Communication de Nathalie LEMARCHAND « La géographie du commerce »

Communication de Nathalie Lemarchand, Professeure des Universités, Paris 8, UMR Ladyss, Présidente de l’Union géographique internationale

Thème de la communication : La géographie du commerce

Synthèse de la séance

Le commerce est une activité inhérente aux sociétés humaines. L’historien Henri Pirenne écrivait que « la ville est fille du commerce » soulignant ainsi combien cette activité est à l’origine de l’établissement des hommes. Henri Pirenne évoquait surtout le « grand commerce », l’activité des négociants dans sa référence, mais nous pouvons tout à fait y associer le commerce de détail car finalement le négoce ne trouve sa raison d’être que par la destination finale de la marchandise, soit sa vente auprès des consommateurs dans les lieux du commerce : marchés, boutiques, supermarchés, etc. soit toute une géographie des espaces marchands. La géographie du commerce est un champ d’étude en France depuis 1975, c’est-à-dire depuis la création de la Commission de géographie de la distribution par Jacqueline Beaujeu-Garnier au sein du Comité national français de géographie (CNFG). Presque inconnue dans la géographie d’inspiration vidalienne, l’émergence de la distribution et du commerce comme objet d’étude en géographie dans le monde universitaire doit d’abord être présentée en lien avec les transformations socio-économiques de la société française. En effet, la France devient une société urbaine, et le commerce accompagne cette transformation. Dans un deuxième temps, nous suivrons la transformation de la géographie du commerce en tenant compte du tournant culturel, qui a favorisé l’ouverture à de nouveaux sujets, de nouvelles problématiques, et permis de nouvelles recherches dans de nombreux sous-domaines de la géographie. L’étude du commerce de détail en géographie a bénéficié du tournant culturel, en contribuant à surmonter une opposition récurrente entre la culture et le commerce de détail dans la géographie comme dans de nombreuses autres sciences sociales. Cette situation prend une résonance particulière en France, où des sociologues comme Bourdieu et Baudrillard ont écrit une sociologie de la consommation qui dénonce la commercialisation de la culture par la consommation. Enfin, depuis le début du 21ème siècle, nous montrerons que la géographie du commerce en France continue à s’inscrire dans les débats de la discipline et traite de nouveaux sujets liant commerce, culture et société, et s’élargit aujourd’hui à la géographie du commerce et de la consommation. La commission du CNFG qui a fêté ses 50 ans en 2023 participe par ses travaux à ses nouveaux débats et souligne par ses analyses une nouvelle étape de transformation et de questionnements sur les espaces marchands de l’échelle locale à l’échelle globale.

À l’issue de sa communication Nathalie Lemarchand a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées P. Delvolvé, B. Stirn, J. de Larosière, O. Grenouilleau, D. Andler, J.C. Trichet, L. Bély, M. Pébereau, L. Vogel, J.D. Levitte, A. Vacheron, G. Guillaume.

Verbatim de la communicante

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Texte de la conférence « La géographie du commerce » donnée le 10 février 2025 par Nathalie Lemarchand, Professeure des Universités, Paris 8, UMR Ladyss, Présidente de l’Union géographique internationale

Cette conférence a été préparée à partir de 3 articles déjà publiés :

Lemarchand, Nathalie, « Nouvelles approches, nouveaux sujets en géographie du commerce », Géographie et cultures, 77 | 2011, mis en ligne le 12 février 2013.

URL : http://journals.openedition.org/gc/703 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gc.703

Lemarchand, Nathalie, Merenne-Schoumaker, Bernadette et Jean Soumagne. « La difficile émergence de la géographie du commerce », dans Gasnier, Arnaud et Nathalie Lemarchand, Le commerce dans tous ses états. Espaces marchands et enjeux de société, Presses universitaires de Rennes, pp. 13-20, 2014.

Lemarchand, Nathalie et Louis Dupont. “The Geography of Retailing in France: More than 40 Years of Researches,” in Rubén Camilo Lois-González, 2021, Geographies of Mediterranean Europe, pp. 221–242, Springer International Publishing, Springer Geography.

* * *

M. le Président, M. le Chancelier de l’Institut, Monsieur le Secrétaire Perpétuel de l’Académie, Monsieur le Vice-Président de l’Académie, Mesdames et Messieurs les Académiciens et Académiciennes, Mesdames et Messieurs. 

Avant toute chose, permettez-moi de remercier Monsieur le Président Jean-Robert PITTE pour l’invitation à présenter ce domaine de recherches de la géographie qu’est la géographie du commerce. C’est toujours avec un grand plaisir que j’interviens sur cette spécialité de la géographie. J’espère que ma présentation aujourd’hui vous permettra de mieux la connaître, mais surtout, et avant tout d’apprécier la pertinence d’associer en géographie l’espace et le commerce.

INTRODUCTION

Le commerce est une activité inhérente à l’interaction entre les êtres humains dans tous les contextes sociétaux et culturels. Elle implique des échanges et des transactions qui ont lieu quelque part, et qui, en fait, font lieux ! Dans une de ses citations célèbres, le poète romantique anglais, William COWPER, affirmait, je cite, « Dieu a fait la campagne, et l’homme a fait la ville » (fin de la citation). Convaincu de ce fait, le médiéviste belge, Henri PIRENNE, écrivait : (je cite) « La ville est fille du commerce » (fin de la citation). PIRENNE s’intéressait aux villes médiévales dont on ne pouvait comprendre l’émergence sans considérer le commerce et la géographie. Il mettait ainsi en évidence l’importance de cette activité dans la venue des sociétés humaines à travers leurs espaces de rencontres et d’interactions. Il parlait surtout du « grand commerce », c’est-à-dire de l’activité des marchands et des négociants. Cependant, nous pouvons y inclure tout type de commerce, y compris le commerce de détail. En effet, le négoce n’a de sens que par la destination finale de la marchandise : soit sa vente dans des lieux dédiés au commerce, que ce soit sur les marchés, dans les souks, dans les boutiques ou dans les supermarchés, ou dans l’ensemble des espaces marchands qui sont au cœur de la géographie du commerce.

Dans le champ de la recherche, on constate sans surprise qu’en science sociale l’activité marchande est un thème de nature interdisciplinaire. On pense par exemple aux sociologues, qui se concentrent principalement sur les commerçants et les consommateurs, soit qui vend, qui achète, qui s’enrichit, qui s’appauvrit. L’anthropologie économique s’intéresse plutôt à la dimension culturelle des échanges. Lorsqu’ils travaillent à l’échelle macroéconomique, les économistes utilisent le commerce comme indicateur de la richesse des pays. Quant aux politologues, ils s’y intéressent pour comprendre l’émergence de nouvelles relations de pouvoir (n’est-ce pas le cas actuellement entre les Etats-Unis et le reste du monde ?). Mais parlons des géographes, qui se penchent sur l’activité en focalisant sur les lieux et les types de commerce, afin de montrer la façon dont ils sont un moteur incontournable de la constitution et de la transformation des espaces, et donc des sociétés et cultures où ils sont implantés.

Vers une géographie du commerce

L’émergence de la géographie du commerce est relativement récente eu égard à la géographie française. Elle constitue un domaine d’études institutionnalisé depuis 1973, soit depuis la création de la Commission de géographie du commerce par Jacqueline BEAUJEU-GARNIER, au sein du Comité national français de géographie (le CNFG). Cette commission est toujours active et fêtait d’ailleurs en novembre 2023 son 50e anniversaire, à Liège, et oui, en Belgique, car des géographes belges y ont toujours été très actifs.

Mon objectif aujourd’hui est de vous parler d’activités et d’espaces marchands, de géographie et de géographes. À cet effet, je m’appuierai sur les travaux associés à ce que l’on appelle aujourd’hui : « la géographie du commerce de détail et de la consommation ». Une production riche et variée, basée sur 1. L’activité marchande, 2. Les lieux du commerce, 3. La transformation des espaces urbains, des espaces ruraux et des régions, et plus globalement les transformations des sociétés.

Pour en rendre compte, il faut avoir à l’esprit le fait qu’existent des liens inextricables entre ces composantes. On le conçoit aisément, leurs agencements sont à l’origine d’une grande variété d’approches et problématisations. À la clé, si je puis dire, on peut se demander comment les changements des sociétés induisent de nouvelles formes de commerce, ou autrement, comment de nouvelles formes de commerce dans un territoire participent aux changements de société. Et si les deux étaient concomitants ?

Mon propos se déroulera en trois temps.

  1. Le premier sera celui de la naissance et l’établissement de la géographie du commerce, en abordant les approches, les méthodes, ainsi que les figures marquantes ayant contribué à sa validité scientifique.
  • Dans un deuxième temps, j’aborderai le développement de ce domaine de recherche en lien avec les changements de la société, plus particulièrement, le passage d’une société de production à une société de consommation, en résonance avec les nouvelles approches en géographie.
  • Enfin, dans un troisième et dernier temps,je soulèverai certains débats actuels en géographie du commerce, qui s’inscrivent eux-mêmes, à la fois dans les discussions au sein de la discipline, mais aussi au sein de la société.

1RE PARTIE : LA NAISSANCE ET L’ÉTABLISSEMENT DE LA GÉOGRAPHIE DU COMMERCE DE DÉTAIL

En sciences sociales, de nouveaux thèmes et sujets dans la recherche naissent de la transformation de nos sociétés, mais aussi des débats que suscitent dans les disciplines ces recherches et les interprétations des chercheurs. En effet décrire, puis expliquer ces nouveaux phénomènes ne va pas sans recourir à des choix épistémologiques et des grilles d’analyse qui ne vont pas sans susciter des débats, n’est-ce pas ?

En 1936, la France devient officiellement urbaine : 52,9 % vivent dans des espaces urbains ; 30 ans plus tard, le pourcentage atteint 70 %. Or, dès 1960, on constate que la croissance démographique se produit essentiellement à la périphérie des villes, dans ce que l’on appellera, d’abord, la banlieue, puis l’étalement urbain se poursuivant, le périurbain. Cette croissance urbaine va ainsi de pair avec la naissance de la grande distribution, avec de nouvelles enseignes, comme LECLERC, CONTINENT et AUCHAN.

La structure commerciale des villes est bouleversée. Ces changements ont lieu au moment où la géographie française modernisait son corpus, remettant en cause la géographie classique vidalienne dominante, qui avait alors atteint un point de saturation. En effet, les notions vidaliennes du « possibilisme » et de « genre de vie », soit une manière de vivre située, où le potentiel naturel le plus proche est déterminant pour l’action des hommes, sont marginalisées, en soi et dans les faits, au profit d’une perspective et d’une explication plus sociale, plus économique, et, faut-il le rappeler, plus urbaine.

Ainsi apparaît l’intérêt, en géographie, pour le développement des villes, l’économie, le système social. Les géographes adopteront de nouvelles approches et de nouvelles méthodes, celles-ci étant influencées, en partie, par la géographie anglo-américaine, mais aussi et peut-être surtout, sinon autant, par les critiques sociales et politiques « locales », régionales ou nationales. La géographie du commerce émerge et s’affirme dans ce contexte et va pouvoir s’appuyer pour se développer en France et ailleurs, sur l’établissement d’un réseau de géographes européens, voire nord-américains.

1.1 Quels fondements ?

La géographie du commerce de détail en France apparaît comme une spécialité de la géographie à la convergence entre deux grands courants.

Le premier est le courant de la géographie économique anglo-saxonne et, plus particulièrement, celui des modèles spatiaux, développés par Brian J. Berry, celui-ci associé en France à la « Nouvelle Géographie », qui fut une grande critique de la géographie vidalienne. La recherche d’une régularité spatiale, l’analyse statistique et la cartographie des disparités sociaux-spatiales sont au cœur de leurs travaux.

Le deuxième est associé à la géographie urbaine fonctionnelle, dont la démarche argumentative demeure plus proche de l’École française de Géographie, tout en revendiquant la multiplicité de ses approches méthodologiques, incluant l’analyse statistique et le paradigme socioculturel de l’écologie urbaine de l’École de Chicago.

Une des principales références en France de cette géographie urbaine fonctionnelle est Jacqueline Beaujeu-Garnier. Comme Berry aux États-Unis, elle publie des ouvrages fondamentaux en géographie urbaine, ainsi qu’en géographie du commerce. Berry publie par exemple en 1964 un article intitulé « Cities as Systems of Cities Within Systems of Cities »[1], alors que Beaujeu-Garnier publie avec George CHABOT en 1963 : Traité de géographie urbaine, traduit en huit langues. Sur le commerce, Berry va publier Geography of Market Centers and Retail Distribution en 1967, et BEAUJEU-GARNIER avec Annie DELOBEZ : Géographie du commerce, en 1977.

Finalement, au cours de cette période, les premières thèses d’État en géographie du commerce sont soutenues : celle de Michel COQUERY en 1976 sur Mutations et structures du commerce de détail en France, ou d’Alain METTON en 1978 sur Le commerce et la ville en région parisienne

Cette première vague de productions scientifiques est favorisée par l’établissement d’un groupe de travail qui deviendra, comme je l’ai déjà mentionné, une commission thématique au sein du Comité national de géographie dès 1973. Ce groupe présidé par BEAUJEU-GARNIER établit la reconnaissance du domaine de recherche en France, alors que des liens seront tissés à l’international avec la création d’un groupe de travail à l’UGI. Alain METTON, figure incontournable de la géographie du commerce en France, en sera le premier président.

1.2. Quels sujets ?

Les analyses réalisées par les géographes au cours de cette période montrent, d’une part, le rôle indéniable joué par l’organisation des territoires dans le développement des établissements commerciaux et, d’autre part, l’impact du commerce de détail sur l’organisation du territoire. Dans cette dynamique et suivant les périodes, des thèmes et sujets auront la faveur des géographes. Ils se succèdent sans totalement disparaître, certains du reste, deviennent en quelque sorte une spécialité. Je m’attarderai ici à trois grandes orientations.

            1. Le commerce comme indicateur de la structuration urbaine

La place du commerce de détail dans la ville, par ses conséquences économiques, sociales et spatiales, a suscité l’intérêt de géographes. Sa valeur comme indicateur de la structuration des villes est soulignée par nombre d’entre eux : BEAUJEU-GARNIER et METTON déjà cités, Jean SOUMAGNE (1996), Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER ou encore Jean-Pierre BONDUE ou René-Paul DESSE. Ces travaux, qui mettent en avant différentes problématiques, renvoient à une même situation sociétale : une situation où la structure du commerce accompagne, voire favorise, les changements spatiaux et sociaux.

Prenons comme exemple la naissance de la grande distribution sur le territoire français, un des sujets les plus prisés en géographie du commerce. L’ouverture des premiers hypermarchés s’inscrit dans une société française en pleine mutation économique (les fameuses Trente Glorieuses) : les femmes entrent massivement sur le marché du travail, l’économie se redresse, la mécanisation s’accroît et la tertiarisation de l’économie s’intensifie. Les villes s’élargissent et le rythme de la vie sociale change.

La grande distribution, les hypermarchés et les chaînes de magasins spécialisés s’implantent à la périphérie des villes et dans les banlieues, d’abord de manière isolée, puis, peu à peu, sous la forme de centres commerciaux et de zones commerciales. Précurseurs des mouvements économiques périphériques, les hypermarchés favorisent, d’une part, les changements dans les modes de consommation, et, d’autre part, ont contribué à l’accélération de la transformation des paysages urbains. Il s’agit d’un mouvement qui ne peut être dissocié de celui des populations et de l’émergence de nouvelles polarités périphériques, économiques et culturelles, c’est ce que les géographes soulignent.

Après la modernisation de l’appareil commercial français, c’est au tour du centre-ville de connaître des transformations urbaines et commerciales. Les tentatives du centre-ville de retrouver une vitalité urbaine et économique passent à nouveau par la participation du commerce de détail. Une fois de plus, les géographes travaillant sur la ville et ceux travaillant sur le commerce se croisent bien que ces derniers soient, par définition, plus attentifs à cette interaction. Ainsi METTON (1984, p. 61) note à propos des zones piétonnes dans les villes :

Il s’agit d’un nouvel ensemble de données sur la géographie du commerce de détail, tout comme c’était le cas il y a vingt ans pour le commerce de détail périphérique. Il s’agit d’une nouvelle donnée de la géographie urbaine puisque, à l’heure actuelle, la zone piétonne est devenue un élément habituel des centres-villes et qu’elle s’accompagne souvent d’un remodelage du paysage, de l’activité, des flux de transport et de l’utilisation des centres-villes.

            2. L’urbanisme commercial

Les transformations sociales, commerciales et géographiques dans l’espace urbain vont favoriser en géographie le développement de l’urbanisme commercial. Ce sujet, voire cette spécialité, se développe en France et dans quelques pays européens, en lien avec la réglementation spécifique du code de l’urbanisme consacré aux surfaces du commerce. Celle en particulier qui autorise ou non les implantations des grandes surfaces, centres commerciaux et autres multiplexes. Les géographes, spécialistes du sujet, participent très régulièrement aux commissions territoriales dévolues à cette régulation comme « personnalités qualifiées ».

Comme nous l’avons rappelé avec Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER et Jean SOUMAGNE dans l’introduction de l’ouvrage « Le commerce dans tous ses états » :

Les champs d’intérêt de l’urbanisme commercial sont très diversifiés à la fois au niveau des échelles d’analyse et des propositions. Les zones d’investigation peuvent être réduites (la rue, le quartier), mais parfois plus larges (la ville, la région) ; les propositions concernent le commerce, soit directement (exemple : opérations de création ou de rénovation d’un centre, d’une galerie, d’un alignement), soit indirectement via, par exemple, la circulation (automobile, piétonnière, par transports en commun), le parcage des véhicules, l’animation, l’image de marque de la ville ou du quartier.

  • L’émergence de la société de consommation

La tension entre le centre et la périphérie des villes est un reflet de la transformation sociale et culturelle des sociétés modernes. La transformation d’une société de production en une société de consommation a entraîné d’importants questionnements dans les sciences sociales et humaines. Je veux parler ici de la société de consommation, abondamment décrite, commentée par la sociologie, je pense ici à Roland BARTHES, Jean BAUDRILLARD, Gilles LIPOVTSKY, pour ne nommer que quelques figurent marquantes d’une longue liste de chercheurs, dont certains qualifient cette période de postmoderne.

La transformation d’une société moderne en société postmoderne s’appuie d’abord sur le constat d’un changement d’économie, passée d’une économie de production à une économie de services. Cette transformation économique s’accompagne de l’établissement d’une société fondée non seulement sur la consommation, mais aussi sur l’information. Or, dans ce type de société, les individus se déterminent moins par leur place dans le système de production que par leurs interactions dans la sphère sociale et culturelle. Celle-ci s’établit par le jeu d’identités et d’identifications qui au-delà des catégories et des échelles, se forment par une reconnaissance instruite par la circulation d’informations, notamment d’images.

Cette situation s’amplifie par la mondialisation, la métropolisation croissante de l’économie et par la diversification culturelle des sociétés favorisées par l’intensification des échanges. Ces changements s’accompagnent d’une augmentation des consommations de toute nature (ressources naturelles, déchets industriels, etc.) qui entraînent la contestation des idéaux modernes de progrès (technologique et scientifique) et de recherche du bonheur dans le confort matériel. Ainsi, le modèle d’une société fondée sur la production puis la consommation, preuve d’un progrès économique, matériel et social, semble mis à mal et nécessite de repenser les schémas d’analyse classique pour comprendre le modèle sociétal en émergence.

Les géographes du commerce ne pouvaient être indifférents à cette transformation qui conduit à reconsidérer les lieux du commerce autrement que comme des lieux de distribution de la production industrielle. La qualité des lieux du commerce ne dépend plus seulement d’une question d’accessibilité, mais de préférence, de valeurs, de sens et significations, et donc de la culture. Favorisée par le tournant culturel, la géographie du commerce, comme l’ensemble des sciences sociales, va connaître un renouveau de ses sujets, de ses approches et de ses méthodes. Cette période, toujours en cours, est marquée par la prise en compte du facteur culturel dans l’analyse commerciale qui conduira la géographie du commerce à s’élargir à « une géographie du commerce et de la consommation. Ce sera l’objet de ma deuxième partie.

2E PARTIE : LA GÉOGRAPHIE DU COMMERCE DE DÉTAIL ET LE TOURNANT CULTUREL : DU COMMERCE DE DÉTAIL A LA CONSOMMATION

Dans le sillage des transformations sociétales et géographiques, les sciences sociales connaissent d’importants débats sur la nature de la société moderne. Qualifié de « tournant culturel » ou de « post modernisme », ce courant s’accompagne pour d’autres disciplines d’un « tournant spatial », comme en sociologie. En fait, les frontières entre les disciplines deviennent plus perméables, alors que les thèmes se renouvellent et qu’un nouveau vocabulaire fait son apparition.

En France, Paul CLAVAL ouvre la géographie française à cette « géographie culturelle », en créant en 1992 une nouvelle revue nationale : Géographie et Cultures. Jean-Robert PITTE, directeur de publication de 1997 à 2000, présidera à la thématisation de la revue ; ainsi, de nouveaux thèmes, de nouvelles approches, de nouvelles méthodes sont introduits. L’alimentation, le vin, la géographie des odeurs et des saveurs ne sont pas des moindres ; en 2011, paraît Commerce et culture, sous ma direction[2]. En lien avec le tournant culturel y est discuté le passage d’une géographie du commerce, à une géographie du commerce et de la consommation. C’est ce dont maintenant j’aimerais vous entretenir.

            2.1. L’émergence de la géographie de la consommation

La géographie de la consommation doit beaucoup à la sociologie de la consommation. En effet, ce sont des sociologues français qui, les premiers, se sont interrogés sur la finalité sociale et politique de la consommation, tel que Jean BAUDRILLARD dans son livre de référence sur le sujet : « la société de consommation », publiée en 1968. Pour d’autres sociologues, comme Michel MAFFESOLI et Nicole AUBERT, mais aussi pour des philosophes comme François LYOTARD et Georges BALANDIER, la « pratique de la consommation » est un principe fondamental de la société, établi au-delà du schéma interprétatif classique d’une société moderne.

Il ne s’agit plus d’une consommation distinctive, mais d’une consommation d’affirmation identitaire. Elle n’exclut pas une dimension sociale liée aux conditions économiques et professionnelles, mais elle n’en fait plus la référence essentielle. Pour la géographie, sans surprise, ce constat conduit à considérer les lieux de vente comme des lieux d’expression de ces nouvelles formes sociales affirmées dans les sociétés postmodernes.

Cependant, les lieux emblématiques de la consommation que sont les boutiques ou les centres commerciaux ont été peu étudiés au départ par les géographes français, et ce sont d’abord les chercheurs anglo-saxons qui l’ont fait, on peut citer « Geographies of Consumption » de Peter JACKSON et Nigel THRIFT publié en 1995. En France, René PERON, sociologue spécialiste de la ville et de l’urbanisme commercial, publiera en 1993, La fin des vitrines. Des temples de la consommation aux usines à vendre. Quant à l’anthropologue Michelle de la PRADELLE, elle publiera en 1996, Les Vendredis de Carpentras. Faire son marché en Provence ou ailleurs. Ces deux derniers ouvrages ont été les précurseurs de l’analyse de ces nouveaux objets d’étude que sont devenus les lieux de commerce.

Les géographes français, à l’instar d’autres chercheurs français, éprouvaient quelques difficultés à associer culture et consommation. Pour ces derniers, la consommation s’opposait à l’authenticité. Associé de même « culture » et « consommation » relevait pour certains d’une audace, proche de l’affront. Ces réticences s’appuient sur deux postulats. Le premier est que la culture est l’expression privilégiée et singulière d’une société dans un processus de longue durée ; le second est que la consommation est la forme la plus accomplie de l’immédiateté. Relier culture et consommation, c’est alors détruire la culture. Cependant, en dépassant cette tension, la dimension culturelle de l’échange commercial enrichit l’étude du commerce et des espaces commerciaux, contribuant ainsi à une meilleure compréhension des sociétés modernes.

Pour illustrer mon propos, j’aimerais vous présenter un cas d’étude sur lequel j’ai travaillé et publié, il s’agit du mégacentre commercial le West Edmonton Mall au Canada. Un cas emblématique !

            West Edmonton Mall ou l’exemple des centres commerciaux

Le West Edmonton Mall (ou WEM) est le 1er mégacentre récréo-commercial ouvert au monde. Inauguré en 1981 à Edmonton, en Alberta, par le groupe Triple Five, à qui appartient aussi Mall of America au Minnesota. L’idée au départ pour augmenter son attractivité est d’y installer une petite aire de jeux pour les enfants à l’image de ce qui était déjà en place à quelques endroits aux États-Unis. Cette suggestion se transforma rapidement et aboutit à construire des attractions de grande dimension dans le centre. Depuis son inauguration, le centre a connu plusieurs transformations sur la base de nouveaux concepts qui renvoient à des lieux, des périodes, des styles de vie.

Quelques chiffres donneront un aperçu de son gigantisme : plus de 800 boutiques, 100 lieux de restaurations (dont deux food court), 9 parcs d’attractions de niveau international, 3 rues à thèmes, auquel s’ajoute un hôtel de classe internationale. Le WEM figura au titre de plus grand centre commercial du monde pendant 24 ans avant d’être détrôné par un mégacentre récréo-commercial d’Asie. Il est situé dans un quartier périphérique d’Edmonton, au sud-ouest du centre des affaires et aux limites de la banlieue. Il dispose d’un stationnement de 20 000 places et est desservi par 23 lignes d’autobus. Il a été construit en quatre phases entre 1981 et 1998.

