
Jacques de Larosière a déposé l’ouvrage suivant en séance du lundi 26 janvier 2026 :
La tragédie migratoire et la chute des empires. Saint-Augustin et nous de Chantal Delsol (Odile Jacob, 2026, 206 p.).

L’Académie, la Librairie de l’Institut et la Direction des Archives du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ont organisé, ce lundi 26 janvier au salon Bonnefous, une présentation de l’ouvrage Souvenirs du Quai d’Orsay : Hippolyte Desprez publié par le correspondant de l’Académie Yves Bruley en présence du président Jean-David Levitte, de l’académicien Georges-Henri Soutou, du directeur des archives diplomatiques Vincent Braconnay et du correspondant de l’Académie Laurent Stefanini.
La parution de ce livre est un événement longtemps attendu par tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la diplomatie française, en particulier à cette période controversée que fut le Second Empire. Au cours d’une carrière de près de trente ans au Quai d’Orsay (1852-1880), le diplomate Hippolyte Desprez a occupé le poste le plus élevé, celui de directeur politique, à une époque où il n’existe ni secrétaire général, ni directeur de cabinet.
Resté inédit, le manuscrit original de ses Souvenirs est aujourd’hui édité par la Direction des archives diplomatiques en coédition avec le CTHS, et par l’historien Yves Bruley. Ce témoignage est d’un intérêt exceptionnel pour
l’histoire des relations internationales au XIXe siècle. Il couvre tout le règne de Napoléon III, la guerre de 1870 et l’avènement de la République, que ces Souvenirs du Quai d’Orsay éclairent d’un jour nouveau.

Communication du lundi 26 janvier 2026 de Philippe Etienne, Ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis
Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine
Philippe Etienne se propose d’analyser l’impact de la présidence Trump sur la société et la démocratie américaines, en l’inscrivant dans une histoire longue des États-Unis et de leurs institutions. Fort de son expérience d’ancien ambassadeur de France à Washington et de conseiller présidentiel, Philippe Etienne explique d’emblée que la fascination – autant que l’inquiétude – suscitée en Europe par Donald Trump tient à la fois à l’omniprésence médiatique du président américain, au caractère spectaculaire de ses annonces et aux effets immédiats de ses décisions sur les partenaires des États-Unis, y compris la France. Mais il insiste : comprendre Trump suppose de comprendre l’évolution du pouvoir exécutif américain et les fractures internes qui traversent le pays.
Le premier fil directeur est celui d’un pouvoir présidentiel devenu progressivement plus fort. Sans que le texte de la Constitution n’ait été fondamentalement réécrit, les pratiques ont fait basculer l’équilibre au profit de la Maison-Blanche, notamment par l’usage des executive orders, par l’extension des pouvoirs d’urgence (déjà mobilisés en temps de paix depuis Roosevelt), et par l’essor d’une doctrine de “l’exécutif unitaire” qui entend soumettre l’ensemble de l’administration fédérale à l’autorité présidentielle. Philippe Etienne souligne aussi le rôle des médias – jusqu’aux réseaux sociaux – dans cette présidentialisation, ainsi que l’effet du système des primaires et de l’argent en politique, qui renforcent l’emprise du chef de parti sur les élus, en particulier à la Chambre des représentants.
Cette montée en puissance du centre fédéral ne signifie pourtant pas l’effacement des États fédérés. La présidence Trump joue d’un double registre : dénonciation de “Washington” et de la bureaucratie, mais centralisation quand cela sert ses objectifs. Dans le même temps, la polarisation territoriale s’est accentuée : la carte politique se fige en États “rouges” et “bleus”, avec des pratiques qui rendent les délégations au Congrès plus homogènes. Les grands États démocrates, comme la Californie, deviennent des pôles de résistance, notamment sur le climat, au risque de favoriser une fragmentation juridique et économique de l’espace fédéral et une conflictualité plus violente dans certaines villes symboles.
