture européenne de sécurité à rebâtir après la guerre, question fondamentale du rôle de la Russie alors, qui ne peut pas être un simple retour au bon vieux temps.
Contexte mais majeur : US Ukraine plus Suez ; le Golfe montre t il une limite à l’hyperpuissance américaine, cette aptitude unique à s’imposer quelles que soient les conditions ? voire la fin d’une époque, celle de l’hyperpuissance unique ? Non pas que d’autres puissances s’affirment à leur détriment (différent de Suez, FR UKL et Isr, rôle de la Chine absolument pas de même nature) mais une limite à l’hyerpuissance, économique, un capital diplomatique et politique en question localement mais plus largement. Condition de la fin de la crise détroit d’Ormuz seront révélatrices à cet égard. De ce point de vue, ce qui se dessine c’est plus un retour à l’équilibre westphalien des puissances qu’à une compétition des empires au fond largement tenus en échec (US en Iran, R en Ukraine, Chine ne bouge pas à ce stade).
Voix singulière de la France dans ce contexte. Enjeux majeurs pour nous. Décisions stratégiques prises doublement des moyens militaires 2024 à 2030, vision politique, nécessité traduction politique mais aussi économique et financière. Les limites du diplomates : ma lecture c’est que les Fr voient et soutiennent ce qu’il faut faire, question de comment répartir l’effort est fondamentale et différente par nature.
Autre enjeu : européen. Un réveil que nous avions appelé de nos vœux, indiscutable mais qui doit se poursuivre et trouver équilibres (cf Baltes Russie).
Terminerai sur les conséquences pour nous de l’Ukraine, en fonction de la façon dont sera perçu un accord cf plan A et plan B ;
Justifie investissement diplomatique, politique et économie. Donne aussi du sens. Travail de l’ambassade. Hommage aux agens, expatriés, militaires, mais aussi civils qui s’adaptent et recrutés locaux, hommage, cf peur pour ses enfants quand bombardement.
« Notre âme ne peut pas mourir, la liberté ne meurt jamais ». (Taras Chevtchenko) , dimension romantique mais un moteur très puissant en Ukraine aujourd’hui et qui fait écho pour nous aussi, que nous le voulions ou pas, à la vieille et rude leçon de Périclès « il n’y a pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans vaillance ».
ANNEXE
L’homme doit être maitre du temps, pas son esclave » (Golda Meir)
« La seule foi qui peut vaincre, c’est celle qui ne s’arrête pas devant les sacrifices. » (Oleh Oljytch)
« L’État ne se construit pas dans l’avenir, l’État se construit maintenant » (Oleh Oljytch)
« La question n’est pas ce que l’Ukraine fait pour nous, mais ce que nous faisons pour l’Ukraine » (Dmytro-Myron Orlyk)
« Il n’y a rien de plus terrible qu’un pouvoir illimité dans les mains d’un être borné » (Vasyl Symonenko)