À l’ouverture, c’est un simple centre commercial régional fermé classique. En 1983 s’ajoutent de nouveaux magasins, mais aussi des installations de loisir et des sections réservées au divertissement. Parmi ces installations se trouvent le « Galaxyland », un parc d’attractions d’intérieur et l’Ice Palace, une patinoire respectant les dimensions réglementaires de la Ligue nationale de hockey (LNH) et pouvant ainsi accueillir l’équipe de hockey de la ville. En 1985, sont installées « Boulevard Europa » et « Bourbon Street », des allées commerciales sensées entraîner (je cite) : le « visiteur de West Edmonton Mall à pouvoir magasiner à la manière des Parisiens sur le Boulevard de l’Europe [et] à dîner et à festoyer dans la vie nocturne de Bourbon Street ».

Ces lieux combinent themeing et façadisme pour mettre en scène l’archétype de la rue commerçante d’une ville européenne et le French Quarter de La Nouvelle-Orléans. En 1986, s’ajoute au complexe le Fantasyland Hôtel, dont 118 des 354 chambres sont à thèmes avec des sujets aussi variés qu’Hollywood, Rome, ou encore « un voyage en chemin de fer canadien ». L’idée est de créer une ambiance fantaisiste en utilisant les marqueurs d’identification de ces lieux ou de ces moments. En 1998, un nouvel agrandissement donne au WEM sa dimension actuelle de 49 hectares et sa superficie intérieure de 493 000 m². Cette quatrième phase ajoute un cinéma IMAX, mais aussi des commerces à forte valeur identitaire, tels que Chapters et Starbucks, presque des « lifestyle retailers ». Enfin, en 2002, une troisième rue à thème reproduisant un Chinatown, quartier emblématique des grandes villes nord-américaines, prend place dans le centre. Cette évocation du WEM ne serait pas complète sans faire mention des nombreuses œuvres d’art et plus particulièrement les sculptures que le promoteur a installées partout dans le centre. Quant aux fontaines, très présentes elles aussi, les pièces que l’on y jette, comme on le fait à Rome, sont reversées à des œuvres caritatives.

Le WEM attire plus de 22 millions de visiteurs chaque année, soit plus que les Rocheuses (8 millions). L’alchimie du commerce et des attractions dans une ambiance festive sont sans discussion des facteurs explicatifs du succès du WEM, auxquels il faut ajouter aussi des facteurs locaux : situation, caractéristiques climatiques et mode de vie. Ils vantent l’expérience, les sensations, le plaisir dans un décor d’architecture postmoderne.

L’étude de ce mégacentre commercial, combinant commerce et loisirs dès les années 80, montre l’importance de la prise en compte de la dimension culturelle dans la géographie du commerce. Il illustre aussi la place que prennent les espaces commerciaux dans une société de consommation. Ils sont bien sûr un équipement urbain, mais aussi un « lieu » social, culturel, économique et politique. Le commerce de détail est en effet indiscutablement lié à la société de consommation ; il en est l’un des « hauts lieux », car il est l’intermédiaire entre la production et la consommation. Mais plus encore, il devient un objet de consommation. Il se met en scène et utilise des marqueurs culturels qui le font entrer dans la sphère de la consommation.

Comme je le soulignais, ce cas d’étude est emblématique des transformations des sociétés modernes, mais aussi du tournant culturel qui va marquer la géographie du commerce, comme d’autres spécialités de la géographie et des sciences sociales.

J’aimerais, dans la troisième partie, vous présenter un panorama des nouvelles recherches dans la géographie du commerce et de la consommation, en me basant pour une bonne part sur les travaux d’une nouvelle génération de chercheur.e pour qui la prise en compte de la dimension culturelle n’est plus un débat, mais un donné.

3e partie : NOUVEAUX DÉBATS, NOUVEAUX SUJETS

La Commission de géographie du commerce du CNFG a publié en 2008 le Dictionnaire du commerce et de l’aménagement, qui fait état des recherches devenues classiques sur la structuration de l’espace, les lieux du commerce et l’urbanisme commercial, mais introduit aussi des entrées comme « Architecture et commerce » « Homosexualité et commerce » ou encore « fun shopping », En 2008, je développe dans mon HDR, de nouveaux concepts, tels que « retailtainment », ou commerce distractif.

En 2014, un nouvel ouvrage collectif de la commission, intitulé, Le commerce dans tous ses états, inclut de nouveaux sujets, tels que « commerce et patrimoine », « commerce et gentrification » et « commerce et alterconsommateurs ». À côté de ces ouvrages, de nombreux travaux sont menés, des habilitations à diriger les thèses sont soutenues et des thèses sont en cours sur des sujets et avec des approches et des méthodes « post tournant culturel ». Voyons quelques-unes des grandes orientations.

Parmi les nouveaux sujets et approches, la consommation alimentaire occupe une place importante, ce fut d’ailleurs le sujet du dernier colloque de la commission. On pense aussi au « commerce équitable », dans la perspective des relations nord-sud, au terroir et à la traçabilité, thème qui a déjà de l’importance, mais qui a pris de nouvelles dimensions. On pense aussi au réseau des locavores, ou commerces de proximité (souvent associés aux produits locaux), ainsi qu’au réseau de produits et de points de vente « bio ».

Le rapport humain/animal, et plus particulièrement l’antispécisme, comporte des dimensions culturelles, sociales et politiques. Celui-ci est devenu plus visible aujourd’hui en tant que mouvement social, où les habitudes de consommation et l’activisme social se croisent. Au-delà de la question de la consommation de viande, se pose en effet la coprésence ou l’exclusion de ce que l’on peut appeler des « tribus de consommateurs », dans des lieux mixtes ou spécifiques au sein de la ville. Ici, les lieux marchands deviennent des espaces d’expression militante, transformant les magasins ou restaurants en lieux d’opposition à un modèle de société considéré comme capitaliste et normatif.

La répartition du commerce alimentaire n’interroge-t-elle pas aussi l’accessibilité du commerce, ou plus précisément, quelle accessibilité pour quel commerce ? N’est-ce pas l’enjeu des « déserts alimentaires » dans l’espace urbain ou du « dernier café-épicerie » dans l’espace rural ?

La mondialisation est également mise en lumière, car elle a pour effet de réinventer et de diversifier ce qui est exotique et, souvent par opposition, ce qui est traditionnel. Le centre commercial est souvent considéré comme le lieu emblématique de la mondialisation, une mondialisation dominante et contestée : ces « entreprises mondialisées » sont en quelque sorte les plus visibles pour les citoyens et les consommateurs, urbains ou ruraux, parce qu’elles sont présentes dans leur paysage familier, dans le territoire quotidien de la mobilité et des achats. Elles deviennent ainsi l’expression de la mondialisation et font l’objet de boycott ou d’opposition lorsqu’elles pilotent à travers leurs entreprises de promotion immobilière des projets de centres commerciaux. À cet effet, j’ai analysé le cas du projet EUROPACITY de Gonesse, montrant les discours politiques, culturels et économiques, à la fois des promoteurs et des opposants. Le projet, comme vous le savez, n’a finalement pas vu le jour. « (Lemarchand, 2021).

Analyser les stratégies territoriales de ces entreprises,c’est aussi suivre et servir les transformations de la mondialisation, son adaptation du local au global. Ainsi, la thèse en cours de Clara CERDAN porte sur les rapports d’interspatialité entre espaces marchands globalisés et espaces domestiques, à travers l’exemple d’IKEA. La remise en question de la mondialisation et l’essor du local s’accompagnent de la découverte ou de la redécouverte d’autres formes d’échanges : troc, produits à prix libre, autoproduction et autoconsommation, etc.

Le produit d’occasion est aussi un sujet d’intérêt en tant que circuit commercial, mais aussi par son discours multiforme qui inclut des références à l’écologie, à la dimension socioculturelle de la consommation, sans oublier le « déconsumerisme » et la mode branchée qui joue sur les codes du vintage. La thèse de Fanny RASSAT (2019) a montré la diversité de boutiques de seconde main qui, par leur mise en scène et leur localisation, répondent à des attentes sociales et culturelles différentes et à des identifications par des sphères spécifiques de consommateurs. Les travaux sur la mondialisation en géographie du commerce démontrent et analysent aussi l’existence de différents canaux et réseaux autres que la grande distribution, comme l’a démontré Anne BOUHALI (2016) dans son doctorat sur Le Caire et Oran. Dans ces deux villes, comme ailleurs, les échanges se font à travers ce que Armelle CHOPLIN et Olivier PLIEZ (2016) appellent une mondialisation silencieuse, et une mondialisation par le bas.

Plus récemment, la question environnementale et du commerce équitable ont émergé comme une approche importante dans la géographie du commerce. Qu’il s’agisse d’un urbanisme commercial durable tel qu’Arnaud GASNIER en traite dans son HDR (2017), ou d’une nouvelle convention consommatoire, telle que le propose Samuel DEPREZ (2022) dans la sienne, la question des impacts environnementaux et sociaux du commerce, des ressources et de la transition écologique fait l’objet de nouveaux travaux.

Ces nouveaux thèmes ne sont pas exhaustifs. Cependant, le paysage ne serait pas complet sans mentionner les recherches nées de la volonté de questionner l’interconnexion des sociétés, en particulier celles des sociétés occidentales postindustrielles, et celles des mondes dits en voie de développement, ou Sud global. Les échanges et le commerce sont ici des prismes à travers lesquels les connexions nord-sud peuvent être vues, qu’il s’agisse des questions d’inégalités, de migrations, mais aussi de la structure commerciale et de nouveaux modes de consommation que ces connexions suscitent.

Pour en savoir plus, je suggère de consulter le numéro spécial de la revue BELGEO intitulé, French-speaking geography of retail and consumption: themes, issues and approaches et comportant 11 textes et accessible en open édition, vous permettra d’explorer encore plus avant les thématiques, problématiques et analyses de cas en cours dans la géographie du commerce et de la consommation francophone.

Au terme de cette conférence, permettez-moi de revenir à Jacqueline BEAUJEU-GARNIER, qui écrivait en 1984 : « le commerce de détail est étroitement lié à toutes les dimensions de la société humaine. Il reflète ses caractéristiques, mais contribue aussi à façonner son évolution ».  

Et j’espère vous avoir convaincu de la validité et de la pertinence d’un domaine d’étude consacré au commerce et à la consommation en géographie.

Je vous remercie de votre attention. Je suis prête à répondre à vos questions.


[1] Il fut publié dans Papers and Proceedings of the Regional Science Association, n°13, pp. 147–163. Cet article fut précédé en 1963 de « Commercial Structure and Commercial Blight », University of Chicago, Department of Geography, Research Papers 85 et suivi en 1967 par Berry, B.J.L., « Geography of Market Centers and Retail Distribution ». Englewood Cliffs, N.J. : Prentice Hall.

[2] Lemarchand, N. (dir.) 2011. « Commerce et culture, analyse géographique », Géographie et Cultures, 77, 143 p. https://doi.org/10.4000/gc.697

 

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Communication de Michel FOUCHER « Géographie et diplomatie »

Communication de Michel Foucher, Professeur émérite à l’ENS, à l’IEP et à l’ENA

Thème de la communication : Géographie et diplomatie

 Synthèse de la séance

Michel Foucher commence en proposant de définir la diplomatie comme une conversation continue entre États, reposant sur des règles communes et une compréhension mutuelle, bien que parfois, la ruse puisse s’y glisser. Il retrace l’étymologie du terme diplomatie, d’abord issu du grec διπλÏŒειν et du latin diploma, un passeport métallique sous l’Empire romain. La diplomatie est la conduite de la politique extérieure d’un État par la représentation, l’administration des affaires internationales et, surtout, la négociation, qu’il considère comme une transaction, dérivée de « negotium ». Michel Foucher définit ensuite la géographie comme la description et le dessin du monde, non seulement sous ses aspects localisés, mais aussi à travers les cartes mentales et les représentations. Il résume ainsi sa pensée : « Ce qui est cartographiable est géographique ». Le général de Gaulle, qui dans Vers l’armée de métier (1934), attribue à Napoléon l’assertion selon laquelle « la politique d’un État est dans sa géographie », analyse la vulnérabilité du Nord-Est français, dénué de barrières naturelles, et souligne l’importance de la diplomatie dans la quête d’une couverture stratégique. C’est la compréhension de cette vulnérabilité qui le fait plaider, en vain, dès 1934, pour une armée de métier dotée de forces mécanisées. En 1940, la justesse de son diagnostic est fondée sur le choix de l’échelle pertinente : non pas seulement l’Europe et la lutte franco-allemande mais le monde. Penser juste en stratégie commence par le bon choix d’échelle de référence.
L’exemple de Franklin D. Roosevelt illustre comment la géographie peut inspirer le pouvoir. Dès son enfance, Roosevelt développa un intérêt pour la géographie, notamment à travers sa collection de timbres. En tant que président, il utilisa la cartographie comme un outil central, en particulier pendant la Seconde Guerre mondiale. Le National Geographic lui fournissait des cartes actualisées qu’il consultait depuis son bureau ovale. En 1942, il aménagea un centre de communication secret à la Maison-Blanche, inspiré de la salle des cartes de Churchill, où il suivait les opérations militaires et coordonnait les stratégies avec les Alliés. Roosevelt impliqua également les citoyens en les encourageant à suivre la guerre géographiquement, notamment lors de ses allocutions radiophoniques baptisées « causeries au coin du feu », soulignant la dimension globale du conflit.
Michel Foucher évoque le Kazakhstan, où le président Nazarbaïev créa l’université Lev-Goumilev à Astana, une capitale stratégiquement située au nord pour renforcer l’autorité du pays face à la Russie. C’est également à Astana que le président chinois Xi Jinping lança en 2013 son projet des « Nouvelles Routes de la Soie », visant à améliorer les échanges entre l’Asie et l’Europe. Ce projet repose sur cinq axes : infrastructures, commerce, intégration financière, circulation monétaire et rapprochement des peuples. Bien qu’économique, sans ambition géopolitique affichée, l’objectif est de désenclaver l’ouest de la Chine et de rééquilibrer la mondialisation. Michel Foucher montre aussi comment la Chine accompagne ce projet d’une recomposition cartographique, en promouvant des projections alternatives, comme celle de Hao Xiaguang (2004), qui privilégie les routes arctiques. En 2012, Pékin réactualisa une carte de 1947 pour revendiquer la mer de Chine du Sud, cherchant ainsi à façonner une vision du monde conforme à ses intérêts, loin de la projection de Mercator dominante en Occident.
Michel Foucher montre à l’inverse les conséquences de décisions politiques négligeant la géographie, citant Neville Chamberlain en 1938 qui minimisait la crise des Sudètes, ignorant le rôle stratégique de l’Europe centrale : « Il est vraiment horrible, fantastique et incroyable d’essayer ici des masques à gaz à cause d’un conflit dans un pays lointain entre des gens dont nous ne savons rien » (27 septembre 1938, à la BBC). Il fait un parallèle avec la guerre d’Irak (2003), où l’administration Bush, malgré les avertissements français, déstabilisa l’Irak en éliminant la minorité sunnite et en renforçant l’influence de l’Iran. L’exemple de Paul Bremer, administrateur de l’Irak en 2003-2004, est révélateur : ignorant même la localisation de l’Irak, il dissout le parti Baas et l’armée, contribuant à l’ascension de l’État islamique et au chaos régional.

Michel Foucher évoque les accords de Dayton (1995), où la cartographie joua un rôle clé dans les négociations pour mettre fin à la guerre en ex-Yougoslavie. Sous la direction de Richard Holbrooke et du général Wesley Clark, les négociateurs américains utilisèrent des cartes militaires numériques mises à jour en temps réel, ce qui facilita les discussions et évita les contestations territoriales. Si le Département d’État américain dispose d’un Bureau du Géographe depuis les années 1920, les experts français de 1917 réunis à l’instigation d’Aristide Briand au sein du Comité d’études français, qui eut pour président l’historien Ernest Lavisse et pour vice-président Paul Vidal de la Blache, fondateur de l’école française de géographie, n’eurent pas le même impact sur les décisions concernant les frontières après 1919 – en dehors du rôle d’Emmanuel de Martonne sur le tracé de la frontière entre la Hongrie et la Roumanie.
Michel Foucher évoque ensuite le Programme Frontières de l’Union africaine, lancé par l’ex-président malien Alpha Oumar Konaré en 2007, visant à encourager la démarcation des frontières africaines. Plusieurs pays, comme le Mali et le Sénégal, ont participé à ce projet financé par la coopération allemande. Il mentionne aussi les négociations frontalières permanentes en Asie du Sud-Est et entre l’Inde et la Chine. Bien que la Cour internationale de justice et la Cour permanente d’arbitrage traitent de ces questions, les cartes n’ont pas de valeur juridique.
M. Foucher évoque les « tentations déterministes » dans les discours géopolitiques contemporains, citant l’exemple de la Turquie et sa remise en cause du traité de Lausanne de 1923. En 2019, Ankara signe un accord maritime avec Tripoli, controversé car il ignore l’île de Crète, suivi d’un mémorandum sur la prospection d’hydrocarbures en 2022. Michel Foucher cite la déclaration de Recep Tayyip Erdoğan, affirmant que la Turquie pourrait remettre en cause les cartes et documents « immoraux ». La doctrine de la « patrie bleue » (« Mavi Vatan ») vise à renforcer la position de la Turquie en mer, mais sa réussite dépend de la modernisation des forces navales et de partenariats internationaux.
Michel Foucher analyse les révisionnismes territoriaux contemporains, en particulier les ambitions de réunir le « monde russe » (Russky Mir), comme le montre la revendication de la « Nouvelle Russie » en Ukraine orientale et l’annexion de la Crimée. Il mentionne également les revendications russes en Arctique, y compris le pôle Nord. Il évoque les révisions territoriales de la Chine, illustrées par une carte de 2023, et les tensions qu’elles ont provoquées en Asie. Enfin, il cite Donald Trump, qui remet en cause la souveraineté du Danemark sur le Groenland dans un cadre révisionniste néo-impérial.
Michel Foucher conclut en soulignant que parfois le géographe peut contredire le diplomate, notamment dans le contexte israélo-palestinien. S’interrogeant sur le fait de savoir s’il y aura encore une place, au sens propre, pour un État palestinien au bout du processus, le géographe conclut par la négative alors que le diplomate maintient l’objectif de la solution dite des « deux États ». Il souligne l’influence des références bibliques dans la reconstruction d’Israël et la redéfinition des territoires, comme « la Judée et la Samarie » », à la place de la « Cisjordanie ».
Michel Foucher affirme qu’il partage avec Jean Gottmann la conviction que l’espace géographique est essentiel en ceci qu’il coïncide avec l’espace politique. La géographie, avec sa boîte à outils, gagne à être active et engagée dans la conduite des affaires du monde.

À l’issue de sa communication Michel Foucher a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J. Tulard, L. Ravel, J.D. Levitte, G. Guillaume, B. Stirn, H. Gaymard, L. Bély, G. de Menil, L. Stefanini, M. Pébereau, H. Korsia.

Verbatim du communicant

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GEO DIPLO 3 2 2025

GEOGRAPHIE ET DIPLOMATIE

Michel Foucher[1]

Académie des sciences morales et politiques

Lundi 3 février 2025

Parlons de l’horizon, mes amis, de quoi pourrions-nous parler d’autre ?

Yves Bonnefoy

Introduction : Diplomatie et géographie, géographie et politique 

Sept interactions concrètes entre géographie et diplomatie

  • Quand la géographie inspire le pouvoir
  • Quand la géographie n’inspire pas le pouvoir
  • La cartographie comme un outil de négociation
  • Règlements frontaliers et coopération régionale
  • Tentations déterministes
  • Révisionnismes territoriaux
  • Le géographe contredit le diplomate

Conclusion : Une géographie active

Introduction

Diplomatie :  La vie internationale comporte une conversation permanente entre les États[2]. Cette conversation s’appelle la diplomatie.On triche mais pas tout le temps car il faut comprendre et être compris. La force n’est pas tout ; il y a des règles.

En grec διπλÏŒειν d’où dérive le latin diplomaqui signifie double. Sous l’Empire romain, en effet, tous les passeports et certificats officiels pour les voyageurs étaient gravés sur des plaques de métal doubles. Ce passeport métallique s’appelait diploma, terme qui fut ensuite étendu à d’autres documents, doubles de lettres de souverains, lettres de créance, recommandations. Le mot ambassade est, lui, d’origine celtique.

C’est la conduite de la politique extérieure d’un État, via la représentation des intérêts, l’administration des affaires internationales et surtout la négociation, temps utile de l’action diplomatique.

Négociation : de negotium, négoce donc transaction. S’oppose à otium (le temps libre, loin des affaires). Il s’agit donc d’un travail : nec otium.

Celuy qui négocie trouve toujours un instant propre pour venir à ses fins, et quand mesme il ne le trouverait pas, au moins est-il vray qu’il ne peut rien perdre et que, par le moyen de ses négociations, il est averty de ce qui se passe dans le monde, ce qui n’est pas de petite conséquence pour le bien des Estats. Les négociations sont des remèdes innocens qui ne font jamais de mal. Il faut agir partout, prez et loin et surtout à Rome », Richelieu, chapitre VI du Testament politique rédigé vers 1640 (publié en 1688)

Géographie : description, objective et subjective, et dessin de tout ou partie du monde connu, à des fins de connaissance et d’action. Les cartes mentales et représentations comptent autant que les réalités localisées.

Selon moi, est géographique ce qui est cartographiable.

Géographie et politique

« La politique d’un État, disait Napoléon, est dans sa géographie », écrit Charles de Gaulle dans son Vers l’armée de métier (1934), dans le premier chapitre intitulé « Couverture ».

Ce premier chapitre est en réalité un vaste et authentique commentaire de carte qui vise à démontrer les vulnérabilités de la France du Nord-Est face à l’ennemi héréditaire prussien : pas de ligne de défense naturelle au nord des Vosges et à l’ouest du Rhin, localisation des équipements miniers et industriels à la frontière (alors que la Ruhr est à l’est du Rhin).

De Gaulle poursuit : Cette couverture, que la nature lui refuse, la France, au long des siècles, n’a cessé de la poursuivre par la diplomatie. D’autres ont pu chercher ailleurs surtout la domination des mers, l’exploitation de terres lointaines, de libres issues,…, pour nous, ce qui nous hante, c’est la sécurité de notre hexagone ».

Comme on le sait il plaide, en vain, dès 1934, pour une armée de métier dotée de forces mécanisées pour compenser ces vulnérabilités.

Le raisonnement géographique est encore présent le 18 juin 1940, cette fois en mobilisant le jeu des échelles : la justesse de son diagnostic est fondée sur le choix de l’échelle pertinente, non pas l’Europe et le seul niveau de la lutte franco‐allemande, mais le monde, c’est‐à‐dire l’Empire français et l’industrie mécanique des Etats-Unis. Penser juste en stratégie commence par le bon choix de l’échelle de référence.

Mais il importe de constater que la citation empruntée à Napoléon (et devenue objet de cours à l’École de Saint Cyr) n’est pas conforme à la version originelle qui devait faire référence. La voici :

« La politique de toutes les puissances est dans leur géographie ».

Elle fait partie la conclusion de la missive adressée par Napoléon à Frederic‐Guillaume III, roi de Prusse, le 19 brumaire an XIII (10 novembre 1804) : « Après les relations qui avaient eu lieu entre l’empereur Alexandre [de Russie] et moi, il est des choses qu’il n’eût jamais dû se permettre. Mais sans doute qu’un jour cette puissance sentira que, si elle veut intervenir dans les affaires d’Europe, elle doit adopter un système raisonné et suivi et abandonner des principes uniquement dérivant de la fantaisie et de la passion, car la politique de toutes les puissances est dans leur géographie. Il me reste à désirer que Votre Majesté́ soit aussi satisfaite de mes sentiments que je l’ai été́ de ceux qu’elle a bien voulu m’exprimer ».

Autrement dit, Napoléon cherche à enrayer un rapprochement entre Berlin et Moscou et à convaincre la Prusse que la Russie n’a pas à se mêler des affaires de l’Europe.

La signification de cette référence est donc très différente de l’usage qu’en fait De Gaulle. A dire vrai, les deux font sens et le recours à cette formule qui relie géographie et politique doit en permanence être située dans un contexte historique et politique concret, singulier. Sinon, on risque le déterminisme qui est le lot commun de cette formule : le pays d’aval doit contrôler l’amont (Égypte et Éthiopie) ; le Rhin moyen était une frontière pour les géographes français et l’axe d’articulation d’un bassin fluvial pour les géographes allemands.

  1. Quand la géographie inspire le pouvoir

Puisque l’année 2025 verra la célébration de la fin de la seconde guerre mondiale, il est utile de rappeler l’excellent usage pédagogique qu’a fait, à des fins pédagogiques, le président Franklin Delano Roosevelt lors de ses allocutions au coin du feu.

Franklin D. Roosevelt avait l’esprit tourné vers les cartes. Sa passion pour les cartes remonte à son enfance, lorsqu’il a commencé à collectionner les timbres-poste.  Les timbres du monde entier ont permis à FDR d’approfondir ses connaissances et sa compréhension de la géographie et de la communauté internationale, connaissances qu’il a apportées avec lui à la Maison Blanche en 1933. 

Après le déclenchement de la guerre en 1939, National Geographic a fourni au président Roosevelt et à Winston Churchill des armoires à cartes murales spéciales, cachées par des photographies agrandies.  À l’intérieur de ces armoires se trouvaient des cartes sur rouleaux, classées par hémisphère, région et théâtre d’opération.  Les cartographes de National Geographic mettaient régulièrement à jour ces cartes, les apportaient à la Maison Blanche et les installaient personnellement dans l’armoire du président, suspendue dans son bureau ovale privé.  En se tournant simplement dans son fauteuil et en ouvrant le meuble, FDR pouvait rapidement vérifier l’emplacement des batailles dans le monde entier.

En janvier 1942, FDR transforme un vestiaire pour dames dans le sous-sol de la Maison Blanche en un centre de communication top secret. Inspirée d’une salle similaire utilisée par Winston Churchill, la salle des cartes était un lieu où le président pouvait surveiller les activités militaires dans le monde entier. C’est là que les rapports, les documents et les messages codés étaient reçus, résumés et classés. Par l’intermédiaire de la salle des cartes, Roosevelt communiquait avec les dirigeants alliés du monde entier, notamment Churchill, Staline et Tchang Kaï-Chek[3]. 