Philippe Etienne aborde ensuite le thème des « guerres culturelles » et de l’immigration, qui minent la cohésion nationale. Les débats se sont déplacés, après l’esclavage puis la ségrégation, vers les questions de diversité, d’égalité et de discriminations (DEI), devenues des cibles privilégiées de l’administration Trump, ainsi que vers l’avortement et les enjeux liés aux personnes transgenres. L’immigration, thème central de la campagne de 2024, est décrite comme un levier électoral puissant : l’ancien ambassadeur affirme que le durcissement récent aurait même conduit à un solde migratoire négatif, mais au prix de coûts budgétaires, économiques et politiques, illustrés par les tensions et violences entourant l’action de l’ICE. En toile de fond, il voit une anxiété identitaire : la part des Américains blancs d’origine européenne diminue, et deux réactions opposées structurent le débat public. D’un côté, une culture progressiste née dans certaines élites universitaires, associée au “wokisme” et à la relecture critique de l’histoire américaine ; de l’autre, une Amérique populaire frappée par la désindustrialisation et le déclassement – incarnée par la région des Appalaches et popularisée par Hillbilly Elegy de J.D. Vance –, qui se sent méprisée et délaissée. Dans ce contexte, les réseaux sociaux aggravent la polarisation en enfermant les citoyens dans des bulles informationnelles, tandis que les grandes plateformes, désormais alliées à Trump, chercheraient à utiliser Washington pour contester les régulations européennes.
Un autre facteur clé de polarisation est le fait religieux. Même si la pratique religieuse recule, son influence politique augmente via des groupes mobilisés, surtout à droite : évangéliques blancs et fractions de l’Église catholique. La religion apparaît comme un moteur d’engagement, mais aussi un miroir des divisions partisanes, jusque dans les communautés catholiques et juives. L’orateur explique que Trump a su instrumentaliser ces forces : soutien évangélique décisif, justification morale de certaines batailles, et, après la tentative d’assassinat de juillet 2024, conviction personnelle d’avoir été “sauvé” par Dieu, renforçant le lien avec les Églises conservatrices.
Philippe Etienne décrit ensuite les sources idéologiques du trumpisme et du mouvement MAGA, tout en soulignant leurs contradictions. Trump n’est pas présenté comme un idéologue, mais comme un intuitif entouré de courants doctrinaux qui, freinés lors du premier mandat, disposent désormais d’un champ plus libre : conservateurs nationaux (Claremont), stratégie administrative inspirée de la Heritage Foundation et du “projet 2025”, influence de la Federalist Society sur le recrutement judiciaire, rôle de figures comme Stephen Miller, et jonction avec une droite libertarienne et technologique (incarnée par Peter Thiel), sans oublier l’héritage de l’“alt-right” de Steve Bannon. Sur le plan économique, Philippe Etienne évoque un tournant vers une forme de capitalisme d’État et l’usage des droits de douane comme outil polyvalent. Mais cette coalition se heurte à des tensions internes : arrêt de l’immigration qui pénalise des secteurs dépendants de la main-d’œuvre, malaise au sein même du camp présidentiel face aux méthodes de l’ICE, inquiétude de la base isolationniste lorsque Trump use de la force à l’étranger, et arbitrages difficiles entre promesse sociale et politique favorable aux grandes entreprises.
Face aux craintes de dérive illibérale, Philippe Etienne détaille les griefs formulés par les opposants : abus du pouvoir exécutif, multiplication des décrets et des pouvoirs d’urgence, politisation de la haute administration (dont le “Schedule F”), affaiblissement des mécanismes de contrôle, amnisties politiques, pressions sur la justice, et soupçons de confusion entre intérêts privés et intérêt général. La justice et la Cour suprême sont au cœur des inquiétudes comme des possibles garde-fous : critiques sur le shadow docket, sur certaines limites imposées aux injonctions nationales, mais reconnaissance que des désaveux demeurent possibles (par exemple sur l’indépendance de la Fed). Le Congrès, dominé par les républicains, apparaît trop docile, tandis que l’opposition démocrate se cherche. Pourtant, Philippe Etienne insiste sur l’existence de contre-pouvoirs : société civile, presse, mobilisations populaires (illustrées par l’épisode Jimmy Kimmel/ABC et par l’émotion après les événements à Minneapolis), rôle des États démocrates, et incertitude des midterms de novembre.