Il avait demandé aux auditeurs d’acquérir un atlas afin de suivre ses démonstrations à la radio. Ainsi le 23 février 1941 : « Cette guerre est d’un genre nouveau. Elle est différente de toutes les autres guerres du passé, non seulement par ses méthodes et ses armes, mais aussi par sa géographie. C’est une guerre qui concerne tous les continents, toutes les îles, toutes les mers, toutes les voies aériennes du monde. C’est la raison pour laquelle je vous ai demandé de prendre et d’étaler devant vous une carte de la terre entière et de suivre avec moi les références que je ferai aux lignes de bataille de cette guerre qui encerclent le monde. De nombreuses questions resteront, je le crains, sans réponse ce soir, mais je sais que vous comprendrez que je ne peux pas tout couvrir dans un seul et court rapport au peuple ». Le terme de carte est cité treize fois dans son allocution.

Churchill disposait également d’une salle des cartes secrète dans son cabinet de guerre et d’une ligne téléphonique directe avec Roosevelt.

Voici des interactions plus contemporaines.

La géographie inspire le pouvoir du président du Kazakhstan, créateur de l’université́ d’Eurasie Lev‐Goumilev à Astana, la nouvelle capitale située bien au nord pour mieux tenir un vaste pays neuf, face à la Russie. C’est d’ailleurs là que le président chinois lança publiquement son projet de connexion eurasiatique. Sa dimension maritime, dans l’Océan indien, inquiète l’Inde même si, selon le commandant naval Uday Bhaskar, son pays est favorisé par la géographie.

Citons encore l’Iran où les géographes politiques sont très présents dans l’appareil d’État, civil et aménageur, militaire et conquérant. Et à l’inverse d’une formule devenue célèbre, ici c’est la guerre qui a servi à créer une géographie (conflit Iran‐Irak, question du détroit d’Ormuz et affrontements avec les puissances). Il y a bien une géopolitique du chiisme.

Un autre exemple remarquable et contemporain, de corrélation assumée entre géographie et politique est celui du projet « Yidai Ylu » (dit « routes de la soie ») développé par le gouvernement chinois. Il s’agit d’une stratégie conçue à l’échelle mondiale, dans sa double dimension terrestre et maritime.

Lancée par le Président Xi lors d’un discours à l’université Nazarbaïev, à Astana, le 7 septembre 2013, l’initiative s’adressait d’abord aux pays d’Asie centrale, appelés à bâtir « ceinture économique » au long de l’antique et mythique Route de la Soie, afin de « forger des liens économiques plus étroits, d’approfondir la coopération et d’étendre le développement dans la région Euro-Asiatique au moyen d’une approche innovante ». Marquant que cette ceinture traverserait d’Asie orientale en Europe occidentale le plus grand marché du monde, avec 3 milliards d’habitants, il détermina cinq champs de coopération pratique : « améliorer les communications, assurer la connectivité routière, lever les obstacles aux échanges commerciaux, favoriser la circulation monétaire et accroître la compréhension entre les peuples ».

 Cette initiative présente plusieurs originalités qui méritent l’intérêt[4] :

– en une formule synthétique – Yidai Yilu – (« une ceinture, une route »), elle se présente comme un projet géographique de connectivité généralisée, à vocation géoéconomique, sans intention géopolitique explicite ;

– elle porte la marque personnelle du Président et d’un petit groupe dirigeant qui est en charge de la promouvoir ;

– elle vise d’abord à désenclaver le grand Ouest chinois en s’appuyant sur l’essor économique, en cours ou attendu, des pays voisins ;

– elle entend donner une dimension continentale à une globalisation économique qui a été jusqu’à maintenant essentiellement maritime ;

– par ses deux volets, elle tente de faire la synthèse entre plusieurs orientations stratégiques, celle terrestre, classique, celle maritime, nouvelle, l’arbitrage entre les deux suscitant de réels débats d’experts en Chine ;

– enfin, elle prétend inclure et englober des projets nationaux antérieurs ou indépendants de l’approche chinoise en leur offrant un label et des financements pour favoriser une convergence avec l’intérêt chinois. La méthode se veut l’illustration d’une voie innovante dans les relations internationales.

Le dernier investissement chinois notable est celui du méga port en eau profonde de Chancay, sur la côte du Pérou, opéré par Cosco Shipping Port inauguré par le Président Xi Jinping le 14 novembre 2024.

On remarquera également que la stratégie mondiale de la Chine s’accompagne de la conception et de la diffusion de nouvelles représentations du monde, adossées à des projections cartographiques inédites : projection polaire de 2004 produite par le géophysicien Hao Xiaguang pour la China State Ocean Administration, reprise par l’Armée populaire de libération ; elle cartographie les routes maritimes de l’Océan Arctique, entre Shanghai, Rotterdam et New York. Une autre projection datée de 2013, par le même auteur, est de type polaire mais centrée sur ce qui est nommé « le troisième pôle », la chaîne de l’Himalaya, manière de justifier son intérêt pour les deux autres ; elle tend à marginaliser l’Amérique du Nord, à la différence de la projection de Mercator.

La Chine développe « la politique de sa géographie ». On la constate sur mer où la carte maritime de 1947 produite par un géographe, Zhing Zi, pour le gouvernement du Kouo-Min-Tang, est reprise en 2012 sur la carte au 1/10 000 000 en vision verticale et panoramique, qui inclut la totalité́ de la mer de Chine du Sud. La Chine entend mettre en circulation une nouvelle projection du monde, plus conforme à ses ambitions globales.

La carte de Hao Xiaoguang valorise la compacité́ des terres émergées : la Chine, l’Eurasie et l’Afrique occupent le centre de la carte, l’Amérique du Nord est en haut et l’Amérique latine en bas. Et, vu de Pékin, qui contrôle l’Europe peut dominer le monde ! C’est aussi une réplique critique à la projection dominante en Occident, celle de Mercator, qui en déformant les surfaces des États dans les hautes latitudes (le Groenland (2,166 mkm2) paraît plus étendu que le Brésil alors qu’il est quatre fois plus petit) et que le continent africain (15 fois plus vaste) exagère l’image de l’hémisphère Nord ; elle est reprise par Google Maps. La projection Mercator suscite une inspiration biaisée mais l’imaginaire peut devenir réalité.

  1. Quand la géographie n’inspire pas le pouvoir

« Il est vraiment horrible, fantastique et incroyable d’essayer ici des masques à gaz à cause d’un conflit dans un pays lointain entre des gens dont nous ne savons rien » osa déclarerNeville Chamberlain, PM du Royaume Uni (27 septembre 1938, BBC), deux jours avant la rencontre de Munich à propos de la Tchécoslovaquie (et la crise des Sudètes). Il est vrai qu’il était partisan d’une politique d’apaisement à l’égard du régime nazi.

On se souvient des tentatives infructueuses de la diplomatie française pour faire comprendre à l’équipe du Président Georges W. Bush des risques majeurs d’une intervention militaire américaine en Irak (2002-2003). Une équipe de décideurs ignorant de la complexité ethnoreligieuse du pays, le risque, après la destruction du pouvoir détenu par la minorité sunnite et laïque, de favoriser l’influence de l’Iran (pourtant adversaire des Etats-Unis) dans un pays à majorité chiite, sans compter avec les questions kurdes.

Et Paul Bremer, nommé « gouverneur » de l’Irak (2003-4), déclara : « Quand j’arrivais à Bagdad, je ne savais même pas situer l’Irak sur une carte ». On sait que sa dissolution du parti Baas et de l’état-major de l’armée a facilité la mise en place de l’État islamique.

  1. La cartographie comme un outil de négociation : un seul précédent

Le 1er novembre 1995, le président Bill Clinton avait invité les trois dirigeants de l’ex-Yougoslavie à la base aérienne de Wright-Patterson à Dayton, dans l’Ohio, pour négocier la fin des conflits  ethno-politiques entre la Croatie et la Serbie et aux dépense de la Bosnie-Herzégovine. Après 18 semaines de navette diplomatique et 21 jours d’intenses négociations, les dirigeants des parties en présence ont paraphé les accords de paix de Dayton, acceptant la fin de la guerre le 21 novembre. La cérémonie de signature a eu lieu à Paris un mois plus tard, en présence de M. Clinton.

L’ambassadeur Richard Holbrooke et le lieutenant-général de l’armée américaine Wesley Clark, en tant que principaux négociateurs américains, avaient élaboré la stratégie de soutien cartographique à la négociation. La stratégie était simple :  inonder le site des négociations avec des cartes militaires américaines de la Defense Mapping Agency, faire en sorte que les cartes modifiées en fonction des discussions et que les nouveaux calculs des zones territoriales arrivent aussi vite que nécessaire et ne pas faire d’erreurs. Une équipe de 50 techniciens disposait de systèmes informatiques portables, de stations de numérisation et d’imprimantes. Ils pouvaient produire une carte ou une révision cartographique complexe en 30 minutes. La technique numérique garantit la précision, la cohérence et la fiabilité.

C’était la première fois que des cartes numériques étaient utilisées dans des négociations diplomatiques.

Le Département d’État inclut un Bureau du Géographe et des affaires globales fait partie du bureau renseignement et recherche. Il fut établi dans les années 1920 comme Bureau du géographe pour suivre les modifications territoriales en Europe, sous l’impulsion du géographe Isaiah Bowmann, proche conseiller de Woodrow Wilson.

Les géographes et les historiens français, britanniques et américains avaient été actifs avant la négociation des traités de 1919-1923, notamment le Comité d’études français. Mais leur rôle était d’animer une structure de réflexion créée par la France en février 1917 afin de participer à l’élaboration de ses objectifs de guerre pendant la Première Guerre mondiale. Il fut créé à l’instigation d’Aristide Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, par le député de Paris Charles Benoist et eut pour président l’historien Ernest Lavisse. Paul Vidal de la Blache, fondateur de l’école française de géographie, en est le premier vice-président. Au cours de ces deux ans et demi d’activité, le Comité d’études remet aux autorités françaises près de soixante mémoires portant sur les futures frontières orientales de la France (Alsace, Lorraine, Sarre, rive gauche du Rhin, Luxembourg), de ses alliés en Europe (Belgique, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Italie, Pologne, Roumanie, Grèce) et du Proche-Orient (Anatolie, Syrie, Arménie). Comme l’avait demandé Briand, tous les rapports ont été rédigés dans la perspective d’une victoire militaire de la France. Mais les chercheurs français n’ont jamais été associés aux négociations et les conclusions de leurs mémoires ont rarement été mises en œuvre, à quelques exceptions près, car les décideurs avaient d’autres objectifs [5].

  1. Règlements frontaliers et coopération régionale

Il convient de mentionner ici le Programme Frontières de l’Union africaine, lancé à l’initiative de l’ancien président du Mali, Alpha Oumar Konaré, en 2007, afin d’encourager les pays africains à procéder à la démarcation de leurs limites respectives., dès lors que moins du tiers de l’enveloppe frontalière terrestre totale est démarquée avec précision. Mail, Burkina Faso, Sénégal, Mozambique, Malawi se sont prêtés à cet exercice financé par la coopération allemande.

Rappelons également que les négociations des commissions des frontières sont permanentes en Asie du Sud-est (Cambodge et Vietnam, Cambodge et Laos sur le Mékong, Cambodge et Thaïlande sur le golfe de Thaïlande).

Idem entre Inde et Chine, sans résultats autres que d’écarter les tensions.

Les questions frontalières sont traitées dans leur dimension juridique par la Cour internationale de justice de La Haye (Chili Bolivie, limites maritimes dans la mer des Caraïbes et dans l’océan Indien,…) et par la Cour permanente d’arbitrage (mer de Chine du Sud). Les cartes ne sont pas considérées comme ayant valeur juridique.

  • Tentations déterministes

Les raisonnements déterministes sont le lot commun des discours prétendument géopolitiques.  Parmi les multiples exemples récents, je retiens celui de la tentative de remise en cause des dispositions du traité de Lausanne de 1923 par Ankara, qui s’est traduit entre autres par la signature en novembre 2019 d’un accord de délimitation maritime entre Ankara et Tripoli (Libye), controversé car sans valeur en termes de droit international (il ignore la présence de l’île de Crète). Il a été suivi d’un mémorandum de prospection d’hydrocarbures en 2022.

« La Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et les documents immoraux ». Recep Tayyip Erdoğan, Parlement turc, 6 septembre 2020, à propos du traité de Lausanne (1923).


 La carte mentale de la « patrie bleue » (« Mavi Vatan ») a été élaborée par des amiraux conscients de l’importance stratégique de la mer, cette approche est influente au sein des élites militaires, politiques, économiques et intellectuelles turques. Bien qu’elle présente certaines contradictions avec la vision traditionnelle des islamo-conservateurs, la Mavi Vatan a été reprise à son compte par le président Recep Tayyip Erdoğan ; elle lui offre en effet l’occasion de consolider son alliance avec les mouvements nationalistes et d’offrir un cadre juridique à son action en Libye. Cependant, la réussite de cette doctrine dépendra aussi de la capacité de la Turquie à moderniser ses forces navales, un effort qui nécessitera le maintien de partenariats internationaux solides[6].

  • Révisionnismes territoriaux

Rassembler le « monde russe » (Russky Mir), tel est l’objectif du Kremlin, depuis toujours. L’argumentaire géographique russe il nourrit des projets révisionnistes, territoriaux ou religieux. Si l’Ukraine orientale est rebaptisée « Nouvelle Russie », pourquoi objecter à la sortie du Donbass du contrôle de Kiev ? Pourquoi, dit-on au Kremlin, critiquer l’annexion de la Crimée et pas celle de la République démocratique allemande par l’Allemagne de l’Ouest, dont Poutine fut le témoin direct ? Comment gérer un territoire si immense, un État territorial qui ne semble pas pouvoir se satisfaire de frontières fixes ? On le voit en Arctique, où la possession du pôle Nord par la Russie est revendiquée, servie par les arguments de ses géophysiciens.

Dernière preuve : Sergei Lavrov, ministre des affaires étrangères de Russie : “Le pays qui est maintenant appelé Ukraine” (Conférence de presse du 14 Janvier 2025).

La dernière carte nationale de la Chine diffusée le 28 août 2023 par le ministère des Ressources naturelles est de nature révisionniste. Elle a provoqué des réactions indignées en Inde, en Malaisie, au Vietnam, aux Philippines et à Taïwan et un grand silence en Russie. Elle incorpore l’Arunachal Pradesh, l’Aksaï Chin, Taiwan et toute la mer de Chine du Sud, ainsi que la totalité de l’île Bolchoï sur l’Oussouri. Face à cette levée de boucliers, le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères a appelé, mercredi 30 août, les différentes parties à rester « objectives et calmes » et à ne pas « surinterpréter cette question ». Néanmoins, une loi entrée en vigueur en Chine le 1er janvier 2022 précise que « la souveraineté et l’intégrité territoriale de la République populaire de Chine sont sacrées et inviolables ».

Enfin, dernier exemple, actuel, de révisionniste néo-impérial : « Les gens ne savent même pas si le Danemark a un droit légal sur Le Groenland. Mais si c’est le cas, il devrait y renoncer parce que nous en avons besoin pour la sécurité nationale ». Donald Trump, 7 janvier 2025.

Il a multiplié les menaces sur l’État de Panama et sur le Canada, dans la droite ligne des présidents William McKinley (1897-1901) et Théodore Roosevelt (1901-1909) qui annexèrent Cuba et Puerto Rica, le nord de la Colombie, Hawaï, Guam et les Philippines.

La convergence des ambitions révisionnistes, qui tendent à asseoir la puissance sur des bases plus régionales, des sphères d’influence, ne laisse pas d’inquiéter. Retour des empires ?

  • Le géographe contredit le diplomate

Le rôle de la référence religieuse est actif en Israël, territoire en voie de reconstruction sur la foi des cartes bibliques dont le cœur est la Judée et la Samarie selon la terminologie en vigueur, à la place de Cisjordanie ou Palestine ou West Bank.

Au bout du processus, y aura‐t‐il encore une « place », au sens propre, pour un État palestinien ? Alors que le diplomate maintient l’objectif de la solution dite des « deux États », le géographe conclut par la négative.

C’est également l’avis éclairé de John Sawers[7]: « Une prédiction que nous pouvons malheureusement faire avec confiance est qu’un État palestinien indépendant ne sera pas plus proche dans un an qu’il ne l’est aujourd’hui. En ce début d’année, l’attention d’Israël se concentre sur l’Iran, grand perdant de 2024 ».

Je renvoie ici à mon article à ce propos : Israël Palestine : quelles géographies ?[8] qui reprend une analyse ancienne réalisée en 1998, cartes à l’appui, développée dans le chapitre 6 de Conseiller le Prince[9].

Conclusion 

« Essentiellement, la géographie, avons-nous dit, s’adresse au monde du gouvernement et répond à ses besoins », indiquait Strabon[10] dans sa Géographie. Ce lien consubstantiel a été refoulé par les géographes français du monde académique, y compris ceux qui ont participé au Comité d’études, sous la pression des historiens et par conservatisme.

Or, je partage avec Jean Gottmann[11] la conviction que l’espace géographique est essentiel en ceci qu’il coïncide avec l’espace politique. La géographie, avec sa boîte à outils, gagne à être active et engagée dans la conduite des affaires du monde.


[1] Géographe, diplomate, ancien ambassadeur. Son ouvrage : Atlas des mondes francophones (2019) a reçu le grand prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l’Académie française (2 décembre 2021). Derniers ouvrages parus : Conseiller le Prince, à la lumière de la géographie politique (L’Aube, septembre 2024), Arpenter le monde, mémoires d’un géographe politique (Robert Laffont, 2021) ; Ukraine Russie : la carte mentale du duel, tract n°39, Gallimard, mai 2022.

[2] Jacques Andréani, Le Piège : Helsinki ou la chute du communisme, Odile Jacob, 2005

[3] Les cartes affichées dans la salle permettaient de suivre l’emplacement des forces terrestres, maritimes et aériennes. Ce bureau au mobilier sobre était occupé 24 heures sur 24 par des officiers de l’armée et de la marine. Le président pouvait s’y rendre à tout moment.  L’accès est limité à lui-même, au personnel de la salle des cartes et à certaines personnes sur ordre du président. Même les services secrets n’y avaient pas accès.  La salle des cartes de FDR était le précurseur de la salle de crise actuelle de la Maison Blanche. 

[4] SENAT, COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, DE LA DÉFENSE ET DES FORCES ARMÉES, audition de Michel Foucher, Mercredi 12 juillet 2017

[5] Tracé de la frontière entre la Hongrie et la Roumanie dessiné par Emmanuel de Martonne.

[6] Aurélien Denizeau, Études de l’IFRI, avril 2021

[7] Financial Times 4 janvier 2025. 2025 will test the age­ing war­horses of the Middle East. L’auteur a été ambassadeur du Royaume-Uni aux Nations Unies et a dirigé le MI6.

[8] Politique étrangère, juin 2024, Institut français des relations internationales ; chapitre 6 de Conseiller le Prince, A la lumière de la géographie politique, L’Aube, septembre 29024

[9] Accessible après vingt-cinq ans, selon le code du Patrimoine (articles L.213.1 et L.213.2), pour les archives relatives à la conduite des affaires extérieures.

[10] Géographe grec installé à Rome, grand voyageur dans l’empire romain 63 av. JC-23 apr. JC)

[11] La politique des Etats et leur géographie, Paris, Armand Colin, 1952

 

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Communication de Jean-Louis TISSIER « Images de la terre des hommes »

Communication de Jean-Louis Tissier, professeur émérite de géographie à l’Université Paris Panthéon Sorbonne

Thème de la communication : Images de la terre des hommes

 Synthèse de la séance

Jean-Louis Tissier commence en rappelant qu’au temps de sa Terre des hommes, Saint-Exupéry, en tant que pilote, se savait un témoin privilégié du processus d’humanisation de la Terre. Aujourd’hui, grâce à des outils comme Google Earth ou le Géoportail de l’IGN, il est possible, depuis un bureau et en quelques clics, de repérer, d’un continent à l’autre, les signes de la présence humaine. La géographie entretient un lien particulier avec les images, à commencer par les cartes. Paul Vidal de la Blache les décrivait comme « le moyen d’expression qui concentre les rapports qu’il s’agit de présenter ensemble à l’esprit ». Au XXe siècle, la combinaison de la photographie et de l’aviation a enrichi les analyses des géographes. Les satellites, à leur tour, ont introduit une nouvelle iconographie. Fernand Verger, professeur de géographie à l’ENS, correspondant de la Nasa et conseiller du programme Spot au CNES, prolongeait l’idée de Vidal de la Blache selon laquelle « la géographie est une vielle science mais elle rajeunit périodiquement à mesure qu’elle se retrempe à ses sources vives, c’est-à-dire à la diversité des spectacles terrestres » (Leçon inaugurale, Sorbonne, 1899). Aujourd’hui, les usages techniques des images satellites sont multiples, notamment la télédétection spatiale, qui assure une surveillance, un monitoring permanent de l’atmosphère, les océans, les cultures, les forêts, les glaces… Ces analyses, souvent d’une grande précision, permettent de poser des diagnostics et d’orienter des gestions adaptées. Jean-Claude Tissier cite, à titre d’exemple, la surveillance de la santé des châtaigneraies françaises par Sentinel 2 et le protocole Casteldiag. Les nouvelles images satellites, selon lui, ouvrent deux perspectives principales. La première, clinique, évalue la vitalité de la planète et oriente vers des solutions thérapeutiques globales ou locales. La seconde, plus méditative, interroge les traces laissées par l’humanité sur la surface terrestre et le sens de ces empreintes. Qu’avons-nous fait sur la surface de la Terre et que continuons-nous à y faire ? Là où Saint-Exupéry parlait des « signes de notre présence », la télédétection fait référence aux « signatures spectrales ».

Jean-Louis Tissier poursuit sur la reconnaissance des sociétés géo-graphiques et leurs signes. Il rappelle que Saint-Exupéry survolait des régions où les marques humaines étaient rares, tandis que les sociétés modernes ont écrit leur présence à travers des aménagements, des habitats et des routes, créant des styles géographiques distincts. Ces exemples historiques soulignent la continuité des modèles géométriques dans l’organisation des territoires, des arpenteurs romains aux damiers des grandes plaines américaines en passant par les campagnes chinoises. Ces traces témoignent de multiples temporalités et de séquences historiques d’aménagement ou de réaménagement, tandis que les images satellites sont « fraîches » et témoignent des dynamiques inégales des sociétés humaines : certaines fébriles et entreprenantes, d’autres apaisées voire assoupies. À travers des lieux étudiés par des géographes membres de l’Académie, J.L. Tissier propose de faire le point sur ces vitalités contrastées.

Jean-Louis Tissier s’interroge sur l’idée d’une France mise « en pause ». Il évoque une France en chantier, où certains activistes prônent l’arrêt de tout projet d’envergure : autoroutes, aérodromes, lacs-réservoirs. Tout semble paralysé par des slogans récurrents tels que « Stop… Ne bougeons plus ». Pourtant, cette « fièvre dénoncée » n’apparaît pas clairement aux yeux d’un géographe attentif. Il rappelle que l’époque des grandes transformations reste celle des Trente Glorieuses, décrites par Jean Fourastié et analysées par Pierre George. À cette époque, la France se réinventait à travers des projets d’envergure tels que la décentralisation industrielle, la construction de grands ensembles et les barrages hydroélectriques. Parmi les figures emblématiques de cette période, il y eut Philippe Lamour, qualifié de « Prométhée tricolore », à l’origine du canal du Bas-Rhône Languedoc, qui porte aujourd’hui son nom, qui a dévié l’eau du Rhône vers le Languedoc, et permis d’irriguer des terres et de remplacer une partie de la viticulture par des cultures maraîchères, en partie sous serre.

Aujourd’hui, les grands travaux semblent plus discrets. Les retouches dominent les projets, et peu d’initiatives contemporaines égalent l’ampleur des Trente Glorieuses, en dehors de l’EPR de Flamanville, des fermes photovoltaïques (dans la forêt landaise par exemple) ou des éoliennes (de la Beauce notamment). Ces infrastructures témoignent d’une transition énergétique en cours. Le chantier le plus important est invisible, le tunnel transalpin Lyon-Turin se distingue par son envergure technique et symbolique. Situé dans la Maurienne, ce projet transalpin incarne la coopération européenne.

Jean-Louis Tissier tourne ensuite son regard vers d’autres horizons, « à la poursuite du monde en marche, au sud ou à l’est ».  Il évoque le Brésil, un pays qui offre le cas d’une « construction nationale inattendue, dynamique et inachevée », selon les mots de Maurice Le Lannou. Ce dernier décrivait les franges pionnières comme des espaces en constante évolution, marqués par des défis écologiques et économiques. Aujourd’hui, l’Amazonie révèle des traces visibles de cette occupation humaine, avec un défrichement organisé et des fronts pionniers encadrés par l’État.

Puis, Jean-Louis Tissier poursuit son exploration des tropiques en se concentrant sur le Sahel aurifère. Il décrit l’impact de la ruée vers l’or au Mali, où des terres autrefois agricoles sont désormais exploitées pour leur richesse minérale. Il évoque les bouleversements socio-économiques qu’entraîne cette fièvre aurifère, allant jusqu’à attirer des investisseurs étrangers, chinois et russes.

Avec le Qatar, nous sommes face à une transformation fulgurante de cette péninsule désertique, propulsée par la découverte du gaz, où urbanisme et architecture modernes remplacent les médinas traditionnelles, dans un cycle de chantiers multiples, dictés par les besoins énergétiques et financiers.

Il conclut par une réflexion sur l’interaction entre terre et mer, citant Vidal de la Blache « Si les terres seules offrent à l’homme la possibilité d’imprimer sa trace, d’enraciner ses œuvres, les mers ont été, par une série de conquêtes où resplendit la lumière du génie humain, ouvertes à une circulation sans limites … Presque tout nous échappe au-dessous de la mince couverture où notre présence laisse un fugitif sillon. » Le logiciel Marine Traffic permet de constater les circulations maritimes mondiales, mettant en avant les routes stratégiques et les détroits essentiels au commerce international.

Jean-Louis Tissier invite à voir dans l’ensemble de ces transformations une trace de l’Anthropocène, cette ère où l’homme marque indélébilement son empreinte sur la Terre. Il cite Julien Gracq, qui parlait de « Quaternaire historique » et survolant le Labrador en 1970 écrivait : « Tout à coup, au milieu de ces solitudes au feutrage fauve, déchirées d’eau sauvages et ocellées de blanc on aperçoit la ligne nette et tirée au cordeau de la première piste. Ces premières traces de l’homme rayent soudain ineffaçablement la solitude, comme le diamant une vitre ».

À l’issue de sa communication Jean-Louis Tissier a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, G.H. Soutou, B. Stirn, J.C. Trichet, X. Darcos, J.C. Casanova, M. Bastid-Bruguière, E. Roussel, S. Sur, G. Alajouanine, J.D. Levitte.

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Communication d’Yvette VEYRET « L’invention de l’environnement en géographie »

Communication d’Yvette VEYRET, Professeur émérite de géographie à l’Université de Paris-Nanterre

Thème de la communication : L’invention de l’environnement en géographie

 Synthèse de la séance

Yvette Veyret commence en rappelant que les rapports entre nature et sociétés ont toujours été un objet d’étude pour la géographie, bien avant l’apparition du terme « environnement ». En effet, la géographie, par sa capacité à croiser les dynamiques sociales et les changements biophysiques, est particulièrement bien adaptée à l’analyse des transformations environnementales.

Yvette Veyret souligne que la géographie, appuyée par la cartographie, a joué un rôle clé dans la découverte et l’exploitation des territoires, notamment à des fins militaires et coloniales. Des géographes naturalistes comme Alexandre de Humboldt ont étudié les paysages et classé les végétaux, tandis que Carl Ritter et Friedrich Ratzel ont mis en avant le rôle du milieu physique pour expliquer les comportements humains. Ratzel, en particulier, associe les ressources du milieu aux activités humaines, introduisant une vision déterministe qui influencera la géographie française. Au XXe siècle, Paul Vidal de la Blache conteste cette approche en développant le « possibilisme », selon lequel les sociétés, tout en étant influencées par la nature, possèdent une certaine liberté dans l’utilisation des ressources selon leurs techniques, leurs perceptions et leur histoire.  Le « possibilisme » reste lié au milieu physique, mais défend l’idée que « la nature propose et l’homme dispose », insistant sur l’adaptation humaine aux contraintes naturelles. Parallèlement, G. Perkins Marsh et E. Reclus, préoccupés par les effets de l’évolution technique et économique, ont amorcé une réflexion environnementale bien avant l’apparition moderne du terme en géographie.

Au début du XXe siècle, la géographie physique s’affirme, tandis que les études régionales intègrent des données anthropiques (agriculture, industrie, villes) pour mieux comprendre les territoires. Maximilien Sorre, dans Les fondements biologiques de la géographie humaine, analyse les interactions de l’homme-milieu comme un « jeu d’actions et de réactions », soulignant leur caractère dynamique. Le terme « environnement », anciennement lié à la notion de trajectoire circulaire au Moyen Âge, devient courant au XIXe siècle. Il désigne désormais non seulement ce qui entoure spatialement une société, mais aussi ce qui influence ses actions et son développement, évoluant progressivement pour signifier « cadre de vie ».

Les conceptions des rapports entre nature et société ont évolué au fil du temps. Au XVIIIe siècle, Carl von Linné notamment promeut une conception « fixiste » : il considère que Dieu a attribué à chaque plante une nature propre, adaptée à son climat et sol, et que cette création est immuable. Toutefois en réponse, certains naturalistes, tels que George Cuvier et Elie de Beaumont, développent la théorie du « catastrophisme », en suggérant que des événements majeurs, comme le déluge, ont marqué l’histoire de la Terre et de la nature, expliquant les changements géologiques.

Au XIXe siècle, naît en Allemagne, l’écologie scientifique. Ernst Haeckel, influencé par les théories darwiniennes, définit l’écologie comme la science des relations réciproques entre les organismes et leur milieu. Cette approche holistique, novatrice à l’époque, est cependant rapidement restreinte à l’étude biologique des chaînes trophiques, excluant l’homme. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que l’homme est intégré dans les écosystèmes, mais en en dénonçant exclusivement les méfaits, avec un regain d’intérêt pour les effets de la science et de la technique, souvent considérés comme une « nouvelle barbarie ».

Dans l’étude de la relation entre l’homme et la nature, deux visions s’opposent. Le préservationnisme, défendu par des figures comme R. Waldo Emerson, J. Muir et H.D. Thoreau, insiste sur la valeur intrinsèque de la nature, indépendante de toute utilité économique. Thoreau, par exemple, considérait que la nature et l’homme partageaient une dimension divine et que la nature ne devait pas être exploitée pour satisfaire les besoins humains. En revanche, le conservationnisme, représenté par Gifford Pinchot, prône une gestion rationnelle des ressources naturelles, soulignant que la conservation vise à améliorer la qualité de vie actuelle et future, tout en exploitant durablement les ressources. Après la Seconde Guerre mondiale, l’écologie politique émerge, critiquant les effets des activités humaines sur l’environnement. Le rapport du Club de Rome en 1972, « Halte à la croissance !», alerte sur des crises mondiales telles que la pollution, la perte de biodiversité et le changement climatique, marquant un tournant dans la pensée écologiste.

Yvette Veyret souligne que dans les fondements de la pensée écologiste, existent une constante dénonciation des actions anthropiques perturbant les équilibres naturels et la promotion des politiques de protection de la nature. Elle note que des représentations, pourtant discutables, d’une nature vierge ou sauvage, à l’instar des forêts primaires, restent présentes dans les discours de l’ONU (PNUD) et des grandes ONG. Elle critique l’écologie politique, souvent exagérée, qui tend à considérer toute action humaine comme nuisible, sans prendre suffisamment en compte les réalités des populations locales, leurs attentes, leurs pratiques et leurs représentations de la nature.

Yvette Veyret souligne que certains géographes ont intégré les rapports entre nature et société dans une géographie devenue science sociale au cours du siècle dernier. Pierre George, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est l’un des premiers à définir l’environnement en géographie comme un ensemble d’éléments donnés (une montagne, un cours d’eau…), un produit de l’homme et un ensemble perçu. L’environnement résulte ainsi d’une hybridation entre nature et société. Jean Tricart développe le concept d’ « éco-géographie », qui considère l’homme et la société comme des agents décisifs dans l’« écodynamique ». Selon lui, il est nécessaire de fixer des limites de tolérance et des seuils d’utilisation des ressources, qui varient selon les périodes historiques. L’étude de l’environnement implique non seulement de le replacer dans son contexte historique, mais aussi d’examiner les héritages des époques passées. La géographie environnementale s’efforce de répondre aux besoins des sociétés, d’optimiser l’utilisation des ressources tout en respectant leur caractère limité. L’anthropisation, bien que relativement brève par rapport à la longue durée de la planète, a profondément transformé les paysages, et l’approche géo-archéologique permet de comprendre cette évolution et d’analyser l’impact des dynamiques passées sur les paysages actuels.

Yvette Veyret souligne qu’il est crucial de ne pas juxtaposer des temporalités naturelles et sociales. Les rythmes de la nature et des sociétés sont différents, et ces dissonances de temporalités sont souvent à l’origine de controverses et de conflits. Il est donc essentiel de les envisager ensemble pour mieux comprendre les enjeux contemporains. Elle précise qu’il est illusoire de chercher un « temps zéro », un état de référence correspondant à un environnement idéal et stable. L’idée de retrouver une situation optimale, comme une forêt « naturelle » ou un écosystème d’origine, est irréaliste, car l’environnement est en constante évolution et il est impossible de reconstituer un écosystème figé.

L’environnement est une composante majeure et indispensable de tout aménagement qui impose de définir à un moment donné les perceptions et les attentes des sociétés concernées, les limites et les seuils d’usage des ressources. L’environnement doit être envisagé dans son contexte, économique et politique ainsi que dans son cadre scientifique et technique qui peut contribuer à une meilleure gestion et à un usage raisonné de la nature et des ressources. L’environnement en géographie sait lire l’ampleur et l’importance de certains dysfonctionnements mais sait aussi les replacer à l’échelle voulue, sans dramatisation systématique, généralement contre-productive et sans tomber dans le déni de certaines évidences. Yvette Veyret conclut son discours en reprenant la formule de Jean Tricart : « l’environnement doit aider l’homme à vivre et /ou à mieux vivre ».

À l’issue de sa communication Yvette Veyret a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées P. Delvolvé, Y. Gaudemet, B. Cotte, D. Andler, Th. de Montbrial, T. Fortsakis, J.C. Trichet, S. Sur, G. de Menil, J.C. Casanova, L. Ravel, L. Bély, M. Bastid-Bruguière, J.R. Pitte.

Verbatim de la communicante

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Géographie et environnement

Conférence du 20 janvier 2022,

Yvette Veyret .Professeur émérite, Université de Paris Nanterre. Géographe

Les rapports nature/sociétés ont toujours représenté un « objet d’étude » pour la géographie avant même que cette discipline n’utilise le terme d’environnement avec l’acception qu’on lui connait aujourd’hui. C’est au cours du XXe siècle que  « l’environnement physique » a commencé à intégrer des questions anthropiques et/ou à s’intégrer à celles-ci. La géographie paraît bien adaptée à la compréhension et à l’analyse des transformations environnementales puisqu’ elle  peut envisager de manière concomitante et croiser les dynamiques sociales et les changements biophysiques.

I.L’environnement et géographie, une histoire complexe

A  Les précurseurs : l’homme et le milieu en géographie

La géographie appuyée sur la cartographie a accompagné la découverte et l’usage des territoires notamment à des fins militaires, elle a  contribué à la découverte de nouveaux espaces maritimes (cartes marines, portulans…) et terrestres parallèlement à la progression de la colonisation. Dans les cabinets de curiosité du XVIIIe siècle, roches, végétaux, animaux sont présentés et décrits au même titre que les populations de l’ailleurs et du lointain… Le géographe à dominante naturaliste, décrit les paysages, classe les végétaux… c’est le cas de l’allemand Alexandre de Humboldt (1769-1859) à la fois géologue, climatologue, géographe, biologistes tandis que d’autres géographes allemands tels Carl Ritter (1779-1859) et Friedrich Ratzel (1844-1904) insistent sur l’importance du « milieu » entendu comme cadre physique, qui devient alors l’une des notions centrales de la géographie. Ratzel souligne que le milieu et les ressources diverses qu’il sous-tend, expliquent les spécificités des activités humaines et les modes de vie des sociétés, il est à l’origine des conceptions déterministes qui vont fortement marquer l’analyse géographique française.

A l’aube du XXe siècle, des géographes français discutent la notion de déterminisme et introduisent « le possibilisme », développé par Paul Vidal de la Blache (1845-1918). Dans cette approche, l’homme et les sociétés ont une liberté de choix par rapport aux aspects imposés par la nature. Les sociétés pouvant utiliser les composantes du milieu en fonction des techniques dont elles disposent, des perceptions du milieu, de leur histoire… Le possibilisme ne se détache pas totalement du milieu physique mais la « nature propose et l’homme dispose ». Dans le même temps, George Perkins Marsh(1801-1882) américain cultivé, philologue, juriste, géographe envisage les interactions entre humains et « cadre physique » (cf. « Man and nature ; or, physical geography as modified by human action » (1864), comme le fait aussi le géographe  français anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)  (L’homme et la terre, 1905-1908),  les deux auteurs s’inquiètent alors des conséquences négatives de l’évolution technique, économique, ils posent ainsi les fondements de la réflexion environnementale avant même que ce terme n’existe en géographie.

Pendant les premières décennies du XXe siècle, tandis que  l’importance de la géographie physique s’affirme, les études régionales  accordent une place de choix à ces  données auxquelles les « aspects humains » (agriculture, industrie, villes, campagne…) se juxtaposent simplement. Pourtant des prémices  d’une relation plus complexe entre aspects physiques et humains apparaissent, ainsi dès 1943, Maximilien Sorre (1880-1962) dans son ouvrage « les fondements biologiques de la géographie humaine » présente une approche nouvelle qui consiste à « suivre entre l’homme et le milieu physique ce jeu passionnant d’actions et de réactions, de luttes et d’alliances, régi par la loi de la biologie ». Le terme d’environnement n’est pas encore utilisé pour envisager ces interrelations mais il a commencé à apparaître en géographie dès la fin du XIXe siècle.

« Environnement », portait au Moyen Age l’idée de  trajectoire circulaire, évoquant ce qui entoure. On retrouve  le mot dans la langue anglaise, ainsi en 1603, d’après l’Oxford Standard Dictionary , il proviendrait du vieux français « environ ». Environment désigne alors le milieu, le cadre  dans lequel on vit. Ce terme devient d’usage courant à partir du XIXe siècle   dans le  monde anglo-saxon  signifiant à la fois de ce qui  entoure spatialement et de ce qui  influence. Dès la fin du XIX e siècle, certains géographes l’utilisent dans le sens de « cadre de vie », Elisée Reclus associe sous ce vocable données physiques et actions des sociétés («environnement géographique»). Albert Demangeon (1872-1940) indique que  « milieu géographique » (à la fois physique et humain) est  synonyme d’environnement

B-Des conceptions de la nature aux XVIII-XIXe siècles, naturalistes et écologistes

Les conceptions de la nature et des rapports nature/société ont varié au fil du temps.

1-Le fixisme au XVIIIe siècle. Au XVIIIe siècle pour le suédois Carl von  Linné (1707-1778) Dieu a « distribué à chaque plante une nature telle qu’elle convienne le mieux au climat et au sol ». Cette conception  est fixiste, l’auteur considérant que la création divine est immuable. Néanmoins, certains  naturalistes  montrent que de grands événements ont marqué l’histoire de la terre et de la nature. Pour expliquer ces changements majeurs notamment en géologie, George Cuvier (1769, 1832)  et Elie de Beaumont (1798-1874) envisagent la théorie du « catastrophisme »  dont témoigne « le mythe du déluge ».

2- Les visions de la nature de l’écologie  scientifique et de l’écologie politique

*Au XIX siècle nait en Allemagne l’écologie scientifique. En 1866 le biologiste, médecin, philosophe Ernst Haeckel  (1834- 1919) marqué par les travaux de Darwin, définit  l’écologie comme  science des rapports réciproques du vivant  dans son milieu (le mot vient du grecs oikos, « maison, habitat (milieu) », et logos, « discours »). On est donc très proche de la géographie qui  envisage déjà l’homme dans son milieu. Mais la position de Haeckel,  très novatrice car holistique est alors probablement trop novatrice  de sorte que très vite l’écologie a été réduite au seul champ de la biologie et à l’étude des chaînes trophiques dont l’homme est exclu. Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle, que l’homme commence à être intégré dans les écosystèmes mais en en dénonçant  exclusivement les méfaits. Il  perturbe la belle « harmonie » naturelle, ses « équilibres », introduit l’artificiel. Certaines analyses dénoncent la modernité, la science et la technique considérées parfois comme la « nouvelle barbarie de notre époque » (Michel Henry, La barbarie, éd. Grasset, 1987). Plus tardivement les écologues discutent le fixisme pour souligner que des modifications  caractérisent  la nature à toutes les échelles de temps et d’espaces (cf. 1997  C.Larrère et  R.Larrère). Ils  mettent  l’accent sur les perturbations.

 *Selon le géographe Bernard Charbonneau (1910-1996), précurseur de l’écologie politique,  la découverte et la protection  de la nature sont nées dans les pays protestants. Pour cet auteur,  existe « une affinité culturelle spécifique entre le protestantisme et la  relation homme/nature à l’époque moderne.

La Wilderness, ou la vision américaine de la nature. Certains colons  arrivent en Nouvelle Angleterre aux XVIII,  XIXe siècles  pour y chercher le paradis terrestre  permettant de vivre harmonieusement dans les beautés de la nature. La nature sauvage, la Wilderness, est alors considérée comme un antidote à la décadence de la civilisation et à la corruption sociale. « La nature est toujours l’alliée de la religion, elle met sa pompe et ses splendeurs à disposition du sentiment religieux »(R.W.Emerson, 1836). Un courant de pensée philosophique et religieux, se développe, le transcendantalisme  représenté par l’anglais Thomas Carlyle  (1795-1881) et l’américain  Ralph Waldo Emerson (1803-1882). Pour Emerson, à côté des vérités révélées des Ecritures, il y a la « révélation naturelle », la  possibilité de connaître Dieu par l’étude du « livre de la nature », témoignage de la perfection des lois divines. Le transcendantalisme  est à l’origine de deux courants de deux approches des relations homme/nature, le préservationniste et le conservationiste.

Le préservationnisme  est représenté par  Ralph Waldo Emerson,  John Muir (1838-1914), naturaliste, écrivain et Henry David Thoreau (1817-1862) philosophe, naturaliste. Ce dernier  considérait que l’homme et la wildernessont une même dimension divine, et que la nature n’a pas pour finalité la satisfaction des besoins humains. Il refuse l’utilitarisme économique. Pour ces auteurs, comme pour les  spécialistes de l’écologie profonde (Arne Naess 1912-2009) la  nature,  possède une« valeur intrinsèque », indépendante de toute évaluation économique. Le préservationnisme insiste sur le principe d’égalité  biocentrique, autrement dit, l’égalité en droit à la vie de toutes les formes du vivant.

Le conservationnisme est représenté notamment par Gifford Pinchot (1865-1946) forestier,  qui a séjourné à l’école forestière de Nancy. Il a joué un rôle fondamental dans la politique de conservation des forêts américaine et dans la prise de conscience de l’importance d’une utilisation rationnelle de celles -ci. Ainsi, en 1910, dans son livre The Fight for Conservation, Pinchot  souligne  que « ce que défend avant tout la conservation, c’est l’idée de faire de ce pays le meilleur endroit possible où vivre, à la fois pour nous et pour nos descendants ».

L’écologie politique se répand après la Seconde Guerre mondiale avec la dénonciation des effets des activités humaines sur le milieu et les ressources,  ces critiques sont reprises par le Club de Rome et le rapport « Halte à la croissance » (rapport Meadows 1972) . Sont alors dénoncées les grandes crises affectant la planète : pollution, disparition des ressources-biodiversité ou autres-  bombe »p »,  changement climatique….

4- Quelques fondements de la pensée écologiste  

Le premier est la constance dans la  dénonciation  des actions anthropiques  qui « perturbent les équilibres » de la nature.

Les politiques de  protection  de la nature  sont un autre élément majeur. C’est au nom de la biodiversité qu’il faut préserver des espaces plus ou moins vastes et des espèces ces espaces spatialement  bien délimités renvoient  souvent à une vision fixiste. En outre, dans un certain nombre de cas africains, chinois, ou canadiens, le classement en parc ou réserve  s’est accompagné du déplacement de population. Les grandes ONG de protection Greenpeace, WWF…  mettent leurs   principes en application sur l’ensemble de la planète au nom de l’universalité sans prendre en compte les attentes des populations locales, tandis que les parcs sont parfois « des garde-manger entourés par la faim » (Sournia 1990). 

La nature vierge, sauvage, les forêts primaires…sont autant de représentations  discutables pourtant encore présentes dans les programmes de l’ONU (PNUD) et dans les discours des grandes ONG de protection. En 2009 le Parlement européen, a adopté une résolution préconisant une politique communautaire de la wilderness «Nous avons le devoir moral de permettre aux générations futures de jouir et de profiter des zones européennes réellement vierges »indiquait  Gyula Hegyi (Hongrois), auteur du rapport qui a abouti à la résolution.

Les discours de l’écologie politique souvent  très dramatisés, renvoient à l’idéologie où toute action humaine est négative. Ces discours ne tiennent que très peu compte des populations, de leurs attentes, de leurs pratiques, de leur passé  et de leurs représentations.

 III-L’environnement en géographie

Indépendamment des positions de l’écologie politique naissante, certains géographes ont au cours du siècle passé, envisagé les rapports nature/société dans le cadre d’une géographie devenue science sociale.

A-Définition de l’environnement en géographie : Le géographe Pierre George (1909-2006) membre de l’Académie des sciences morales et politiques  est l’un des premiers à définir l’environnement dans son Que sais-je ? Environnement(1970) et à souligner son caractère d’interface. Il définit l’environnement en géographie  comme un élément donné (une montagne, un cours d’eau..),  un produit de l’homme (rôle ancien de l’anthropisation) et un ensemble perçu. On peut aussi souligner que  c’est « l’ensemble des éléments qui, dans la complexité de leurs relations, constituent le cadre, le milieu, les conditions de vie pour l’homme » . L’environnement est le fruit d’une hybridation nature/société.

Ces positions sont clairement explicité par deux géographes physiciens, Georges Bertrand (né en 1935) biogéographe et Jean Tricart (1920-2003) morphologue. Le premier prône une analyse globale du milieu intégrant outre des aspects physiques, des éléments biologiques et des aspects sociaux. Pour lui, la nature doit être saisie au cœur du social.  Jean Tricart défend et pratique ce qu’il nomme avec Jean Kilian (1929-2911), pédologue, « l’éco-géographie » dans l’ouvrage paru en 1979 « L’écogéographie et l’aménagement du milieu naturel »(édition Maspéro) Pour ces auteurs, l’homme et la société sont des agents décisifs de « l’écodynamique, il faut établir des limites de tolérance, des seuils à ne pas dépasser dans l’usage des ressources , seuils valables à un moment donné de l’histoire des sociétés.

B- L’environnement aujourd’hui en géographie, environnement et aménagement

L’étude de l’environnement à une échelle donnée impose à la fois de replacer ce dernier dans son époque et d’envisager les héritages d’époques passées où les attentes, les perceptions et les usages des éléments biophysiques étaient différents de ceux d’aujourd’hui. La géographie dans sa dimension environnementale travaille pour les sociétés, leur mieux être, l’ usage optimal des ressources  dans le respect de celles-ci dont on connait le caractère limité.

1-Les temps de l’anthropisation, l’importance majeure de l’histoire en environnement

L’anthropisation correspond  à un temps  relativement bref par rapport à la longue durée de la planète. L’approche géo-archéologique permet de saisir la genèse des paysages, et d’envisager comment les dynamiques passées interviennent dans les aspects et l’évolution du paysage aujourd’hui. Il  ne s’agit pas de juxtaposer comme cela est parfois encore effectué des temporalités, des périodisations considérées comme naturelles et d’autres qualifiées de sociales mais de les envisager en une commune rythmicité. Ces temps de la nature et ces temps des sociétés sont loin d’être identiques, les uns sont souvent des temps longs à très longs (le temps géologique à l’origine des paléoenvironnements), les autres beaucoup plus courts : des temps des hommes, voire des temps du politique, des élections… Ces dissonances entre temporalités sont responsables de beaucoup de controverses et de conflits entre acteurs au même titre que l’absence de leur prise en compte.

2-Un temps zéro de référence ?

Il est illusoire dans la nature pour en corriger les dégradations, de tenter de retrouver une situation idéale, un point zéro… Il n’y a pas de point zéro correspondant à une situation optimale à retrouver. Ce temps zéro qui serait l’état de référence d’un environnement idéal, le temps de l’« équilibre», n’existe pas et relève dans bien des cas d’une vision romantique de la nature. Retrouver une forêt « naturelle », est impossible puisqu’on ne peut reconstituer un écosystème dans un environnement en perpétuel changement.

3-Environnement et aménagement

L’environnement est une composante majeure et indispensable de tout aménagement qui impose de définir à un moment donné  les perceptions et les attentes des sociétés concernées, les limites et les seuils d’usage des ressources. L’environnement doit être envisagé dans son  contexte, économique et politique ainsi que dans son cadre  scientifique et technique qui peut contribuer à une meilleure gestion et à un usage raisonné de la nature et des ressources.  Il ne peut être question d’un retour à la vie de nos campagnes au XIXe siècle. !

L’environnement en géographie sait lire l’ampleur et l’importance de certains dysfonctionnements (pollution…) mais  sait aussi les replacer à l’échelle voulue, sans dramatisation systématique, généralement contre productive et sans tomber dans le déni de certaines évidences… (changement climatique). On pourrait faire une liste des  visions dramatisées prédites dans le passé et qui heureusement n’ont pas eu les suites envisagées. (la déforestation dans les montagnes  fin XIX, l’effet des pluies acides sur les forêts…).

En fait comme l’écrit le géographe Jean Tricart l’environnement doit « aider l’homme à vivre et /ou à mieux vivre ».

Charbonneau,B. 2009,  Le Feu vert, Lyon, Parangon

Clements F. 1905,  Research Methods in Ecology . Publisher Lincoln, Nebraska  University

Emerson , R.W., 2001 , Emerson’s Prose and Poetry, Selected and edited by Joel Porte and Saundra Morris. A Norton Critical Edition. New York & London: W.W. Norton & Company.

Larrère R. et Larrère C 2009  Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l’environnement  (Aubier, 1997 ; rééd. Champs Flammarion, 2009).

Muir J., My First Summer in the Sierra, 1911, in John Muir, Nature Writings, New York, The Library of America, 1997

Naess A. 1973 « The Shallow and the Deep, Long-Range. Ecology Movements  » The shallow and the deep, long-range ecology movement: A summary. In A. Drengson & H. Glasser (Eds.), Selected Works of Arne Naess 2005)

Pinchot G. 1908 The Conservation of natural resources, Washington : Government printing office,

Thoreau  H.D. 1990.  Walden ou La vie dans les bois Poche – Coll. L »imaginaire Gallimard

Veyret Y. 2016 ., Géoenvironnement, Paris, A. Colin, Cursus, (troisième édition)

Veyret Y. et Laganier R. (2023) (sous la direction ) . Environnements : approches géographiques. Coll. Ellipses.