En conclusion, Philippe Etienne renverse la perspective : Trump est moins la cause que le produit d’évolutions structurelles américaines, qui se poursuivront au-delà de son mandat, notamment sur l’immigration et sur les styles de communication politique. Il se montre prudent mais globalement optimiste sur la capacité des États-Unis à préserver l’essentiel de leur vitalité démocratique, estimant que la majorité des Américains s’identifie davantage à l’esprit du 6 juin 1944 qu’à celui du 6 janvier 2021. Enfin, il relie cette analyse à la France et à l’Europe : d’une part, la relation transatlantique traverse une phase de tension idéologique et stratégique, mais un sursaut européen en matière de souveraineté et de défense peut paradoxalement renforcer l’Alliance sur la durée ; d’autre part, les tendances américaines – polarisation, guerres culturelles, rôle des plateformes – sont aussi à l’œuvre en Europe ou s’y exportent, rendant l’observation des États-Unis, comme au temps de Tocqueville, indispensable pour comprendre et protéger nos propres démocraties.
À l’issue de sa communication Philippe Etienne a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées F. d’Orcival, Th. de Montbrial, D. Senequier, L. Petitgirard, G.H. Soutou, J.C. Trichet, E. Roussel, J.C. Casanova, L. Stefanini.
Communication du lundi 19 janvier 2026 de Jean-Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères
Thème de la communication : La Grande inconnue

Jean-Noël Barrot commence en soulignant qu’en quelques jours à peine, l’année 2026 a montré la pertinence du thème retenu pour les travaux de l’Académie : celui de la transformation profonde du monde et de l’ordre mondial, marquée par la brutalisation des rapports de force et le recul d’un ordre international stabilisé par le droit au profit d’une rivalité de puissance de plus en plus frontale, principalement entre les États-Unis et la Chine (renversement et capture de Nicolás Maduro au Venezuela, répression sans précédent du régime iranien sous la menace d’une intervention armée, revendication par les États-Unis d’un territoire européen placé sous la protection de l’OTAN… ).
Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères rappelle que la force n’a jamais disparu des relations internationales, mais qu’elle a été encadrée au XXe siècle par des institutions (ONU, Bretton Woods) fondées sur un compromis : reconnaître la puissance des grands États, tout en la rendant plus prévisible et compatible avec des règles communes. Les États-Unis auraient largement profité de cet ordre multilatéral — sur le plan sécuritaire, monétaire et commercial. Mais, après la guerre froide, l’Occident aurait cru à tort à la victoire définitive de son modèle et pris des libertés avec le droit, tandis qu’une partie du monde vivait cette période comme une mise sous tutelle. Cette frustration nourrit aujourd’hui des logiques de revanche, particulièrement visibles dans le réveil chinois.
Jean-Noël Barrot décrit l’ascension spectaculaire de la Chine, passée en quelques décennies d’une place marginale à un rôle central dans l’économie mondiale, et désormais engagée dans une stratégie complète de puissance : économique, diplomatique et militaire. Face à elle, les États-Unis seraient tentés par le “piège de Thucydide”. Parallèlement, une série de mesures américaines (droits de douane massifs, restrictions technologiques, pressions sur les entreprises et les échanges, renforcement militaire dans l’Indopacifique) traduisent une stratégie assumée de containment. Il souligne enfin que chacun propose désormais des architectures alternatives à l’ONU, signe d’un basculement historique.
Dans un deuxième temps, le ministre affirme pourtant que le choc sino-américain n’est pas forcément une fatalité, car il existe une “variable inconnue” capable de modifier l’équation : l’Europe. L’Europe serait attendue dans le monde comme une force d’équilibre, refusant la logique des blocs et proposant une voie fondée sur la souveraineté, le droit international et une sécurité collective par le dialogue. Mais elle serait aussi une cible : la Chine chercherait à la fragmenter par le bilatéral, tandis que certains discours américains annonceraient son déclin et son “effacement civilisationnel”. Jean-Noël Barrot rejette cette idée et défend la civilisation européenne comme une civilisation de l’esprit, de résistance aux totalitarismes et capable d’unir les peuples dans un projet politique unique : l’Union européenne, née en 1950 et symbole de paix durable.