Veyret Y., Laganier R., Scarwell H.J. 2017,  l’environnement, concepts, enjeux, territoires Paris, A. Colin, collection  cursus, deuxième édition augmentée 2024

 

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Communication de Christian GRATALOUP « La géohistoire. Vertus du mariage de la géographie et de l’histoire »

Communication de Christian Grataloup, professeur émérite de géographie à l’Université Paris Diderot

Thème de la communication : « La géohistoire. Vertus du mariage de la géographie et de l’histoire »

 Synthèse de la séance

Christian Grataloup ouvre son discours par un questionnement : pourquoi particulièrement aujourd’hui, l’écriture de l’histoire des humains est-elle indissociablement une géographie ? Il rappelle qu’il existe un trait d’union historique entre ces deux disciplines, incarné par le concept de « géohistoire », popularisé par Fernand Braudel. En France, une particularité notable réside dans l’enseignement conjoint de l’histoire et de la géographie, perçues comme une seule discipline, l’histoire représentant le passé, tandis que la géographie incarne le présent. Chez nos voisins, ces matières ne sont pas associées. Ce « mariage » reflète une dimension identitaire forte : la nation française s’est construite par le territoire, contrairement à l’Allemagne, qui s’est construite par le peuple.

L’histoire des humains est nécessairement géographique. Cette affirmation s’impose de manière croissante, notamment avec l’essor de la cartographie historique. Pour comprendre cette dynamique, il faut partir d’un constat élémentaire : il existe une seule humanité, celle des sapiens, mais cette humanité est fractionnée en une multitude de sociétés très diverses, cette idée pouvant se résumer par la formule « un singulier-pluriel ». C’est également ce que l’on peut appeler « la contradiction de Babel » : les humains sont dotés à la fois d’une grande mobilité et attachés à la proximité. Notre mobilité, héritée des premiers sapiens, nous a permis de nous adapter à différents milieux. L’invention d’outils comme l’aiguille à chas en os, permettant de confectionner des vêtements adaptés aux milieux non tempérés, illustre la capacité des humains à « créer leur propre environnement ». Cette aptitude a favorisé la dispersion des sapiens, d’abord en Europe, en Afrique, en Asie et en Australie, puis en Amérique et enfin dans le Pacifique. Ainsi, tous les milieux terrestres, même extrêmes, sont désormais habités par l’humanité. Néanmoins, cette mobilité contraste avec une autre nécessité fondamentale : celle d’avoir des proches. L’évolution biologique des humains a rendu les accouchements plus complexes, et les nouveau-nés, que l’on peut nommer « grands prématurés », dépendent des adultes. Cette exigence impose un besoin constant de regroupement. La dualité entre diffusion et proximité a également conduit à une multiplicité de langues, atteignant son apogée au XVe siècle avec un fractionnement linguistique maximal.

Une société ne peut être comprise qu’en relation avec son voisinage. La diffusion humaine a donné lieu à des sociétés ayant un nombre de voisins et des degrés de connexion variés. Depuis les années 1980, le phénomène de mondialisation a transformé notre rapport à la géographie et à l’histoire. La modernité reposait sur une logique temporelle de succession, c’est-à-dire un chemin linéaire faisant suivre aux sociétés un processus de développement conçu comme identique. Cette conception a laissé place à une conscience mondiale que le développement des sociétés ne se fait plus de manière isolée ou selon un modèle unique, mais en interaction avec d’autres sociétés. Cela a permis de dépasser les anciens modèles évolutionnistes, tels ceux de Rostow qui défend le « take-off économique » des sociétés ou bien la conception marxiste de successions des modes de production. Ces modèles, élaborés dans un contexte européen spécifique, ne peuvent prétendre à une universalité et ne se reproduisent pas de manière identique dans toutes les régions du monde. Dès lors, il devient nécessaire de concevoir les sociétés géographiquement plutôt que temporellement.

Dans cette vision géohistorique, l’espace est souvent pensé comme du temps. Ainsi, l’Europe était vue comme le centre du monde moderne et progressif. Sur certaines cartes, plus on s’éloignait de l’Europe, plus les autres régions étaient perçues comme moins évoluées et appartenant au passé. Certaines cartes ont remis en question ce modèle eurocentré, notamment la « carte inversée » de Stuart MacArthur, qui présente un planisphère avec l’Océanie au centre et le Sud en haut. La géohistoire permet par exemple de comprendre l’Antiquité comme une région géographique spécifique, centrée sur la Méditerranée, et non simplement comme une période. La géohistoire, en associant « période » et « région », permet ainsi de mieux comprendre comment les dynamiques spatiales et temporelles se sont entrelacées pour façonner les événements du passé.

Depuis des millénaires, les sociétés de l’Ancien Monde ont été interconnectées : les routes, la recherche des métaux précieux, ou encore l’expansion mongole démontrent une histoire commune. Au XVe siècle, la première mondialisation s’accélère du fait des grandes explorations maritimes, motivées par la recherche de routes commerciales et de produits tropicaux tels que le sucre, le thé, le café et le chocolat. Ces produits, impossibles à produire en Europe, ont poussé les Européens à exploiter d’autres territoires, notamment dans le cadre de ce que l’on peut appeler le « deuxième voyage », résultant de la volonté de retourner sur ces terres découvertes pour y exploiter leurs ressources. Ce tissage du monde ne peut se comprendre sans la prise en compte des facteurs naturels, tels que les courants marins et les cyclones.

En conclusion, Christian Grataloup revient sur deux tensions géo-historiques actuelles. Les inégalités tropicales : les produits tropicaux consommés majoritairement dans les pays du Nord sont encore aujourd’hui produits dans des régions chaudes, souvent pauvres. Les cartes permettent d’observer une forte coïncidence entre les régions tropicales et les territoires économiquement en difficulté. D’autre part, on constate dans un monde de plus en plus connecté le développement des frontières et de la fragmentation spatiale. La révolution industrielle a réduit les distances et multiplié les interactions, mais a également créé un monde de plus en plus fragmenté, avec davantage de frontières. La construction des territoires par les sociétés entre en contradiction avec la nécessité d’interagir avec l’autre. Monsieur Grataloup conclut en citant cette formule de Jacques Lévy : « Le monde n’a pas d’ennemi, il a des problèmes ».

À l’issue de sa communication Christian Grataloup a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées L. Bély, P.A. Chiappori, J. Tulard, G. Guillaume, J.C. Trichet, J.D. Levitte, C. Tiercelin, B. Cotte, H. Korsia, C. Delsol, G. de Menil.

 

Verbatim du communicant

Téléchargez le verbatim de Christian Grataloup (bientôt disponible)

 

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Communication de Sylvie BRUNEL « La Terre des hommes est belle. Une géographie amoureuse »

Communication de Sylvie Brunel, professeur émérite de géographie à Sorbonne-Université

Thème de la communication : « La Terre des hommes est belle. Une géographie amoureuse »

 Synthèse de la séance

Introduction

Le président Bruno Cotte ouvre la séance et cède la présidence de l’Académie pour l’année 2025 à Jean-Robert Pitte. La vice-présidence est assurée par Jean-David Levitte. Le Secrétaire perpétuel, Bernard Stirn, reste membre du bureau.

Jean-Robert Pitte ouvre le cycle de l’année, consacré à la géographie, intitulé : « La Terre des hommes. Diverses facettes de la géographie ».

Après Émile Levasseur en 1880, Paul Vidal de La Blache en 1918, et Maurice Le Lannou il y a 37 ans, en 1988, Jean-Robert Pitte devient le quatrième géographe à présider l’Académie. Il rappelle que pour que le monde nous soit intelligible, et donc rassurant et plaisant à vivre, nous avons besoin de culture géographique. L’objet de la géographie est d’étudier la relation qui existe entre l’humanité et son environnement plus ou moins mondialisé, de comprendre pourquoi les choses sont ici plutôt qu’ailleurs, comment elles se répartissent dans l’espace. Si le blanc des cartes est désormais comblé, il demeure une infinité de curiosités géographiques à étudier et la nécessité de comprendre comment les sociétés, actuelles et passées, se sont appropriées l’espace et l’ont façonné afin que notre planète soit toujours la « Terre des hommes » selon la belle formule d’Antoine de Saint-Exupéry.

Communication

Sylvie Brunel rappelle que nous vivons aujourd’hui dans un monde marqué par des risques multiples – alimentaires, géopolitiques, énergétiques et migratoires – et pointe la montée des antagonismes exacerbés qui fragmentent les sociétés et rendent plus difficile la coexistence pacifique. Combattant les discours fatalistes, elle s’oppose fermement à la collapsologie, qu’elle considère comme un frein à l’enthousiasme et à l’action des jeunes générations, dont le dynamisme est indispensable à la construction de l’avenir. Sylvie Brunel souligne que produire des richesses est une condition sine qua non pour mettre en œuvre des politiques sociales et environnementales. Elle rappelle que sans un niveau de vie suffisant, notamment incarné par une classe moyenne solide, il est impossible de mener simultanément des actions en faveur du social et de l’écologie. Sylvie Brunel prend la Camargue comme exemple symbolique d’une biodiversité, où l’intervention humaine joue un rôle crucial. Ce territoire deltaïque de 75 000 hectares, divisé en trois pôles (lacustre, saline et marais), fait face à des défis environnementaux majeurs tels que la submersion marine, la remontée du sel et la vulnérabilité au changement climatique. La salinité et l’altitude déterminent les usages du territoire, avec une Camargue lacustre au nord, propice à l’agriculture, et une Camargue saline au sud, dominée par l’exploitation du sel. Elle souligne la richesse symbolique de la région à travers le flamant rose, le taureau noir et le cheval blanc, des éléments souvent perçus comme naturels mais qui sont en réalité le fruit d’interventions humaines, remontant à l’époque de Napoléon III, qui avait entrepris des travaux pour lutter contre les inondations du Rhône. Elle souligne que la Camargue a été façonnée par des travaux d’aménagement et des visions culturelles, et revient sur des figures historiques comme le marquis de Baroncelli, qui a contribué à l’identité culturelle de la région. Elle évoque également comment cette image est perpétuée à travers des rituels, des symboles et des productions artistiques, comme le film « Crin-Blanc », qui a donné une visibilité internationale au cheval de Camargue. La Camargue, malgré son attrait, est confrontée à des enjeux majeurs, notamment la montée des eaux et des épisodes climatiques violents. Les agriculteurs, en particulier les riziculteurs, jouent un rôle essentiel dans la préservation des paysages emblématiques, créant un équilibre entre les terres et les eaux, nécessaire pour maintenir la biodiversité, notamment pour le cheval blanc et le taureau noir. Elle met aussi en avant l’exploitation du sel, qui, bien maîtrisée, devient une ressource précieuse. Les salins de Camargue, abritant les plus grandes colonies de flamants roses de la Méditerranée, illustrent comment une exploitation raisonnée des ressources peut participer à la transition écologique. Pour Sylvie Brunel, il n’y a pas de fatalité à l’effondrement des territoires. Tout dépend des priorités, des choix politiques et des moyens déployés. La géographie enseigne que les paysages évoluent constamment et que tenter de les figer conduit souvent à leur disparition. Cette préservation nécessite toutefois l’implication active des acteurs locaux.

Sylvie Brunel aborde dans un deuxième temps les enjeux complexes de la sécurité alimentaire mondiale et de la souveraineté alimentaire, soulignant l’importance des campagnes agricoles pour résoudre la faim dans le monde. Fortement influencée par son expérience humanitaire, elle a été confrontée aux crises alimentaires dans les régions en guerre ou frappées par des catastrophes. L’agriculture est un levier stratégique qui, en plus de nourrir une population croissante, peut contribuer à la lutte contre le changement climatique. Elle met l’accent sur l’importance de préserver la biodiversité et de développer des pratiques agricoles durables permettant de nourrir les générations futures tout en protégeant les ressources naturelles. En ce qui concerne la souveraineté alimentaire, elle prend l’exemple de la Chine, où l’indépendance alimentaire est une priorité nationale. Elle explique comment la Chine a misé sur l’autosuffisance alimentaire, en investissant massivement dans le secteur agricole, notamment par l’extension des surfaces cultivées et l’adoption de techniques modernes. Cela illustre la manière dont les grands pays cherchent à sécuriser leur approvisionnement alimentaire face aux fluctuations mondiales des prix et à assurer la sécurité alimentaire de leurs citoyens. Sylvie Brunel aborde les tensions agricoles en Europe, notamment en France, alimentées par la concurrence internationale, les exigences environnementales strictes et les politiques agricoles européennes qui ne répondent pas aux besoins des petits exploitants. Elles révèlent la fragilité du modèle agricole européen face aux défis mondiaux. Elle analyse aussi les statistiques mondiales sur la faim et la sécurité alimentaire, soulignant qu’en dépit d’une production céréalière mondiale de 2,8 milliards de tonnes pour 8 milliards de personnes, une personne sur dix souffre de la faim, surtout dans les pays du Sud. Elle met en évidence les inégalités d’accès à la nourriture et la pression accrue liée à la croissance démographique prévue pour 2050. S. Brunel aborde également la concentration de la production alimentaire mondiale, où dix grands exportateurs dominent le marché, tandis que de nombreux pays, notamment en Afrique, dépendent des importations. Elle cite l’exemple de la Russie, devenue un leader mondial du blé après l’annexion de la Crimée, pour illustrer l’impact des tensions géopolitiques sur la sécurité alimentaire. Sylvie Brunel propose des solutions pour améliorer la durabilité de la production alimentaire, notamment par les innovations génétiques et des techniques agricoles adaptées aux réalités locales. Elle met en avant le maïs, un aliment de base pour des millions de personnes, soulignant ses avantages écologiques : faible consommation d’eau comparée au riz ou au soja, et capacité à être cultivé dans des zones arides grâce à des techniques d’irrigation optimisées. Elle cite la Chine comme un exemple de pays ayant développé une expertise avancée dans la production de semences. En France, elle aborde les défis de compétitivité, notamment la réduction de la part de marché des exploitations agricoles françaises, exacerbée par la concurrence croissante après l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur. Elle insiste sur la nécessité de renforcer la position de la France comme acteur majeur dans l’agriculture mondiale et souligne le rôle stratégique des semences dans la guerre alimentaire mondiale. Bien que la France fasse face à des défis importants, elle peut continuer à jouer un rôle majeur dans l’agriculture mondiale si elle défend son modèle, promeut l’innovation et protège ses intérêts dans un contexte de globalisation.

À l’issue de sa communication Sylvie Brunel a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées Y. Gaudemet, H. Gaymard, L. Bély, M. Bastid-Bruguière, B. Cotte, J. de Larosière, A. Vacheron, P.M. Menger, H. Korsia.

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Séance solennelle de rentrée de l’Académie pour l’année 2024

Lundi 18 novembre 2024 s’est tenue, sous la Coupole de l’Institut, la séance solennelle de rentrée de l’Académie.

Synthèse de la séance

Le président Bruno Cotte a ouvert la séance en saluant les nombreuses personnalités présentes, les auteurs des communications de cette année consacrée à la justice en France ainsi que les lauréats.

Le Président a ensuite rendu hommage aux membres et correspondants disparus cette année : Bernard Bourgeois, membre de la section Philosophie, François Terré, membre de la section Législation, droit public et jurisprudence, Bertrand Saint-Sernin, membre de la section Philosophie. Nous ont également quittés : Wolfgang Schäuble et Ismaïl Kadaré, membres associés étrangers, ainsi que Tomas Calvo Martinez, correspondant de la section Philosophie, Pierre Gény, Jean Vitaux et Anne Muratori-Philip, tous trois correspondants de la section Histoire et Géographie. Le président a ensuite salué les nouveaux membres qui ont rejoint les rangs de l’Académie : Olivier Grenouilleau dans la section morale et sociologie ; en qualité de membre associé étranger, le docteur Denis Mukwege, gynécologue-obstétricien exerçant en République démocratique du Congo et prix Nobel de la paix, et trois correspondants : Jean Tarrade, dans la section Législation, Lucrezia Reichlin dans la section Économie et Constantin Sigov dans la section Philosophie.

Bruno Cotte a ensuite réalisé une rétrospective de cette année sur le thème « Regards sur la justice en 2024 ». Il rappelle tout d’abord les principales critiques dont fait aujourd’hui l’objet la justice : débordée, trop lente, inefficace, trop chère, ou encore trop féminisée, la justice est également régulièrement accusée de faire preuve de laxisme ou d’être trop syndicalisée voire politisée avec l’idée récurrente d’un « gouvernement des juges ».

Le président poursuit en présentant les interventions des différents acteurs de la justice française intervenus pour évaluer et comprendre ses défis. L’année a débuté avec François Sureau qui a analysé la situation de la justice avec des propos parfois sévères mais stimulants. Jean-Marc Sauvé a présenté les conclusions des États Généraux de la Justice, initiative lancée en 2021. Nathalie Roret, directrice de l’École nationale de la magistrature, a démystifié l’image des juges cloisonnés. Christophe Soulard, premier président de la Cour de cassation, a discuté de la responsabilité des juges et du rôle du Conseil supérieur de la magistrature. Jean-Paul Jean a évoqué l’histoire de la justice sous Vichy, tandis que Sylvie Thénault, historienne, a analysé la justice en Algérie entre 1954 et 1962. Le syndicalisme judiciaire a été discuté par Bertrand Mathieu et Valéry Turcey. Dominique Verdeilhan et Mathieu Delahousse, journalistes spécialisés, ont abordé les relations complexes entre la justice et la presse. Louis Vogel, se fondant sur son expérience de maire, a évoqué la délinquance locale et la collaboration entre les magistrats et les autorités locales. Jean-Baptiste Bladier a discuté de l’efficacité des décisions judiciaires. Les réformes de la justice pénale, en particulier la création de nouvelles cours criminelles départementales, ont été abordées par Olivier Leurent et Anne-Marie Gallen. Laure Beccuau, procureur de Paris, a évoqué les spécificités du parquet de Paris, notamment la gestion des violences sexuelles et familiales. L’état des prisons a été traité par Laurent Ridel, ancien directeur de l’Administration pénitentiaire, mettant en lumière les conditions de surpeuplement. Cécile Dangles et Véronique Sousset ont abordé le rôle de la préparation à la sortie des détenus, question cruciale pour éviter la récidive. Jean-François Ricard a communiqué sur la lutte contre le terrorisme et les crimes de guerre. Jean-François Bohnert a traité de la grande délinquance financière. La justice des mineurs a également été un sujet abordé par Édouard Durand. Xavier Leonetti a présenté la délinquance informatique. Enfin, Stéphane Noël, président du tribunal de Paris, a présenté l’état de la justice civile et Jean-Guy Huglo celui de la justice sociale. Denis Salas et Carole Daminani ont évoqué la juste place des victimes dans le procès pénal. Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel, Didier-Roland Tabuteau, vice-président du Conseil d’État et Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, interviendront pour clôturer l’année en évoquant le rôle de ces trois juridictions. Bruno Cotte termine son discours en rappelant l’importance de redresser certaines idées préconçues et d’apprendre à considérer une institution dont la tâche est infiniment lourde et complexe.

Le vice-président Jean-Robert Pitte a ensuite procédé à la lecture du palmarès des prix, bourses et médailles décernés par les six sections de l’Académie et des jurys particuliers. Grâce au concours et à la générosité des particuliers et associations qui ont créé, par legs ou par dons, des fondations abritées au sein de l’Académie, celle-ci poursuit la mission, confiée à l’Institut par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) : « suivre les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l’utilité générale et la gloire de la République ».

Le Secrétaire perpétuel Bernard Stirn a ensuite prononcé un discours sur le thème « Élections et vie démocratique ».

Bernard Stirn commence son discours en soulignant l’importante mobilisation électorale mondiale qui a marqué l’année 2024 : près de la moitié de la population mondiale a été appelée à voter, dans des contextes variés. Trois démocraties historiques se sont particulièrement distinguées. Au Royaume-Uni, les travaillistes ont obtenu une victoire écrasante après 14 ans de gouvernement conservateur. En France, la dissolution de l’Assemblée nationale a engendré une fragmentation politique sans majorité claire. Aux États-Unis, Donald Trump a été réélu dans un climat de polarisation extrême. D’autres scrutins majeurs ont animé la scène internationale : en Europe, les élections au Parlement européen ont orienté les priorités de l’Union, tandis qu’en Inde, au Japon et en Afrique du Sud, les votes ont reflété la vitalité démocratique dans des cadres variés. En revanche, dans des régimes autoritaires comme la Russie ou le Venezuela, les élections ont souvent été marquées par des irrégularités et des pressions. Cette effervescence appelle à réfléchir au rôle des élections dans la démocratie. Bien que fondamentales, elles ne sont qu’un des piliers nécessaires pour bâtir une société démocratique solide.

Les élections libres constituent le socle fondamental de toute démocratie. Ce droit, aujourd’hui considéré comme une évidence dans de nombreuses régions du monde, n’a pourtant été reconnu comme une norme universelle qu’après les catastrophes du XXᵉ siècle. Les horreurs des régimes totalitaires ont incité la communauté internationale à proclamer la nécessité du suffrage universel comme un droit essentiel. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, dans son article 21, a affirmé que la volonté du peuple exprimée lors d’élections libres devait constituer la base de toute autorité légitime. Ce principe a été réaffirmé par les grands traités internationaux, tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, et a guidé la rédaction des constitutions de nombreuses démocraties contemporaines. Le suffrage universel n’a cependant pas été acquis sans luttes. Dans de nombreux pays, son instauration a nécessité des mouvements sociaux prolongés, souvent ponctués de sacrifices humains. Même dans des démocraties bien établies, les progrès ont été lents et inégaux, notamment en ce qui concerne l’élargissement des droits de vote aux femmes, aux minorités ethniques, aux étrangers ou aux classes sociales historiquement marginalisées. Les débats actuels sur le corps électoral de la Nouvelle-Calédonie, qui nécessitent l’apport de solutions constitutionnelles, le démontrent encore.

Les élections reposent sur plusieurs éléments essentiels pour garantir leur légitimité et efficacité. La fréquence des scrutins influence la stabilité politique : des élections trop espacées peuvent provoquer des bouleversements, tandis que des scrutins trop fréquents génèrent une instabilité constante. L’équilibre est crucial, comme le montre le passage au quinquennat et la réduction du mandat des sénateurs. Cependant, certaines réformes, comme l’inversion du calendrier électoral en 2002, ont affaibli l’importance des élections législatives par rapport aux élections présidentielles. Les événements imprévus, comme les démissions ou les dissolutions, peuvent perturber le calendrier. Enfin, la sincérité du scrutin dépend d’un cadre rigoureux incluant des débats ouverts, une presse libre, et un encadrement des sondages et campagnes. En France, les dépenses de campagne sont strictement régulées par la Commission nationale des comptes de campagne. Si le scrutin majoritaire domine en France, la représentation proportionnelle est utilisée pour certaines élections et des appels pour une dose de proportionnelle aux législatives se multiplient. Enfin, le découpage électoral et les résolutions de contentieux garantissent la régularité des élections, avec la nécessité du contrôle de juges impartiaux tels que le Conseil constitutionnel ou le Conseil d’État.

En dépit de la régularité d’élections libres, le citoyen se sent parfois désemparé, avant le scrutin comme après ses résultats. Un certain désenchantement démocratique en découle. La montée de l’abstention est à cet égard préoccupante et traduit à la fois un désintérêt pour la vie publique et un désaveu envers les partis politiques et les élus. La participation aux élections législatives, autrefois supérieure à 80% dans les années 1960 et 1970, est tombée sous la barre des 50% en 2017 et 2022. Même l’élection présidentielle, traditionnellement plus mobilisatrice, a vu l’abstention augmenter. Ce désengagement frappe particulièrement les jeunes, un signal d’alarme pour l’avenir. Cependant, les législatives de 2024 ont montré des signes encourageants avec une participation remontée à 67%, tout comme les élections européennes, où le taux a atteint la moyenne européenne. Pour lutter contre l’abstention, l’éducation joue un rôle fondamental. Une meilleure formation à la citoyenneté dans le système éducatif, incluant une explication claire des institutions locales, nationales et européennes, est indispensable. De plus, un scrutin démocratique ne peut remplir sa fonction sans un débat électoral constructif. Pourtant, ce dernier est souvent affaibli par des campagnes archaïques et des échanges violents, marqués par des outrances et des attaques personnelles. Les réseaux sociaux, en propageant fausses nouvelles, discours haineux et théories du complot, aggravent ces dérives. Ces phénomènes sapent le débat démocratique, comme l’a montré l’influence des désinformations lors du référendum sur le Brexit. Les citoyens expriment parfois un sentiment de non-écoute, notamment après des décisions perçues comme allant à l’encontre de leur vote. L’exemple des référendums de 2005, où le rejet du traité constitutionnel européen a été suivi d’une adoption partielle sous une autre forme. Des progrès notables ont été réalisés, notamment en matière de parité, avec des conseils municipaux respectant l’égalité entre hommes et femmes et plus d’un tiers de femmes à l’Assemblée nationale. Toutefois, des inégalités persistent, surtout dans les fonctions exécutives. En plus des élections, des outils participatifs comme les conventions citoyennes ou les référendums émergent, mais leur mise en œuvre reste complexe. Le référendum d’initiative partagée, introduit en 2008, n’a abouti à aucun projet. Le Secrétaire perpétuel conclut que pour préserver la démocratie, elle doit s’inscrire dans un projet collectif partagé et annonce que l’Académie des sciences morales et politiques lancera en 2025 un cycle sur « l’Avenir de la démocratie » sous la conduite d’Hervé Gaymard, ainsi qu’un un groupe de réflexion avec l’Académie des sciences sur le sujet « Expertise scientifique, décision politique et fonctionnement démocratique ».

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Verbatims des discours du président, du vice-président et du secrétaire perpétuel

Monsieur le Nonce Apostolique en France,

Monsieur l’ambassadeur,

Messieurs les premiers ministres,

Monsieur le Grand chancelier de la Légion d’honneur,

Mesdames et Messieurs les anciens ministres,

Mesdames et Messieurs les hautes personnalités, que je ne puis toutes citer car elles sont très nombreuses à nous faire l’honneur d’être ici présentes aujourd’hui,

Mesdames et Messieurs qui, vous aussi, avez répondu « oui » à notre invitation et qui êtes également à nos côtés pour cette séance solennelle,

Mesdames et Messieurs les auteurs de communications qui, tout au long de cette année, avez enrichi nos séances et nos débats,

Vous tous, votre présence nous touche !

Mes chères consœurs, mes chers confrères, membres de l’Institut, membres des cinq académies, et tout spécialement Lord Jonathan Mance, Messieurs Axel Cleermans, Dong Quian et Théodore Fortsakis, tous quatre correspondants de notre compagnie, venus respectivement de Londres, de Bruxelles, de Chine et de Grèce.

Nous voici donc réunis pour notre séance annuelle de rentrée. Cette séance, traditionnelle, revêt sans nul doute un caractère officiel, cette maison, quoique résolument moderne aime beaucoup la tradition, mais elle se veut surtout amicale. Il m’appartient de vous relater ce que fut pour nous cette année 2024 avec ses joies, ses peines, l’activité, soutenue qui fut celle de notre compagnie et le bilan ou la synthèse du programme de travail consacré à « La Justice en France en 2024 ». Ce sera aussi l’occasion de se réjouir avec la proclamation, par notre vice-président, Jean-Robert Pitte, du palmarès 2024. L’occasion, enfin, de nous instruire en écoutant un libre propos d’actualité de Bernard Stirn, notre secrétaire perpétuel.

Commençons par ce qui nous attriste : trois de nos confrères nous ont quittés cette année : Bernard Bourgeois de la section Philosophie, le 26 mars 2024, François Terre de la section Législation, droit public et jurisprudence,le 27 mai 2024 et Bertrand Saint-Sernin de la section Philosophie le 24 juin 2024. Oui, leur décès nous a profondément attristés car, outre leurs immenses qualités intellectuelles, ils étaient tous trois des humanistes et de délicieux confrères, des amis pour nombre d’entre nous. Ils laissent, chacun dans son domaine, une trace qui n’est pas près de s’effacer.

Plusieurs de nos membres associés étrangers et de nos correspondants nous ont également quittés : il s’agit de Wolfgang Schauble et d’Ismaël Kadare, membres associés étrangers, de Tomas Calvo Martinez, correspondant de la section Philosophie, de Pierre Geny, Jean Vitaux et de Anne Muratori-Philip, tous trois correspondants de la section Histoire et Géographie. Il s’impose, ne serait-ce qu’un minime instant, d’avoir une pensée pour eux en ce moment qu’ils aimaient partager avec nous.

Nous nous sommes en revanche réjouis de l’élection d’Olivier Grenouilleau au fauteuil de Jean Baechler en section morale et sociologie ; de l’élection, en qualité de membre associé étranger, et en remplacement de Javier Perez de Cuellar, du docteur Denis Mukwege, gynécologue-obstétricien exerçant en République démocratique du Congo et prix Nobel de la paix ; de l’élection de trois correspondants : Jean Tarrade, notaire, en section Législation, Droit public et jurisprudence, Lucrezia Reichlin en section Économie politique, statistique et finances et Constantin Sigov en section Philosophie.

Venons-en à présent aux activités de l’Académie.

On ne peut tout dire tant cette année a été dense. Allons donc à l’essentiel !

Elle a poursuivi et clôturé, sous la houlette de Daniel Andler, le programme TESACO qui a pour objet d’évaluer l’impact des technologies émergentes sur notre société et de réfléchir aux moyens d’en tirer le meilleur parti en évitant le pire. C’était une initiative splendide mais hardie : sa conclusion est une réussite.

Il en a été de même du passionnant travail réalisé sous la direction d’Olivier Houde, sur « La culture aujourd’hui : une question d’éducation et de pédagogie ». Travail collectif, pluridisciplinaire, impliquant des représentants des cinq Académies, de longue haleine, assortie de recommandations et tellement nécessaire. Là encore : une réussite ! Merci à tous les deux pour l’image qu’à travers les travaux qu’ils ont animés ils donnent de l’Académie !

Plusieurs colloques ont permis d‘honorer des personnalités qui ont compté dans la vie de notre pays : une soirée d’hommage a ainsi été rendue au Président Georges Pompidou, au cours de laquelle Monsieur Édouard Balladur nous a dressé un passionnant portrait du président Pompidou, une journée a été consacrée au Président Valéry Giscard d’Estaing, un colloque a été organisé sur la philosophie selon Léon Brunschvig et un autre a permis de faire revivre le grand historien et résistant Marc Bloch. Un hommage à François Guizot, « restaurateur » de notre Académie aura lieu le 10 décembre prochain.

D’autres rencontres ou colloques ont permis de traiter de questions juridiques telles que « les Libéralités philanthropiques et les Fondations », de questions de société : l’Académie a ainsi accueilli un colloque sur « L’accompagnement fraternel de la fin de vie : enjeux français et expériences étrangères » au moment où s’ouvrait devant la précédente Assemblée Nationale le débat sur la fin de vie. Elle a aussi accueilli « L’Association internationale de droit pénal » pour une journée de travail lors de son centenaire célébré en juin 2024. Et, tout récemment s’est tenu, à l’initiative et avec le concours de Chantal Delsol, Emma Durand et Joanna Nowicky, un colloque sur le thème « Sans enfant par choix. Le phénomène CHILDFREE ».

Sur le plan pédagogique, plusieurs membres de notre compagnie, Jacques de Larosière, Xavier Darcos, Chantal Delsol, Bernard Stirn, et Hervé Gaymard sont intervenus à la Sorbonne dans le cycle « Les Académiciens en Sorbonne » devant un vaste parterre de lycéens sur des sujets en lien avec les programmes des spécialités de terminale ou de portée plus générale ! Un cycle « Un semestre avec les Académiciens » a également été engagé, à l’intention des étudiants. Un académicien de chacune des cinq Académies prononce une conférence sur un thème commun, la liberté en 2024, l’égalité en 2025.

À tour de rôle avec les autres Académies, notre compagnie organise des conférences dans le cadre des « Conférences de l’Institut ». Elles se déroulent le lundi en fin d’après-midi. Notre Académie a cette année la charge d’un cycle qui vient de commencer avec Lucien Bély sur « Le Grand Siècle ».

Je rappelle également les activités des groupes de travail inter académiques et l’accueil de nombreuses délégations : militaires de l’École de guerre, membres du Conseil d’État, classes de lycées … oui, cette académie est vivante !

Le programme des séances du lundi a fait place cette année à deux journées dites « thématiques ». L’une fut consacrée au droit international humanitaire si malmené, pour ne pas dire bafoué, depuis bientôt trois ans. Il était important d’en connaître les contours juridiques exacts, les modalités de mise en œuvre pour mieux comprendre à quel point on s’éloignait actuellement de principes que l’on croyait pourtant admis sans réserve par tous. Nos confrères, les professeurs Serge Sur, juriste, et Jean-François Mattei, médecin, qui présida naguère La Croix Rouge Française, nous ont aidés dans cette démarche avec le concours de Françoise Bouchet-Saulnier de Médecins sans frontières. Il y a un mois environ c’est le général d’armée Pierre Schil, chef d’état-major de l’armée de Terre, qui est venu nous parler des « Défis actuels de l’armée de Terre ». Les théâtres de guerre se multiplient dans notre monde si tourmenté et il s’imposait de s’informer. Cette communication, passionnante, a donné lieu à de nombreux échanges.

Tout récemment, la « Nuit du Droit » a, cette année, été consacrée, en étroite liaison avec l’Académie des Beaux-Arts, à la thématique du droit moral : « Droit d’auteur, droit moral à l’heure de l’intelligence artificielle ».

Et comme il faut aussi accroitre notre culture toujours insatisfaite, nous avons visité les salles d’audience, chargées d’histoire, du palais de justice de l’Ile de la Cité et échangé, à cette occasion, avec les chefs de la Cour de cassation et de la Cour d’appel de Paris. Nous nous sommes aussi rendus à l’Opéra Garnier aux destinées duquel notre Secrétaire perpétuel a présidé durant de longues années et nous nous sommes entretenus avec ceux qui le dirigent.

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Arrêtons-nous à présent, plus longuement, sur le thème de cette année intitulé « Regards sur la justice en 2024 ».

Justice débordée, justice trop lente, justice inefficace, justice trop chère, justice sinistrée ! Magistrats trop jeunes, inexpérimentés, justice beaucoup trop féminisée, justice incapable de « s’ouvrir » sur l’extérieur et cultivant un « entre soi » mortifère ! Justice incapable de s’adapter aux évolutions de notre société ! Justice laxiste, justice « hors sol », justice syndicalisée, justice politisée le mot est « lâché » ! Pire encore : « Gouvernement des juges » ! Trois mots qui, ces jours derniers, ont été, m’a-t-il semblé, de nouveau prononcés ! Indice de satisfaction ? il est préférable de ne pas citer de chiffres ! Justice, disent certains, qui serait mal aimée par notre protecteur, le président de la République, pourtant garant de son indépendance : c’est, pour reprendre les mots du journaliste Mathieu Delahousse, « le grand malentendu » !

Face à de tels constats, à tant de critiques, à tant d’inquiétudes : « par qui vais-je bien être jugé … ? », il s’imposait de tenter d’y voir clair et, plus encore, de comprendre … C’est ce que nous nous sommes efforcés de faire tout au long de cette année en invitant des acteurs de cette justice, des « sachants », dont l’objectivité ne pouvait être critiquée, à nous faire part de leur propre diagnostic, de leur regard sur les difficultés rencontrées, les défis à surmonter, les sujets de satisfaction, les réussites qu’ils ont pu relever, sur les motifs d’espérer. 

Ils l’ont fait en y mettant le meilleur d’eux-mêmes et en nous donnant, s’agissant des magistrats, à partir d’exemples puisés dans leur vie professionnelle, une impressionnante image d’humanisme au meilleur sens de ce mot : tenir l’humain pour la valeur suprême ! « L’humanisme, comme me l’a dit si aimablement notre confrère, Jacques de Larosière, a été le fil conducteur des propos tenus par tous ces praticiens du droit. » Je les remercie du fond du cœur.

Et c’est en fanfare que nous avons commencé l’année avec François Sureau, académicien français mais aussi juriste polyvalent, qui, dans un propos, à son image, ébouriffant et flamboyant, sur l’état de la justice, mêlant l’histoire à la sociologie judiciaire, n’a, disons-le, pas « mâché » ses mots ! Propos roboratifs, parfois, peut-être, aux yeux de certains, excessifs mais tellement stimulants !

Plus mesuré dans l’expression mais tout aussi passionnant, fut Jean Marc Sauvé, vice-président honoraire du Conseil d’État, qui, lui aussi, après un diagnostic sans concession sur l’état de « notre » justice », tira, dans une splendide synthèse, les conclusions des « États Généraux de la Justice » convoqués à la fin de l’année 2021 par le Garde des Sceaux. Il en avait en effet présidé le Comité indépendant chargé de synthétiser les propositions formulées par les milliers de personnes consultées.

Il fallait bien sûr savoir qui sont les juges de 2024 d’où ils viennent, comment on les recrute, comment ils sont formés et où ils exercent car, contrairement à une idée reçue, tous ne sont pas claquemurés dans leurs juridictions. Beaucoup sont en détachement dans les postes les plus divers, en France et à l’étranger : oui, figurez-vous, on les recherche ! Nathalie Roret, ancienne vice-bâtonnier du barreau de Paris et actuelle directrice de l’École nationale de la magistrature nous a, à cet égard, libérés de beaucoup d’idées reçues.

Christophe Soulard, premier président de la Cour de cassation, s’est ensuite attaché à nous parler de la responsabilité des juges, s’agit-il d’électrons libres, totalement livrés à eux-mêmes ? Il a traité du Conseil supérieur de la magistrature qu’il préside, de la manière dont on accède aux postes de responsabilité, de la déontologie qui s’impose lorsque l’on est appelé à poursuivre et à juger ses semblables et donc des procédures disciplinaires. Ce fut une découverte pour beaucoup d’entre nous.

Avant d’aborder le syndicalisme dans la magistrature, sujet ô combien sensible, Jean-Paul Jean, président de chambre honoraire à la Cour de cassation et vice-président de l’Association française pour l’histoire de la justice, a évoqué, dans une communication richement illustrée, ce qu’était la justice sous le régime de Vichy et pendant la période de l’Épuration. Il est parfois cinglant et douloureux de se voir ainsi renvoyé à son passé !

Lui succéda Sylvie Thénault, historienne et directrice de recherche au CNRS, qui nous a fait découvrir ce qu’était la justice en Algérie entre 1954 et 1962 avec un aperçu sur l’intense et singulière (sur le plan procédural) activité judicaire qui suivit le putsch d’avril 1961.

Oui, avouons-le, ces rappels étaient salutaires avant de traiter du syndicalisme judicaire et du reproche de politisation fréquemment adressé aux magistrats membres d’un syndicat. Il fut en effet des temps où la magistrature était infiniment plus politisée qu’elle ne l’est maintenant. Ne l’oublions pas ! Sur le syndicalisme, nous avons entendu une communication à deux voix : celle de Bertrand Mathieu, professeur honoraire de droit constitutionnel et ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature, non hostile à cette forme de syndicat mais faisant preuve d’une raisonnable et sage distance et appelant, en ce domaine, au sens de la responsabilité. Celle ensuite de Valery Turcey, conseiller à la Cour de cassation et lui aussi ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature mais surtout ancien président de l’Union syndicale des magistrats. Passionnante confrontation de points de vue, échanges nuancés, constructifs d’où il est résulté que le syndicalisme, intelligemment exercé, a bien toute sa place dans cette profession.

Deux journalistes judiciaires, Dominique Verdeilhan de la presse télévisée (France 2) et Mathieu Delahousse, de la presse écrite (Le Nouvel Observateur), tous deux fins connaisseurs de l’institution judiciaire, de ses états d’âme, de ses travers, des difficultés qu’elle rencontre mais aussi de ses réussites, nous ont fait part, également à deux voix, de leur vision du monde judiciaire et des rapports qu’entretiennent ces deux professions « Presse et Justice » si différentes et pourtant souvent fort interdépendantes !

Notre confrère Louis Vogel, aujourd’hui sénateur et qui venait de mettre fin à son mandat de maire de la ville de Melun, a posé le regard d’un maire sur le traitement de la petite et moyenne délinquance, celle qui empoisonne la vie de nos compatriotes et de nos concitoyens. Fort de son expérience de terrain, il l’a fait de la manière la plus concrète. Il nous a parlé des rapports qu’il entretenait avec les magistrats du parquet et les services de police et de gendarmerie. Il nous a montré la difficulté de la tâche confiée aux maires en matière de maintien de la sécurité et de recherche constante d’un meilleur « vivre ensemble ».

Il fut suivi par Jean-Baptiste Bladier, procureur de la République de Meaux, qui, en lui répondant, a surpris notre compagnie en énumérant les multiples responsabilités qui, depuis quelques années et au-delà du seul cadre judiciaire stricto sensu, sont confiées aux procureurs… que l’on a de plus en plus tendance, pour des raisons de rapidité et d’efficacité, à transformer en juges. Sans doute la justice est-elle souvent trop lente mais attention au culte du rendement et de la statistique ! Gardons-nous de multiplier les contentieux prioritaires sous peine de ne plus rien traiter correctement !

À deux voix, sont intervenus ensuite pour nous parler de la Cour d’assises et des toutes nouvelles cours criminelles départementales, Olivier Leurent, actuel président du tribunal de Marseille et qui fut président de la Cour d’assises de Paris, et Anne Marie Gallen, présidente des cours d’assises et des cours criminelles départementales du Nord et du Pas de Calais. Des rappels historiques étaient nécessaires, il nous fallait réaliser la possibilité qu’offrent désormais ces nouvelles cours criminelles départementales de réduire les délais d’audiencement devenus trop longs. Les explications qui ont été notamment données sur la place qu’occupent les jurés populaires, leurs réactions, les difficultés qu’ils rencontrent nous ont beaucoup appris.

Laure Beccuau, procureur de la République de Paris, leur a succédé. Ce fut l’occasion pour elle de présenter le parquet de Paris, atypique en raison de sa dimension, de la variété des contentieux qu’il traite comme de la spécificité de nombre d’entre eux. Elle s’est particulièrement arrêtée sur le traitement des violences sexuelles et des violences intra familiales, brûlant et difficile sujet d’actualité en particulier depuis ce que l’on a appelé la vague Me Too.

Il s’imposait qu’un avocat vienne exposer sa conception de la profession d’avocat pénaliste et parler des rapports qu’entretiennent les deux professions d’avocat et de magistrat, rapports étroits, complémentaires mais parfois tendus alors que, dans l’intérêt même du justiciable, qu’il soit mis en cause ou victime, la sérénité et le respect mutuel doivent être la règle. C’est François Saint Pierre, du barreau de Lyon, qui nous a entretenu avec brio et passion sur ces questions.

Les Français connaissent fort mal leurs prisons. Nombre d’entre eux considèrent que les peines prononcées par les tribunaux sont trop souvent insuffisantes alors que nos maisons d’arrêt sont surpeuplées avec, pour certaines des taux de suroccupation et des conditions de détention indignes qui font condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme. 79 631 détenus à la date du 31 octobre 2024 pour 62 000 places « opérationnelles » : c’est trop, c’est inadmissible ! Qui s’intéresse aux prisons, à la population qu’elles abritent, aux personnels qui s’y dévouent et qui, eux aussi, ont bien souvent honte des conditions dans lesquelles ils doivent travailler ? Bien peu de nos compatriotes. Grâce à Laurent Ridel, directeur de l’administration pénitentiaire, l’Académie des sciences morales et politiques s’y est intéressée et il nous a ouvert les yeux sur un univers dont nombre d’entre nous n’avait aucune idée. Oui, il nous a beaucoup appris

Après lui, Cécile Dangles, longtemps juge de l’application des peines à Lille et actuellement membre du Contrôle général des lieux de privation de liberté, et Véronique Sousset, directrice régionale adjointe des services pénitentiaires à Strasbourg et qui fut directrice de la Maison centrale de Saint-Maur qui accueille des condamnés à de très longues peines, nous ont parlé – et cela s’imposait – de la préparation à la sortie. Car si l’on entre en prison n’oublions pas que l’on en sort un jour et qu’il faut, pour tenter d’exclure toute récidive, que cette sortie soit intelligemment préparée. Ce fut l’occasion de mieux comprendre le rôle que jouent les réductions de peines, les permissions de sortir, la libération conditionnelle … questions, sensibles, que le débat sécuritaire, lorsqu’il n’est, comme c’est trop souvent le cas, qu’étroitement politicien, a tendance à caricaturer.

Ce fut ensuite à Jean-François Ricard, alors chef du Parquet national antiterroriste également en charge de la lutte contre les crimes de génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, de nous exposer l’état de la « menace terroriste » en France, les moyens dont il dispose pour y faire face, la nécessaire coopération qui doit exister entre son parquet, les juges et les services de police, de gendarmerie et de renseignements, l’importance des affaires en cours et restant à juger… Plongeon dans un monde inconnu et qui nous concerne tous. Il a également abordé les activités de la section plus spécialement chargée de lutter contre les crimes les plus graves : crimes notamment commis au Rwanda ou en Syrie et dont la France connaît sur le fondement de la « compétence universelle », il a parlé de la coopération avec la Cour pénale internationale, les autorités judiciaires ukrainiennes… là encore, beaucoup d’entre nous avaient tout à apprendre sur ces questions.

Le premier semestre s’est clos avec Jean-François Bohnert, chef du Parquet national financier, une institution mal aimée par certains qui souhaitent même sa suppression car ils la jugent trop politique. Notre communiquant a su corriger cette image négative et démontrer à quel point ses services permettaient de lutter contre la grande délinquance financière et une corruption dont la France n’est pas exempte. Surprise de constater qu’en application de dispositions procédurales nouvelles, le PNF fait rentrer chaque année dans les caisses de l’État, par les amendes prononcées, des sommes loin d’être négligeables.

La justice des mineurs a été le thème de notre séance de rentrée début septembre. Le sujet est brûlant car, chacun le sait, on constate que les auteurs d’actes de délinquance sont de plus en plus jeunes et que certains sont de plus en plus violents. Dès lors, comment réagir sans très vite tomber dans des excès répressifs ? Édouard Durand, premier vice-président chargé des mineurs au tribunal de Pontoise et ancien président de la « Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants » a communiqué sur ce point. Il a su remettre beaucoup de craintes à leur juste place et nous expliquer la tâche passionnante, mais tellement difficile, de ces juges des enfants que, là encore, on critique fréquemment alors qu’on les connaît si peu. Il a insisté sur la vigilance dont on doit constamment faire preuve pour assurer la protection d’enfants si souvent en danger et qui ont tant besoin, dans leur famille bien sûr mais aussi au-delà, de référents et de repères solides et stables.

La délinquance évolue au rythme de notre société et des découvertes techniques. Elle se diversifie aussi. L’informatique a brouillé les cartes… Il fallait que l’on nous parle de la délinquance informatique dont les formes sont désormais multiples et les nuisances considérables. Xavier Leonetti, jusqu’il y a peu chef de la mission CYBER au ministère de la justice, a évoqué ces questions.

Puis, abandonnant le domaine pénal, Stéphane Noël, président du tribunal de Paris, nous a parlé de la justice civile que l’on connaît mal alors qu’elle couvre l’ensemble de nos activités du droit de la famille au droit de la presse et de la propriété intellectuelle en passant par le droit des obligations, de la responsabilité, de la copropriété, de la construction pour ne citer qu’eux. Il a élargi son propos au rôle que pourrait jouer désormais l’intelligence artificielle.

Jean-Guy Huglo, doyen de la chambre sociale de la Cour de cassation, a traité du contentieux du droit du travail, contentieux austère, aride et tellement humain. Il nous a montré les « métamorphoses » qu’il a connus au cours de ces toutes dernières années avec, d’une part, le choix qui a été opéré de privilégier désormais la détermination de la norme en droit du travail « au plus près du terrain », par la voie d’un droit négocié, de la négociation collective, entreprise par entreprise, avec les partenaires sociaux, avec d’autre part le développement constant du contrôle de conventionalité qui complexifie considérablement ce pan du droit et les litiges soumis en première instance aux conseils de prud’hommes, composés de juges non professionnels !

Enfin, Denis Salas et Carole Damiani nous ont superbement parlé de la place qu’occupent les victimes dans le procès pénal : la place qu’elles souhaitent occuper, la place que l’on doit leur donner : toute leur place mais pas plus que leur place. L’évocation des grands procès terroristes de ces dernières années, de leur préparation, de leur déroulement, nous a beaucoup appris et, plus encore, émus. Le changement d’attitude lié à ce qu’on appelle « la vague Me Too » a permis de voir à quel point s’il faut écouter, entendre et répondre, la nuance s’impose aussi et la présomption d’innocence ne doit jamais être oubliée.

Il restait à clore cette année de découverte de notre monde juridictionnel hexagonal par des interventions sur le rôle, l’évolution, les difficultés, les critiques, les sujets de satisfaction rencontrés par trois des quatre juridictions qui, avec la Cour de cassation, constituent nos juridictions suprêmes. Ce sera chose faite lors des trois prochaines séances. Nous écouterons en effet successivement : Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel, car notre plus haute juridiction s’est de plus en plus judiciarisée avec le développement des questions prioritaires de constitutionnalité. Le Conseil fait l’objet de critiques, souvent les mêmes d’ailleurs et depuis longtemps. Il est dès lors bon que son président puisse y répondre ; Didier-Roland Tabuteau, vice-président du Conseil d’État, nous parlera du « Conseil d’État aujourd’hui » car lui aussi est, plus qu’auparavant l’objet d’interrogations voire de mises en cause. Enfin, Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes, car il ne faut pas oublier que la Cour des comptes est une juridiction, financière certes, mais une juridiction, nous parlera de ce qu’elle est en 2024, dans un contexte où les comptes de la nation posent problème.

Cet exercice de remontée du temps à bride abattue pourrait ressembler, j’en suis confus, à une sorte d’inventaire à la Jacques Prévert. Sans doute aurais-je du le chanter comme le faisait si bien naguère Les Frères Jacques mais je n’ai pas leur talent : ils étaient quatre et je suis seul ! Tout au plus, par ma présence constante à chaque étape, pourrai-je jouer le rôle du « ratonlaveur » ! En réalité, vous avez compris que je souhaitais, avant tout, vous faire participer, un bref instant, au souci qui fut le nôtre d’entendre pour mieux comprendre, de redresser certaines idées préconçues, d’apprendre à considérer une institution dont la tâche est infiniment lourde et complexe. 

J’espère, de tout cœur, que cette année y aura contribué. Notre compagnie, en tous cas, a accepté de s’ouvrir à l’ensemble de ces questions, elle a accepté d’écouter et de questionner et je l’en remercie comme je vous remercie tous, ici présents, de m’avoir suivi dans ce long propos, parfois passionné, point trop fastidieux tout de même je l’espère, car, vous l’avez vite décelé, j’aime la profession que j’ai exercée durant 47 ans et que, même après avoir revêtu, il y a 14 ans, cet habit de lumière, je n’ai en réalité pas tout fait quittée. Une profession qui, dans le domaine du droit pénal, se doit de rester calme et sereine face aux critiques parfois fort excessives dont elle fait trop souvent l’objet.

Je vous remercie.

La tradition de notre Académie prévoit que soit proclamé sous la Coupole de l’Institut de France, au cours de la séance solennelle de rentrée académique, le palmarès des prix, bourses et médailles qu’elle a attribués au cours de l’année.