Cependant, il reconnaît que l’Europe est traversée par des doutes : corrosion morale (individualisme, matérialisme, solitude), lassitude démocratique, sentiment de dépossession des citoyens et montée des forces nationalistes. L’Union européenne est en danger si elle ne renoue pas avec les peuples par un nouveau pacte, fondé sur une souveraineté européenne réelle : protection, défense, maîtrise des frontières, résistance aux ingérences et capacité à dire non, y compris aux États-Unis lorsque les intérêts vitaux européens sont menacés. L’autonomie stratégique est présentée comme la ligne à suivre, mais le temps presse.
Dans une troisième partie, le ministre fait de la France la condition décisive du sursaut européen : l’Europe ne se relèvera que si la France retrouve sa capacité d’entraînement et sa “grandeur”. Il critique la stérilité du débat politique mais affirme que le pays dispose d’un potentiel intact, illustré par des réussites intellectuelles et économiques contemporaines. Il identifie trois défis majeurs : d’abord la répartition des responsabilités, en appelant à une refonte de l’action publique, à la simplification, à la décentralisation et à une clarification des compétences pour libérer les énergies ; ensuite la justice générationnelle, face au basculement démographique, à la pression sur les jeunes et à la nécessité de rééquilibrer le modèle social (notamment des retraites) ce qui implique des investissements dans l’éducation, la recherche, le logement notamment ; enfin le courage civique, c’est-à-dire la capacité collective à assumer des choix difficiles, à résister aux pressions et à retrouver un sens du devoir, nourri par l’histoire nationale.
C’est au prix de ces efforts que la France pourra redevenir un moteur, permettant à l’Europe d’éviter le déclassement et d’ouvrir une troisième voie dans un monde dominé par la rivalité des empires.
À l’issue de sa communication Jean-Noël Barrot a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, J.C. Casanova, Th. de Montbrial, D. Senequier, H. Gaymard, G.H. Soutou.




Le fauteuil n°7 de la section Législation, Droit public et Jurisprudence a été déclaré vacant lors de la séance ordinaire de l’Académie des sciences morales et politiques du lundi 19 janvier 2026. Il était auparavant occupé par François Terré, décédé le 27 mai 2024.
Les candidatures seront reçues au secrétariat de l’Académie à compter de ce jour et jusqu’au 16 février 2026.
Le comité secret du 23 mars 2026 examinera les candidatures reçues et le vote aura lieu en séance le 13 avril 2026 ou, si nécessaire, le 4 mai 2026.
Rappel des Statuts de l’Académie :
Les académiciens sont élus à l’Académie en séance publique par les académiciens titulaires. Les candidats à un siège de l’Académie doivent être de nationalité française et être âgés de moins de soixante -quinze ans à la date du 1er janvier de l’année de vacance du siège auquel ils se présentent.
En cas de vacance d’un siège, l’Académie, sur la proposition de la section compétente, déclare ouverte la vacance et fixe le délai dans lequel les candidatures doivent être déposées.
Dans la deuxième séance qui suit l’expiration du délai de candidature, l’Académie entend, en comité secret, le rapport fait au nom de la section compétente sur les titres et le classement des candidats et en débat dans la même séance ou dans une séance suivante.
L’élection a lieu à bulletins secrets lors de la séance publique suivante. Le quorum doit réunir au moins la moitié plus un des académiciens titulaires. L’élection a lieu à la majorité absolue des suffrages ; les bulletins blancs ou nuls et les bulletins marqués d’une croix entrent dans le calcul de la majorité.
Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot interviendra devant l’Académie à partir de 15 heures sur le thème de « la France face à la transformation de l’Europe et du monde ».
La Fondation « À chaque jeune sa voie » lance un appel à projets afin d’encourager des initiatives permettant :
La Fondation invite les lycées professionnels et les associations travaillant spécifiquement avec eux à proposer des initiatives centrées sur :
L’Académie s’est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis Kessler (1952-2023) par Bernard Arnault.
Bernard Arnault a été élu au fauteuil 1 de la section Économie politique, Statistique et Finances le lundi 2 décembre 2024. Cette élection a été approuvée par un décret présidentiel en date du 7 février 2025.
Le président de l’Académie des sciences morales et politiques Jean-David Levitte ouvre la séance en accueillant sous la coupole les membres de la famille de Denis Kessler, de Bernard Arnault, ainsi que toutes les personnalités et les personnes présentes pour la séance d’installation au cours de laquelle il rendra hommage à son prédécesseur, Denis Kessler.

Le président donne la parole à Jean-Claude Trichet qui prononce le discours d’accueil.
Jean-Claude Trichet commence en soulignant qu’en élisant un entrepreneur, l’Académie respecte l’équilibre traditionnel de la section Économie politique, statistique et finances, composée à parts égales de grands économistes et de grands chefs d’entreprise. Bernard Arnault répond pleinement, selon des critères objectifs, à la définition du grand entrepreneur – poids mondial de son groupe, contribution majeure à l’économie française et européenne, rôle décisif dans la diffusion de l’excellence française à l’échelle internationale – et est un entrepreneur exemplaire à l’aune des économistes les plus réputés des derniers siècles, de Richard Cantillon à Joseph Schumpeter et Frank Knight.

Jean-Claude Trichet retrace ensuite la trajectoire de Bernard Arnault en soulignant qu’il aurait pu choisir une carrière de haut fonctionnaire après Polytechnique, mais qu’il a préféré l’entreprise familiale. Très tôt, il s’y impose comme dirigeant, transforme l’activité et en prend les rênes à 26 ans. Un séjour aux États-Unis au début des années 1980 joue un rôle déclencheur : l’anecdote du chauffeur de taxi ne connaissant de la France que « Dior » lui révèle la puissance universelle des marques. Cette intuition conduit à la reprise de Boussac, à la présidence de Dior, puis à l’investissement dans Moët Hennessy–Louis Vuitton et, enfin, à la prise de contrôle de LVMH en 1989. Bernard Arnault n’a pas seulement développé une entreprise, il a inventé un modèle industriel nouveau, celui d’un groupe mondial du luxe réunissant des dizaines de maisons internationales, autonomes dans leurs décisions tout en bénéficiant de la force financière, stratégique et créative du groupe. Longtemps contestée, cette organisation a fini par s’imposer et être imitée, preuve de sa pertinence. Jean-Claude Trichet dresse ensuite un panorama des acquisitions et expansions qui ont structuré LVMH (mode, maroquinerie, vins et spiritueux, distribution sélective, parfums, montres et joaillerie, médias, édition), en soulignant l’audace des choix — parfois déconseillés par les pairs — mais validés par les résultats, comme Sephora. Il met en avant la dimension économique du groupe : puissance d’emploi, rôle d’exportateur majeur, contribution fiscale élevée, ancrage productif en France, préservation de centaines de savoir-faire et effort de formation via l’Institut des Métiers d’Excellence. À cela s’ajoute l’action culturelle incarnée notamment par la Fondation Louis Vuitton et les programmes en faveur de la jeunesse, de la création, de l’inclusion.
Jean-Claude Trichet mobilise ensuite plusieurs grands théoriciens de l’économie et démontre que Bernard Arnault est un entrepreneur au sens de Cantillon (celui qui supporte le risque), de Say (celui qui organise et combine les facteurs de production), de Schumpeter (celui qui innove et transforme l’économie par la « destruction créatrice ») et surtout de Frank Knight, qui distingue le risque mesurable de l’incertitude radicale. Selon cette grille, l’orateur soutient que Bernard Arnault a réussi précisément parce qu’il a su décider dans l’incertain : inventer le concept de groupe mondial du luxe avant qu’il n’existe, engager des paris stratégiques contre l’avis du consensus, puis transformer ces paris en certitudes et en succès durablement rentables.