Nous avons donc, une fois encore, mené la mission qui a été confiée à l’Institut national par sa loi de fondation du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) signée par Pierre Daunou. Je cite son article 1er : « suivre les travaux scientifiques et littéraires qui auront pour objet l’utilité générale et la gloire de la République ».

Et cela, avec le concours et la générosité des particuliers et associations qui ont créé, par dons ou par legs, des fondations abritées au sein de notre Académie. Qu’ils en soient remerciés. Qu’il me soit également permis de remercier mes confrères qui, regroupés en sections et jurys particuliers, ont lu et examiné les œuvres et les dossiers qui leur étaient présentés.  Ils ont retenu ceux qui leur paraissaient convenir le mieux aux objectifs de nos prix. Puis, l’Académie, après délibération, a ratifié ces choix.

À travers nos lauréats, cette cérémonie se veut ainsi une célébration de l’excellence et elle montre combien les talents sont nombreux en sciences humaines.

Cet exercice, qui pourrait apparaître fastidieux, est en réalité un moment joyeux puisqu’il permet de saluer ces lauréats et de leur dire notre admiration. En effet, après lecture des prix décernés par chaque section, ils voudront bien se lever à l’appel de leur nom afin que nous puissions les applaudir.

SUR PROPOSITION DE LA SECTION PHILOSOPHIE

Prix Dagnan-Bouveret

Ce prix est destiné à favoriser les études de psychologie en attribuant un prix ou de toute autre manière, notamment en donnant des subventions soit à des expériences, soit à des publications.

Attribué aux magazines Sciences Humaines et Philosophie magazine pour leur diffusion, auprès du grand public et des étudiants, des recherches en sciences humaines et sociales, particulièrement en psychologie et philosophie.

Mention spéciale pour Héloïse Lhérété, et Martine Fournier, respectivement directrice de rédaction et journaliste de Sciences Humaines.

Mention spéciale pour Martin Legros et Michel Eltchaninoff, rédacteurs en chef de Philosophie magazine.

Prix Edouard Bonnefous-Institut -sur proposition de la section philosophie

Attribué à Jean GRONDIN.

SUR PROPOSITION DE LA SECTION MORALE ET SOCIOLOGIE

Prix Émile Girardeau

Ce prix annuel est destiné à récompenser un ouvrage ou mémoire ayant trait aux sciences économiques ou sociologiques.

Attribué à Laurent Bègue-Shankland pour son ouvrage Face aux animaux. Nos émotions, nos préjugés, nos ambivalences (Éditions Odile Jacob, 2022, 352 p.).

Prix Vigné d’Octon

Ce prix biennal d’humanisme sociologique et littéraire est destiné à récompenser un auteur, médecin de préférence, ayant fait la preuve par ses écrits, son comportement professionnel ou sa vie courante d’un dévouement réel et tangible à la cause du progrès dans les rapports entre humains ou groupes d’humains.

Attribué àConstance Rivière pour son ouvrage La vie des ombres (Éditions Stock, 2023, 270 p.).

Prix Edouard Bonnefous-Institut – sur proposition de la section morale et sociologie

Attribué à Régis Debray, pour l’ensemble de son œuvre.

SUR PROPOSITION DE LA SECTION LÉGISLATION, DROIT PUBLIC ET JURISPRUDENCE

Prix Charles Aubert – Droit

Par testament, Charles Aubert, ancien conseiller d’État, décédé en 1999, a fait un legs à l’Académie, afin qu’elle distribue chaque année un prix à un juriste et un prix à un historien.

Attribué à Julien Jeanneney pour son ouvrage Une fièvre américaine. Choisir les juges de la Cour suprême (CNRS éditions, 2024, 392 p.).

Prix Choucri Cardahi

Ce prix annuel est destiné à récompenser l’auteur d’un ouvrage ou d’une œuvre dans son ensemble, écrite en langue française, ayant traité de façon particulièrement brillante un sujet de droit international, de philosophie du droit ou de morale. Il pourra également être décerné à toute personne morale ayant œuvré dans ces domaines.

Attribué à Gaël Piette pour son ouvrage Traité de droit maritime (Éditions A. Pedone, 2023, 918 p.).

Prix Lucien Dupont

Ce prix récompense toute personne qui, par une action quelconque, aura contribué ou tendu à contribuer à la suppression des sujétions ou formalités inutiles de caractère administratif ou judiciaire qui compliquent la vie des citoyens.

Attribué à Simon Porcher pour son ouvrage La fin de l’eau (Éditions Fayard, 2024, 306 p.).

Prix Francis Durieux

Francis Durieux a donné, en 1926, une impulsion décisive aux Jurisclasseurs. Ce fut une révolution dans l’édition juridique, celle des feuillets mobiles, de la mise à jour régulière des différents Traités qui voient alors le jour. Il devient en quelques années le premier éditeur juridique français. En créant, en 2003, un prix qui récompenserait des ouvrages utiles aux praticiens du droit, son fils souhaite perpétuer cette œuvre essentielle de mise à disposition de tous des ressources juridiques.

Attribué à Suzanne Lequette pour son ouvrage Droit du numérique (Éditions Lextenso, 2024, 854 p.).

Prix Henri Texier I

Ce prix a pour vocation de subventionner toute action pratique et efficace de défense de la liberté individuelle et du droit de propriété, soit par l’attribution d’un prix à l’auteur du meilleur tract pratique faisant ressortir d’une façon simple et convaincante les fondements et justifications de ces droits, soit en subventionnant leur publication et leur diffusion.

Attribué à Camille Aynès pour son ouvrage La privation des droits civiques et politiques. L’apport du droit pénal à une théorie de la citoyenneté (Éditions Dalloz, 2022, 514 p.).

Prix Bonnefous – Académie des sciences morales et politiques de la section Législation, droit public et jurisprudence

Ce prix est destiné à récompenser alternativement une œuvre qui aura contribué à alléger le poids de l’État sur les citoyens et une œuvre consacrée à la défense de l’homme et de son environnement. Ce prix est remis en alternance par la section Législation, Droit public et Jurisprudence et par la section Générale. En 2022, il récompense une œuvre qui aura contribué à alléger le poids de l‘État sur les citoyens.

Attribué à Daniel Gutman pour son ouvrageSources et ressources de l’interprétation juridique. Étude de droit fiscal, (LGDJ, 2023, 350 p.).

Prix Edouard Bonnefous-Institut – sur proposition de la section Législation, droit public et jurisprudence

Attribué à Raphaël Doan, Si Rome n’avait pas chuté (Éditions Passés Composés, 2023, 208 p.).

SUR PROPOSITION DE LA SECTION ÉCONOMIE POLITIQUE, STATISTIQUE ET FINANCES

Prix Luc Durand-Réville

Ce prix annuel est destiné à récompenser un travail relatif à l’aide de la France ou de l’Europe au profit du développement économique du tiers-monde, qu’il s’agisse d’un travail intellectuel (thèse, rapport, traité, ouvrage de vulgarisation, etc.) ou d’une action pratique précise (enquêtes, transferts de compétence, dotation, etc.). « Le prix est remis par la section à laquelle peuvent être adjoints des membres de la compagnie appartenant à d’autres sections, mais particulièrement avertis de ces questions ».

Attribué à Pierre-Noël Giraud pour son ouvrage Du pain et des jeux. Une économie politique des usages du temps (Éditions Odile Jacob, 2024, 480 p.).

Prix Grammaticakis-Neumann

Ce prix annuel est destiné au meilleur travail scientifique compatible avec l’esprit de la philosophie pragmatique. Il est décerné alternativement par les sections Économie politique, Statistique et Finances, Morale et Sociologie, Philosophie.

Attribué à Anton Brender pour son ouvrage Les démocraties face au capitalisme. Le prix de la vie des hommes (Éditions Odile Jacob, 2024, 172 p.).

Prix Guido et Maruccia Zerilli-Marimo

Ce prix annuel, doté par la fille de Guido et Maruccia Zerilli-Marimo, est destiné à une œuvre qui met en valeur le rôle de l’économie libérale dans le progrès des sociétés et l’avenir de l’homme.

Attribué à Jacques Mistral pour son œuvre publiée.

Prix Edouard Bonnefous-Institut -sur proposition de la section Économie politique, statistique et finances

Attribué à Bruno Bensasson pour son ouvrage L’économie n’est pas qu’une affaire d’argent. Comprendre l’économie autrement, (Presses des mines, 2023, 228 p.).

SUR PROPOSITION DE LA SECTION HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE

Prix Charles Aubert – Histoire  

Par testament, Charles Aubert, ancien conseiller d’État, décédé en 1999, a fait un legs à l’Académie, afin qu’elle distribue chaque année un prix à un juriste et un prix à un historien.

Attribué à Jacques Frémeaux pour l’ensemble de son œuvre.

Prix Maurice Baumont  

Ce prix annuel est destiné à récompenser une étude historique, de préférence consacrée à l’histoire contemporaine de l’Allemagne et du monde germanique ou encore à l’histoire des deux guerres mondiales et aux périodes qui les ont précédées et suivies.

Attribué à Michèle Cointet pour son ouvrage La République assassinée – mars-juillet 1940 (Éditions Bouquins, 2023, 333 p.).

Prix Madeleine Laurain-Portemer

Ce prix annuel a été fondé en 1998 par le doyen Jean Portemer en mémoire de son épouse, spécialiste de Mazarin. Il est destiné à récompenser l’auteur d’un ouvrage consacré à un sujet portant sur l’histoire des Temps modernes (1492-1789), sans distinction quant à la zone de géographie étudiée.

Attribué à Mireille Touzery pour son ouvrage Payer pour le roi. La fiscalité monarchique (1302-1792) (Éditions Champ Vallon, 2024, 1 372 p.).

Prix Mauguin

Ce prix bisannuel récompense l’auteur d’une publication érudite relative à Napoléon Bonaparte ou à l’époque napoléonienne.

Attribué à Ahmed Youssef pour son ouvrage Bonabarta. Napoléon, une passion arabe ? (Éditions Passés Composés, 2024, 160 p.).

Prix Henri Texier II  

Ce prix annuel est destiné à récompenser une œuvre de défense de la beauté de la France pour son importance sociale.

Attribué à Bertrand Lemoine pour son ouvrage Une histoire des gares en France (Éditions Archibook, 2022, 402 p.).

Prix Jean Sainteny

Ce prix biennal est destiné à couronner un ouvrage concernant le développement politique, économique ou culturel ou les relations internationales, notamment en Asie du Sud-Est et en Afrique, dans l’esprit qui fut celui de l’action de Jean Sainteny.

Attribué à François Joyaux pour son ouvrage Duy Tan. Un empereur dans la France libre (Éditions Perrin, 2023, 336 p.).

Prix Edouard Bonnefous-Institut – sur proposition de la section Histoire et Géographie

Attribué à Olivier Wievorka pour son ouvrage Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale (Éditions Perrin, 2023).

SUR PROPOSITION DE LA SECTION GÉNÉRALE

Prix Corbay  

Ce prix annuel est destiné à récompenser celui qui aura produit l’œuvre la plus utile dans l’ordre des sciences, des arts, des lois, de l’agriculture, de l’industrie ou du commerce.

Attribué à David Colon pour son ouvrage La guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits (Éditions Tallandier, 2023, 480 p.).

Prix Ernest Lémonon  

Ce prix annuel est destiné à un ouvrage français traitant de politique étrangère contemporaine ou de questions économiques ou sociales contemporaines, françaises ou étrangères.

Attribué à Antonio Scurati pour ses ouvrages M, L’enfant du siècle, M, L’homme de la providence, M, Les derniers jours de l’Europe (3 volumes) (Éditions Les Arènes, 2023).

Prix Louis Marin

Ce prix annuel est destiné à récompenser une œuvre de sciences humaines.

Attribué à Éric Branca pour son ouvrage L’aigle et le léopard. Les liaisons dangereuses entre l’Angleterre et le IIIème Reich (Éditions Perrin, 2023, 432 p.).

Prix Edouard Bonnefous-Institut – sur proposition de la section Générale

Attribué à Jean-Paul BOUTTES pour son ouvrage Énergie. Une enquête de la revue de la pensée écologique (Puf, 2023).

SUR PROPOSITION DE JURYS PARTICULIERS

Prix Edmond Fréville – Pierre Messmer

Ce prix annuel est décerné au meilleur travail original, livre, brochure, note ou notice, écrit en français, imprimé ou manuscrit, fait dans la période des deux années précédentes sur l’organisation, le régime ou le fonctionnement des ministères militaires (guerre ou marine) français ou étrangers (administration centrale, commandement, officiers, troupes, services divers). Il peut aussi être attribué à un ouvrage traitant de stratégie militaire.

Attribué au Général François Lecointre pour son ouvrage Entre guerres (Éditions Gallimard, 2024, 128 p.)

Prix Pierre-Georges Castex de littérature française

Ce prix annuel est destiné à couronner une étude d’histoire ou de critique littéraire, écrite dans notre langue, consacrée pour l’essentiel à une œuvre ou à des œuvres appartenant au patrimoine national, de préférence déjà publiée, ou bien en voie de publication.

Attribué à William Marx pour l’ensemble de son œuvre.

Prix Bernard Destremau

Ce prix annuel est destiné à récompenser un athlète de haut niveau qui a su concilier la pratique d’un sport de compétition avec la poursuite d’études supérieures.

Attribué à Quentin Sableau, étudiant en Bachelor Gestion et Finance et Sportif de haut niveau de Roller hockey (catégorie Elite)

Prix Thibaudet

Ce prix est remis à un ouvrage en langue française portant sur les relations internationales, ou à un recueil d’articles ou études en relations internationales.

Attribué à David Teurtrie pour son ouvrage Russie. Le retour de la puissance (Éditions Dunod Poche, 2024).

Prix Louis Cros 

En mémoire de Louis Cros, ce prix annuel, créé en 2003 par convention avec le Comité Universitaire d’Information Pédagogique, récompense des œuvres éditées ou des travaux universitaires traitant des enjeux et défis de l’éducation et de la formation.

Attribué à Marie Coasne-Khawrin pour sa thèse :

« Enseigner la philosophie avant le lycée : réinterroger le rôle et la place de la philosophie dans l’éducation au prisme de la philosophie pour enfants. »

Prix de la Fondation culturelle franco-taïwanaise

La fondation a pour mission de récompenser chaque année des œuvres artistiques ou littéraires mettant en lumière les rapports entre l’Europe et le monde chinois et/ou contribuant à l’intensification des rapports culturels entre l’Europe et Taïwan. Les lauréats pourront être issus de tous les pays européens ou de Taïwan.

Le prix de la 28ème édition est partagé entre :

  • Jean-Marc Thérouanne
  • Po-Cheng Tsai

Prix de thèse de la Fondation des travaux historiques et scientifiques

La Fondation des travaux historiques et scientifiques, qui regroupe le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (CTHS) et l’École des Chartes, décerne chaque année des prix de thèse à de jeunes chercheurs. En 2024, un prix est attribué à des thèses en section « Sciences de l’Antiquité » 

Attribué à:

  • Louise Dorso   pour sa thèse « La rencontre de la péninsule Arabique et de l’espace mésopotamien à travers les sources cunéiformes (853-106 avant J.-C.) »
  • Morgan Belzic   pour sa thèse « Les sculptures funéraires de Cyrénaïque »

Prix des sociétés savantes de la Fondation des travaux historiques et scientifiques

La Fondation des travaux historiques et scientifiques organise chaque année un appel à projet pour aider une société savante (membre de l’annuaire du Comité des travaux historiques et scientifiques) à développer un projet en rapport avec son objet.

Attribué à :

  • La Société d’Histoire de Chinon Vienne et Loire (président Jean-François Desmazières)
  • La société historique et archéologique du Périgord (président Dominique Audrerie)

Prix Messe Frankfurt

Ce prix est attribué chaque année à une personne physique ou morale qui s’est parfaitement illustrée dans la promotion des valeurs humanistes et de l’économie sociale de marché.     

Attribué à l’association Les Étoiles d’Hestia (président Philippe Garzon)

Prix Solon

Ce prix annuel est destiné à récompenser les lauréats d’un concours de légistique, ayant rédigé sous forme de texte de loi une proposition juridique tirée des travaux du Congrès national des notaires de France. En 2021, la proposition retenue envisageait que les services administratifs prévoient systématiquement la possibilité d’un multi-accès aux comptes des majeurs placés sous un régime de protection avec la possibilité de graduer les droits de chacun des accès.

Attribué à:

  • Johan Pouvesle « Premier Solon »
  • Guillaume Tison « Deuxième Solon »
  • Hugo Lefeuvre « Troisième Solon »

Prix de la Fondation Ius & Politia

Le Prix de l’Innovation vise à récompenser une initiative pédagogique ou institutionnelle remarquable. Toutes les dimensions de la vie pédagogique et institutionnelle des facultés de droit et de science politique sont susceptibles d’être récompensées. Cette « innovation » aura été constatée dans le courant de l’année civile précédant l’appel à candidature.

Attribué à Christine Bertrand, pour son travail de coopération mené entre la faculté de droit de l’Université Clermont Auvergne et un centre pénitentiaire.

Le Prix de la Recherche est destiné à récompenser une œuvre écrite (article de doctrine, ouvrage ou tout autre type de travail scientifique) dans le domaine du droit ou de la science politique. L’œuvre aura été publiée en langue française dans le courant de l’année civile précédant l’appel à candidature.

Attribué à Johann Michel, pour son ouvrage Le Réparable et l’irréparable : l’humain au temps du vulnérable (Éditions Hermann, 2021, 363 p.).

Il nous reste à saluer les lauréats des Prix de l’Institut de France sur proposition de l’Académie des sciences morales et politiques.

Le Prix de la Fondation Delmas – Institut de France récompense un artiste. Cette année, il s’agit de Françoise Carré, notamment pour ses Madones en bronze et son « Petit peuple » réalisés avec des tissus chinés chez Emmaüs.

Ainsi se referme la longue liste des prix et des médailles décernés en 2024. Félicitations à tous les lauréats de cette année. Acteurs de l’excellence française, ils témoignent de ce que notre pays produit de meilleur dans le domaine de l’esprit. Qu’ils en soient remerciés.

Séance de rentrée de l’Académie des sciences morales et politiques

Lundi 18 novembre 2024

Discours de Bernard Stirn, secrétaire perpétuel

Elections et vie démocratique

            L’année 2024 qui va bientôt s’achever apparaît comme une année électorale particulièrement chargée, au cours de laquelle environ la moitié de la population mondiale a été appelée aux urnes.

A quelques mois d’intervalle, de la fin juin au début de novembre, les électeurs ont eu à se prononcer dans les trois grandes démocraties historiques que sont le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis.  Ces trois scrutins ont eu des conséquences politiques de grande portée. Les Britanniques ont élu le 4 juillet une nouvelle Chambre des communes dans laquelle, après quatorze ans de gouvernement conservateur, les travaillistes obtiennent une large majorité. En France, la dissolution de l’Assemblée nationale s’est traduite, à l’issue des scrutins des 30 juin et 7 juillet, par une absence de majorité et une forme de tripartition des forces politiques. Il en résulte une situation politique complexe et inédite.  Après une campagne marquée par de multiples péripéties, les élections américaines du 5 novembre conduisent de manière nette le président Donald Trump à retrouver la Maison Blanche.

Au sein de l’Union européenne, outre les élections au Parlement européen du mois de juin, des scrutins nationaux ont eu lieu en Autriche, en Belgique, en Bulgarie, en Croatie, en Finlande, en Hongrie, en Lituanie, au Portugal, en Roumanie et en Slovaquie. Aux confins de l’Union, des scrutins importants pour les rapports avec celle-ci viennent de se dérouler en Moldavie et en Géorgie. Hors d’Europe, des élections ont été organisées dans de très nombreux pays, en particulier en Afrique du Sud, en Inde, au Japon, en Jordanie, au Sénégal, à Taïwan. Des scrutins plus controversés au regard des exigences démocratiques se sont tenus en Biélorussie, en Iran, en Russie et au Venezuela.

Si le nombre élevé de consultations électorales est un signe encourageant de la vitalité du suffrage, force est aussi de reconnaître que l’espace des démocraties n’occupe qu’une partie de la carte du monde et que l’appel aux urnes ne garantit pas à lui seul le cours régulier et apaisé de la vie politique. De plus en plus fréquemment, des manipulations, des pressions, des intimidations mettent en cause la validité du scrutin. Même dans les démocraties les plus solidement établies, le verdict des urnes laisse place à des interrogations, à des incertitudes, parfois à des contestations. Un tel constat invite, au terme de cette année électorale si remplie, à essayer de réfléchir aux liens qui unissent aujourd’hui les élections et la vie démocratique. S’il est hors de doute que les élections sont à la fois la condition et le signe de la démocratie, la libre expression du suffrage ne suffit pas à répondre partout et pleinement à l’ensemble des aspirations démocratiques. Des efforts restent par conséquent à accomplir pour que les élections, socle de la démocratie, en assurent au mieux l’harmonie.

I/ Les élections libres : le socle de la démocratie

Des élections libres, qui permettent à tous les citoyens de s’exprimer à intervalles réguliers, sont un droit somme toute récent, dont les démocraties ne doivent ni méconnaître les bienfaits ni oublier que sa pérennité est, comme celle de tout droit, susceptible d’être mise en cause.

Aussi la libre expression du suffrage a-t-elle été proclamée à l’échelle internationale aux lendemains de la seconde guerre mondiale, comme pour exorciser le risque de retour au totalitarisme. Adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme, en son article 21 : « La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel et au vote secret… ». Le Pacte des Nations-Unies relatif aux droits civils et politiques, fait à New York le 16 décembre 1966, énonce des règles analogues à son article 25.

Ces principes sont déclinés dans le cadre européen. Si la Convention européenne des droits de l’homme du 4 novembre 1950, centrée sur les droits de l’individu, demeure muette sur le sujet, elle a été complétée, dès le 20 mars 1952, par un premier protocole additionnel dont l’article 3 prévoit que les Etats parties « s’engagent à organiser, à des intervalles raisonnables, des élections libres au scrutin secret, dans les conditions qui assurent la libre expression de l’opinion du peuple sur le choix du corps législatif ». Pour ce qui concerne l’Union européenne, la Charte des droits fondamentaux, adoptée en 2000 et incorporée en 2007 au traité de Lisbonne, précise à son article 39 que « les membres du Parlement européen sont élus au suffrage universel, direct, libre et secret » et ajoute à son article 40 que « tout citoyen de l’Union a le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales dans l’Etat membre où il réside, dans les mêmes conditions que les ressortissants de cet Etat ».

Au niveau national, une inspiration comparable se retrouve dans les textes constitutionnels.  Pour la France, l’article 3 de la Constitution du 4 octobre 1958 dispose : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice. Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution. Il est toujours universel, égal et secret ».

Traités internationaux, textes européens et constitutions nationales convergent ainsi pour garantir des élections libres. Sans trancher tous les débats, ils dessinent un cadre dont les trois dimensions principales concernent l’universalité du suffrage, la régularité du calendrier électoral et la sincérité du scrutin.

Fruit d’une patiente évolution historique, l’universalité du suffrage est encore l’objet de quelques interrogations relatives à la composition du corps électoral, qu’il s’agisse de l’âge de la majorité ou de la participation des étrangers à certains scrutins. La situation particulière de la Nouvelle-Calédonie soulève en outre des questions qui lui sont propres.

Si la première constitution française, du 3 septembre 1791, a introduit une distinction entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs », elle se fondait sur un cens peu élevé, correspondant à l’impôt dû pour trois journées de travail : plus de quatre millions de Français – de sexe masculin- étaient électeurs dans un pays qui comptait alors vingt-quatre millions d’habitants. Après une première proclamation, à la fois théorique et éphémère, du suffrage universel par la constitution montagnarde du 24 juillet 1793, le suffrage redevint censitaire et fortement encadré jusqu’à l’instauration, cette fois définitive, du suffrage universel masculin par la IIème République, en vertu d’un décret du gouvernement provisoire du 5 mars 1848. Le 23 avril suivant, 7 800 000 Français sur 9 400 000 inscrits votaient pour élire l’Assemblée constituante : le taux de participation atteignait 84%. 

Il restait à étendre le droit de vote aux femmes. La Norvège l’avait fait dès 1907, suivie par le Danemark en 1915. Après la première guerre mondiale, la plupart des démocraties consacrèrent le droit de vote des femmes, le Royaume-Uni en 1918, l’Allemagne en 1919, les Etats-Unis en 1920. En France, il fallut attendre l’ordonnance du 21 avril 1944, adoptée sous l’impulsion du général de Gaulle, pour que le droit de vote fût étendu aux femmes, qui participèrent pour la première fois à un scrutin lors des élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945. Peu après une ordonnance du 17 août 1945 rétablissait le droit de vote des militaires de carrière.

Une des premières lois du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, adoptée le 5 juillet 1974, abaissa l’âge de la majorité électorale et, plus largement, civile de 21 à 18 ans. Une réforme analogue avait été réalisée au Royaume-Uni en 1969, en Allemagne et au Canada en 1970, aux Etats-Unis en 1971, aux Pays-Bas en 1972. La question d’un nouvel abaissement de l’âge de la majorité électorale est aujourd’hui posée. L’Autriche et Malte ont déjà fixé à 16 ans l’âge de la majorité électorale. La Grèce a retenu 17 ans. La Hongrie admet à voter les jeunes à partir de 16 ans, s’ils sont mariés. Plusieurs pays ont abaissé l’âge de la majorité électorale à 16 ans pour certaines élections locales. Tel est le cas en Allemagne, en Belgique, en Estonie, en Suisse et, au sein du Royaume-Uni, en Ecosse et au Pays de Galles.