Jean-Claude Trichet conclut en revenant sur la culture propre à LVMH : primauté de la créativité sur le marketing, ambition de « créer la mode » plutôt que la suivre, alliance entre modernité et tradition d’excellence. L’orateur relie enfin l’idée de réussite entrepreneuriale à une tension féconde entre le rêve et la rigueur : oser des voies nouvelles à long terme tout en restant méticuleux au quotidien. C’est ce mélange — « avoir l’air fou et être sage », gage selon Montesquieu de la réussite dans le monde — qui résume la singularité et la réussite de Bernard Arnault, qui se dit lui-même « pessimiste à court terme et résolument optimiste à long terme ».
Un intermède musical suit : Daniel Lozakovich interprète sur son Stradivarius la Chaconne de la partita N°2 de J.S. Bach.
Le président donne ensuite la parole à Bernard Arnault.
Bernard Arnault rend hommage à Denis Kessler en retraçant sa vie, sa pensée et son action, selon une construction en quatre « mouvements » qui reflètent la cohérence et l’intensité de son parcours. Dès l’introduction, l’orateur souligne la personnalité hors norme de Denis Kessler : un esprit libre, passionné, généreux et intransigeant, animé par une conception profondément libérale de la liberté — liberté naturelle d’agir et de penser, liberté intellectuelle fondée sur une curiosité insatiable, et liberté théorique visant à libérer les agents économiques des contraintes excessives. Refusant toute posture figée, Denis Kessler apparaît comme un homme d’action perpétuelle, « une force qui va ».
Né en 1952 à Mulhouse, Denis Kessler reçoit très tôt de son père, Pierre Kessler, résistant et un des fondateurs du réseau Combat, et de sa mère Jeannine Copin, enseignante, le goût du savoir et de l’effort. Sa formation, nourrie par le scoutisme, les voyages — notamment un séjour fondateur aux États-Unis en 1969 — et des études brillantes à HEC, à la Sorbonne et en sciences sociales, forge une pensée structurée par le travail, le mérite et l’analyse des structures sociales. Chercheur de tout premier plan, il devient dans les années 1980 un spécialiste mondial de l’épargne et des retraites, alertant précocement sur les enjeux démographiques, la fragilité du système par répartition et la nécessité de la capitalisation. Son œuvre académique, reconnue internationalement, s’appuie sur une méthode transdisciplinaire mêlant économie, sociologie, histoire et philosophie.

À partir des années 1990, Denis Kessler opère une bifurcation décisive vers l’action patronale. À la tête de la Fédération française des sociétés d’assurance puis au MEDEF, il contribue à renouveler la pensée patronale française, défendant une entreprise créatrice de richesse, d’intégration sociale et de responsabilité, tout en prônant un État recentré sur ses fonctions essentielles et une société qui responsabilise les individus. Souvent contesté, parfois caricaturé, il assume des positions fermes sur le travail, le risque et les réformes économiques. En 2002, il prend la direction de SCOR et transforme en profondeur ce réassureur en difficulté pour en faire l’un des leaders mondiaux du secteur, grâce à une vision stratégique rigoureuse, une gouvernance moderne et une anticipation remarquable des grands risques globaux, notamment climatiques et sanitaires.

Dans les dernières années de sa vie, malgré la maladie, Denis Kessler demeure actif, fidèle à ses engagements intellectuels, culturels et académiques. Défenseur des savoirs et de la transmission, il sauve et développe des institutions majeures comme les Presses universitaires de France, les éditions Belin et lance la revue Pour l’Éco. Amateur de musique, de vin et de débats d’idées, il incarne jusqu’au bout la figure du pédagogue et du passeur. Bernard Arnault achève son portrait de Denis Kessler par une citation de Vladimir Jankélévitch, qui esquisse en filigrane le portrait d’un homme animé par la vivacité de l’esprit, le goût du risque et le sens du recommencement — autant de traits qui résument l’âme et l’héritage de Denis Kessler.
À la suite de cette cérémonie, l’ancien ministre Bruno Le Maire a remis à Bernard Arnault son épée d’académicien. Conçue par Franck Gehry, cette épée est ornée de nombreux symboles, et porte gravée sur la lame, une citation d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. »

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