Demeure ouverte la question de l’élargissement du corps électoral, au moins pour les scrutins locaux, aux étrangers qui résident régulièrement sur le territoire depuis un certain temps. Une convention du Conseil de l’Europe ouverte à la signature le 25 novembre 1991 recommande d’accorder le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales aux étrangers, après cinq années de résidence régulière. Plusieurs pays ont déjà fait évoluer leur législation dans un tel sens. Au Royaume-Uni, les ressortissants du Commonwealth sont admis à participer aux élections locales. En revanche l’Allemagne, l’Autriche, la Grèce, l’Italie et la Pologne s’en tiennent, comme la France, à la possibilité ouverte depuis le traité de Maastricht aux ressortissants de l’Union européenne de participer aux élections municipales, sans aller au-delà. Adoptée le 25 juin 1992, la révision constitutionnelle nécessaire sur ce point a de surcroît fortement encadré le droit de vote et d’éligibilité des citoyens de l’Union : ils ne peuvent exercer les fonctions de maire ou d’adjoint au maire ni participer à l’élection des sénateurs. Il est peu probable que la France envisage de franchir sur ce sujet de nouvelles étapes qui, en dissociant partiellement nationalité et citoyenneté, n’ont pas que des avantages.

Les particularités de la Nouvelle-Calédonie entraînent aujourd’hui un débat sur la composition du corps électoral dans cette collectivité. Décidé, selon la logique de l’accord de Nouméa, par les lois constitutionnelles du 20 juillet 1998 puis du 23 février 2007, le gel du corps électoral ne saurait avoir une durée indéterminée. Il reste à définir, par une nouvelle révision constitutionnelle et dans le cadre d’un accord global sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, les voies d’une solution permanente.

Outre la composition du corps électoral, le rythme des élections est une variable importante de la libre expression du suffrage. Tocqueville l’observait déjà, qui écrivait dans De la démocratie en Amérique : « Quand l’élection ne revient qu’à de longs intervalles, à chaque élection l’Etat court risque d’un bouleversement. Lorsque les élections se succèdent rapidement, leur fréquence entretient dans la société un mouvement fébrile et maintient les affaires publiques dans un état de versatilité continuelle ».

Un équilibre est donc à trouver pour éviter tant des mandats trop longs que des retours aux urnes trop fréquents. Le passage du septennat au quinquennat, en vertu de la révision constitutionnelle du 2 octobre 2000, la réduction de neuf à six ans du mandat des sénateurs procèdent de la première préoccupation, le regroupement des élections locales, voire la fusion envisagée des conseillers départementaux et régionaux en une seule fonction de conseiller territorial participent de la seconde.

La régularité du rythme des consultations est également un facteur important de la respiration démocratique : de stricts impératifs d’intérêt général sont requis pour allonger comme pour réduire la durée d’un mandat. L’agencement des divers scrutins les uns par rapport aux autres est aussi une composante de l’équilibre. A cet égard, l’inversion du calendrier électoral qui a conduit, depuis 2002 et en tout cas jusqu’à la dernière dissolution, à ce que les élections à l’Assemblée nationale suivent immédiatement l’élection présidentielle,  n’a pas eu que des effets bénéfiques. En conduisant à regarder les élections législatives comme une simple conséquence de l’élection présidentielle, elle en affaiblissait la portée et en diminuait l’intérêt pour les électeurs.

Des imprévus peuvent venir modifier le calendrier. Des élections présidentielles anticipées ont été provoquées par la démission du général de Gaulle en 1969 et par le décès de Georges Pompidou en 1974. A tout moment, la dissolution de l’Assemblée nationale est susceptible d’entraîner des élections législatives avant le terme normal du mandat des députés. Largement pratiquée sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, la dissolution était devenue plus rare ensuite. Napoléon III n’y eut recours qu’une fois, en 1857, elle s’effaça de la IIIème République après l’unique dissolution décidée en 1877 par le Maréchal de Mac Mahon et ne réapparut qu’à une occasion également sous la IVème, en 1955, à l’initiative d’Edgar Faure. Sous la Vème République, utilisée six fois en 66 ans, elle est redevenue d’usage sinon régulier en tout cas plus fréquent. Certes Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, Nicolas Sarkozy et François Hollande n’y eurent pas recours. Mais le général de Gaulle prononça deux fois la dissolution de l’Assemblée Nationale, en 1962, à la suite de la censure votée contre le gouvernement de Georges Pompidou, puis le 30 mai 1968. François Mitterrand décida également deux dissolutions, après chacune de ses élections à la présidence de la République, en 1981 et en 1988. Jacques Chirac choisit de dissoudre en 1997, ouvrant ainsi la voie à une cohabitation de cinq années avec le gouvernement de Lionel Jospin. Après vingt-sept ans d’éclipse, la dissolution est réapparue, le 9 juin dernier, par la décision du président Emmanuel Macron. Ces diverses expériences montrent que la perturbation du calendrier électoral par une dissolution est souvent porteuse de conséquences inattendues sur la vie politique. 

La sincérité du scrutin est la dernière exigence de la libre expression du suffrage. Elle suppose des débats ouverts, une presse indépendante, des médias audiovisuels respectueux du pluralisme, un encadrement raisonnable des sondages d’opinion. Elle appelle aussi des règles qui assurent le bon déroulement de la campagne électorale. Des limitations des dépenses, l’obligation de tenir un compte de campagne et d’en justifier les écritures constituent à cet égard des mesures protectrices, même si les contraintes qu’elles impliquent ont pu conduire la Cour suprême des Etats-Unis à refuser, par une décision du 21 janvier 2010, au nom de la liberté, tout plafonnement de la participation des entreprises aux dépenses d’un candidat. A l’inverse, notre pays s’est doté d’une législation particulièrement stricte. Au rôle général de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle s’ajoutent les interventions de la Commission des sondages.  Les exigences financières sont soumises au double contrôle de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques et de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. 

Le mode de scrutin demeure une variable importante de sa sincérité. Sans doute n’existe-t-il pas de formule idéale, qui concilie au mieux les deux objectifs d’un reflet équitable de la diversité des opinions et de l’assurance d’une majorité stable. La variété des expériences, dans l’histoire comme d’un pays à l’autre, en atteste. La combinaison des modes de scrutin est une manière d’essayer d’en conjuguer les avantages. Retenu pour les élections du Président de la République, des députés, des sénateurs dans les départements qui en comptent moins de trois et des conseils départementaux, le scrutin majoritaire à deux tours domine aujourd’hui en France. Mais la représentation proportionnelle n’est pas ignorée : elle est pratiquée pour l’élection au Parlement européen et pour les élections sénatoriales dans les départements qui comptent au moins trois sénateurs. Scrutin majoritaire et représentation proportionnelle se combinent en outre pour les élections municipales et les élections régionales. Des appels se font enfin entendre en faveur de l’introduction, selon des modalités à préciser, d’au moins une dose de proportionnelle pour l’élection des députés.

Modifier le mode de scrutin est une tentation qui dans bien des cas n’est pas dépourvue d’arrière-pensées, même si l’histoire enseigne que les changements de dernière heure des règles du jeu électoral déçoivent en général ceux qui les ont provoqués.  Aussi une mesure de sagesse est-elle inscrite à l’article L. 567-1 A du code électoral, qui interdit de procéder à une modification du régime électoral ou du périmètre des circonscriptions dans l’année qui précède le premier tour de scrutin.

Les exigences en matière de découpage électoral ont en outre été renforcées. Par sa jurisprudence, le Conseil constitutionnel a rappelé, à partir d’une décision du 8 août 1985, qu’un découpage des circonscriptions ne saurait procéder d’aucun arbitraire et qu’il doit reposer sur des bases essentiellement démographiques. Ces critères sont également appliqués par le Conseil d’Etat. La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 a renforcé les précautions pour les élections des députés et des sénateurs, en ajoutant à l’article 25 de la Constitution une disposition selon laquelle une commission indépendante se prononce par un avis public sur les textes délimitant les circonscriptions pour l’élection des députés ou modifiant la répartition des sièges de députés ou de sénateurs.

En cas de contestation des résultats de l’élection, l’accès à un juge impartial est la dernière exigence de la sincérité du scrutin. Aujourd’hui toute élection a un juge dans notre pays. Les élections municipales et départementales relèvent des tribunaux administratifs et, en appel, du Conseil d’Etat, celui-ci connaît en premier et dernier ressort du contentieux des élections régionales et des élections au Parlement européen, le Conseil constitutionnel est compétent pour les élections des députés et des sénateurs tandis qu’il veille à la régularité de l’élection du Président de la République et des référendums, dont il proclame les résultats.

Ces compétences du Conseil constitutionnel ont mis fin à la procédure dite de « vérification des pouvoirs » par laquelle, depuis la Révolution, les assemblées s’assuraient elles-mêmes de la régularité de l’élection de leurs membres. Le système était loin d’assurer une parfaite objectivité et sa dernière manifestation contestable avait été l’invalidation en 1956 de l’élection de nombreux députés « poujadistes ». Pour l’élection présidentielle, l’intervention du Conseil constitutionnel évite également des polémiques, comme celles qui ont entouré en 1953 l’élection, au treizième tour de scrutin, de notre confrère le président René Coty. Le président du Conseil Joseph Laniel est demeuré convaincu qu’il aurait dû être proclamé élu à l’un des tours précédents où auraient été, selon lui, injustement invalidés des bulletins qui ne mentionnaient pas son prénom et qui auraient pu de ce fait, a estimé le bureau du Parlement, prêter à confusion avec son frère René, membre du Conseil de la République.

En France comme dans les autres démocraties, le système électoral, rodé par les années, repose bien au total sur l’universalité du suffrage. Il garantit la consultation du pays à un rythme régulier et assure la sincérité du scrutin. S’il est incontestable qu’il donne ainsi à la démocratie un socle solide, il n’en est pas moins vrai qu’il laisse apparaître certaines difficultés qui restent à surmonter pour que les élections assurent l’harmonie de la vie démocratique.

2/ Les élections libres :  les efforts à accomplir pour qu’elles assurent au mieux l’harmonie de la vie démocratique

En dépit de la régularité d’élections libres, le citoyen se sent parfois désemparé, avant le scrutin comme après ses résultats. Un certain désenchantement démocratique en découle. Prenons garde à ne pas connaître ce que Montesquieu écrivait de l’Angleterre de Cromwell : « Le peuple étonné cherchait la démocratie, et ne la trouvait nulle part ».

La montée de l’abstention est à cet égard une préoccupation majeure. Elle traduit un désintérêt envers la vie publique et exprime même un certain désaveu de l’action des partis et des élus.

S’il n’est pas propre à la France, le phénomène s’y manifeste avec une acuité particulière. Supérieur à 80% de 1967 à 1978, le taux de participation au premier tour des élections législatives était encore au-dessus de 70% de 1981 à 1986, avant de décroître régulièrement pour devenir inférieur à 50% en 2017 et 2022. Dans le contexte, il est vrai de la crise sanitaire de la covid-19, le taux d’abstention a atteint des niveaux records aux élections municipales de 2020, 55% au premier tour, 58% au second. Si l’élection présidentielle demeure le scrutin le plus mobilisateur, l’abstention a été de 26% au premier tour en 2022, contre 15% en 1965 et 1974 et encore seulement 16% en 2007 et 18% en 2012. Au second tour, elle s’est élevée à 28%, chiffre le plus haut depuis celui qui avait opposé Georges Pompidou à Alain Poher en 1969. Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants que ce sont les jeunes électeurs qui s’abstiennent le plus.

Un encourageant mouvement de redressement s’est toutefois engagé en 2024. Aux élections législatives de juin et juillet qui ont suivi la dissolution, une nette remontée a été observée, avec une participation de 66,7% au premier tour et de 67% au second. Une confirmation de cette tendance reste à espérer pour le futur.  Aux élections européennes, la participation, qui a de nouveau dépassé la barre des 50%, est la plus forte depuis trente ans et elle se situe exactement dans la moyenne européenne. Les écarts sont, il est vrai très importants, de 89% de participation en Belgique, où le vote est obligatoire, et 64% en Allemagne, à seulement 28% en Lituanie et 21% en Croatie. Ces pourcentages particulièrement faibles de participation dans des pays récemment entrés dans l’Union sont au demeurant les révélateurs préoccupants d’un effritement du rêve européen.

Enrayer la montée de l’abstention suppose en tout cas de mieux assurer dans le système éducatif la formation des jeunes à la vie citoyenne, en leur expliquant davantage le rôle des différentes institutions, locales, nationales et européennes. L’étude sur la Culture générale, menée durant deux ans par notre Académie, sous la direction d’Olivier Houdé, et avec le soutien de la fondation Del Duca, souligne dans ses recommandations la place que ces questions doivent aujourd’hui occuper dans les programmes et les parcours scolaires.

Pour attirer les électeurs, un scrutin démocratique doit aussi être précédé d’un débat électoral de qualité. Même le Général de Gaulle a été pénalisé, au premier tour de l’élection présidentielle de 1965, par son refus de faire campagne et il a dû se résoudre à des interventions entre les deux tours. Or le débat électoral est aujourd’hui fragilisé. Les émissions télévisées de la campagne officielle présentent un caractère archaïque et décalé au regard des moyens actuels de circulation et de partage de l’information. De manière plus grave, les outrances, les invectives, les violences parfois l’emportent sur les échanges. Des propos qui minent la démocratie sont tenus sur les candidats adverses, qui sont trop souvent traités non en concurrents mais en ennemis. Lors de la dernière campagne législative dans notre pays, les agressions physiques contre les candidats et les militants se sont multipliées de manière inquiétante.

Avec leur lot de fausses nouvelles, les réseaux sociaux aggravent ces dérives. Ils se substituent au débat, propagent la théorie du complot et appellent trop souvent à la haine. Ils peuvent être le véhicule de piratages informatiques voire d’ingérences étrangères. La désinformation qu’ils diffusent a eu sa part dans le résultat du référendum sur le Brexit au Royaume-Uni. Giuliano da Empoli a décrit ces « ingénieurs du chaos », dont, nous dit-il, « les mensonges ont la cote car ils sont insérés dans une narration politique qui capte les peurs et les aspirations d’une part croissante de l’électorat, tandis que les faits de ceux qui les combattent sont insérés dans un récit qui n’est plus jugé crédible ». Comme notre confrère de l’Académie française Raphaël Gaillard l’observe dans son essai L’homme augmenté, « le débat démocratique est compromis par les effets de bulle inhérents aux réseaux sociaux ».

Un trouble supplémentaire vient de ce que les électeurs ont parfois le sentiment que leur voix n’est pas entendue. Même si le traité de Lisbonne diffère sur de nombreux points substantiels du projet de traité constitutionnel européen, l’impression est demeurée dans certains esprits que le rejet de ce projet par les référendums organisés aux Pays-Bas et en France n’avait pas été suffisamment pris en compte.   Des coalitions électorales, formées pour barrer la voie à un adversaire commun, entraînent aussi des confusions lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un projet partagé de gouvernement. En 1951, le système des apparentements avait provoqué de telles incertitudes. On a pu en retrouver la marque, lors des dernières élections législatives, au travers des désistements de « front républicain » entre les deux tours.

La confiance dans les élus, s’en ressent. Trop souvent, ils sont regardés comme évoluant loin des réalités du terrain, dans un monde qui ne reflète plus celui des citoyens.

Sans doute les efforts vers la parité permettent-ils une représentation davantage à l’image de la société. De réels progrès ont été accomplis de ce point de vue depuis que la révision constitutionnelle du 8 juillet 1999 a introduit à l’article 3 de la Constitution une disposition selon laquelle « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Pour les scrutins de liste, une stricte parité s’impose entre candidates et candidats. Un binôme composé d’un homme et d’une femme est exigé dans les nouveaux cantons redécoupés en 2014. Pour les scrutins majoritaires uninominaux, des pénalités financières sont infligées aux partis qui s’écartent des obligations de parité. Les résultats sont significatifs, même si le processus prend du temps, en particulier pour l’accès aux fonctions de responsabilité. Ainsi si la parité s’impose nécessairement dans les conseils municipaux des communes de plus de 1000 habitants, seuls 19% des maires sont des femmes et la proportion est même seulement de 12% dans les communes de plus de 30 000 habitants. A l’Assemblée nationale, le pourcentage de femmes députées a fortement progressé. Alors qu’il il était de 1,4% en 1958 et encore seulement de 11% en 1997, il se stabilise à plus d’un tiers, en dépit d’une légère baisse lors des derniers scrutins : après avoir approché 39% en 2017, il s’établit à 37% en 2022 et à 36% à la suite des dernières élections législatives.  En outre, depuis 2022, l’Assemblée nationale a pour la première fois une femme comme présidente. Au Sénat, la part des femmes, qui n’était que de 2% en 1958 et de 6% en 1998, atteint 35% après le renouvellement de 2023. Au-delà de la parité, des efforts importants demeurent à accomplir en termes de diversité de toute nature.

 L’interdiction, édictée par la loi organique du 14 février 2014 et applicable depuis 2017, de cumuler un mandat parlementaire avec l’exécutif d’une collectivité territoriale éloigne enfin les parlementaires des réalités locales. S’il est sûr que des limites doivent être posées au cumul des mandats, l’exercice simultané d’un mandat parlementaire et d’un mandat de maire ne soulève pas de réelle difficulté et les deux fonctions s’enrichissent au contraire mutuellement, tout en rapprochant les élus nationaux des citoyens. Des voix commencent à se faire entendre pour demander un assouplissement d’une législation qui est sans doute allée trop loin et dont les inconvénients l’emportent sur les avantages.

D’autres formes d’expression que les élections sont en même temps recherchées.

Avec les référendums, elles conservent la forme d’un scrutin. Mais aucun référendum n’a été organisé en France depuis le rejet en 2005 du Traité constitutionnel européen et diverses tentatives destinées à emprunter davantage la voie référendaire n’ont jusqu’ici guère donné de résultat. L’élargissement du champ du référendum aux réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent, opéré par les révisions du 4 août 1995 et du 23 juillet 2008, n’a jamais été utilisé.  Introduit par cette dernière révision, le référendum d’initiative partagée est soumis à des conditions si complexes et si restrictives qu’aucun projet n’a pu déboucher. Et aucune révision constitutionnelle préparée pour élargir encore le champ du référendum législatif ou pour simplifier la procédure de référendum d’initiative partagée n’a jusqu’à présent abouti.

Indépendamment des scrutins, d’autres formes de participation citoyenne sont recherchées. Après la crise des gilets jaunes, un « grand débat » a été organisé. Des conventions citoyennes, que le Conseil économique, social et environnemental a reçu pour mission d’animer, ont été réunies sur des sujets comme le climat et la fin de vie. Tout en permettant échanges et réflexions, ces formules ne peuvent toutefois se substituer aux délibérations d’assemblées élues ni, encore moins, prendre des décisions qui relèvent des autorités politiques investies par le suffrage.

Pouvoir se prononcer librement par le vote pour choisir entre les options politiques et désigner les dirigeants demeure la condition de la liberté et l’apanage de la démocratie. Mais les élections ne trouvent tout leur sens que si elles s’inscrivent au cœur d’un projet partagé dont elles contribuent à dessiner la continuité tout en infléchissant son chemin. Victor Hugo écrivait : « Ce qui sort du suffrage universel, c’est la liberté sans nul doute mais c’est encore plus le pouvoir que la liberté » et il ajoutait que « le suffrage universel dit à tous : soyez tranquilles, vous êtes souverains ».

L’année 2024 a été riche à cet égard d’enseignements, les uns préoccupants, les autres davantage prometteurs. Par ses travaux, notre académie cherche à éclairer les débats. Nous venons ainsi de constituer avec l’Académie des sciences un groupe de réflexion sur le sujet « expertise scientifique, décision politique et fonctionnement démocratique ». Après la Culture générale, nous ouvrirons en 2025, sous la conduite d’Hervé Gaymard, un cycle portant sur « l’Avenir de la démocratie ». Dans ces différentes recherches, nous conservons de l’année 2024 la conscience qu’il nous revient à tous de mieux conjuguer le privilège que constituent des élections libres avec les exigences d’une démocratie vivante et en mesure de répondre aux défis de notre temps.

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Photos de la cérémonie

Entrée des académiciens sous la coupole

Cérémonie

Clôture de la cérémonie

Notice de la séance solennelle

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Suivez dès 15h en direct la séance solennelle de rentrée de l’Académie

Programme

Intermède : Choral final de la cantate 147 de Bach

  • Discours de Bruno Cotte, président de l’Académie : « Regards sur la Justice »

Intermède : Ode à Vaneau (Hymne de l’X)

  • Lecture du palmarès des prix et des médailles de l’année 2024 par Jean-Robert Pitte, vice-président de l’Académie.

Intermède : Kyrie de la Messe du Couronnement de Mozart

  • Discours de Bernard Stirn, secrétaire perpétuel de l’Académie : « Elections et vie démocratique »

Les intermèdes musicaux seront assurés par la chorale de l’Ecole polytechnique

Rapport de synthèse : La culture générale aujourd’hui
Une question d’éducation et de pédagogie

L’objectif du cycle d’études « La Culture générale aujourd’hui. Que doit (encore) savoir « l’honnête humain » au 21e siècle ? Une question d’éducation et de pédagogie »  est d’établir un diagnostic exact de la situation et de trouver une série de leviers pour rehausser, en France, le niveau de culture générale des élèves. Non pas pour en (re)faire un filtre sélectif, mais un vecteur de curiosité et d’émancipation pour tous, une culture générale et partagée.

Après une journée de lancement le 7 mars 2023 à la Fondation Simone et Cino Del Duca, quatre groupes de travail interacadémiques (au sein de l’Institut de France), réunissant une centaine de participants, ont œuvré sur les thématiques suivantes : 1/ La culture générale sous toutes ses facettes : portrait-type de « l’honnête humain » du 21e siècle ; 2/ Formats et médiations de la culture générale : comment relier les formats classiques et nouveaux ? Livres, BD, jeux vidéo, musées, plateformes numériques, intelligence artificielle (IA), etc. ; 3/ Baromètre de la culture générale à l’école, en partenariat avec l’Éducation nationale ; et enfin, 4/ Pédagogie de la culture générale : éveil et outils.

Après un an de travaux, ce rapport (de 96 pages) fait état des premières analyses et conclusions, assorties de dix recommandations pour les pouvoirs publics.

Vous trouvez ci-après le Rapport général (à mi-parcours) coordonné par Olivier Houdé et ses Annexes coordonnées par Marianne Tomi.

 

RAPPORT

Rapport de synthèse « La culture générale aujourd’hui. Une question d’éducation et de pédagogie » par Olivier Houdé.

ANNEXES

Annexe 1 ARésultats du sondage IFOP-L’éléphant publié en 2023 sur la culture générale aujourd’hui : le sentiment des Français.

Annexe 1 BRésultats du sondage Lea.fr publié en 2023 sur la culture générale aujourd’hui : le point de vue des enseignants.

Annexe 2 – Programme et liste des intervenants de la journée officielle de lancement du Cycle d’études à la Fondation Del Duca à Paris le 7 mars 2023. Livret distribué en collaboration avec le service de la communication de l’Institut de France.  

Annexe 3 – Commentaire de Luc Fraisse, professeur de littérature à l’université de Strasbourg, sur l’adaptation de Proust en BD par Stéphane Heuet.  

Annexe 4 – Illustrations visuelles des jeux vidéo historiques Assassin’s Creed (présentation de Maxime Durand d’Ubisoft Montréal).  

Annexe 5 – Liste des membres du GT1 – La culture générale sous toutes ses facettes : portrait-type de « l’honnête humain »  du 21e siècle.

Annexe 6 – Contributions écrites et personnelles aux travaux du GT1.  

Annexe 7 – Auditions du GT1.  

Annexe 8 – Discours du Président de la République, Emmanuel Macron, à l’occasion de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française au château de Villers-Cotterêts, le 30 octobre 2023.  

Annexe 9 – Liste des membres du GT2 – Formats et médiations de la culture générale : comment relier les formats classiques et nouveaux ? Livres, BD, jeux vidéo, musées, plateformes numériques, intelligence artificielle (IA), etc.

Annexe 10 – Inventaire des formats de la culture générale via une ontologie au sens informatique du terme (J.-G. Ganascia).  

Annexe 11 – Liste des membres du GT3 – Baromètre de la culture générale à l’école, en partenariat avec l’Éducation nationale.

Annexe 12 – Calendrier d’exécution et processus de qualité standard des évaluations de la Direction de l’Évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale.  

Annexe 13 – Liste des membres du GT4 – Pédagogie de la culture générale : éveil et outils.

 

Colloque « Pour un accompagnement fraternel de la fin de vie : enjeux français et retour d’expériences étrangères »

À quelques jours de l’ouverture des débats relatifs à l’examen du projet de loi sur la fin de vie en séance plénière de l’Assemblée nationale, notre Académie accueille ce matin un colloque consacré à l' »accompagnement fraternel de la fin de vie » organisé par la Conférence des responsables de culte en France, en présence d’Haïm Korsia.

Le secrétaire perpétuel Bernard Stirn a ouvert ces travaux en abordant la difficulté rencontrée par les juges administratifs lorsqu’ils sont saisis sur ce sujet. Il a souligné l’importance de l’expertise médicale collégiale et l’impérieuse nécessité de recherche de la volonté des personnes concernées.

Sont notamment intervenus :

  • Chantal Delsol, académicienne et philosophe ;
  • Nicolas Bouzou, économiste et essayiste français, directeur du cabinet d’études Asterès
  • Sarah Dauchy, présidente du Centre National Soins Palliatifs Fin de Vie (CNSPFV)
  • Damien Le Guay, philosophe

Plusieurs chercheurs ont aussi apporté leur éclairage sur la prise en charge de la fin de vie dans différents pays :

  • Theo Boer, ancien membre d’un comité d’examen régional pour l’euthanasie, professeur d’éthique des soins de santé à l’Université théologique protestante de Groningue, membre du Conseil néerlandais de la santé
  • Steve Bobillier, professeur au Collège St.-Michel de Fribourg, docteur en philosophie et éthicien
  • Michèle Pieterbourg, docteur en soins palliatifs en Belgique
  • Trudo Lemmens, professeur à l’Université de Toronto